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Full text of "Manuel darchéologie américaine (Amérique préhistorique - Civilisations disparues)"

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UbRARY 



PRESENTED 



The University of Toronto 



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http://archive.org/details/manueldarchologiOObeuc 



|V 



J. 



MANUEL 
D'ARCHÉOLOGIE AMÉRICAINE 

(Amérique préhistorique — Civilisations disparues) 



Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés 
pour tous pays. 

Copyright hy Auguste Picard, 1913. 



$&** 



MANUEL 

D'ARCHÉOLOCxIE 

AMÉRICAINE 

(Amérique préhistorique — Civilisations disparues) 



H. BEUCHAT 



Préface par M. H. VIGNAUD 

PRÉSIDENT DE LA SOCIETE DES AMERICAMSTES DE FRANCE 





PARIS 

LIBRAIRIE ALPHONSE PICARD ET FILS 

AUGUSTE PICARD, Successeur 

82, rue Bonaparte, 82 

1912 



Au protecteur éclairé 

des études américaines 

et de toutes les recherches 

relatives au Nouveau Continent, 

au Duc de LOUBJIT, 

avec reconnaissance. 

M. B. 



V 



AVANT-PROPOS 



15 novembre 1912. 

Lors de la terminaison de ce volume, je tiens à remercier 
ici ceux qui m'ont aidé à le mettre au jour : mes maîtres, 
MM. Hubert et Mauss, M. A. Picard, mon bienveillant édi- 
teur, M. Salomon Reinach, M. le docteur Rivet, ainsi que 
tous ceux qui m'ont apporté l'appui de leur expérience et de 
leur sympathie. 

Je tiens à exprimer spécialement ma gratitude à M. Henry 
Vignaud, qui a bien voulu écrire pour moi la préface du livre. 



PREFACE 



Les sensibles progrès que l'américanisme a faits en France 
dans ces dernières années, surtout depuis la constitution de 
la Société des Américanistes, à laquelle le D r Hamy a consa- 
cré la fin de sa vie, et la création d'une chaire spéciale 
au Collège de France, par le duc de Loubat, rendaient néces- 
saire la publication d'un Manuel tel que celui sur lequel j'ai 
le plaisir d'appeler l'attention. Cet ouvrage manquait à ceux 
qui poursuivent nos études et M. Picard a voulu combler cette 
lacune. 

M. Beuchat, qui s'est chargé de ce soin, n'est connu que 
du petit nombre d'érudits auxquels s'adressent ces courtes et 
savantes monographies qui forment les assises, peu visibles, 
mais solides, de travaux généraux plus en vue. Ceux qui par- 
courront son Manuel se rendront vite compte qu'avec la 
variété et l'étendue des connaissances nécessaires pour embras- 
ser un champ de cette ampleur, il a aussi la rectitude de 
jugement et la claire vue de toutes les parties de son sujet, 
sans lesquelles un travail de ce genre n'aurait qu'une médiocre 
utilité. Son ouvrage a un cadre plus large que celui qu'on 
donne ordinairement aux traités d'archéologie. Il touche à 
tout ce que l'on entend aujourd'hui par cette expression un 
peu vague d'américanisme ancien, dans laquelle on fait entrer 
la découverte, la préhistoire, l'anthropologie, l'ethnogra- 
phie, la religion, la linguistique et même l'industrie et les 
arts primitifs. Ce vaste cadre a été rempli comme il devait 
l'être, c'est-à-dire avec le souci d'exposer sobrement et avec 
impartialité toutes les questions, et de fournir aux América- 
nistes les moyens de les approfondir. 



PREFACE 



Le travail à faire était considérable et nouveau. Pour la 
France, pour les autres contrées de l'Europe, on trouve 
des précis ou des tableaux d'ensemble plus ou moins géné- 
raux, qui réunissent les éléments essentiels de ce genre 
d'étude et que de nouvelles recherches permettent aisé- 
ment d'augmenter. Pour l'Amérique, rien de pareil n'existait. 
Tout était à créer, et à cette nécessité s'ajoutait celle de par 
courir un champ dune vaste étendue, car il s'agit ici du Nou- 
veau Monde tout entier et d'un nombre considérable de 
documents, n'ayant jamais fait l'objet d'aucun inventaire sys- 
tématique, et qu'il fallait, pour la première fois, réunir, étu- 
dier, classer et juger. La difficulté de bien choisir, au milieu 
de cette masse de matériaux d'inégale valeur, n'est pas un 
des moindres écueils de ce genre de travail. 

M. Beuchat a commencé le sien par une introduction sur la 
découverte de l'Amérique. C'est une innovation heureuse, qui 
prépare utilement le lecteur à ce qui va suivre. Sans entrer 
dans des détails qui seraient là hors de place, cette introduc- 
tion rappelle les faits qu'il faut connaître et renvoie aux 
sources originales pour de plus amples développements. Il 
s'y est bien glissé quelques erreurs et on doit y regretter plu- 
sieurs omissions importantes, notamment en ce qui concerne 
Colomb et Vespuce, qui ont fait le sujet de travaux récents 
que l'auteur n'a pu connaître. 

Il aurait fallu dire que l'authenticité de la fameuse lettre 
attribuée à Toscanelli et qui aurait décidé Colomb à chercher 
le levant par le ponant est aujourd'hui fortement contestée ; 
que la vieille légende d'après laquelle le grand Génois aurait 
organisé sa première expédition pour aller aux Indes a fait l'ob- 
jet d'une critique destructive par l'auteur de ces lignes, qui a 
montré qu'elle est postérieure à la grande découverte, que 
personne n'y a cru du vivant de Colomb et qu'elle ne s'est 
accréditée qu'un demi-siècle après sa mort. Il aurait été utile 
de noter aussi que la défaveur qui s'est si longtemps attachée 
à l'œuvre de Vespuce a fait place à une plus juste appréciation 
des découvertes de ce Florentin, auquel appartient incontesta- 
blement le mérite d'avoir reconnu, le premier, que les régions 



PREFACE XI 



nouvelles ne faisaient pas partie de l'Asie et formaient réelle- 
ment un monde nouveau. 

Mais ces omissions, qui ne portent pas, d'ailleurs, sur ce 
qui fait l'objet même du livre, n'enlèvent rien à Futilité et à 
l'intérêt de cette introduction. On y remarquera un chapitre 
nouveau et original sur les conditions physiques de la décou- 
verte. 

En abordant la première partie de son sujet, l'Amérique 
préhistorique, M. Beuchat a fait des réserves nécessaires, en 
ce qui concerne l'homme fossile américain. Dans notre manière 
de voir, on pourrait les accentuer encore davantage, car, 
malgré les affirmations de quelques savants éminents, nous 
pensons que la preuve de l'existence, au Nouveau Monde, de 
l'homme paléolithique laisse encore beaucoup à désirer. Con- 
statons, toutefois, qu'il y a, à ce sujet, deux écoles opposées et 
que, même aux Etats-Unis, où ces études ont été poussées si 
loin et où la thèse négative prévaut, il y a de savants archéo- 
logues qui soutiennent que l'homme américain date au moins 
de l'époque paléolithique. C'est aussi l'opinion qui paraît pré- 
valoir en Europe. Il convient donc d'attendre, comme le fait 
M. Beuchat, que de nouvelles trouvailles et de nouvelles 
observations permettent de trancher définitivement la ques- 
tion ; n'hésitons pas à dire, toutefois, que, pour écarter le 
jugement négatif que motive l'incertitude qui règne sur la 
véritable nature des gisements où l'on a trouvé des restes 
attribués à l'homme primitif, ainsi que sur le caractère 
même de ces restes, il faudra produire un nombre considé- 
rable de faits plus explicites que ceux qui ont été relevés jus- 
qu'ici. 

La seconde partie de notre Manuel, celle relative aux civi- 
lisations disparues de l'Amérique, est la plus importante de 
1 ouvrage, et la plus riche en renseignements nouveaux, sur- 
tout pour les lecteurs français, qui, en pareille matière, sont le 
plus souvent obligés d'avoir recours aux travaux allemands 
et américains ou anglais. Les chapitres consacrés au Mexique, 
au Yucatan et à l'Amérique centrale sont de tout premier 
ordre. Notre auteur a tout connu et a dit tout ce qu'il y avait 



XII PRÉFACE 



à dire, étant donnés le cadre qu'il s'est tracé et le caractère de 
son livre, qui doit se borner à être un Manuel. 

Les esprits aventureux trouveront peut-être qu'il ne se 
montre pas assez aiïîrmatif dans les conclusions qu'il formule 
successivement après chacune des questions qu'il expose. Il 
faut au contraire le louer de cette réserve. Rien n'est plus 
préjudiciable aux progrès d'une science que ces généralisa- 
tions séduisantes qui égarent les travailleurs non avertis et 
les détournent des recherches véritablement fructueuses. 
L'abbé Brasseur de Bourbourg a fait dans ce genre, sous le 
titre d'Histoire des nations civilisées du Mexique, un chef- 
d'œuvre d'ingéniosité fantaisiste qu'il faut se garder d'imiter, 
même de loin. M. Beuchat n'est pas tombé dans ce défaut. 
Toute son exposition des origines et du caractère des civilisa- 
tions disparues des Mexicains et des Mayas, sujet qui se 
prête si facilement aux développements imaginatifs, est sobre, 
prudente, tout en étant abondante et exacte. Ses deux cha- 
pitres sur le calendrier, sur la religion et sur tout ce qui se 
rapporte à la vie publique ou privée de ces peuples, sont 
pleins d'intérêt. Le sujet, ici, est hérissé de difficultés et sou- 
lève une foule de problèmes sur lesquels nous manquons de 
données précises. La sûreté avec laquelle M. Beuchat conduit 
ses lecteurs au travers de toutes ces obscurités mérite les 
éloges de la critique. Cette partie du Manuel en est la plus 
importante et la mieux documentée. 

La partie consacrée aux peuples de l'Isthme de Panama et 
à la Colombie est naturellement assez restreinte. Cela s'ex- 
plique par la pénurie de renseignements sur cette région, qui 
n'a pas été explorée aussi fructueusement que les autres. 
Les deux chapitres sur les Chibchas ou Muyscas, du plateau 
de Bogota et des régions voisines, sont cependant très curieux, 
grâce aux renseignements originaux qu'ils donnent et qui sont 
dus aux recherches particulières de l'auteur et du D r Hivet sur 
les peuples de cette famille, dont l'extension, tant au nord 
qu'au sud, paraît avoir été beaucoup plus grande qu'on ne 
l'avait supposé. 

Au Pérou, nous sommes dans une région bien mieux cou 



PREFACE 



nue des explorateurs et qui a donné lieu à d'importantes 
investigations. 

Le grand problème de l'archéologie péruvienne est, comme 
pour le Mexique et l'Amérique centrale, celui de l'origine de 
la civilisation. Et, ce qui est à la fois singulier et intéressant, 
c'est qu'au Pérou, ainsi qu'au Mexique et dans la péninsule 
Yucatèque, la civilisation que les Espagnols y trouvèrent 
semble avoir été inférieure à celle qui l'avait précédée. De 
sorte qu'il se pourrait bien que, contrairement à l'ordre ordi- 
naire des choses, les Mexicains et les Péruviens de la fin du 
xv e siècle fussent alors dans une phase de régression. En ce 
qui concerne le Pérou, il n'est pas douteux que, sur toute la 
côte du Pacifique depuis Nazca jusqu'à Truxillo et au delà, 
ainsi que dans la région andine avoisinant le lac Titicaca, les 
explorateurs modernes ont constaté l'existence de ruines et 
de débris de produits de genres différents qui démontrent, sur 
certains points tout au moins, des connaissances architectu- 
rales, agricoles et industrielles supérieures à celles de l'époque 
incasique. 

Les ruines de Tiahuanaco, si souvent visitées et encore si 
mal connues, sont à ce point de vue très suggestives. Grâce 
aux fouilles exécutées dans ces dernières années, grâce sur- 
tout au mémoire que M. G. de la Rosa a communiqué à ce 
sujet au dernier congrès des Américanistes de Vienne, on est 
disposé à croire maintenant qu'il y avait deux Tiahuanaco et 
que le plus important des deux, celui qui donne une plus haute 
idée du peuple par lequel il a été construit, est entièrement sou- 
terrain. Ce fait curieux et peu connu explique l'étonnement de 
Bandelier, un des derniers explorateurs de la localité, qui y 
constata de nombreuses ruines de temples, de palais ou d'édi- 
fices publics, mais pas une seule trace d'habitation particu- 
lière. Malheureusement, le gouvernement bolivien a interdit 
les fouilles, de sorte que, de longtemps peut-être, on ne 
pourra pénétrer dans les rues de ce Tiahuanaco souterrain. 
Cependant, le professeur Jules Nestler, de Prague, qui doit 
être maintenant sur les lieux, est parti avec l'intention de 
mettre tout en œuvre pour bien éclaircir ce point. 



XIV 



C'est un problème encore non résolu que celui de l'origine 
de la race à laquelle appartenait le peuple singulièrement indus- 
trieux et outillé qui a laissé derrière lui ces traces indestructibles ' 
d'un long séjour dans la région andine, et dont les Péruviens de 
la période incasique qui ont pris sa place, ne connaissaient ni 
la provenance, ni même l'époque delà disparition ! On est enclin 
aujourd'hui à admettre que les Quichuas et les Aymaras, qui 
habitent encore la région, sont ses descendants, et la grande 
expansion qu'a prise la langue des premiers, langue qui était 
devenue celle des Incas et qui est encore aujourd'hui celle 
d'une partie des indigènes, semble confirmer cette manière de 
voir ; mais cela ne nous renseigne pas sur l'origine première 
des constructeurs de Tiahuanaco. 

Ce peuple venait-il du sud comme certaines indications le 
donnent à penser ? Venait-il, au contraire, du nord, et doit-on 
le considérer comme une expansion méridionale de la grande 
et prolifique race Nahuatl? Ou, comme le croit le capitaine 
Berthon, faut-il chercher son foyer dans la vaste région ama- 
zonique, à peine explorée encore, mais où l'on a trouvé des 
vestiges précolombiens et d'où semble venir la race de Lagoa 
Santa, dont le D 1 Rivet a retrouvé les traces jusque dans 
l'Equateur? Enfin peut-on supposer, avec M. de La Rosa, 
que les Uros, qui habitent encore, en petit nombre, les îles du 
lac Titicaca, et qui se distinguent par une coloration moins 
foncée de la peau et par un système pileux plus développé, 
sont ses derniers descendants ? Serait-il donc possible que les 
constructeurs des édifices cyclopéens de Tiahuanaco, centre de 
cette civilisation andine préincasique, fussent d'origine euro- 
péenne ou asiatique? On aurait peine à le croire. 

Le Manuel n'entre pas dans la discussion de cette question, 
qui se confond avec le grand problème de l'origine des 
anciennes civilisations du Nouveau Monde. Le moment n'est 
pas encore venu où ce problème pourrait être discuté avec fruit 
et le seul exposé des différentes faces sous lesquelles il se 
présente demanderait plus d'un chapitre. Avec cette sage et 
judicieuse réserve que l'auteur a si souvent montrée au cours 
de son travail, il se borne à dire comment la question se pose 



w 



et à indiquer que, dans l'état actuel de nos connaissances sur 
l'archéologie du Nouveau Monde, on ne serait pas justifié à en 
chercher la solution dans l'ancien hémisphère, ce qui revient à 
dire que, jusqu'à présent, toutes les données recueillies par 
les explorateurs semblent favoriser la thèse que les civilisa- 
tions disparues du Nouveau Monde ont pris naissance et se 
sont développées sur le sol même. Malgré les ressemblances, 
souvent très étroites, de quelques-unes des ruines américaines 
avec d'autres appartenant à l'Ancien Monde, il y a, en effet, 
des raisons sérieuses de croire que ce qui les caractérise par- 
ticulièrement ne vient pas de l'étranger. 

C'est vers cette conclusion que penchent la plupart des 
auteurs modernes, surtout ceux de culture américaine. Mais 
il ne faut pas oublier que cette thèse, qui a obtenu l'assenti- 
ment du plus éminent des Américanistes anglais, Sir Clé- 
ments Markham, est combattue par des hommes comme 
Humboldt, le père de l'archéologie américaine, comme Nadail- 
lac, qui, le premier, a soumis à un examen critique judicieux 
tout ce que l'on savait il y a trente ans sur l'Amérique pré- 
historique, comme Edward John Payne, un grand esprit, 
comme Reginald Enoch, un explorateur qui a vu et revu, 
copié et mesuré les principales des ruines qui témoignent de 
ces civilisations disparues. 

Toutefois, il ne faut pas confondre l'origine de l'homme 
américain avec celle de sa culture. On peut admettre à la 
rigueur que la civilisation précolombienne du Nouveau 
Monde était purement américaine, mais, dans l'état actuel de 
nos connaissances, on ne saurait en dire autant de l'homme 
américain. 

Loin de croire qu'il y ait des indications permettant de 
dire que l'Amérique fut le berceau du genre humain, comme 
quelques auteurs l'ont cru naguère et comme le soutient 
encore M. Ameghino, il faut affirmer nettement que la thèse 
de l'origine autochtone de l'homme américain soulève deux 
objections formidables, que rien encore n'a pu ébranler. 

La première est l'absence de fossiles d'aucune espèce de 
Manuel d'archéologie américaine. h 



XVI 



PRÉFACE 



singes anthropoïdes, ce qui exclut la possibilité que l'homme 
américain ait évolué sur place. 

La seconde est le manque de preuves authentiques que les 
ossements humains trouvés sur certains points du Nouveau 
Monde ne sont pas ceux d'individus ayant vécu dans les temps 
historiques et appartenant aux mêmes races qui existent 
actuellement. 

Ces conclusions, auxquelles les nombreuses enquêtes insti- 
tuées par le Bureau of American Ethnology donnent un 
grand poids, et que corroborent les résultats de l'expédition 
scientifique envoyée récemment dans l'Amérique du sud, sous 
la direction d'un éminent spécialiste, Aies Hrdlicka, ne sont 
pas infirmées par le fait, dont témoignent certains pétro- 
glyphes, que les Indiens du Nouveau Monde ont connu des 
animaux aujourd'hui disparus, car les couches paléontolo- 
giques de l'hémisphère occidental ne correspondent pas exac- 
tement à celles de l'ancien monde et la contemporanéité de 
l'homme américain avec ces animaux ne prouve pas qu'il date 
d'une époque antérieure à celle actuelle. 

Le livre que je suis heureux de recommander à tous ceux 
qui s'intéressent aux études dont il traite donnerait lieu à 
bien d'autres observations, mais il faut se borner, et j'ajouterai 
seulement que ce Manuel répond à tout ce qu'on est en droit 
d'attendre aujourd'hui d'un travail de ce genre. Sa publica- 
tion, en avance de tout ouvrage du même caractère, en Alle- 
magne, en Angleterre et en Amérique, si riches cependant en 
écrits sur la matière, fait honneur a l'américanisme français, 
et il faut également féliciter l'éditeur, quia voulu ajouter ce 
volume à sa belle collection de Manuels, et le Mécène améri- 
cain dont les encouragements ont permis à l'auteur de mener 
à bonne fin un long et difficile travail, unique dans son genre. 

M. H. VIGNAUD, 

Président de la Société des Américanistes de France. 



RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES 
ET ABRÉVIATIONS 



Les sujets traités dans ce Manuel étant nombreux et, pour cer- 
tains, très controversés, la bibliographie en est considérable. Aussi 
avons-nous dû nous restreindre, dans l'indication des livres à con- 
sulter, aux ouvrages les plus importants et les plus facilement 
accessibles. On trouvera cette bibliographie dans les notes, au bas 
de chaque page. 

Cependant, pour compléter ces indications sommaires, nous avons 
cru devoir faire précéder le volume d'une bibliographie raisonnée, 
plus étendue, surtout en ce qui touche l'histoire des nations civi- 
lisées de l'Amérique. 

En ce qui concerne les périodiques, nous avons pensé qu'il était 
préférable, au lieu de donner leur titre entier, de nous servir, dans 
les notes, d'abréviations dont la liste suit. Nous avons cru devoir 
classer ces revues dans l'ordre alphabétique des abréviations, ce 
système nous ayant paru devoir être le plus commode. 

AA American Anthropologist, Lancaster (Pensylvanie), 8°. 

AAAS Proceedings of the American Association for advancemeni of 

Sciences, 8°. 

Aa O Aarhoger for nordiskOldkyndighedog Historié, Copenhague, 

8°. 

AMB Anales del Museo nacional de Buenos-Aires, Buenos-Aires, 8°. 

AMM A nales del Museo nacional de M exico, Mexico, 4°. 

AMP Anales del Museo de la Plata (Secciones antropolôgica y 

arqueolôgica), La Plata, gr. 4°. 

AMR.Ï Archivos do Museu nacional de Rio-de-Janeiro, Rio-de- Ja- 

neiro, 4°. 



RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES ET ABREVIATIONS 



AN American Naturalist, Philadelphie, 8°. 

ANB Ahhandlungenvon Naturwissenschaftliche Vereiti zu Brernen , 

Brome, 4°. 

Anthr. L'Anthropologie, Paris, 8°. 

ASCA Anales de la Sociedad cienti/ica argentina, Buenos-Aires, 8°. 

AT American Antiquarian and Oriental Journal, Clinton (Wis- 

consin), puis Mendon (Illinois), 8°. 

AUC Anales de la Universidad de Chile, Santiago du Chili, 4°. 

BAMN Bulletin of the American Muséum of Natural History, New- 

York, 8°. 

BE Bulletin of the Bureau of American Ethnology (Smithsonian 

Institution), Washington, 8°. 

BIGA Boletin del Instituto geografico argentino, Buenos-Aires, 8°. 

BSA Bulletins et Mémoires de la Société d Anthropologie de Paris, 

8°. 

CA Comptes j*endus du Congrès international des Américanistes, 

8°. 

CAAE University of Cali for nia publications in American Archseology 

and Ethnology, Berkeley (Cal.), gr. 8°. 

CE Contributions to North- American Ethnology (Geological and 

Geographical Survey, J. W. Powell, director), Washing- 
ton, 4°. 

CIA Comptes rendus du Congrès international cV Anthropologie 

et d'Archéologie préhistorique, 4°. 

FCM Field Columbian Muséum publications (Anthropologïcal 

séries), Chicago, 8°. 

Gl Globus, Brunswick, 4°. 

GS Annual Beport of the Geographical and Geological Survey 

of the Territories (Hayden, director), Washington, 8° 

JAI Journal of the Anthropological lnslitute of Great-Britain 

and Ireland, Londres, 8°. 

JANS Journal ofthe Academy of Natural Sciences, Philadelphie, f°. 

JAP Journal de la Société des Américanistes de Paris, Paris, 8°. 

KASC Kongliga Svenska Vetenskaps-Akadetniens Forhandlingar, 

Stockholm, 4°. 

MAGW Mitteilungen der anthropologischen Gesellschaft in Wien, 
Vienne, 4°. 

MAMN Memoirs of the American Muséum of Natural History, New- 

York, 4°. 

MCM Memoirs of the Carnegie Muséum, Pittsburg, 4°. 

MG Meddelelser om Gronland, Copenhague, 8°. 

MPM Memoirs of the Peabody Muséum of American Archseology 

and Ethnology, Cambridge (Mass.), 4°. 



RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES ET ABREVIATIONS XIX 

Nat. La Naturaleza, Mexico, 8°. 

PDAS Proceedings of the Davenport Academy of Science, Daven- 

port (Iowa), 8°. 
PM Petermanns Mitteiluhgen, Gotha, 4°. 

PPM Archœological and Ethnological Papers of the Peabody 

Muséum, Cambridge (Mass.), 8°. 
PPS Proceedings of the American Philosophical Society, Phila- 

delphie, 8°. 
R. Anthr. Revue d'Anthropologie, Paris, 8°. 
RE Annual Report of the Bureau of American Ethnology 

(Smithsonian Institution), Washington, 4°. 
R Eth. Revue d'Ethnographie, Paris, 8°. 

RHR Revue de l'histoire des Religions, Paris, 8°. 

RMP Revista del Museo de laPlata, La Plata, 8°. 

RMSP Revista do Museu Paulista, Sâo-Paulo, 4°. 

RPM Report of the Peabody Muséum of American Archœology, 

Cambridge (Mass.), 8°. 
RS Annual Report of the Board of Régents of the Smithsonian 

Institution, Washington, 8°. 
RUSM Annual Report of the U. S. National Muséum (Smithsonian 

Institution), Washington, 8°. 
SAA Memorias de la Sociedad cientifica Antonio Alzate ,\MeyL\co , 8°. 

SCK Smithsonian Contributions to Knowledge, Washington, 4°. 

TA AS Transactions of the American Antiquarian Society , Worcester 

(Mass.), 8°. 
VMV Verôffentlichungen aus dem Kôniglichen Muséum fur Vôlker- 

kunde, Berlin, 1893, 4°. 
Y Ymer, organe de la Société suédoise de Géographie et 

d'Anthropologie, Stockholm, 8°. 
ZE Zeilschrift fur Ethnologie, Berlin, 8° (Contient, outre des 

articles originaux, les Verhandlungen der Berliner 

Gesellschaft fur Anthropologie, Ethnologie und Urge- 

schichte). 
ZGE Zeilschrift der Gesellschaft fur Erdkunde zu Berlin, Berlin, 



Nous avons employé le même système d'abréviations pour cer- 
taines collections d'articles et de livres que nous étions appelé à 
citer souvent. Ce sont : 



CTC Ternaux Compans, Voyages, relations et mémoires originaux 

pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, 
Paris, 1837-1841, 20 vol. 8°. 



XX RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES ET ABREVIATIONS 

HS Publications de la « Hakluyt Society », Londres, 12. 

IDM G. Icazbalceta. — Nueva Colecciôn de documentes para la 

historia de Mexico, Mexico, 1886-1892, 5 vol. 8°. 
KA.M Kingsborougii, Antiquities of Mexico, Londres, 1848, 9 vol. 

in piano. 
SGA E. Seler, Gesammelte Abhaiidlungeii zur amerikanischen 

Sprach- und Altertumskunde, Berlin, 1902-1906, 3 vol. 8°. 



BIBLIOGRAPHIE 



Introduction: Chapitre I 01 '. — Les conditions physiques de la découverte . 

Sur le régime général des courants et des vents, voir Findlay : Directory fo r 
the navigation of the North-Pacific Océan, 3 e éd., Londres, 1886 ; Directory 
for the navigation of Soulh-Pacific Océan, 5 e édit., Londres, 1884. 

Sur le Gulf-Stream, A. Agassiz : The Gulf-Slream {Bulletin of the Muséum 
of comparative Zoôlogy at Harvard Collège, Cambridge, Mass., vol. XIV, 
pp. 241-259; réimprimé dans RS for 1891, pp. 189-206); J.G. Kohl : Ge- 
schichte des Golfstroms und seiner Erforschung, Brème, 1868, in-12. 

Sur le Fu-sang, consulter de Guignes : Le Fu-sang des Chinois est-il 
l'Amérique? Mémoires de V Académie des Inscriptions, 1761); H. de Paravey : 
L'Amérique, sous le nom de Fu-sang, est-elle citée dès le V e siècle, dans les 
Gramies Annales de la Chine, et, dès lors, les Samanéens de VAsie centrale et 
du Caboul y ont-ils porté le bouddhisme ? ; Ch. G. Leland : Fusang, or the 
discovery of America by chinese buddhistpriests inlheô th century, Londres, 
Trùbner, 1875 ; d'Hervey de Saint-Denis : Le pays connu des anciens Chinois 
sous le nom de Fou-sang (Mémoires de V Académie des Inscriptions, 1S1 6); 
Ed. P. Vinning : An inglorious Columbus, or évidence that Hwui-Shin and a 
party of huddhist monks of Afghanistan discovered America in the 5 th cen- 
tury, New-York, Appleton, 1885, in-8 (Livre le plus complet sur la question; 
contient le texte de Ma-Twan-Lin, la traduction de de Guignes, une critique de 
celle-ci et une nouvelle version anglaise). Tous ces auteurs admettent l'iden- 
tité du Fu-sang avec l'Amérique. Parmi les opposants, il faut citer Klaprotii : 
Ost-Asien und West-Amerika (Zeitschrift fur allgemeine Erdkunde, Berlin, 
1833): Vivien de Saint-Martin: Une vieille histoire remise à flot [Année géo- 
graphique, 1865); Lucien Adam: Le Fou-sang (CA, vol. I, Nancy, 1875); 
Dall : Prehistoric America (traduction de l'ouvrage de Nadaillac), New- 
York, 1892. 

Chapitre II. — La découverte de V Amérique par les Scandinaves. 

Au sujet de la découverte par les Scandinaves du Nouveau Continent, 
s'est formée toute une littérature. Les plus anciens ouvrages sont ceux de 
Th. Thorf.eus (Thorfesen): Historia Groenlandise antiquœ, Havniae, 1704; 
Historia Vinlandise antiquœ, Havniae, 1705. Ces travaux lourds et indigestes 
furent probablement utilisés par Thorlacius (Thorlaksen), qui fit allusion à 
la découverte dans son Antiquitatum horealium. Observationes miscellanese, 
Hafniœ, 1778-1&0J. 



XXII BIBLIOGRAPHIE 

Ce fut surtout par Rafn que l'attention du monde savant fut attirée sur ce 
fait capital. Ses Antiquitates Americanse, siveScriptores septentrionales rerum 
antecolumbianarum in America, in-4°, parurent à Copenhague en 1837; elles 
furent traduites en allemand, l'année suivante, par Gottlieb Mohnike, sous le 
titre : Die Entdeckung Amerikas im zehnten Jahrhundert, Stralsund, Loffler, 
1838, in-8°. Ce n'est que trois ans plus tard que parut une édition danoise: 
Americas Opdagelse i det tiende aarhundrede, efter de nordiske oldskrifter, 
Copenhague, Qvist, 1841, in-8. Enfin, Rafn publia son travail en français, 
sous le titre: Antiquités américaines, d'après les monuments historiques des 
Islandais et des anciens Scandinaves, Copenhague, 1845, in-f°. 

Les recherches de Rafn donnèrent l'essor à ces études et, désormais, la 
découverte de l'Amérique par les Scandinaves fut un sujet de dissertation scien- 
tifique. 

En dehors de ces ouvrages, on trouvera des discussions à ce sujet dans 
Beauvois: Découverte des Scandinaves en Amérique, du X e au XIII e sièc le, Paris, 
Challamel, 1859, in-8 ; G. Ghavier : Découverte de V Amérique par les Nor- 
mands au X e siècle, Paris, Maisonneuve, 1874, in-8 ; K. Bahnson : Sur trois des 
plus anciennes cartes du Nord (C A, V e session, Copenhague, 1883, pp. 120- 
123); V. Schmidt : Les voyages des Danois au Groenland (CA, V e session, 
Copenhague, 1883, pp. 195-236); R. B. Anderson : America not discovered by 
Columbus. An historical sketch of the discovery of America by the Norsemen, 
4 lh éd., Chicago, 1892 ; E. Mogk : Die Entdeckung Amerikas durch die Nordger, 
manen(Mitteilungen des Vereins fur Erdkunde zu Leipzig, 1892) ; E. Gelcich : 
Zur Geschichte der Entdeckung Amerikas durch die Skandinavier (ZGE, 
Band XXVII, Berlin, 1892). 

Le meilleur travail d'ensemble, qui est aussi le plus récent, est celui de Jos. 
Fischer : Die Entdeckungen der Normannen in Amerika (Ergânzungshefte zu 
den « Stimmen aus Maria Laach »), Freiburg, 1902, in-8. Il a été traduit en 
anglais sous le titre : The Discoveries of the Norsemen in America, Londres, 
1903. Cette excellente monographie contient cependant quelques erreurs en 
ce qui concerne l'étendue des découvertes Scandinaves dans le Groenland 
septentrional. Le meilleur recueil de textes est celui de A. M. Reeves : Wine- 
land the good, Londres et Oxford, 1890, 4°. 

Il a été question dans quantité d'histoires générales de la découverte par les 
Scandinaves. Nous citerons les suivantes : Hugh Murray : Historical account of 
discoveries and travels in N or th- America, Londres, 1829, vol. 1 (Murray ne 
croit pas la découverte bien établie); Fr. Kunstmann : Die Entdeckung Ame- 
rikas, nach den altesten Quellen geschichllich dargestellt, Munich et Berlin, 
A. Asher et C°, 1859, in-4; J. G. Kohl : Ilislory of the discovery of Maine, 
Portland,1869, in-8; Steeivstrup : Normannerne, Copenhague, 1876-1882, vol. I; 
Geschichte des Zeilalters der Entdeckungen Amerikas, Berlin, 1891 ; E. Gelcich: 
Ueber die materialien zur vorcolnmhischen Geschichte Amerikas (ZGE, 
Band XXV, 1890) ; Nordenskjcld : Bidrag till Nordens âldsta Kartografi vid 
fyrhundra Aarfesten till Minne af nya Vefldens upptiickt, utgifna af Svenska 
Sâllskapet for antropologi och geografi, Stockholm, 1890 ; P. Gaffarel : His- 
toire de la découverte de V Amérique, depuis les origines jusqu'à la mort de 
Christophe Colomb, Paris, 1892, in-8, 1 er vol. (Ce livre, très répandu en France, 
contient une quantité considérable de faits de tous genres, mais on ne doit 
utiliser les conclusions de l'auteur qu'avec une très grande prudence) ; 
S. Ruge : Die Enldeckungsgeschichte der neuen Welt [Hamburger Festschrift 
zur Erinnerung an die Entdeckung Amerikas), Hambourg, 1892; Avery : A 
History of the United States, Cleveland, 1904, vol. I. 



BIBLIOGRAPHIE XXIII 



Chapitre III. — Le Moyen Agi 



Sur la légende des terres occidentales au Moyen Age on peut consulter les 
ouvrages généraux de R. Cronau : Amerika. Die Geschichle seiner Enldeckung 
von der âltesten bis auf die neueste Zeit, Leipzig, 1892, vol. I; P. Gaffarel : 
Histoire de la découverte de V Amérique, depuis les origines jusqu'à la mort de 
Christophe Colomb, Paris, 1892, vol. I; O. Moosmiiller : Europâer in Amerika 
vor Columbus, Regensburg, 1879. Voir aussi H. Harrisse : The discovery of 
America, Paris, Welter; Londres, Stevens and Sons, 1892, in-4 ; d'Avezac : Les 
îles fantastiques de VOcéan occidental au Moyen Age, Paris, 1846, in-16. 

Chapitre IV. — La découverte de Colomb. 

Les ouvrages sur la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb sont 
innombrables. Les plus importants sont : W. Irving : History of the life and 
voyages of Columbus, Londres, 1828, 4 vol. in-8 (traduit en français par 
Defaunconpret sous le titre : Histoire de la vie et des voyages de Christophe 
Colomb, Paris, 1828, 4 vol. in-8 ; Humboldt : Examen critique de Vhistoire de 
la géographie du Nouveau Continent, Paris, 1836-1839, vol. I; Peschel : Das 
Zeitalter der Entdeckungen Amerikas, Leipzig, 1877, in-8 ; Harrisse : Chris- 
tophe Colomb, Paris, 1884-1885, 2 vol. gr. in-8; J. Winsor : Narrative and 
critical history of America, Boston, 1889, vol. I et II ; J. Winsor : Chns- 
topher Columbus, Boston, 1891, in-8; Gelcich : La scoperta delV America, 
Gôritz, 1890, in-8 ; Fiske : Discovery of America, New-York, 1892, 2 vol. in-8 ; 
Gaffarel : Histoire de la. découverte de l'Amérique, Paris, 1892, vol. II ; 
Kretschmer : Die Entdeckung Amerikas, Berlin, 1892, in-f° ; Cl. Markham : 
Christopher Columbus, Londres, 1892, in-12 ; C. de Lollis : Cristoforo 
Colombo nella Legenda e nella Storia, Milan, 1892 ; E. Payne : History of 
the New-World called America, Londres, 1892-1899, vol. I, in-8 ; H. Vignaud : 
Études critiques sur la vie de Colomb, Paris, Welter, 1905 ; Histoire de la 
grande entreprise de Christophe Colomb, Paris, 1911, 2 vol. in-8 (Dans ces 
livres, l'auteur reconstitue la vie entière de Colomb d'après des pièces d'ar- 
chives, il redresse la plupart des erreurs admises par les auteurs antérieurs 
et consacrées par le temps). 

Les textes relatifs à la vie et à l'histoire de Christophe Colomb sont réunis 
dans Navarrete, Colecciôn de los Viages y desciibrimientos de los Espafw- 
les, Madrid, 1825, 5 vol. in-4, surtout vol. I ; dans Harrisse -.Christophe 
Colomb, vol. II, Appendice, et dans la RaccoltaColomhiana, publiée par ordre 
du gouvernement italien. 

Sources : La vie de Colomb est surtout connue par les documents dont la 
liste suit : le travail de Fernand Colomb, fils de Christophe, publié à 
Venise pour la première fois en 1571 ; il a pour titre : Historié del S. D. Fer- 
nando Colombo; Nellë quali sha particolare, e vera relatione délia vila, e de' 
fatti delVAmmiraglio D. Christoforo Colombo suo padre : Et dello scopri- 
mento, cKegli fece delV lndie Occidentali, dette Monde-Nvovo, hora possedute 
dal Sereniss. Re Calolico : Nuouamenle di lingua Spagnuola tradotte nelV 
Italiana dal S. Alfonso Vlloa. Con privilégie In Venetia, MDLXXI. Les 
Historié ont été réimprimées à Milan en 1614, à Venise en 1676 et 1678 et à 
Londres en 1867. W. Irving considérait cet ouvrage comme « un document 
inestimable, des plus dignes de foi, et qui est la pierre angulaire de l'histoire 
du continent américain ». On n'a malheureusement jamais pu retrouver le 



XXIV BIBLIOGRAPHIE 

manuscrit espagnol original sur lequel Ulloa aurait fait su traduction italienne. 
Après la mort de Fcrnand Colomb, en 1523, ses papiers semblent avoir passé 
entre les mains de Las Casas qui, de 1552 à 1561, composa, au Collège de 
San Gregorio, à Valladolid, son Hisloria de las Indias, qui ne fut publiée, par 
le marquis de Fuensanta del Valle et Don José Sancho Rayon, qu'en 1875, 
à Madrid, en 5 volumes in-8. Une grande partie de la substance des Historié 
se retrouve dans l'histoire de Las Casas, tellement même que Harrisse, bien 
loin de croire que Las Casas avait copié les Historié, considère celles-ci comme 
un faux, œuvre de Perez de Ouva, professeur à l'Université de Salamanque. 
L'hypothèse de Harrisse a trouvé de nombreux contradicteurs, parmi lesquels 
il faut citer d'Avezac, Peragallo et Fabie. Quoi qu'il en soit, sur bien des 
points les Historié s'accordant avec VHistoria de las Indias, on peut suivre 
l'une ou l'autre en appliquant au texte une critique sévère. La meilleure 
édition des Historié est encore celle de Venise, 1571 ; pour VHistoria de las 
Indias, l'édition unique est celle de Madrid, 1875, citée plus haut; mais une 
partie des documents qu'elle renferme se trouvent dans les vol. I et II de la 
Colecciôn de los Viages de Navarrete (Madrid, 1825). 

Pour l'histoire de la vie de Colomb avant son départ pour l'Amérique, les 
textes publiés dans Harrisse, la Raccolta Colombiana, et H. Vignaud sont 
indispensables à consulter. Ils nous renseignent sur l'origine du découvreur 
de l'Amérique et sa vie avant son départ pour la découverte. 

Chapitre V. — Les voyages et découvertes au XVI e siècle. 

Voir les citations des ouvrages de Pierre Martyr, Herrera, Oviedo, 
Harrisse-} Kretschmer, etc., mises en note au bas des pages. 



LIVRE PREMIER 

L'Amérique préhistorique. 

l rp partie. — Amérique du Nord 

Chapitre I er . — La période glaciaire de l'Amérique du Nord. — Le livre le 
plus important est celui de F. Wright : The Ice âge in North America, 
New-York, 1889, in-8, qui résume et discute les travaux de W. Upham, 
T. Chamberlin, J. W. Dawsox, C. H. Hitchcock, Ch. Whittlesey, G. K. Gil- 
bert. C'est un travail qu'il est indispensable de consulter. Le chapitre 41 du 
célèbre ouvrage de Geikie : The Great Ice Age, a été écrit par T. Chamberlin 
et traite de la période glaciaire en Amérique. Il est aussi nécessaire de lire le 
travail de Hay.\es: Prehistoric Archseology of North America, clans Winsou : 
Narrative and Critical History of America, vol. I, et les grandes collections 
périodiques : American antiqnarian Society, Worcester (Mass.), depuis 1881, 
et RUSM, Washington, depuis 1896. 

Chapitres II, III et IV. — Les ossements humains fossiles de V Amérique 
du Nord. — De Nadaillac : L'Amérique préhistorique, Paris, 1883, in-8; 
Th. Wilson : A Study of prehistoric Anthropology (RUSM, 1888, Washington, 
1890) ; du même : La haute ancienneté de Vhomme dans V Amérique du Nord 
(CIA, Paris, 1900, pp. 149-191); F. Wright : The Ice Age in North America, 
chap. xxi et xxn ; A. Hrdlicka: Skelelal remains suggesting or attributed lo 
the early man in North America (RE, n° 33, Washington, 1907, J 12 p.), passe 
en revue tous les ossements humains de l'Amérique du Nord attribués à 



BIBLIOGRAPHIE XXV 

l'époque quaternaire ; c'est un travail excellent et très utile. Pour la Califor- 
nie, voir surtout : W. J. Sinclair : Récent investigations bearing on the ques- 
tion of the occurrence of neocene man in the auriferous gravel of the Sierra 
Nevada (C A AE, vol. VII, n» 2, pp. 107-131), Berkeley, 1908. 

Chapitre V. — Les « Mounds » de l'Amérique du Nord. — On trouvera des 
renseignements utiles dans plusieurs ouvrages généraux, notamment dans 
Nadaillac : L' Amérique préhistorique, Paris, 1883 ; Cyrus Thomas : Introduc- 
tion lo the Study of North-American Archœology, Cincinnati, 1898 ; Dellen- 
baugh : The North-Americans of Yesterday, New-York, 1903. 

Le premier travail important sur les « mounds » fut celui de Squier et Davis : 
Ancient monuments of the Mississipi valley (SCK, 1848, gr. in-4), bientôt 
suivi de celui de Ch. Whittlesey : Descriptions of ancient works in Ohio 
SCK, 1850, gr. in-4°), puis de celui de J. A. Lapham : The antiquities of Wis- 
consin (SCK, Philadelphie, 1855, gr. in-4). 

Il faut consulter les ouvrages de Schoolcraft : History of the Indian iri- 
hes, New-York, 1856, vol. IV et V; Daniel Wilson : Prehistoric Man, 
Londres, 1865 ; Baldwin: Ancient America, New-York, 1872 ; P. Force: Some 
considérations on the Mound-builders, Cincinnati, 1873; Poster: Prehisto- 
ric races of United States, Chicago, 1873; Mac Lean : The Mound builders, 
Cincinnati, 1879 ; Conant : Footprints of a vanished Race, Saint-Louis, 1879 ; 
Short: North-Americans of Antiquity, New-York, 1880; L. H. Morgan: 
Ilouses and house-life of the American ahorigines (CE, vol. IV, Washington, 
1881); L. Carr : The Mounds of Mississipi valley historically considered 
[Memoirs of the Kentucky Geological survey, vol. II, 1883 ; réimprimé dans 
RS,1891, Washington, 1893, pp. 503-599) ; D. G. Brinton : Essays of an Ame- 
ricanist, Philadelphie, 1896; du même : The american Race, New-York, 1891. 

On trouve dans les Smithsonian Reports, de 1865 à 1891, des descriptions 
particulières ; les résultats de la grande enquête faite par le Bureau d'Ethno- 
logie de Washington sont exposés dans le travail de Cyrus Thomas: Report 
on the Mound Explorations of the Rureau of Ethnology (RE, XII, Washing- 
ton, 1894) et de nombreux articles dans A A, nouv. série, 1898 et suiv. 

Chapitres VI et VII. — L'Industrie dans les « Mounds » et les kjôkkenmôd- 
dings de V Amérique du Nord. — On trouvera des renseignements sur la poterie 
et sur les autres objets qui ont été trouvés dans les mounds clans Squier et 
Davis: The antiquities of Mississipi valley (SCK, 1848, gr. in-4) ; Ch. Whittle- 
sey; Descriptions of ancient works in Ohio (SCK, Washington, 1850, gr. in-4°) ; 
J. A. Lapham: The Antiquities of Wisconsin (SCK, Philadelphie, 1855, gr. 
in-4°) ; dans les RPM ; la Mound Exploration (RE, XII, 1894), et surtout le 
grand travail de W. H. Holmes : Ahoriginal Poltery of the United States (RE, 
XX, Washington, 1903) et les nombreux articles publiés dans AA, nouv. série, 
1898 et suiv. 

Les ouvrages généraux : de Nadaillac : V Amérique préhistorique ; C. 
Thomas : Introduction to the Study of the North-American Archœology, sont 
aussi à consulter. Pour les objets de poterie et de pierre trouvés dans les 
amas coquilliers de la Floride, voir Cl. B. Moore : Certain shell heaps of the 
Saint Johns river (AN, 1892, pp. 916 et suiv.) ; Certain sand mounds of the 
Saint Johns river (JANS, Philadelphie, 1894, vol. X); Dr. J. Wymann: Fresh- 
ivaler shell mounds of the Saint Johns river (AS, Salem, Mass., 1875) ; F. H. 
Cushing : Exploration of ancient Key-dweller remains (PPS, vol. XXXV, p. 74). 

Chapitre VIII. — Les constructeurs des Mounds. — Gallatin : Synopsis of 
the Indian Trihes of North America (TA AS, vol. 2, 1838, pp. 146-151); Squier 
and Davis : Ancient monuments of the Mississipi valley (SCK, vol. L 



XXA I BIBLIOGRAPHIE 

New-York, 1848) ; Squieh : Ahoriginal monuments of the State of New-York 
(SGK, vol. II, Washington, 1851); H. Schoolcraft : Indian Tribes of United 
States, New-York, 1855, vol. IV et VI ; D. G. Brinton : Notes on Floridian 
Peninsula, Philadelphie, 1859; Daniel Wilson : Prehistoric man, Londres, 
1865; Baldwin: Ancient America, New-York, 1872 ; G. G. Jones: Anliquities 
of the Southern Indians, New-York, 1873; Foster : Prehistoric races of the 
United States, Chicago, 1873; F. M. Force: Some considérations on the 
Mou nd-builders, Cincinnati, 1873; Mac Lean : Mound-builders, Cincinnati, 
1879; Conant : Footprints of a vanished race, Saint-Louis, 1879; J. T. Short : 
North-Americans of anliquity, New-York, 1880; L. H.Morgan: Houses and 
house-life of american aborigines (CE, Washington, 1881); P. R. Hov : Who 
huilt the Mounds? ( Transactions of the Wisconsin academy of Sciences, vol. VI, 
1881-83, pp. 84 et suiv.) ; Dall dans Nadaillac : Prehistoric America, New- 
York, 1884 (édition américaine) ; Cyrus Thomas : The story of a Mound, or the 
Shawnees in pre-columbian Urnes, New-York, 1890; In. : The Cherokee in pre- 
columhian times, Washington, 1891 ; L. Garr : The mounds of the Mississipi 
Valley, historically considered (RS, 1891, Washington, 1893, pp. 503-605); 
Cyrus Thomas: Mound explorations (RE, XII, Washington, 1894); Id. : Intro- 
duction to the Study of the N or th- American Archœology, Cincinnati, 1898 ; 
D. G. Brinton: Essays of an Americanist, Philadelphie, 1896 ; In. : The Ame- 
rican Race, New-York, 1891. 

Chapitre IX. — Les maisons des falaises et les Puehlos.— Sur les maisons 
des falaises et les pueblos ruinés, voir : Lewis H. Morgan : Houses and house-life 
of american aborigines (CE, vol. IV, Washington, 1881) ; W. H. Holmes : Report 
on the ancient ruins of Soulhwestern Colorado (GS, X, Washington, 1878, 
pp. 381-407) ; W. H. Jackson : Report on ancient ruins examined in 1875 and 
1877 (GS, X, Washington, 1879, pp. 409-449) ; de Nadaillac : L Amérique 
préhistorique, Paris, 1883 ; G. Nordenskiold : The Cliff-dwellers of the Mesa 
Verde, Stockholm, 1893; W. H. Holmes : Ahoriginal remains in Verde Val- 
ley (RE, XIII, Washington, 1896, pp. 185-257); C. Mindeleff : Casa Grande 
ruin (RE, XIII, pp. 295-318) ; C. Mindeleff : The cliff ruins of the Canyon de 
Chelly (RE, XVI, Washington, 1897) ; C. Thomas : Introduction to the study 
of N or th- American Archœology, Cincinnati, 1898; J. W. Fewkes : Archseo- 
logical expédition to Arizona in 1895 (RE, XVII, Washington, 1898) ; 
C. Lumholtz : Unknown Mexico, New-York, -1902, vol. I ; A. Hrduôka : The 
région of the ancient Chichimecs (AA, new séries, vol. V, 1903, pp. 385-440) ; 
T. Mitchell Pruddein : The prehistoric ruins of the San-Juan watershed (AA, 
n. s., vol. V, pp. 224-288) ; F. Hewett : The ruins ofthe Jemez plateau (BE, n° 32, 
Washington, 1905) ; A. Krause: Die Klipp-hewohnern des Sùd-West Nord Ame- 
rikas. 

Sur les ruines du cours supérieur du Rio Colorado : W. H. Holmes : Reports 
on the ancient ruins of the Southwestern Colorado (GS, X, Washington, 1879, 
pp. 383-403); W. J. IIoffman : Miscellaneous observations on Indians inhahi- 
ting Nevada, California and Arizona (Id., pp. 474-477) ; A. F. Bandelier : A 
visit lo the ahoriginal ruins in the Valley of the Rio Pecos (Papers of the 
Archaeological Institute of America, American Séries, vol. I, Bo'ston, 1883, 
pp. 1-40); C. Mindeleff : Ahoriginal remains in the Verde valley (RE, XIII, 
Washington, 1896, pp. 185-257) ; J. W. Fewkes : Archseological expédition lo 
Arizona in 1895 (RE, XVII, Washington, 1899) ; J. W. Fewkes : Two sum- 
mers work in pueblo ruins (RE, XXII, Washington, 1903) ; Hewett : The 
ruins of Jemez Plateau (BE, n° 32, Washington, 1905) ; G. Nordenskiold: 77*e 
Cliff-dwellers of the Mesa Verde, Stockholm, 1893, pp. 128-129. 



BIBLIOGRAPHIE XXVII 

Sur les pueblos du bassin du Rio Gila : W. II. Emory : Notes on a milit&ry 
reconnaissance from Fort Leavenivorth, in Missouri, to San Diego, in Cali- 
fornia {Senate Executive Documents n° 7, 30 tb Congress, /■' Session, Washing- 
ton, 1 S i s , pp. 6 ici suiv.); .T. K. Bartlett : Personal Narrative of explorations 
and incidents in Texas, Neiv Mexico, Londres, 1854, vol. II ; Baxter : The Old 
New World, Salem, J888; A. F. Bandelier : Archseological Inslilute of Ame- 
rica, vol. V, Boston, 188 i ; F. H. Cusiiing : Preliminary Report on the archseo- 
logical results of the Hemenway expédition (CA, Berlin, 1890, pp. 150 et 
suiv.) ; J. YV. Fewkes : On the présent condition of a ruin in Arizona called 
Casa Grande (Journal of American Ethnology and Folk-lore, Cambridge 
(Mass.), 1892, pp. 179 et suiv.) ; G. Mindeleff : Casa Grande ruin (RE, XIII, 
Washington, 1896, pp. 289-319). 



LIVRE PREMIER 
V Amérique préhistorique. 

2 e partie. — Amérique du Sri) 

Chapitre I er . — L homme fossile dans V Amérique du Sud. — Le livre de R. Leh- 
mann-Nitsche : Nouvelles recherches sur la formation pampéenne et V homme fos- 
sile de la République Argentine (AMB, 1907), expose les découvertes faites dans 
la République Argentine, y compris les plus récentes. On y trouvera aussi 
toutes les théories sur les formations pampéennes, dont on pourra apprécier 
l'importance. On devra, toutefois, n'accepter qu'avec circonspection les conclu- 
sions de l'auteur et les critiquer à l'aide des travaux des paléontologistes que 
nous citons. L'ouvrage de Fl. Ameghino : La antigûedad del hombre en La 
Plata, Paris et Buenos-Aires, 1880, 2 vol. in-8 (résumé sous le titre : L'antiquité 
de V homme à La Plata, dans R. Anth., 1879, in-8, pp. 210-248), pourra être con- 
sulté, sous les mêmes réserves. 

La question du Tetraprothomo ou Homo neogams a été traitée par 
R. Lehmaïsx-Nitsche : L'atlas du tertiaire de Monte- Hermoso, République 
Argentine (RMP, 1907, pp. 386-399) ; F. Ameghino : Notas preliminares sobre 
el Tetraprothomo argentinus (AMP, 1907, pp. 107-242) et comptes rendus de 
ces deux articles par M. M. Boule dans l'Anthr., Paris, 1908, pp. 274-276 ; 
compte rendu détaillé du second article par M. le D r Rivet dans le JAP, 
1907,n o 2; R. Lehmann-Nitsche : Nouvelles recherches sur la formation pam- 
péenne et i homme fossile de la République Argentine (AMB, Buenos-Aires, 
1907). 

Sur la race de Lagoa Santa, voir : Extrait d'une lettre de M. P. W. Lund à 
M. C. C. Rafn (Mémoires de la Société royale des Antiquaires du Nord, Copen- 
hague, 1845, p. 49) ; Lacerda e R. Peixoto : Contribuiçôes para o esludo 
anthropologico das raças indigenas do Rrazil (AMRJ, vol. I, 1875, pp. 47-75) ; 
de Quatrefages : L'homme fossile de Lagoa-Santa au Rrésil et ses descendants 
actuels (CIA, Session de Moscou, 1879) ; R. Virchow : Ein mit Glyptodon-Res- 
ten gefundenes menschliches Skelet aus der Pampa de la Plata (ZE, vol. XV, 
1883, pp. 465-467) ; Santiago Roth : Ueber den Schâdel von Pontimelo (Mitlei- 
lungen aus dem anatomischen Institut in Vesalianumzu Rasel,l8$9, pp. 1-13) ; 
R. Lehmann-Nitsche : Nouvelles recherches sur la formation pampéenne ; Sôren- 
Hansen : Lagoa-Santa Racen (E Museo Lundii, Copenhague, 1888, in-4), et Dr. 
P. Rivet : La race de Lagoa-Santa chez les populations précolombiennes de 
l'Equateur (BSA, 1908, pp. 209-268). 



XXVIII BIBLIOGRAPHIE 

LIVRE II 

Les peuples civilisés de VAmériqae. 

V e partie. — Le Mexique 

On peut diviser les auteurs qui nous ont laissé des relations anciennes sur 
le Mexique en deux classes : 1° les auteurs espagnols du temps de la Conquête 
ou de l'époque qui suivit immédiatement celle-ci; 2° les auteurs indigènes. 

Auteurs espagnols du temps de la Conquête. Le premier en date est 
F. Cortez qui adressa à l'empereur Charles-Quint plusieurs « Cartas », où il 
décrivait le pays qu'il avait été conquérir et les progrès de ses armées. Elles 
ont été publiées plusieurs fois; l'édition la plus commode est celle de Vedia: 
Carias de Relaciôn (dans Hisloriadores primitivos de India, vol. I, Madrid, 
1852, in-8). Les renseignements de Cortez, bien que purement superficiels, 
sont précieux, surtout en ce qui concerne la description de Mexico. L'un des 
témoins oculaires de la conquête, Rernal Diaz del Castillo, a laissé un 
livre où l'on trouve aussi quelques indications: Historia verdadera de la Con- 
qnisla de Nueva-Espana, traduit en français par Jourdanet: Histoire vèri- 
dique de la Conquête delà Nouvelle-Espagne, Paris, 1877, in-8. Cet ouvrage 
est intéressant pour l'histoire de la fin de l'empire aztèque. Ce sont sur- 
tout les auteurs ecclésiastiques qui nous ont fait connaître l'ancien Mexique. 
Plus instruits que la plupart des autres Espagnols qui passaient dans ce pays, 
forcés, de par leur mission, de rester en contact intime avec les indigènes, de 
connaître leurs mœurs et leurs coutumes, d'apprendre leur langue, désireux 
de plus de montrer à leurs supérieurs quelles difficultés ils avaient à vaincre 
pour évangéliser les Mexicains, ils nous ont laissé de véritables encyclopédies. 
Le premier de ces missionnaires dont l'œuvre soit mentionnée est Andrés de 
Olmos, qui, sur l'ordre de l'auditeur Ramirez de Fuenleal, rédigea un gros 
ouvrage sur les anciennes coutumes des Mexicains. Cette œuvre ne nous est 
pas parvenue, mais M. de Jonghe a cru en trouver des fragments, traduits, 
dans YHistoire du Mechyque, du cosmographe français Thevet, qu'il a publiée 
dans le JAP, nouv. série, vol. II, Paris, 1905, p. 1-41. Le franciscain Torririo 
de Renavente, plus connu sous le sobriquet nahuatl de Motolinia (« pauvre » 
qu'il s'était lui-même donné, a laissé une Historia de los Indios de la Nueva- 
Espaiia., qu'il composa de 1536 à 1541 et qui a été publiée par Kingsborough, 
sous le titre Ritos antiguos, sacrificios y idolalrias de los Indios de la Nueva- 
Espana y de su Conversion a la fé, y quienes fueron los que primero la predi- 
caran (Antiquities of Mexico, vol. IX, p. 469 etsuiv.). Cet écrit était une mise 
au net d'un ouvrage plus ancien, publié en 1903 par L. Garcia Pimentel et 
intitulé : Memoriales de Fray Torrihio de Motolinia, Paris, 1903. Les Memo- 
riales contiennent certains détails qui ont été omis dans VHistoria. 

Mais c'est surtout un autre franciscain, Bernardino de Sahagun, mort à 
Mexico en 1590, qui a apporté une contribution importante à l'étude de l'an- 
cien Mexique. Son Historia de las Cosas de Nueva-Espana est l'ouvrage le plus 
important qui existe sur les antiquités du pays. Elle fut écrite originellement 
en nahuatl ; le manuscrit original est aujourd'hui conservé à la Ribliothèque 
de Florence; il est intitulé : Inic matlactetl omume amoxlli ilechpatlatua in 
quenin muchiuh ian iotl in nican ipan oltepetl Mexico ; il contient 136 figures 
dans le texte et une traduction espagnole, vis-à-vis du nahuatl. 

Parmi les auteurs indigènes, il faut surtout citer Fernando de Alva Ixtlilxo- 
ohitl, né à Tetzcoco vers 1568, mort vers 16 Î8, Tezozomoc et Chimalpahin 
Quauhtlehuanitzin, dont les œuvres sont citées plus loin. 



BIBLIOGRAPHIE XXIX 

Chap. I, II et III). — Une bibliographie complète des ouvrages qui ont été écrits 
sur le Mexique ancien formerait un livre à elle seule. Nous ne citerons donc 
que les travaux les plus importants, et nous renverrons le lecteur désireux de 
plus de détails à rénumération de II. H. Baxcroft, Native Races of Pacific 
States of North America, New-York, 1874, 5 vol. in-8. Une autre édition sous le 
même titre à Londres, 1875; les 5 volumes ont été republiés une troisième l'ois 
dans History of (lie Pacific States of North- America, San-Francisco, 1882-90, 
20 vol. On trouvera des indications nombreuses dans la Bibliographia Ame- 
ricana Nova de Ruai, Londres, 1832-44, et surtout dans les bibliographies dues à 
des savants mexicains : Beristain ySouza : Bibliotheca hispano-americana sep- 
tentrional, Mexico. 1816 ; Icazbalceta: Bibliografia mexicana del siglo XVI, 
Mexico, 1886 ; Nicolas Léon : Bibliografia mexicana del siglo XV III, Mexico, 
1902; A.Chavero : Apunles viejos de bibliografia mexicana, Mexico, 1903, etc. 

Les ouvrages généraux sont assez nombreux ; outre le grand recueil de 
Bancroft, il faut citer : F. S. Clavigero : Storia del Messico, Gesena, 1780, 
4 vol. in-4 (traduction espagnole : Historia antigua de Mejico, traduction 
anglaise: The History of Mexico, collected from Spanish and Mexican histo- 
rians, Londres, 1787, in-8) ; W. H. Prescott : History of the Conquesl of 
Mexico, with a preliminary view of the ancient Mexican civilization, New- 
York, 1843, 2 vol. in-8; trad. française par A. Pichot, Paris, 1855, 3 vol. in-12; 
Brasseur de Bourbourg : Histoire des nations civilisëesdu Mexique et de V Amé- 
rique centrale, Paris, 1857-1859, 4 vol. in-8 (Ouvrage rempli de faits et d'idées, 
mais trop souvent dénué de critique et qui doit être lu avec précaution) ; 
E. B. Tylor: Anahuac, or Mexico and the Mexicans, Londres, 1861, in-8; 
G. J. Brïïhl : Die Cullurvôlker des alten Amerika, Cincinnati, 1882. in-8; 
M. Orozco y Berra : Historia antigua y de la conquista de Mexico, Mexico, 
1880, 4 vol. in-4 (Ces deux derniers ouvrages, composés avec grand soin, sont 
parmi les plus importants) ; A. Chavero : Mexico a través de los siglos, vol. I, 
Barcelone, 1894, in-f° ; Nicolas Léon : Compendio de la Historia gênerai de 
Mexico, Mexico, 1902. in-8. 

Les relations des anciens auteurs doivent être consultées, surtout celles de 
B. de las Casas: Historia de las Indias, Madrid, 1875-1876, 5 vol. in-8: 
A. de Herrera : Historia gênerai de las Indias occidentales, Madrid, 1728- 
1730,4 vol. in-4° ; Pierre Martyr d'Anghiera : De Orbe novo, trad. française 
par Gaffarel, Paris, 1907 ; F. de Gomara : Historia gênerai de las Indias, 
éd. Védia, Madrid, 1852, in-8 ; G. F. de Oviedo v Valdés : Historia gênerai 
y naturaldelas Indias, Madrid, 1851-55, 4 vol. in-8 ; BerxalDiaz delGastillo : 
Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle-Espagne, trad. par A. Jour- 
danet, Paris, 1877,in-8; A. de Solis y Rivadexeyra : Historia de la conquista 
de Mexico, Madrid, 1684; F. Gortez : Cartas de Relaciôn, éd. Védia (Hisloria- 
dores primitivos de lndia, vol. I), Madrid, 1852, in-8 ; J. de Acosta : Historia 
natural y moral de las Indias, Séville, 1590, in-4 ; la dernière édition espa- 
gnole a été faite à Madrid en 1894, 2 vol. in-12; traduit en français, Paris, 
1598, in-8, et en anglais (H. S.), par Cl. Markham, Londres, 1880, 2 vol. in-8 ; 
Torquemada : Monarquia Indiana, Madrid, 1723, 3 vol. in-f° ; G. de Mendieta : 
Historia Ecclesiastica Indiana, éd. Icazbalceta, Mexico, 1870, in-8 ; A. de Vetan- 
curt : Tealro mexicano, Mexico, 1698, in-f° ; une autre édition, Mexico, 1870- 
1871, 4 vol. in-8; B. de Sahagun : Historia de las cosas de Nueva-Espana (éd. 
Bustamente, Mexico, 1829-1830, 3 vol. in-4, traduit en français par Jourda- 
net sous le titre: Histoire des choses de la Nouvelle-Espagne, Paris, 1880, in-4. 
(Cette histoire fut d'abord écrite en nahuatl ; l'original, qui existe à la Biblio- 
thèque de Florence, est en cours de publication par le savant mexicain F. del 
Paso y Troxcoso). 

F. de Alva Ixtlilxochitl : Relaciones (KAM, vol. IX, Londres, 1848, 
in piano) ; A. Tezozomoc : Cronica mexicana (KAM, vol. VIII), republié par 



XXX BIBLIOGRAPHIE 

Orozco y Berra, Mexico, 1878, in-4 ; Durân : Historia de las Indias, éd. 
Ramirez, Mexico, 1867-1880, 2 vol. in-4 ; R. Siméon : Annales de San Anton, 
Munon Chimalpahin Quauhtlehiianilzin, Paris, 1889, in-8 (traduit du nahuatl) ; 
F. uel Paso y Troncoso: Histoire mexicaine de Ci istobal del Castillo. Paris, 
1902, in-8 (analyse d'une histoire en nahuatl dont des fragments, encore iné- 
dits, sont conservés à la Bibliothèque Nationale de Paris). 

On consultera les anciens recueils de voyages de Purchas, Hakluyt, etc. 
Très importantes sont les collections éditées par G. Icazbalceta : Nueva 
colecciôn de documentos para la historia de Mexico, Mexico, 1886-1892, 
5 vol. in-8 frelations de Motolinia, Pomar, Zûrita, etc.), ainsi que le grand 
recueil de traductions françaises de Ternaux-Compans : Voyages, relations et 
mémoires originaux, pour servir à V histoire de la découverte de l'Amérique, 
Paris, 1837-1841, 20 vol. in-16 (contient des œuvres de Zurita, Pomar, Men- 
dteta, Tezozomoc, Ixtlilxochitl, etc.). Quelques textes intéressants ont aussi 
été publiés par Navarrete : Colecciôn de los viages y descuhrimientos , 
Madrid, 1825-1837, 5 vol. in-8. Beaucoup de textes importants ont été publiés 
dans la grande collection de Lord Kixgsborough : Antiquilies of Mexico, 
déjà citée, mais le prix et le volume de cette collection la rendent peu 
accessible ; tous ces textes ont été republiés depuis. 

Il est indispensable de consulter les Gesammelte Abhandlungen zur ameri- 
kanischen Sprach- und Alter thumskunde , de M. E. Seler, 3 vol., Berlin, 
1902-1908, où Ton trouvera des articles sur la plupart des questions relatives à 
l'ancien Mexique. 11 en est de même des Anales del Museo de Mexico et des 
Memorias de la Sociedad Antonio Alzate, Mexico, in-8. 

Chapitre III. — L'organisation sociale et politique du Mexique. — Les 
tableaux qu'en ont tracés les auteurs anciens, tant indigènes qu'espagnols, des 
xvi e et xvn e siècles, et la plupart des érudits du xix° siècle (Brasseur de 
Bourbourg, Orozco y Berra, Prescott, Pimentel, Baxcroft, Chavero, etc.) 
sont au-dessous des exigences actuelles de la sociologie. Dans ces dernières 
années, M. Selek a renouvelé les études mexicaines en y introduisant une 
sévère méthode de philologie, mais il ne nous a pas donné de tableau géné- 
ral de la civilisation du Mexique précortézien. Pour ce qui est de l'organisation 
sociale, guerrière, familiale, nous avons surtout suivi Bandelier : On the 
arlofwar and mode ofwarfareof the ancient Mexicans (Reports of the Peabody 
Muséum, 10 lh Report, vol. II, Cambridge (Mass.), 1880, pp. 95-162) ; On the dis- 
tribution and lenure of lands and the customs with respect lo inheritance 
among the ancient Mexicans (Id., ll th Rep., vol. II, pp. 385-449); On the 
social organization and mode of governmenl of the ancient Mexicans (Id., 12 th 
Report, vol. II, pp. 557-700). Pour le reste nous avons emprunté surtout aux 
Gesammelte Abhandlungen de M. Seler et aux divers auteurs anciens (L'ex- 
posé de M. K. H.euler, Amerika, dans la Weltgeschichle d'HELMOLT, vol. I, 
ne doit être lu qu'avec critique.) 

Chapitre IV. — La Religion. — C'est surtout Sahagun qui nous fournit des 
renseignements précieux sur la religion des anciens Mexicains. Outre son 
Historia de las Cosas de Nueva Espana écrite en espagnol, on possède trois 
copies du texte original ; l'une se trouve à la Biblioteca Laurenziana de Flo- 
rence, les deux autres sont à Madrid, l'une à lu Biblioteca delà Academia de la 
Historia, l'autre à la Biblioteca del Palacio. Le premier de ces manuscrits com- 
prend le texte nahuatl accompagné d'une traduction espagnole, il est actuelle- 
ment en cours de publication, sous la direction de M. F. del Paso y Tron- 
coso de Mexico. Des fragments de ces trois manuscrits ont été publiés et tra- 
duits par M. Seler, dans ses Gesammelte Abhandlungen. 



BIBLIOGRAPHIE XXXI 

Tous les auteurs qui ont écrit sur le Mexique aux xvm 8 et xix siècles Yeytia t 
Clavigero, Boturini, Humboldt, Brasseur de Bourbourg, H. II. Bancroft, 
etc.) nous ont tracé des tableaux plus ou moins exacts de sa religion. Parmi 
les travaux spéciaux, mentionnons : J. G. Muller, Geschichte der amerika- 
nisrhen Urreligion, Berlin, 1867 les hypothèses de l'auteur sont sujettes à 
la critique); A. Réville : Les religions du Mexique, de i Amérique centrale et 
du Pérou, Paris, 1885; K. M ebleb : Die Religion der miitleren Amerika, 
Munster, 1899. 

Chapitre V. — Le Calendrier. — Le travail ancien de l'astronome mexicain 
Léon y G-ama : Descripciôn historica y cronologica de las dos piedras, Mexico, 
1792, bien que très ingénieux, tient trop peu compte des faits pour être recom- 
mandé. Il en est de même des essais tentés par A. de Humboldt Vue des Cor- 
dillères) pour mettre en accord ce qu'on savait du calendrier mexicain avec 
les systèmes de computation du temps de l'Asie orientale. 

Parmi les travaux récents, on consultera: 1). G. Brinton : The native calen- 
dar of Central America and Mexico, Philadelphie, 1893 ; Z. Nuttall, Note on 
the ancient Mexican Calendar System (GA, X, Stockholm, 1894) ; E. Seler: Die 
Tageszeichen der Aztekischen und der Maya-Handschriften und ihre Gotl- 
heiten (SGA, vol. I, pp. 417-503) ; Id. : Die mexikanische Chronologie, vol. I, pp. 
507-554); In. : Die Venusperiode in den Bilderschriften der Codex Borgia-Gruppe 
Id., pp. 618-667); Id. : Die Korrekturen des Jahreslânge und der Venuspe- 
riode in den mexikanischen Bilderschriften (ZE, 1903, pp. 27-49); Z. Nuttall : 
The periodical adjustments of the ancient Mexican Calendar (A A, nouv. série, 
vol. VI, New-York, 1904, pp. 486-500) et E. de Jonghe : Le calendrier mexi- 
cain. Essai de synthèse et de coordination (JAP, nouvelle série, vol. III, Paris, 
J906, pp. 197-228). 



LIVRE II 

Les peuples civilisés de l'Amérique. 
2 e partie. — Les peuples mayas-qu'ichés 

Amérique centrale. 

Gomme pour le Mexique, il faut ici faire la distinction entre deux ordres 
de documents: 1° ceux qui ont pour auteurs des Espagnols; 2° ceux qui 
émanent des indigènes. 

1° Auteurs espagnols. Yucalan. Le plus ancien ouvrage est celui du premier 
évêque du Yucatan, Diego de Landa, qui débarqua sur la péninsule en 1551 . 
Il est intitulé Relacion de las Cosas de Yucatan et fut publié pour la pre- 
mière fois, en 1864, par Brasseur de Bourbourg sous le titre : Relation des 
choses de Yucatan, en texte espagnol avec une traduction en regard. Deux édi- 
tions espagnoles en ont été faites depuis : celle de Juan de la Rada y Delgado, 
en appendice à la traduction du livre de L. de Rosny : Essai sur le déchiffre- 
ment de l'écriture hiératique de i Amérique centrale, Madrid, 188 i, in-fol., et 
l'autre dans la Colecciôn de documentos ineditos, vol. XIII, pp. 265-411, Madrid, 
1900. Le livre de Landa est très bref et paraît tronqué en certains endroits; 
toutefois, c'est le meilleur document que nous possédions sur l'histoire du 
Yucatan. 

Le second auteur est Bernardo de Lïzana qui écrivit une Hisloria de Yuca- 

Manuel d'archéologie américaine. G. 



XXXII BIBLIOGRAPHIE 

tan, Devocionario de Nuestra Seîiora de Izamal, y conquista espiritual, Val- 
ladolid de Yucatau, 1633, in-8. Une partie des textes en langue maya que con- 
tient ce livre, appelés par Lizana « profecias », a été reproduite dans Bras- 
seur de Bourbourg, Manuscrit Troa.no, Étude sur le système graphique des 
anciens Mayas, Paris, 1869-70, in-f°, vol. I. 

La troisième histoire du Yucatan fut écrite par un franciscain, LorEz de 
Cogolludo, qui passa le second quart du xvi e siècle dans le pays. Son Histo- 
ria de Yucatan fut éditée à Madrid en 1688, in-f°. C'est, après Landa, la 
source la plus importante. Les renseignements de Cogolludo sont même plus 
nombreux, mais, venu plus tard que Landa, il n'a pu observer quantité de 
coutumes qui étaient tout à fait éteintes lors de son débarquement. C'est ainsi 
qu'il ne nous fournit aucun renseignement sur l'écriture, à laquelle Landa 
consacre un chapitre entier, et que ce qu'il nous dit du calendrier peut être 
sujet à caution. 

Pedro Sanchez de Aguilar écrivit, en 1513, un Informe contra Idolorum 
cuit ores del Obispado de Yucatan, Madrid, 1639, in-8, qui contient de précieux 
documents sur la religion. 

Des renseignements intéressants se trouvent dans les grands ouvrages ency- 
clopédiques de Bartolomé de las Casas : Historia apologética de los Indias 
occidentales, Herrera: Historia de los hechos de los Castellanos, etc. Les 
premiers conquistadores, et particulièrement Bernal Diaz del Castillo : His- 
toire de la Nouvelle-Espagne, ont donné des descriptions sommaires du pays. 

Enfin, on a récemment publié, en Espagne, des Relaciones écrites, aux 
xvi c et xvn e siècles, par les magistrats qui avaient la charge des divers pue- 
blos. Ces Relaciones se trouvent dans les vol. XI et XIII de la Colecciôn de 
documentos ineditos, 2 e série, Madrid, 1900. 

Peten et Guatemala. — Les documents relatifs à cette partie du territoire 
maya-qu'iché sont de date assez tardive. Les premiers sont ceux de Pedro de 
Alvarado, que Cortez envoya soumettre le pays. Ils ont été publiés à plu- 
sieurs reprises et notamment par Vedia. 

Parmi les auteurs ecclésiastiques, il faut signaler le travail de compilation, 
fait vers le milieu du xvi" siècle par Orronez y Aguiar : Historia del cielo 
y de la lierra, creacion del mundo, relacion de los ritos y costumbres de los 
Culehras. Cet ouvrage, qui est encore manuscrit, fut copié par Brasseur de 
Bourbourg au Musée de Mexico. Il en donna de nombreux extraits dans 
son Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale ; 
ces fragments montrent quelle est l'importance de cet ouvrage qui est notre 
unique source en ce qui concerne l'histoire et les coutumes des Tzentals. 
Ordonez avait aussi écrit un mémoire sur les ruines de Palenque, qui a été 
copié par Brasseur de Bourbourg à Mexico et qui est toujours inédit. 

Au xvn e siècle, Nunez de la Vega, évêque de Chiapas, publia à Borne les 
Constituliones diocœsanas del obispado de Chiapas, 1702, in-f°, qui con- 
tiennent aussi quelques renseignements sur les Tzentals et les peuples du 
Guatemala occidental. 

Vers la même époque, Villagutierre y Sotomayor fit éditer Y Historia de 
la Conquista de la Provincia de et Itza, dans laquelle on peut glaner quelques 
faits relatifs aux Choies et aux Lacandons. Il en est de même du Testimonio 
de diferenles car tas y provincias dadas al pueblo de N. S. de los Dolores de 
Lacandones d'ANTomo Margil. Ce manuscrit de l'Archivo de Indias, à Séville, 
n'a jamais été publié en entier ; une petite partie en a été éditée par Marimon 
y Tudo dans la ZE, 1882, p. 130-132. 

2° Auteurs indigènes. Yucatan. La plupart des documents d'origine indigène 
sont anonymes. Il n'y a exception que pour un seul : la Chronique de Chac- 



BIBLIOGRAPHIE XXXIII 

xalub Chen. L'auteur de cette chronique, entièrement écrite en maya, est un 
natif du district de Motal, du nom de Nakuk Pech, qui, chef subalterne au 
moment de la conquête, se fit baptiser et devint fonctionnaire espagnol. Il nous 
donne, pour quelques années avant l'arrivée de Montejo et pour l'histoire de 
la conquête, des détails précis et qui semblent dignes de foi. Cette chronique a été 
traduite en anglais par D. G. Bbinton: Maya chronicles, Philadelphie, 1882, 
in-8, et en français par Raynaud : L'histoire maya, d'après les documents en 
langue yucatèque (Archives de la Société américaine de France, nouv. série, 
t. VIII, 1 Paris, 1892). 

Les écrits anonymes en langue maya comprennent ce que Brinton a nommé 
les livres de Chilan-Balam. Ce sont des manuscrits courts, qui portent le nom 
des villages dans lesquels ils ont été composés. Nous connaissons plusieurs 
Livres de Chilan-Balam de Mani, celui de Titzimin et celui de Chumayel. 
Ils contiennent des renseignements précieux sur l'histoire, la topographie du 
Yucatan et sur la civilisation des Mayas. Quelques fragments du livre de Chi- 
Balam de Mani furent publiés, vers 1850, par Pio Perez dans le Reyistro 
Yucateco. Brasseur de Bourbourg reproduisit ce fragment en appendice de 
son édition de la Relacion de Landa, sous le titre Chronoloyie antique du 
Yucatan (pp. 367-429) ; Stephens le publia à son tour, en appendice du 2 e volume 
de ses Incidents of travel in Yucatan. New-York, 1843, accompagné d'une 
traduction anglaise. Les manuscrits utilisés par Pio Perez furent acquis plus 
tard par le D r Behrendt. Après la mort de celui-ci, ils passèrent entre les 
mains de Brinton qui a édité dans ses Maya chronicles les livres de Mani, de 
Chumayel et de Titzimin; il a traduit le texte maya d'une façon souvent 
défectueuse. Ils sont aujourd'hui déposés à la bibliothèque de l'Université de 
Philadelphie. 

Guatemala. — Nous ne possédons qu'un seul document indigène en langue 
qu'ichée, mais il est beaucoup plus important que ceux qu'ontlaissés les Mayas. 
Il fut trouvé à Santo-Tomas Chichicastenango, au commencement du xvn e 
siècle, par le P. Francisco Ximenez, qui le traduisit en espagnol. Ordonez en 
fit aussi usage pour la composition de son Historia del cielo y de la tierra. 
L'histoire de Ximenez étant devenue très rare, fut copiée à la bibliothèque de 
l'Université de Guatemala par le D r Scherzer, de Vienne. Cette traduction 
montrait le grand intérêt de l'ouvrage, mais le texte qu'iché en restait 
inédit. Celui-ci fut publié en 1860 par Brasseur de Bourbourg sous le titre: 
Le Popol-vuh, livre sacré des Quiches, Paris, 1860, in-8. Auparavant, le même 
auteur en avait donné de nombreux extraits dans les quatre volumes de 
son Histoire des nations civilisées du Mexique et de VAmérique centrale sous 
le titre: Manuscrit quiche de Chichicastenango. Les traductions de Brasseur 
sont toujours un peu sujettes à caution, à raison des idées particulières qu'il 
se faisait sur l'histoire des peuples de l'Amérique centrale. 

Les Cakchiquels ont laissé un document important. Son auteur est Fran- 
cisco Hernandez Arana Xahila. C'est une pièce de procédure, établie pour 
justifier les droits territoriaux du clan Xahila auprès de la juridiction espa- 
gnole. L'auteur commence par y décrire la création du monde, puis il raconte 
l'histoire des tribus cakchiquèles jusqu'à la conquête, dont il fut témoin ocu- 
laire, et l'établissement de la puissance espagnole. Ce manuscrit provient de 
l'ancien couvent des franciscains de Guatemala, et l'original en fut donné 
à Brasseur de Bourbourg qui en inséra de nombreux fragments dans son His- 
toire, sous le nom de Mémorial de Tecpan-Atitlan. Il fut publié, avec une 
traduction anglaise, par Brixtox, sous le titre: The Annals of Cakchiquels, 
Philadelphie, 1892. 

Brasseur de Bourbourg cite, en plusieurs endroits de son Histoire des 
nations civilisées, un Manuscrit Tzutuhile, qui était contenu clans \aChronica 



XXXIV BIBLIOGRAPHIE 

franciscana del Sanlo Nombre de Jésus de Goallemala, manuscrit en espagnol 
sans nom d'auteur qui provenait de l'ancien monastère de San Francisco de 
Guatemala. Peut-être était-ce une pièce de procès analogue à la précédente. 
En tout cas, c'est à cette catégorie qu'appartiennent des relations très inté- 
ressantes, écrites en espagnol par des indigènes : les Tilulos de los senores 
quiches de Tptonicapan, publiés et traduits en français par M. de Charencey 
dans les Actes de la Société philologique, Alençon, 1875, pp. 150-162 et les 
Tilulos de nueslros anceslros de Otzoya encore inédits. 

Chapitres I, II, III et IV. — Les histoires générales de H. II. Bancroft : 
Native Races of Pacific States of North America et surtout de Brasseur de Bour- 
bourg : Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique Centrale 
renferment quantité de détails sur les peuples mayas-qu'ichés. Voir un exposé 
sommaire de M. K. Haebler : Amerika, dans le Weltgeschichte d'HELMOLT, 
vol. I, et divers articles de M. Seler dans les volumes II et III de ses Gesam- 
melie Ahhandlungen . 

Pour le Yucatan ^Mayas proprement dit), outre les ouvrages anciens de 
Landa, Lizana, Cogolludo et Aguilar, cités plus haut, il faut mentionner deux 
livres : Historia de Yucatan par M. Crescencio Carillo y Ancona, Mexico, 
1897; et Historia del deseuhrimiento y conquista de Yucatan, con un resena 
de la historia antigua, Merida de Yucatan, 1896, in-8, par M. J. Molina Solis. 

D. G. Brinton a publié sous le nom de Maya Chronicles des textes mayas 
intéressants, accompagnés d'une traduction anglaise assez médiocre et d'une 
introduction. Des « relaciones » parfois remarquables, portant sur divers vil- 
lages du Yucatan, ont été publiées dans la Colecciôn de Documentos ineditos, 
2 e série, vol. XI et XIII, Madrid, 1892 et 1900. 

On trouvera des renseignements généraux d'origine ancienne dans les his- 
toires si souvent citées de Las Casas, Bernal Diaz del Castillo, Hebrera, 

TûRQUEMADA, VeYTIA . 

^Les travaux relatifs à l'archéologie, à la linguistique et à la paléographie 
seront cités plus loin. 

Sur le Peten 'Itzas, Lacandons) et le Chiapas (Tzentals) les principaux 
ouvrages sont : Antonio de Bemesal : Historia de las Provincias de Chiapa y 
Guatemala, 1619; Villagutierre y Sotomayor : Historia de la Conquista de la 
Provincia de el Itza, Madrid, 1701, in-4 ; Nunez de la Vega : Constituciones 
diocœsanas del obispado de Chiapas, Borne, 1702, in-8; B. Ordonez y Aguiar: 
Historia de la Creacion del cielo y de la tierra (Ms. du Museo Nacional de 
Mexico dont Brasseur de Bourbourg a donné de nombreux fragments dans 
son Histoire des nations civilisées) ; Behrendt : Report on explorations in 
Central America (BS, 1867, pp. 420-426) ; O. Stoll : Zur Ethnographie der 
Repuhlik Guatemala, Zurich, 1880, in-4°; C. Sapper : Ein Besuch bei denostli- 
chen Lacandones (Ausland, vol. LXIV, pp. 892-895); A. Tozzer : A compara- 
tive study oflhe Mayasand the Lacandones (Archaeolog ical Institute of Amer ica, 
American Archœology, New-York, 1907, in-8). Un certain nombre de rensei- 
gnements sur les peuples de cette région se trouvent dans les œuvres de Ber- 
nal Diaz del Castillo, Las Casas et Herrf.ra. 

Sur le Guatemala (Quiches, Cakchiquels ), outre les livresdéjà cités de Beme- 
sal, Villagutierre y Sotomayor et Nunez de la Vega, on consultera les travaux 
de Brasselr de Bourbourg et surtout le Popol-vuh, le livre sacré et les mythes 
de l antiquité américaine, Paris, 1860, in-8, très importante traduction d'un 
long texte légendaire qu'iché, et de Brin-ton : The aunals of Cakchiquels, tra- 
duction d'un texte cakchiquel précédé d'une introduction fort intéressante. 



BIBLIOGRAPHIE XXXV 

LIVRE II 

Les peuples civilisés de l'Amérique. 



3 e partie. — Les Antilles 

Chapitres I et II. — Les auteurs anciens à consulter sont Fernand Colomb : 
Historié, etc. ; Oviedo : Historia gênerai de las Indias, Salamanque, 1513; Las 
Casas: Historia de las Indias, 1875 ; Gomara : Historia de las Indias, Anvers, 
1554 ; Herrera : Descripciôn de las Indias occidentales, Décade I, Madrid, 
1730. 

Les livres modernes sur l'ethnographie et l'archéologie des grandes Antilles 
sont les suivants : J. W. Fewk.es : Preliminary report on a archeological trip 
to thc West-Indies (SCK, vol. XLV, Washington, 1904); F. A. Ober : Abori- 
gines of the West-Indies (Proceedings of the American antiquarian Society, 
Worcester, 1894, pp. 24 et suiv.). 

Pour les îles Bahamas : J. B. Murdock : The cruise of Columhus in the 
Bahamas, New-York, 1884, in-8 ; J. M. Wright : History of the Bahama 
Islànds, New-York, 1905, in-4. 

Pour Cuba : Bachiller y Morales : Cuba primiiiva, La Havane, 1883, in-8 ; 
J. W. Fewkes : Prehistoric culture of Cuba (AA, nouv. série, 1904, pp. 585- 
598). 

Pour Haïti : Charlevoix : Histoire de Vile espagnole ou de Saint-Domingue, 
l' e éd., Paris, 1730-31, 2 vol. in-4° ; 2 e éd., Amsterdam, 1733, 2 vol. in-12 (Com- 
pilation très bien faite des renseignements contenus dans les anciens auteurs); 
H. Ling Roth : Aborigines of Hispaniola (JAI, vol. XVI, Londres, 1887, 
pp. 247-286). 

Sur Porto-Bico : Lnigo Abbad y Lasierra : Historia geogrkfica, civil y 
natural de la Isla de San-Juan Bautista de Porto-Bico, Porto-Rico, 1788, 
2 e éd. en 1866 ; Augustin Stahl : Los Indios Borinqueilos, estudios etnogra- 
ficos, Porto-Rico, 1889, in-8; J. W. Fewkes : The aborigines of Porto-Bico 
and neighboring islands (RE, vol. XXV, Washington, 1906, pp. 1-219). 

Sur la Jamaïque : Histoire de la Jamaïque, traduite de l'anglais par M*** 
(Raulin), Londres, 1751, 2 vol. in-12 (attribué à Sir H. Sloane). 

Sur les Petites Antilles, l'ouvrage le plus ancien est celui de J. P. Maffée : 
Histoire des Indes, Lyon, 1603; édition latine d'Anvers, 1605; très important 
est l'ouvrage de ni- Tertre : Histoire générale des îles de Saint-Christophe, 
de la Guadeloupe, de la Martinique et autres, dans VAmérique, Paris, 1654, 
in-4° ; de Rochefort : Histoire naturelle et morale des iles Antilles de VAmé- 
rique, 1 re éd., Rotterdam, 1658, in-4, nombreuses réimpressions (Le P. 
nu Tertre a prétendu que cette œuvre était de lui et que le chevalier de 
Rochefort lui en avait volé le manuscrit) ; l'ouvrage de J. Davies : The history 
of Caribby islands, Londres, 1666, in-8, n'est que la traduction de celui de 
Rochefort à laquelle l'auteur a ajouté quelques observations (la plupart de 
pure imagination . 



XXXVI BIBLIOGRAPHIE 



LIVRE II 
Les peuples civilisés de V Amérique. 

4 e partie. — Les Peuples de l'Isthme de Panama, de la Colombie 

et DU PÉROU 

Chapitre I er . — Si Ton prend le nom de Chibchns au sens étendu, la 
bibliographie de ce groupe est fort vaste, surtout au point de vue linguis- 
tique. Nous ne ferons que citer les travaux généraux sur l'étendue du groupe : 
M. Uhle : Yerwandschaften und Wanderungen der Tschibtscha, Berlin, 1890, 
in-8; Brinton, The American Race, New-York, 1891, in-8 ; R. de la Grasserie : 
Les langues du Costa-Rica et les idiomes apparentés (JAP, II e série, vol. I, 
Paris, 1904, pp. 153-187) ; H. Beuchat et P. Rivet : Affinités des langues du sud 
de la Colombie (Le Musèon, Louvain, 1910, pp. 1-94). 

Sur l'histoire ancienne, les ouvrages sont : Piedrahita : Historia gênerai de 
las conqnistas del Nuevo Reyno de Granada, Anvers, 1688 ; Pedro Simon: Noti- 
cias historiales de tierra firme, Séville, 1585; Cieza de Léon : Cronica del Peru, 
Madrid, 1889. 

Chapitre II. — Les seuls ouvrages où l'on trouve des renseignements 
sur les anciens Gùetares sont ceux d'OviEDO, qui résida dans le pays en 1529, 
et de Herrera. Le livre de Squier : Nicaragua, its peoples and scenery, con- 
tient quelques allusions au peuple de Nicoya. 

La littérature archéologique est beaucoup plus riche. Le travail de Brans- 
ford : Report on explorations in Central- America, in 1881 (RS, Washington, 
1884), renferme quelques détails sur des fouilles opérées dans la péninsule de 
Nicoya. Presque à la même époque H. Strebel publia un Rericht iiber die 
Sammlung Alterthûmer aus Costa-Rica im Rremer Muséum dans les Ahhand- 
lungen von naturwissenchaftliche Verein zu Rremen, vol. VIII, 1883, pp. 233- 
253. Des auteurs locaux contribuèrent aussi à la connaissance des antiquités 
du pays : A. Alfaro : Antigùedades de Costa-Rica, San José, 1896 ; J. F. Fer- 
raz : Informe del Museo nacional de Costa-Rica, 1897-1898. Les auteurs 
les plus modernes sont : C. Sapper: Ruacas der Halbinsel-Nicoya [Zeitschrift 
fur Ethnologie, 1899, pp. 622-632) ; V. Hartman : Archseological researches in 
Costa-Rica, Stockholm, 1906, in-f° ; V. Hartman : Archseological researches 
on the Pacific Coast of Costa-Rica (Memoirs of the Carnegie Muséum, vol. III, 
n° 1, Pittsburg, 1907); enfin la mission, toute récente, de W. Lehmann nous 
apportera des renseignements précieux. Quelques-uns des résultats ont été 
publiés dans la Zeitschrift fur Ethnologie (1911). 

Chapitre III. — Sur la civilisation du Chiriqui, les renseignements sont très 
peu nombreux. On ne peut citer, pour l'histoire ancienne du pays, que le livre 
d'OviEDO : Sumario de la historia gênerai de las Indias, éd. Vedia, Madrid, 
1884. L'archéologie de cette région nous est connue par divers articles : J. King 
Merritt: Report on the huacals or ancient graveyards of Chiriqui (Rulletin 
of the American Ethnological Society, 1860) ; de Zeltner : Notes sur les sépul- 
tures indiennes du département du Chiriqui; W. H. Holmes : The use of 
gold and other metals among the ancient inhabitants of Chiriqui (BE, 
vol. III, Washington, 1887); W. H. Holmes, Ancien art of the province of 
Chiriqui (RE, vol. VI, Washington, 1888, in-4). 



BIBLIOGRAPHIE XXXVII 

Sur le Dabaibe, ou pays des Gunas, voir Cieza de Léon : Primera parte de 
la Cronica del Peru, éd. Vedia, Madrid, 1889, et Oviedo, op. cil. 

Chapitre IV. — A. de Humboldt : Vue des Cordillères, vol. I, pp. 244 et 
suiv., a traité de la civilisation des Chibchas ; voir aussi : W. Bollaert : 
Antiquarian, ethnologieal and other researches in New-Granada, Ecuador, 
etc., New-York, 1858. 

Mais ce sont surtout les Colombiens qui ont contribué à l'étude de l'histoire 
ancienne de leur pays. Parmi les ouvrages qu'ils ont publiés, citons, comme 
particulièrement utiles : Col. Joaquin Acosta : Compendio de la historia de 
Colombia, Bogota, 1848 ; E. Uricoechea : Memoria sobre las antigùedades neo- 
granadinas, Berlin, 1854, in-4 ; Bestrepo-Tirado, Los Chibchas, Bogota, 1895 ; 
A. B. Cuervo : Colecciôn de documentos ineditos sobre la geografia y la his- 
toria de Colombia, Bogota, 1892. — Il faut ajouter comme très intéressant 
l'ouvrage de l'infatigable compilateur français Ternaux-Compans : Essai sur 
l'ancien Cundimarca, Paris, 1842, in-8. 

Chapitre V. — Les renseignements anciens sur les peuples de la province 
d'Esmeraldas sont renfermés dans les ouvrages de Cieza de Léon, d'AuGusTiiN 
Zarate : Historia del descubr imiento y conquista de la Provincia del Peru ; 
Montesinos, Memorias anliguas, historiales y politicas del Peru, Madrid, 
1882; Velasco : Historia del Reino de Quito, Quito, 1841 (vol. I); Garcilasso 
de la Vega et autres chroniqueurs anciens du Pérou. Ils se trouvent 
réunis dans l'histoire moderne de F. Gonzalez Suarez : Historia del Ecuador, 
Quito, 1898-1904. Sur les antiquités, voir Th. Wolf : Memoria sobre la Geo- 
grafia y Geologia de la Provincia de Esmeraldas, Guayaquil, 1878, et Geo- 
grafia y Geologia del Ecuador, New-York, 1892. Sur la langue : E. Seler : Die 
Sprache der Indianer von Esmeraldas (SGA, vol. I, pp. 49-64). 

Pour le Manabi, voir en plus des ouvrages précédents, M. H. Saville : The 
Antiquities of Manabi, Ecuador, New-York, 1907; cf. G. de la Rosa: Les Caras 
de VÈqualeur (Journal de la Société des Américanistes de Paris, nouv. série, 
vol. V, Paris, 1908, pp. 85-95). 



LIVRE II 
Les peuples civilisés de V Amérique. 

4 e partie. — Le Pérou 

(Chap. VI, VII, VIII, IX). — Nous ne possédons pas pour le Pérou, 
comme pour le Mexique, d'écrits importants dus à des auteurs indigènes. Le 
plus connu des auteurs qui ait traité de l'empire des Incas est Garcilasso de 
la Vega. Celui-ci était fils de l'un des conquérants du Pérou et d'Isabelle 
Chimpu Occllo, petite-fille de l'Inca Ccapac-Yupanqui . Il naquit à Ccozco en 
1539 et yresta jusqu'à l'àgede vingt ans, époque à laquelle il passa en Espagne. 
C'est vers 1602 ou 1603 qu'il commença son ouvrage sur le Pérou, de mémoire 
et en s'aidant des fragments d'une histoire écrite par le père jésuite Blas 
Valera. La première édition de l'ouvrage de Garcilasso delà Vega fut publiée 
en 1609, à Lisbonne, sous le titre de : Primera parte de los commentarios reaies, 
qui tratan del origen de los Incas, reyes que fneron del Peru, de su idola- 
tria, etc., por el inca Garcilasso de la Vega, natural del Cuzco, in-4. Une 
deuxième édition parut à Madrid, en 1723, et une troisième, en quatre volumes 
in- 16, dans la même ville, en 1829. 



XXXVIII BIBLIOGRAPHIE 

Une excellente traduction anglaise en a été faite par Cl. Markiiam, et publiée 
à Londres, sous les auspices de la « Hakluyt Society », sous le titre : The 
royal commentaires of the Inca Garcilasso de la Vega, Londres, 1869-1871, 
2 vol. in-8, et diverses traductions françaises, plus ou moins fidèles, ont été édi- 
tées. 

Les renseignements de Garcilasso sont très abondants, mais peu sûrs. Se 
prévalant de ses origines, il a tout fait pour exalter les Incas et nous les 
montrer sous l'aspect de souverains féodaux sages et prévoyants. Toutefois, 
quantité de détails semblent authentiques et les Commenlarios reaies sont 
indispensables. 

Cieza de Léon est, avec Garcilasso, le principal auteur à consulter sur 
l'histoire péruvienne. Longtemps soldat dans l'Amérique du Sud, il commença 
en 1541 à écrire l'histoire des pays qu'il avait parcourus. En 1550, il vint rési- 
der à Ccozco pour puiser à des sources authentiques les renseignements néces- 
saires à l'accomplissement de son œuvre. Il fit la connaissance d'un des descen- 
dants de Huayna Ccapac, nommé Cayn-Ccapac, qui lui donna de nombreux 
renseignements sur l'histoire ancienne du Pérou. La première partie de l'œuvre 
de Cieza de Léon a été souvent citée à propos de l'histoire des contrées septen- 
trionales de l'Amérique du Sud, et nous n'y reviendrons pas. Dans la seconde 
partie, il traite de l'histoire et de la politique des Incas, de l'organisation sociale 
des Quichuas d'une manière moins partiale que Garcilasso. Longtemps, on a cru 
que ce livre était l'œuvre de Don Juan de Sarmiento, président du Conseil des 
Indes, et cette opinion, accréditée par Muivoz, Navarrete et Prescott, qui 
l'avaient utilisée en manuscrit, a été'adoptée par tous les auteurs jusqu'à ce que 
Markham eût démontré que l'auteur en était bien Cieza. Cet ouvrage a été publié 
par Jimenez de la Espada, à Madrid, en 1880, sous le titre de : Segunda parte 
de la Crônica del Peru que trata del seiiorios de los Yncas, Madrid, 1880. Cl. 
Markham en a fait une traduction anglaise, sous le titre de : The second part of 
the Cronica of Peru, by Pedro Cieza de Léon, Londres, Hakluyt Society, 1883, 
in-8. 

Balboa, qui commença à écrire en 1570, [sous le patronage de l'évêque de 
Quito, a laissé un ouvrage intéressant, surtout pour l'histoire des peuples du 
Nord et de la côte du Pérou. Il est intitulé Miscellaneas Australes et une partie 
en a été publiée pour la première fois en français par Ternaux-Compans, sous le 
titre d'Histoire du Pérou, Paris, 1810, in-8. Certains auteurs modernes ont 
attaché une grande valeur à l'ouvrage de Balboa, en raison de ce fait que son 
séjour à Quito le rendait pour ainsi dire indépendant de la tradition officielle 
de Ccozco. 

Il existe aussi un fragment d'histoire péruvienne composée par Juan de 
Betanzos, en 1551, et publié par Jimenez de la Espada, à la suite de la seconde 
partie de la Chronique de Cieza de Léon, sous le titre de Suma y naraciôn de los 
Incas, reyes del Peru, Madrid, 1880, in-8. Les renseignements fournis par 
Betanzos sont presque toujours d'accord avec ceux de Cieza. 

Récemment, M. le prof. Pietschmann a édité l'histoire composée par Pedro 
Sarmiento de Gamroa, sous le titre : Geschichte des Inkareiches, Berlin, 
1908. Cl. Markham en a publié une traduction anglaise: History of the Incas. 
Londres, Hakluyt Society, 1907, in-8. 

Les renseignements de Gamboa s'accordent sur nombre de points avec 
ceux de Cieza et de Betanzos. Tous ces auteurs réduisent beaucoup l'in- 
fluence et la puissance attribuées aux Incas par Garcilasso de la Vega et leurs 
documents portent, pour la plupart, un cachet d'authenticité. 

On ne peut en dire autant des histoires que raconte Montesinos dans ses 
Memorias anliguas y politicas del Peru, composées en 16i2 et publiées h 
Madrid, en 1882. Par exemple, Montesinos a donné une longue liste de souve- 



BIBLIOGRAPHIE XXXIX 

rains du Pérou, qu'il divise en plusieurs dynasties : les Pyrhuas; les Amaulas, 
qui auraient régné avant les Incas, confondant diverses classes d'oracles 
avec des dynasties. D'autres invraisemblances que l'on rencontre dans son 
texte, ont fait que son ouvrage est peu employé. 

Plus digne de foi est Zarate : Historin del descubrimiento y conquista.de la 
provincia del Peru, L re éd., Anvers, 1855; 2 e éd., Madrid, 1853. Traduit en fran- 
çais sous le titre : Histoire de la découverte et de la conquête du Pérou, par 
S.D.C. (Citry de la Guette), Paris, 1742. 

Parmi les travaux secondaires des chroniqueurs anciens, il faut citer, en 
première ligne, Diego Fernandez : Segunda parte de la historia del Peru, 
Séville, 1571 ; B. de Ovando : Descripciôn del Peru, publiée dans les Rela- 
ciones geograficas de Indias, Peru, vol. II, Madrid, 1885 (composée en 1605); 
Juan de Santa Gruz Yamqui Pachacuti Salcamayhua : Relacion de antigùe- 
dades deste reyno del Piru, Madrid, 1879 (Pachacuti, l'un des rares chroni- 
queurs d'origine indigène, composa sa Relacion en 161 J), traduit en anglais par 
Cl. Markham sous le titre : Antiquies of Peru, Londres, Hakluyt Soc, 1873; 
B. Bamirez : Descripciôn del Reyno del Peru, del sitio, temples, provincias, 
obispados y ciudades, de los naturales, de su lenguas y trajes, composée en 
1597 (Relaciones geograficas de Indias, Peru, vol. II, Madrid, 1885); G. Boman 
y Zamora : Repuhlicas de Indias. Idolatrias y gobierno en Mexico y Peru, 
Madrid, 1897; Velasco : Historia del Reino de Quito, vol. I. 

La religion nous est connue par les travaux d'un grand nombre de mission- 
naires. Le plus important est celui de Cristoval de Molina, publié par Mark- 
ham sous le titre de The fables and rites of the Yncas, Londres, Hakluyt 
Society, 1873 (composé en 1580). Viennent ensuite ceux de P. J. de Arriaga : 
Extirpacion de la idolatria del Piru, Lima, 1621 ; de Francisco de Avila, 
publié par Markham sous le titre : Hnarochiri Mythology, Londres, Hakluyt 
Society, 1882 ; de La Calancha: Coronica moralizada del orden de San Agus- 
tin en el Peru, Barcelone, 1639 ; d'un jésuite anonyme, qui a écrit une Rela- 
cion de las Costumbres antiguas de los naturales del Peru, éditée à Madrid, 
en 1879, par Jimenez de la Espada, et d'un autre anonyme qui composa une 
Inslrucion contra las ceremonias, y rilos que usan los Indios conforme al 
tiempo de su infidelidad, Séville. Tous sont des ouvrages de théologiens ou 
d'inquisiteurs. 

Nous possédons quelques relations officielles, faites par des officiers de la 
couronne d'Espagne sur les régions qu'ils étaient chargés d'administrer. Elles 
ont été publiées par Jimenez de la Espada dans les Relaciones geograficas de 
Indias, Peru .Les principales sont : A. de la Vega : La descripciôn que se hizo 
en la provincia de Xauxa, por la Instrucion de S. M. que a la dicha provincia, 
se envio de molde (Relaciones, vol. I, Madrid, 1881) ; Mercado de Penalosa : 
Relacion de la provincia de las Pacajes (vol. I) ; J. de Matienzo : Carta a S. M. 
del Oidor de los Charcas, Licenciado J. de Matienzo (Relaciones, vol. II, 
Madrid, 1885), etc. 

Outre ces ouvrages spéciaux, les anciens chroniqueurs qui ont écrit sur 
toute l'Amérique nous fournissent de nombreux renseignements de seconde 
main. Les principaux auteurs qui ont traité du Pérou sont : Gomara : Historia 
de las Indias, Anvers, 1554 ; Benzoni : La historia del mondo nuovo, Venise, 1565 
Acosta : Historia natnral y moral de las Indias, Séville, 1590, Madrid, 1792 ; 
Hehrrra: Historia gênerai de los hechos de los Castellanos en las islas y 
lierra firme del mar Oceano, Madrid, 1601 ; B. Cobo : Historia del Nuevo 
Mundo, Séville, 1890-95 (écrite en 1653); J. de Laet : Vhistoire du Nouveau 
Monde, ou description des Indes occidentales, Leyde, 1640. 

Plusieurs ouvrages modernes ont été consacrés au Pérou. Le plus ancien et le 
plus célèbre est celui de Prescott : History of the conquest of the Peru, 



XL BIBLIOGRAPHIE 

Boston, 1847, 3 vol. Il est aujourd'hui bien vieilli. On peut encore citer, E. Des- 
jardins : Le Pérou avant la conquête espagnole, Paris, 1858 ; Emile Carrey : 
Le Pérou, Paris, 1875 ; J. von Tschudi : Peine durch Sûdamerika, Leipzig, 
1866-1869, 2 vol. ; R. B. Brehm : Daslnkareich, Iéna, 1885; E. W. Middendorf: 
Peru. Beobachtungen und Studien uber das Land und seine Bewohner, Berlin, 
1893-1895; Cl. Markham : 77ie Incas of Peru, Londres, 1910. On trouve aussi 
beaucoup de renseignements historiques et ethnographiques dans le grand tra- 
vail linguistique de Middendorf, intitulé : Die einheimischen Sprachen. Perus, 
Leipzig, 1890, 5 vol., ainsi que dans les ouvrages des voyageurs : G. Squier: 
Peru, Incidents of travel and exploration in the land of the Incas, Londres, 
187 7, et C. Wiener : Pérou et Bolivie, Paris, 1880. 

Tous les ouvrages modernes qui traitent de l'histoire de l'Amérique ont une 
partie consacrée au Pérou ; parmi ceux-ci, nous citerons seulement : A. Bas- 
tian : Die Kultnrlander der Alten Amerika, Berlin, 1878-1879; G. Bruhl : 
Die Kulturvolker Altamerikas, New-York, 1877; de Nadaillac : L'Amérique 
préhistorique; K. Haebler : Amerika, dans la Weltgeschichte d'HELMOLT, 
vol. I; T. A. Joyce ; South American Archseology, Londres, 1912. 

Peu d'auteurs ont traité spécialement de l'organisation sociale des anciens 
Péruviens. Signalons, toutefois, Gh. Wiener : Essai sur les institutions poli- 
tiques, religieuses, économiques et sociales de Vempire des Incas, Paris, 1874; 
O. Martens: Constitution historique, sociale et politique du Tahuantinsuyii, 
traduit en français par Chazaud des Granges, Paris, 1910 ; et surtout, 
H. Cunow : Die soziale Yerfassung des Inkareiches, Brunswick, 1898, le 
meilleur livre qui ait été écrit sur ce sujet. 

Les travaux archéologiques sont très nombreux et nous ne citerons que les 
principaux. L'un des premiers est celui de Rivero y Tschudi: Antigûedades 
Peruanas, Vienne, 1851; W. Bollaert : Antiquarian researches in New-Gra- 
nada, Ecuador, Peru and Chile, Londres, 1860. On consultera aussi les travaux 
de Squier et de Wiener cités plus haut. Les grands recueils suivants sont 
indispensables : Reiss und Stëbel : Das Todtenfeld von Ancon, in Peru, Ber- 
lin, 1880 1887, in piano ; Stûbel, Reiss, Koppel und Uhle, Kultur und Indus- 
trie der siidamerikanischer Yôlker, Berlin, 1889, in-f° ; E. Seler : Perua- 
nische Alterthûmer. Herausgegeben von der Verwaltung des K. Muséums 
fur Volkerkunde, Berlin, 1893, in-f° ; B.essler : Ancient Peruvian art. Contri- 
butions to the archaeology of the Incas, New- York et Berlin, 1902-1903. 



Chapitre X. — Les peuples du Chaco et du Tucuman. — Les auteurs qui nous 
ont décrit les peuples du sud de la Bolivie et du nord-ouest de la République 
Argentine sont peu nombreux. Ce sont, pour la plupart, des religieux jésuites 
qui nous ont parlé de cette partie de l'Amérique du Sud comme faisant partie 
du Paraguay. 

La première en date de ces relations est celle de Don Pedro Sotelo Narvaez, 
écrite en 1583 et publiée sous le titre de Relacion de las provincias de Tu- 
cuman que diô Pedro Sotelo Narvaez, vecino deaquellas provincias, dans les 
Relaciones geograficas de lndias, Peru, vol. II, Madrid, 1885. 

Alonso de Barcenaou de Barzana, missionnaire jésuite arrivé en 1586, nous 
a laissé de nombreux renseignements sur les Calchaquis, dans une lettre 
adressée au Provincial des Jésuites en 1594, et publiée sous le titre de Carta 
delP. Alonzo de Barzana de la Compania de Jésus, al Padre Juan Sébastian, 
su provincial (Relaciones geograficas de lndias, Peru, vol. II). Le même 
auteur, qui connaissait fort bien les langues des tribus du Tucuman, a com- 
posé un Arte delà langue des Calchaquis ou Diaguites, le cacan: malheureu- 
sement cette œuvre est perdue. 



BIBLIOGRAPHIE XLI 

Quelques faits intéressants se trouvent dans la Historia argenlina de las 
provincias del Rio de la, Plata, compilée en 1612 par Diaz deGuzman et publiée 
à Buenos-Aires en 1838. 

L'auteur qui nous a faij- le mieux connaître les mœurs des anciens Diaguites 
est Nicolas Du Toict, né à Lille en 16] 1, mais surtout connu sous le nom hispa- 
nisé de Del Techo. Son livre est intitulé: Historia provincise Paraguarise 
Societatis Jesu, Leyde, 1673. D'après les dires du chroniqueur Lozano, del 
Techo aurait tiré la plupart de ses renseignements d'une histoire manuscrite 
aujourd'hui perdue, composée par un jésuite : Juan Pastor. 

Lozano, de son côté, a écrit une description du Tucuman sous le titre : 
Descripciôn chorograftca del terreno, rios, arboles y animales de las dilata- 
disimas provincias del granChaco, Gualamba, y de los ritos de las inumerables 
naciones barbaras è infieles que la habit an, Cordoba, 1732. Les documents 
proviennent tous du livre de del Techo ; ceux que Lozano ajoute paraissent 
pour la plupart erronés. 

Le P. B. Alcazar a écrit une Chrono-historia de la Compania de Jésus en la 
provincia de Toledo, Madrid. 1710, qui renferme quelques faits intéressants. 
Il en est de mêmedela Lettre du P. Ignace Chômé, missionnaire de la Compa- 
gnie de Jésus, au P. Vanthiennen de la même compagnie (Lettres édifiantes et 
curieuses, XIV e recueil, Paris, 1739, pp. 267 et suiv.), cette lettre a été écrite de 
Tarija en 1735 ; et de Cabrera. Relacion sobre los descubrimientos de Don 
Geronimo Luis Cabrera en las provincias de los Juries (Relaciones geogra- 
ftcas de Indias, Peru, vol. II, Madrid, 1885). 

On trouve encore quelques détails dans les histoires générales du Paraguay ; 
citons: J. Guevara : Historia del Paraguay, Rio de la Plata y Tucuman, 
composée en 1750 et publiée à Buenos-Aires, en 1836 ; Gharlevoix : Histoire du 
Paraguay, Paris, 1757 ; Funes : Ensayo de la historia civil del Paraguay, 
Ruenos-Aires y Tucuman, Buenos-Aires, 1816-1817. 



MANUEL 
D'ARCHÉOLOGIE AMÉRICAINE 

INTRODUCTION 

LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE 



CHAPITRE PREMIER 

LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DÉCOUVERTE 

Sommaire. — I. Les courants et les vents. — IL Courants et vents du Paci- 
fique. — III. Le Fu-sang. — IV. Courants et vents de l'Atlantique. 

§ I. — Les courants et les vents. 

La plupart des auteurs qui ont traité de la découverte de 
Colomb nous la présentent comme un fait extraordinaire, que rien 
n'aurait pu faire prévoir : l'illustre Génois aurait été en quelque 
sorte « inspiré » ; la décision qui le fit partir pour son premier 
voyage de découverte lui aurait été dictée par des connaissances 
puisées aux sources géographiques de l'antiquité classique ; rien 
de plus immédiat n'aurait motivé son action. 

En réalité, la découverte de Colomb paraît être l'aboutissement 
logique d'une série de tentatives, dues à des circonstances diverses 
et que nous examinerons les unes après les autres. Il est cer- 
tain que les spéculations sur la géographie ancienne et les rap- 
ports des voyageurs qui revenaient de l'Asie orientale ont joué un 
rôle déterminant dans le départ de Colomb, mais ce ne sont là que 
des causes qui s'ajoutèrent à d'autres causes, généralement moins 
connues, mais non moins importantes. 

Il est indispensable, pour aborder cette question, de connaître les 
circonstances naturelles qui ont rendu possible un débarquement 
sur le continent américain, tant sur les côtes du Pacifique que sur 
celles de l'Atlantique. Les courants, les vents avaient, au temps de 

Manuel d'archéologie américaine. I 



'1 LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DECOUVERTE 

la navigation à voile, un rôle prééminent : ils permirent la dissé- 
mination, dans d'innombrables îles, des Polynésiens de l'Océanie 
et rétablissement des Malais à Madagascar ; nul doute aussi que 
les courants n'aient signalé aux riverains de l'Europe l'existence 
d'un continent occidental, d'où provenaient les troncs d'arbres et 
même les embarcations drossés sur leurs côtes. 

Il est donc nécessaire de connaître la distribution des vents et 
des courants qui existent dans les océans qui séparent, des deux 
côtés, l'Amérique de l'Ancien Continent. Nous y consacrerons les 
quelques pages qui suivent. 

§ II. — Courants et vents du Pacifique. 

Ce qui nous intéresse surtout, c'est le littoral de l'Atlantique 
qui regarde l'Europe et sur lequel ont été faites les premières 
découvertes. Nous ne pouvons cependant passer sous silence le 
régime de l'océan Pacifique et nous devons indiquer les possibili- 
tés de découvertes ou de migrations sur la partie du littoral du 
Nouveau Continent baignée par cet océan. 

Au point de vue du régime des vents ', on peut partager le Paci- 
fique en quatre zones : celle des vents variables, où dominent des 
vents soufflant vers l'ouest et qui s'étend, au nord à partir de 
30° lat. N., et au sud à partir de 30° lat. S. ; celle des alizés du 
nord-est, entre l'équateur et le 30° lat. N.,et celle des alizés du 
sud-est, entre l'équateur et le 30° lat. S. Dans le Pacifique orien- 
tal, il existe une zone de calmes, entre le 5° lat. N. et le 5° lat. S. ; 
par contre, dans la partie occidentale du Grand Océan, les mous- 
sons de la mer des Indes se font sentir jusqu'au 147° de long-. E. 

Le Pacifique est relativement peu agité ; les tempêtes y sont 
rares, surtout dans la région orientale qui baigne les côtes améri- 
caines, à l'exception toutefois de la partie la plus méridionale, qui 
avoisine le cap Horn. Mais dans la région occidentale, particulière- 
ment sur les côtes de Chine, les typhons (taï-fong) sont très redou- 
tables ; ils offrent pour nous un intérêt spécial : nés le plus souvent 
au large des Philippines, ils suivent un trajet courbe, longent les 
côtes japonaises et vont mourir dans les parages des îles Aléou- 
tiennes. 

1. Findlay, Directory for the navigation of the North-Pacific Océan, 3 d éd., 
Londres, 1886 ; Id., Directory for the navigation of the South-Pacific Océan, 
5 lh éd. , Londres, 1884. 



COURANTS ET VENTS DU PACIFIQUE '.\ 

Le courant équatorial du Nord suit la direction des alizés du 
nord-est ; il s'étend entre 8° et 20° de lat. N. et se dirige vers 
l'ouest jusqu'aux Philippines où il s'infléchit vers le nord ; il 
baigne les côtes japonaises, en suivant la même direction générale 
que les typhons ; de là, sous le nom de Karo-Sivo (Fleuve noir), il 
prend une direction de plus en plus marquée vers le nord-est, et 
les vents variables, soufflant de l'ouest, l'inclinent sur la côte de 
Californie : de là, il coule vers le sud, jusqu'à ce qu'il rencontre le 
contre-courant équatorial, qui s'étend entre 5° et 8°-10° de lat. N., 
puis se dirige vers l'est, c'est-à-dire vers la côte américaine ; il est 
particulièrement fort pendant l'été. 

Le courant équatorial du Sud suit le trajet parcouru par les 
alizés du sud-est ; dans la partie occidentale du Pacifique, il coule 
vers l'ouest, entre les archipels australasiens et l'Australie; à la 
hauteur de la Nouvelle-Calédonie, il tourne au sud-est, et, repris 
par les vents variables qui soufflent dans la direction de l'est, il 
s'infléchit vers la côte de l'Amérique du Sud qu'il remonte vers le 
nord, sous le nom de courant Péruvien ou de Humboldt. 

Les courants polaires sont surtout importants dans la partie sep- 
tentrionale du Grand Océan : le courant du Kamtschatka, sortant 
du détroit de Bering, longe les côtes asiatiques, le Kamtschatka, 
l'île de Sakhaline et les côtes orientales du Japon. Le courant de 
Bering baigneles côtes de l'Alaska, et refoule les eaux plus chaudes 
d'une branche du Kuro-Sivo, qui s'infléchissent en boucle et viennent 
réchauffer la Colombie britannique. Le premier de ces courants 
transporte une quantité assez considérable de glaces flottantes, qui 
s'entassent dans les détroits de la côte asiatique et font obstacle à 
la navigation. Les côtes de l'Alaska, baignées par le courant de 
Bering, sont moins encombrées d'icebergs, sauf pendant une petite 
partie de l'année. Les glaces flottantes du Pacifique méridional 
n'ont pas à nous occuper. 

De ce qui précède, on peut voir que la découverte de la côte 
occidentale de l'Amérique était possible par trois voies différentes : 
1° par la voie du Kuro-Sivo, soit en profitant des vents dominants, 
soit en étant drossé par un typhon ; 2° parla voie du contre-cou- 
rant équatorial ; 3° par la boucle sud du courant équatorial du Sud, 
en profitant des vents dominants de l'ouest. Il est peu probable 
qu'une découverte ait pu être faite en suivant le dernier itinéraire 
indiqué : les îles que baigne le courant équatorial du Sud étaient 
habitées par des populations mélanésiennes, peu expertes dans l'art 



4 LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DECOUVERTE 

de la navigation, et si quelques-unes de leurs embarcations vinrent 
se perdre sur les côtes du Chili et du Pérou, il est très probable 
qu'elles étaient vides. Une découverte par la voie du contre-cou- 
rant équatorial est beaucoup moins invraisemblable : le point de 
départ de cette masse d'eau est l'archipel des Philippines, habité 
par des Malais, hardis navigateurs et pirates invétérés ; cependant, 
si quelque équipage malais aborda dans l'Amérique centrale, il a 
laissé si peu de traces qu'on ne peut donner à un pareil accident le 
nom de découverte ; d'ailleurs aucun monument historique n'est 
resté pour l'attester. 

La route du Kuro-Sivo possède une bien autre importance : c'est 
encore celle que suivent aujourd'hui les voiliers qui se rendent des 
ports de la Chine et du Japon à San Francisco"; c'est celle que sui- 
virent, à leur corps défendant, quantité de pêcheurs et de marins 
japonais qui allèrent s'échouer sur la côte occidentale d'Amérique. 
Nombreuses, en effet, sont les jonques qui ont été se perdre sus les 
accores du Nouveau Monde : suivant qu'elles ont été poussées par 
les typhons ou par le courant, elles ont atterri sur les côtes de 
l'Alaska, ou sur celles de l'Orégon et de la Californie. La revue de 
San Francisco Overland Monthly a publié, en 1875, une liste de 
quinze cas bienconstatés de navires japonais ou chinois qui vinrent 
se perdre sur les rivages américains depuis le commencement du 
xix e siècle 1 . 

§ III. — Le Fu-sang 2 . 

La découverte de l'Amérique par les Chinois et les Japonais est 
donc parfaitement possible, et l'histoire du Fu-sang, qui a occupé 
les savants des xvm e et xix p siècles, ne manquait pas de base 
objective. 

1. Voir cette liste dans O. Loew, Petermanns Mitteilungen, 1877, .p. 138. 
Cf. R. Gronau, Amerika, vol. I, pp. 108-109. 

2. La première mention est celle faite par de Guignes, Le Fa-sang des Chi- 
nois est-il V Amérique? [Mémoires de V Académie des Inscriptions, 1761). La 
question fut reprise et tranchée affirmativement par H. de Paravey, L'Amé- 
rique, sous le nom de Fu-sang, est-elle citée, dèsle V e siècle, dans les Grandes 
Annales de la Chine, et, dès lors, les Samanéens de l'Asie centrale et du 
Caboul y ont-ils porté le bouddhisme ? Paris, Truttel et Wurtz, 1844, in-8 ; 
Gh. G. Leland, Fusang or ihe discovery of America by chinese buddhist 
priests in the 5 lh century, Londres, Triïbner, 1875, in-16 ; En. P. Vinning, An 
Inglorious Columbus , or évidence lhat Hwui-shin and aparty of buddhist jnonks 
of Afghanistan discovered America in the 5 %h century, New-York, Appleton, 
1885, in-8. (Ce livre est le plus complet; il contient le texte de Ma-Twan-Lin, 



LE FU-SANG 5 

Ce fut de Guignes, académicien français, qui souleva la question 
en 1761 ; il publia, dans le 28 e volume des Mémoires de V Acadé- 
mie des Inscriptions, un long travail où il décrivait, d'après les 
auteurs chinois, le pays de Fu-sang et proposait de l'identifier 
avec le Mexique. La question passa presque inaperçue et ce ne fut 
qu'au xix e siècle que ce problème fut discuté avec le soin qu'il 
méritait. Voici, en résumé, la description que donnait de Guignes, 
d'après l'écrivain chinois Ma-Twan-Lin. 

En l'année 499, un prêtre chinois buddhiste, du nom de Hoei- 
shin (Hwui-shin), était arrivé en Chine, de retour du Fu-sang et 
l'avait décrit en ces termes. Le pays se trouve situé à 20.000 lis à 
l'est de Ta-han; il y pousse de nombreux arbres fu-sang f , d'où le 
nom donné au pays ; les feuilles de cet arbre sont comestibles, 
comme les pousses du bambou. De plus, il produit des fruits 
rouges, assez semblables à des poires; son écorce fournit un fil 
dont on fait les étoffes destinées au vêtement. Dans ce pays, il existe 
des bœufs, qui, sur leurs longues cornes, peuvent porter un poids 
de 20 ho (1 ho = 10 boisseaux). Les habitants possèdent des voi- 
tures, traînées par des chevaux, des bœufs et des cerfs; ces derniers 
animaux sont élevés de la même façon que le bétail ; de leur lait, 
on fait du fromage. Il existe au Fu-sang une sorte de poire rouge, 
qui se conserve toute une année sans se gâter; il y a aussi beau- 
coup de raisin. Le cuivre y est un métal très commun ; l'or et l'ar- 
gent y sont peu prisés; quant au fer, il est complètement inconnu. 

Les habitants du Fu-sang construisent leurs maisons avec des 
planches; leurs villes ne sont pas entourées de murs comme celles 
de la Chine. Ils possèdent une écriture et font du papier avec les 
fibres de l'arbre fu-sang. Ils ignorent les cuirasses et les lances ; 
aussi ne se livrent-ils aucun combat. Le roi du pays se nomme 
I-ki ; il est accompagné d'un cortège de tambours et de trom- 
pettes ; la couleur de ses habits diffère suivant les saisons. Il existe, 
en Fu-sang, trois classes de nobles : ceux de la première se 



sur lequel fut basée toute l'argumentation de de Guignes, la traduction de celui- 
ci, des critiques sur cette traduction, et une nouvelle version anglaise de l'au- 
teur.) L'attribution de ces auteurs a été attaquée dès longtemps. Klaproth, 
au commencement du xix e siècle, puis, plus récemment, Dali,, Mullek, 
Chamberlain, protestèrent contre l'identité du Fu-sang et de l'Amérique. 
G. Schlegel, Fou-sang {Toung-Pao, 1892), a montré qu'il s'agit, dans le texte 
de Ma-Twan-Lin, de la Corée ou de l'île de Sakhaline. 

1. L'arbre fn-sang serait, d'après Vivien de Saint-Martin, V hibiscus rosa- 
sinensis. 



6 LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DÉCOUVERTE 

nomment taï-lu, ceux de la seconde, petits taï-lu, ceux de la troi- 
sième na-to-tcha. 

Le récit de Iloei-shin se termine ainsi : « Dans les anciens 
temps, on ne connaissait pas au Fu-sang la loi du Buddha, mais 
dans la deuxième année de la période Ta-ming de la dynastie des 
Song (458 après J.-C), cinq hhikshus (moines mendiants) vinrent 
du royaume de Ki-ping (Afghanistan) au Fu-sang. Ils répandirent 
les lois, les livres et les images buddhiques; par leurs enseigne- 
ments, ils convertirent les gens, modifièrent leurs mœurs, et leur 
tirent comprendre leurs doctrines. » 

Ce fut Klaproth qui, le premier, en 1831, nia toute identité entre 
le Fu-sang et l'Amérique : il vit dans le rapport de Iloei-shin une 
description du Japon, avec quantité d'inexactitudes et d'épisodes 
plus ou moins mythiques. Un certain nombre d'autres auleurs 
tinrent pour l'authenticité de la découverte : Hippolyte de Paravey, 
d'Eichthal, d'Hervey de Saint-Denis, Leland, Neumann, Vinning 
considérèrent le tableau du Fu-sang comme une description, embel- 
lie, d'une partie des côtes américaines ; par contre, Bretschneider, 
Vivien de Saint-Martin et Schlegel repoussèrent toute analogie 
entre les deux contrées. Il est facile, en effet, de s'apercevoir que 
la description de Iloei-shin ne s'applique nullement au Nouveau 
Monde : l'existence des chevaux, la domestication du bœuf, la 
division de la population en classes nobles et la royauté « à la chi- 
noise », les industries de la laiterie, du tissage sont aussi peu 
américaines que possible. Quant à la distance de 20.000 lis, Vivien 
de Saint-Martin a prouvé qu'il ne fallait entendre par là qu'un 
éloignement considérable, sans valeur proprement numérique '. 

Aujourd'hui, la plupart des auteurs considèrent que le Fu-sang 
est un pays de l'Asie orientale (Japon, Corée, Sakhaline) et que 
les annales chinoises ne nous ont pas conservé de récit de la décou- 
verte de l'Amérique. 

Ceci ne veut pas dire qu'il soit impossible que des indigènes de 
l'Extrême-Orient aient pu être jetés, à maintes reprises, sur la 
côte occidentale du Nouveau Monde. 



1. Le caractère wa,n « dix mille » qui entre dans la composition du mot 
« vingt mille » a, en efî'et, des sens assez divers, mais comprenant tous l'idée de 
très grand nombre, comme « éternellement » ««toujours », lorsqu'il s'applique 
à la catégorie du temps. 



COURANTS ET VENTS DE L ATLANTIQUE 7 

§ IV. — Courants et vents de l'Atlantique. 

Revenons à l'élude des vents et des courants, et considérons 
ce que sont ces phénomènes dans l'Atlantique. Ceux-ci nous inté- 
ressent bien davantage, car ils peuvent nous expliquer les condi- 
tions de la découverte de l'Amérique par les Européens (fig. 1). 

Le régime des vents se rapproche de celui du Pacifique : dans 
les régions chaudes passent les alizés, séparés par la région des 
calmes; au nord et au sud sont les zones des vents dominants, 
du sud-ouest dans l'hémisphère nord, du nord-ouest dans l'hé- 
misphère sud. Les alizés de l'hémisphère boréal souillent du large 
des côtes de Portugal dans une direction d'abord presque méridio- 
nale, puis ils se dirigent vers l'ouest ; sur les accores de la côte amé- 
ricaine, ils reprennent la direction du sud. Ceux de l'hémisphère 
austral, soufflant du sud-est, vont d'abord vers le golfe de Guinée, 
qu'ils approchent à environ 300 kilomètres, puis ils prennent la 
direction du sud-ouest pour aller se perdre sur les côtes du Brésil. 
Celles-ci, entre 10° et 30° lat. S., sont parcourues par des mous- 
sons. 

L'Atlantique est un océan très agité ; cependant les bourrasques 
sont assez rares dans les régions des alizés et inconnues sur la côte 
brésilienne où soufflent les moussons; au contraire, les zones des 
vents dominants sont à craindre et, encore plus, la région située au 
nord de la merdes Antilles, où s'élèvent des cyclones qui atteignent 
jusqu'au 35° de latitude nord. 

Des îles du Cap-Vert, part le courant équatorial du nord qui, sui- 
vant à peu près le même chemin que les alizés, se dirige d'abord 
vers le sud-ouest, puis vers l'ouest, sans descendre plus bas que 10° 
de lat. N. Vers le 40° long, ouest, il prend la direction du nord- 
ouest et atteint les Petites Antilles dont il encercle les groupes 
septentrionaux ; puis sous le nom de courant des Antilles, il remonte 
franchement au nord, longe l'archipel des Bahamas et se joint au 
Gulf-Stream. 

Les eaux surchauffées du golfe du Mexique et de la mer des 
Antilles s'écoulent par le canal de Floride, sous le nom de courant 
de la Floride ; elles longent ensuite la côte orientale des États- 
Unis où elles reçoivent le nom de Gulf-Stream i. Poussées par les 

1. Voir surtout Al. Agassiz, The Gulf-Stream {Bulletin of the Muséum of 
comparative Zoôlogy at Harvard Collège, Cambridge, Mass., vol. XIV. pp. 241- 
259. Reproduit dans Smithsonian Report for 189-1, pp. 189-206) ; J. G. Kohl. 
Geschichte des Golfslroms und seiner Erforschung, Brème, 1868. 



LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DECOUVERTE 




Fig. L— Courants et vents dans l'Océan Atlantique. 



COURANTS ET VENTS DE E ATLANTIQUE \) 

vents d'ouest, elles s'étalent largement et s'écoulent vers l'est, enve- 
loppant l'archipel des Açores ; eiles remontent ensuite jusqu'à la 
côte de Portugal où elles se divisent : une branche, coulant vers le 
sud, forme le courant des Canaries, qui va rejoindre le courant 
équatorial du Nord, et circonscrit une aire de calmes (Mer des 
Sargasses). La branche ascendante se rend clans le golfe de Gas- 
cogne et se divise de nouveau : un rameau, se dirigeant à l'est des 
Iles Britanniques, va réchauffer les cotes de la Norvège, il s'inflé- 
chit ensuite vers l'est, traverse la mer de Barentz et celle de Kara 
et se perd sur la côte ouest du Spitzberg; un autre rameau, plus 
petit, se dirige vers le sud-ouest de l'Irlande, puis, vers 60° de lat. 
N., il vire à Test, où il rencontre le courant du Groenland. La 
limite occidentale du Gulf-Stream n'est pas invariable : en hiver, 
les eaux froides qui sortent du détroit de Davis (courant du Labra- 
dor) la repoussent beaucoup vers l'est 1 . 

Le bassin nord de l'Atlantique est séparé de celui du sud par un 
contre-courant qui va d'ouest en est et est connu sous le nom de 
courant de Guinée. 

Le courant équatorial du Sud occupe la zone comprise entre 0° 
et 10° de lat. S. Il coule de l'est à l'ouest, jusqu'à ce qu'il atteigne 
la côte brésilienne. Ici, la forme du continent, ainsi que l'action 
des alizés du sud-est, le sépare en deux branches : l'une (courant 
des Guyanes) suit la côte de l'Amérique du Sud, entraînant les eaux 
de l'Amazone; à la hauteur de la Trinidad, il se grossit de la branche 
du courant équatorial du nord et pénètre dans la mer des Antilles. 
L'autre rameau (courant brésilien) longe la côte du Brésil, puis, 
vers 45 à 48° de lat. S., se dirige vers Test (courant de jonction 
méridional) et vient remonter les côtes d'Afrique, où il est connu 
sous le nom de courant de Benguela. La zone limitée par le courant 
équatorial du Sud est une région de calmes plats. 

Il est de la plus grande importance, pour comprendre l'histoire 
de la découverte, de connaître la marche des courants polaires 
arctiques. Nous avons déjà fait allusion au courant du Labrador, 
qui sortant du détroit de Davis, longe ensuite les côtes de l'Amé- 
rique du Nord et fait sentir son action réfrigérante jusqu'à environ 
40° de lat. N. Non moins important est le courant du Groenland. 
C'est une branche du grand courant polaire qui passe par le 
détroit de Danemark, entre l'Islande et le Groenland, longe les 

1. A. Agassiz, The Gulf-Stream (R. S., 1891, p. 190). 



10 LES CONDITIONS PHYSIQUES DE LA DECOUVERTE 

côtes du cap Farewell, puis, contournant celui-ci, remonte vers le 
nord : une partie de ses eaux suit la côte occidentale du Groenland, 
tandis que l'autre va se joindre au courant du Labrador. Toute la 
partie de l'Atlantique qui se trouve dans les environs immédiats 
des courants polaires est très dangereuse pour la navigation de 
janvier à mai, en raison de l'abondance des glaces llottantes. 

De ce qui précède, il résulte que la découverte de l'Amérique 
pouvait se faire suivant trois routes : 1° les navigateurs qui par- 
taient de l'ouest des Iles Britanniques ou de l'Islande devaient 
être portés sur la côte occidentale du Groenland (la côte orientale 
étant inabordable par suite de l'amoncellement des glaces), sur les 
côtes du Labrador ou sur celles de Terre-Neuve ; 2° ceux qui, sui- 
vant le courant des Canaries, atteignaient la région des alizés du 
nord-est et du courant équatorial du Nord, devaient être poussés 
sur les côtes des Antilles ; 3° ceux, enfin, qui, coupant le contre- 
courant de Guinée, parvenaient au courant équatorial du Sud, 
étaient drossés sur la côte du Brésil, ou bien, dérivant avec le cou- 
rant Guyanais, atterrissaient dans les Petites Antilles. 

C'est la première de ces routes que suivirent les découvreurs 
Scandinaves et, plus tard, Corte Real ; la seconde fut celle de 
Colomb ; la troisième fut prise par Hojeda et Cabrai qui décou- 
vrirent le Brésil. 




Fig, 2. — Carte des découvertes Scandinaves en Amérique. 



CHAPITRE II 

LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE PAR LES SCANDINAVES 

Sommaire. — I. Découverte du Groenland. — II. Découverte de la côte Amé- 
ricaine, voyages des frères Eriksson, de Rjârni Herjulfsson et de Thorfinn 
Karlsefni. — III. Les traces laissées par les Scandinaves sur le sol de l'Amé- 
rique. — IV. Les Etablissements du Groenland. — V. Causes du départ des 
Scandinaves. 



§ I. — Découverte du Groenland. 

Les contrées que découvrirent les Scandinaves dans le Nouveau 
Continent furent nommées par eux Groenland, Helluland, Mark- 
land et Vinland. Ces terres sont mentionnées dans deux textes du 
xiv e siècle, reproduits par Rafn dans ses Antiquitates Americdnœ i 
et accompagnés d'une double traduction, latine et danoise. 

Les deux textes paraissent avoir été copiés l'un sur l'autre ; cepen- 
dant, ils offrent une légère différence en un point. La version 
danoise dit : « A partir du Bjarmeland 2 , la terre est inhabitée jus- 
qu'au Groenland. Au sud du Groenland, se trouve le Helluland, 
puis le Markland ; de ce dernier pays, la distance n'est pas longue 
jusqu'au Vinland, que certains pensent s'étendre jusqu'à l'Afrique... 
Toutes ces terres se trouvent dans la partie du monde qui se nomme 
Europe ». Le Fragmentum geographicum ajoute : « et s'il en est 
ainsi, il doit exister un bras de mer entre le Vinland et le Mark- 
land ». 

On voit donc qu'au Moyen Age, les Scandinaves connaissaient 
l'étendue des découvertes faites sur la côte américaine, mais que 
leurs notions sur ce sujet étaient vagues et incertaines. Ce n'est 
qu'assez récemment, d'ailleurs, que la localisation des pays autre- 
fois visités par les découvreurs Scandinaves sur la côte de l'Atlan- 
tique a pu être faite avec une certaine exactitude. 

1. Antiquitates americanse, pp. 289-291. Les deux manuscrits islandais 
portent les titres : Orhis terrarum msedio sevo cogniti, brevissima descriptio 
et Fragmentum geographicum. 

• 2. Pays, en partie mythique, situé, par les anciens géographes du nord, au- 
dessus de la Scandinavie. 



14 LA DECOUVERTE Dh L AMERIQUE l'A H LES SCANDINAVES 

Pour comprendre comment les navigateurs Scandinaves attei- 
gnirent le Nouveau Monde, il faut remonter jusqu'à l'époque de la 
découverte de l'Islande \ c'est-à-dire jusqu'au vm e siècle. 

L'océan Atlantique était alors parcouru par les flottes des Irlan- 
dais et des Scandinaves. Dicuil, moine irlandais qui écrivait au 
commencement du ix e siècle, rapporte que deux clercs lui avaient 
raconté qu'ils avaient séjourné dans l'île de Thile (qui pour lui est 
l'Islande) depuis les Kalendes de février jusqu'à celles d'août . La 
Saga d'Olaf Tryggvason et le Landnâmabôk font aussi allusion à 
une découverte de l'Islande par les Irlandais ; elle aurait eu lieu 
en 795, et les découvreurs auraient visité, et peut-être tenté de 
coloniser l'Islande, surtout les cantons de Papeya et de Papyli, 
sur la côte orientale. Ces colons portaient le nom de Papse ou de 
Papar, « hommes d'Occident professant la religion chrétienne » 2 . 
« Ce qui prouve leur séjour dans cette contrée, disent les chroni- 
queurs du Landnâmabôk, c'est que nous y avons trouvé des livres 
irlandais, des sistres, des trompettes et autres objets. » La Saga 
d'Olaf Tryggvason ajoute que « les livres anglais prétendent même 
que la navigation fut jadis très suivie entre l'Angleterre et l'Is- 
lande » . 

L'Islande découverte, c'était la voie ouverte versle nord. Cen'est 
cependant qu'à un hasard que le pirate norvégien Naddod dut de la 
redécouvrir, en 861. 11 mita la voile pour les îles Fœroe, mais, pris 
par la tempête, il fut entraîné à 900 kilomètres des côtes de Nor- 
vège, en vue d'une terre couverte de neige. A son retour, il vanta 
beaucoup l'île sur laquelle il avait atterri, parlant en termes élogieux 
du climat et de la végétation de Snjôland « terre des neiges ». 

Deux ans plus tard, en 863, le Suédois Gardar Svafarson, se ren- 
dant aux Hébrides, fut pris, au large des Shetland, par un vent impé- 
tueux qui le drossa sur les côtes d'Islande. Il fit le tour de l'île, qui 
était très boisée, et hiverna dans des baraques en planches qu'il 
construisit à Husavika, « la baie des maisons ». Au printemps, il 
rentra en Suède, laissant dans l'île deux esclaves. Il changea le nom 
de Snjôland en celui de Gardar.sholm « îlot de Gardar » . 

1. Textes : Dicuil, De Mensure Ovins Terne, éd. JWalckenaer, Paris, 1807. 
p. 29. Olaf Tryggvason Saga, part. I, cap. 110 (dansR.vFN, Aniiqnitates amé- 
ricaine, p. 183) ; Landnâmabôk, cap. I (dansMAGNUSSEN, Grunlands historiske 
Mindesmœrher, vol. I,p. 220), cf. Gravieh. Découverte de V Amérique, pp. 20 
et suiv. 

2 . Voir Vhiu'sso.n, lcelandic-English diclionary, Cambridge. 1 875, s. v. Papi. 
Viefusson traduit le ternie papnr par « monks of the west. » 



DÉCOUVERTE DU GROENLAND 15 

A a suite de ces voyages, une émigration eut lieu du conti- 
nent vers l'île lointaine, d 1 où les navigateurs poussèrent plus loin. 
En 9:20, un Islandais du nom de Gunnbjârn, naviguant à l'ouest de 
l'île, crut apercevoir des terres, qui furent nommées Gunnbjôrnskere 
« récifs de Gunnbjârn », et bientôt s'établit la tradition d'une terre 
existant dans l'Ouest '. En 986, Erik le Rouge chercha à découvrir 
cette terre, et il y réussit -. 

Vers la fin du xi fi siècle, nous voyons déjà Adam de Brème parler 
du Groenland comme d'un pays connu, mais c'est surtout le texte 
d'Ari Thorgïlsson, écrit au commencement du xn e siècle, qui est 
précieux. Voici comment il décrit la découverte d'Erik le Rouge 3 : 
« La terre qui se nomme Groenland fut découverte et colonisée 
par les Islandais. Erik le Rouge était le nom d'un homme du Brei- 
difjord qui voyagea là et prit possession de cette localité nommée 
depuis cette époque Eriksfjord. Il donna un nom au pays, celui de 
Groenland (Terre verte), disant que, si la contrée recevait un bon 
nom, cela provoquerait chez les gens le désir d'y aller 4 . Il y 
trouva, à la fois sur les parties orientale et occidentale, des traces 
d'habitations humaines, des fragments de bateaux et des instru- 

1. Fischer, Entdeckungen der Normannen in Amerika, p. 6. Les récifs de 
Gunnbjârn sont encore figurés sur la carte de Ruysch (1508), où ils sont 
accompagnés de cette légende : « lnsula hic in Anno Domini 1456 fuit totali- 
ter combusta». 

2. La plus ancienne mention de la découverte se trouve dans Adam de Brème, 
Gesta Hammahurgensis Eccl. Pont.,\ïb. IV. Descriptio Insularum aquilonis, 
c. 10. J. Fischer (Entdeckungen der Normannen, p. 1) et Reeves pensent 
qu'Adam de Brème obtint ses informations à la cour du roi de Danemark Sven 
Estridsson, qu'il visita en 1069 ou très peu après cette date. Le second récit, 
beaucoup plus long, est contenu dans un manuscrit du prêtre islandais Ari 
Thorgïlsson enn frodhi, intitulé Islendingahôk, cap. 6, qui écrivait vers 1133. 
La meilleure édition est celle de F. Jonssôn : Arïs Islendingabôk, Copenhague, 
1887. Ces renseignements sont complétés par ceux d'un anonyme, que Fischer 
et Reeves pensent être l'abbé islandais Nicolas de Thingeyre (mort en 1159) 
et contenus dans le Ms. Arna-Magnseen 194 de la Bibliothèque de Copenhague. 
Les autres versions, qui se trouvent dans le Landnâmabôk, VEyrbyggja Saga, 
etc., sont empruntées à ces sources. Tous les textes relatifs à cette décou- 
verte sont réunis dans le recueil de F. Magnussen, Grônlands hisloriske Min- 
desmserker, 3 vol., Copenhague, 1845, accompagnés d'une traduction danoise, 
et une grande partie se trouve dans les Antiquitates americanœ de Rafn. 

3. Nous empruntons ce qui suit à la traduction anglaise de W. Thalbitzer, 
A phonetical Study ofthe Eskimo language (MG, vol. XXXI, 1904), introduc- 
tion, p. 16. 

4. Cf. Fischer, Entdeckungen der Normannen, p. 5. Adam de Brème pré- 
tendait que ce nom fut donné au Groenland à cause de la couleur bleu vert 
delà mer qui le baigne. Fischer trouve la version d'Ari Thorgilsson plus plau- 
sible. 



16 LA DÉCOUVERTE DE L AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 

ments en pierre... Il commença à coloniser le pays quatorze ou 
quinze hivers avant que le christianisme ne fût introduit ici, en 
Islande, d'après ce qui fut raconté à Thorkell Gellisson au Groen- 
land, par un homme qui y avait accompagné Erik le Rouge.» 

Durant les siècles suivants, les Islandais colonisèrent la partie 
méridionale de la côte ouest, où de nombreuses ruines existant 
autour des fjords de Julianehaab et de Godthaab montrent encore 
aujourd'hui l'étendue de la colonisation nordique. 

§ II. — Découverte de la cale américaine. Voyages des frères 
Eriksson, de Bjarni Herjulfssonet de Thorfinn Karlsefni. 

En Tannée 999 ou 1000, Leif Eriksson, fils d'Erik le Rouge, décou- 
vrit, par accident, la côte américaine '. Allant du Groenland en 
Norvège, une tempête le poussa sur une terre, où il trouva des 
champs de blé et de vigne sauvages. Les récits faits par les décou- 
vreurs se répandirent parmi la population du Groenland, et l'on 
chercha bientôt à reconnaître dune façon plus sérieuse les pays que 
Leif Eriksson n'avait fait qu'entrevoir. En l'an 1003, une grande 

1. Notre principale source pour la découverte des terres du continent amé- 
ricain (Helluland, Markland, Vinland) est VEireks saga raudha (Saga d'Erik 
le Rouge), qui se trouve dans deux manuscrits de la Bibliothèque de l'Univer- 
sité de Copenhague, le Haukshôk (AM. 554) écrit vers 1320 par Haukr Erlends- 
son etlems. AM. 557, datant du xv e siècle, mais copié d'un original qui dut être 
écrit vers 1300. La meilleure édition est celle de G. Storm, Eireks rauda Saga, 
Copenhague, 1891. 

La mention de la découverte se trouve dans des textes plus anciens : Adam 
de Brème, Gesta Hammahurgensis, 1. IV, cap. 38; Ari Thorgilsson, Islendin- 
gabôk ; Nicolas de Thingeyre, 1120-59 (Ms. AM. 194) ; Eyrbyggja Saga (1250- 
1260), c. 48; Grettisaga (1290). Tous ces textes ont . été publiés par Rafn, 
Antlquitates americanœ, avec traductions latine et danoise. Une édition excel- 
lente, avec traduction anglaise et commentaires, a été publiée par Reeves, 
The Finding of Wineland the Good. The history of Icelandic discovery of 
America, Londres, H. Froode, 1890, in-4°. 

Le meilleur travail de critique sur les découvertes Scandinaves du continent 
américain est celui de G. Storm, Studier over Vinlandsreiserne, Vinlands 
Geografiog Etnografi (Aa. O., II Ra?kke, 2. Band, Copenhague, 1887, pp. 239 
et suiv.). Les conclusions ethnographiques de Storm sont cependant à rejeter, 
ainsi que l'ont montré Reeves (op. cit., p. 177), Kr. Bahnson (Etnografien, 
Copenhague, 1900, vol. I, p. 224) et Thalhitzer [Skrœlingerne i Markland og 
Grônland, deres Sprog og Nationalitet, Copenhague, 1905). Les travaux sur la 
découverte du Vinland sont nombreux. Le plus ancien est celui de Torf^eus, 
Historia Vinlandise antiquœ, Havniœ, 1705, déjà cité; on peut encore consul- 
ter Lôffler, The Vinland excursions of the ancient Scandinavians (CA, 
V e session, Copenhague, 1883, pp. 64-74); Ch. Smith, The Vinland voyages 
Bulletin of American geog raphical Society , vol. XXIV, 1892, pp. 510 et suiv.), 
et les histoires générales de Gravier, Mogk, Fischer. 



DÉCOUVERTE DE LA COTE AMERICAINE 1 7 

expédition fut armée ; elle partit de Vestribygdh (Godthaab) au 
Groenland, sous la conduite de Thorfinn Karlsefni, que la tradition 
nous montre creusant un tronc d'arbre et s'y embarquant à la 
recherche du Vinland, à une époque antérieure *. Cette expédition 
avait pour but de coloniser le Vinland. Elle se composait de trois 
vaisseaux, contenant en tout 140 hommes, et dura trois ans. 

Les navires, commandés par Thorfinn Karlsefni, Snorri Thor- 
brandson et Thorbjarni, se dirigèrent d'abord vers le Helluland (la 
terre des roches) 2 , où les explorateurs trouvèrent beaucoup de 
renards. Reprenant leur marche au sud, ils arrivèrent, au bout de 
deux jours, auMarkland (Terre boisée) 3 , contrée couverte de forêts 
et pleine d'animaux sauvages. De là, naviguant au sud-ouest, ils 
cinglèrent, laissant le Markland à tribord, et arrivèrent en un lieu 
qu'ils nommèrent Kjalarnes (Gap de la quille), dont les environs 
désolés ne contenaient aucune trace du séjour des hommes ; c'étaient 
partout des dunes et de longs et étroits rivages qui furent nommés 
par les aventuriers Scandinaves : Furdhurstrandhir « les grèves 
merveilleuses ». Deux coureurs écossais, du nom de Hake et de 
Hekia, furent envoyés dans l'intérieur des terres, d'où ils revinrent 
porteurs de grappes de raisin et d'épis de blé sauvage. J 

Les explorateurs reprirent la mer et suivirent la côte vers le sud 
jusqu'à une vaste baie. Là se trouvait une île, dont les abords 
étaient rendus difficiles parla rapidité des courants. La baie fut 
baptisée Straumfjôrdhr (baie des courants) et l'île Straumey (île 
des courants). Les Scandinaves atterrirent et prirent leurs dispo- 
sitions pour hiverner en ce lieu. Ils eurent diverses aventures et 
rencontrèrent les habitants, les Skraelings, avec lesquels ils firent 
des échanges. Les Skraelings étaient noirs et d'apparence farouche; 
ils avaient des cheveux hérissés, de grands yeux et des joues sail- 
lantes et larges. Ils formaient des familles assez nombreuses et 
naviguaient dans des bateaux de peau 4 . Au cours de la dernière 

1. Texte du Fragmenlum geographicum, dans Rafn, Anl. am., p. 291. 

2. Suivant Storm, Vinlandsreiserne, le Helluland serait la côte du Labra- 
dor ou, peut-être, la partie la plus septentrionale de Terre-Neuve. 

3. Ce serait, suivant Storm, l'île de Terre-Neuve. 

4. Les premiers auteurs (Torf^eus, Rafn) avaient admis que les Skradings 
du Vinland, de même que ceux dont il est question plus tard au Groenland,; 
étaient des Eskimos. Storm (Vinlandreiserne) émit le premier l'hypothèse 
que ces Skraîlings devaient plutôt être des Indiens (Algonkins ou Beothuks). 
Il se basait sur ce fait que les Eskimos n'ont pu descendre jusqu'à la latitude 
du Vinland. Ses conclusions furent adoptées par plusieurs savants allemands: 
E. Mogk, S. Ruge, Jos. Fischer. Par contre, les Anglais et les Danois repous- 
sèrent toute assimilation entre les Skraelings et les Indiens. Le dernier travail 

Manuel d'archéologie américaine, 2 



18 LA DÉCOUVERTE DE L'AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 

année de leur séjour, les Scandinaves se prirent de querelle avec 
les indigènes et furent contraints de se réembarquer. Ils allèrent 
hiverner une dernière fois à Slraumsfjôrdhr et partirent au prin- 
temps pour le Groenland. Ils firent escale au Markland, où ils trou- 
vèrent cinq Skraelings, « l'un d'entre eux était barbu, deux étaient 
des femmes et deux des enfants. Karlsefni et ses hommes se sai- 
sirent des deux enfants, qui étaient deux garçons. Ils les emme- 
nèrent au Groenland et leur apprirent à parler la langue islandaise. 
Ils appelaient leur mère Vœtilldi et leur père Vœgi. Ils dirent que, 
des rois qui gouvernaient la terre des Skraelings, l'un se nommait 
Avalldamon, et l'autre Valldidida. Ils racontèrent qu'il n'existait 
pas de maisons, mais que Ton habitait dans des cavernes » ] . 

Du Markland, l'expédition fit voile pour le Groenland et arriva 
bientôt à Eriksfjord, où elle hiverna. 

Tel est le récit authentique de la découverte du continent amé- 
ricain par les Scandinaves. Mais les chroniqueurs des époques pos- 
térieures voulurent renchérir sur le bref récit de la Saga d'Erik 
le Rouge. Dans un Ms. connu sous le nom de livre de Flatey [Fla- 
tey bôk) et dans le Grœnlendinga Thattr on trouve l'histoire sui- 
vante : un certain Bjarni, fils d'Herjulf, qui habitait l'Islande, 
voulut aller retrouver, en 985 ou 986, son père qui était parmi les 
premiers colons du Groenland; il fut drossé par la tempête sur les 
côtes d'Amérique et il parcourut les terres désignées sous les noms 
de Helluland, de Markland et de Vinland. Il trouva ce dernier pays 
assez attrayant et revint au Groenland, où il aborda en un lieu 
nommé Herjulfsness. Quelques années plus tard, probablement en 
994, il passa en Norvège et raconta l'histoire de sa découverte à 
Erik, jarl (comte) de ce pays, qui le blâma de n'avoir pas poussé 
plus loin ses investigations. Il partit de Norvège avec Leif, fils 
d'Erik, qui, arrivé au Groenland, lui acheta son bateau et s'y 
embarqua avec trente-cinq hommes, à la recherche des terres entre- 
vues par Bjarni 2 . C'est en l'an 1000 que les navigateurs quittèrent 

sur ce sujet est celui de W. Thalbitzer, Skrselingerne i Markland og Gronland, 
déjà cité; il nous semble résoudre définitivement la question, et nous paraît 
devoir faire autorité : ses conclusions, basées sur un ensemble de données 
ethnographiques et linguistiques, sont que les Skraelings appartiennent bien à 
la race eskimo. 

1. Erik raudaSaga, cap. 12. Ce texte est important, car c'est en se basant en 
grande partie sur lui que M. Thalbitzek a fait son travail. Notre version est 
faite d'après la traduction danoise de cet auteur (Skrselingerne, p. 190); cf. 
Rafn, Anliquitatesamericanse, pp. 5etsuiv. ; Reeves, Wineland the Good, p. 157 . 

2. Cf. un texte de la Kristni Saga (dans Reeves, Wineland the Good, p. 12) 



DÉCOUVERTE DE LA COTE AMERICAINE 19 

le Groenland, se dirigeant vers l'ouest. Arrivés en vue d'une côte, 
ils ne virent pas de végétation, mais seulement des glaciers qui 
couvraient l'intérieur du pays et, entre ces glaciers et la côte, un 
vaste plateau rocheux, d'où le nom de Helliiland « pays des 
roches » donné à cette contrée. Ils reprirent le large et atteignirent 
une région plate, couverte de forêts, qu'ils nommèrent Markland 
« pays boisé ». Reprenant la mer, ils naviguèrent avec le vent du 
nord-est, et après deux jours de traversée, ils découvrirent une île, 
située à l'est d'un continent. Ils y élevèrent quelques huttes en 
planches, puis plus tard, lorsqu'ils eurent résolu d'hiverner, de 
grandes maisons, d'où le nom de Leifshudhir « maisons de Leif » 
donné à ce lieu et sous lequel il fut connu par la suite. Ayant 
trouvé des vignes, ils désignèrent tout le pays sous le nom de Vin- 
land « pays de la vigne ». Leif rentra au Groenland après son 
hivernage. En 1002, Thorvald Eriksson, frère de Leif, emprunta à 
celui-ci son vaisseau et s'embarqua avec un équipage de trente 
hommes. Tous arrivèrent sans difficulté à Leifsbudhir, où ils pas- 
sèrent l'hiver en péchant pour vivre. Au printemps de l'année sui- 
vante, Thorvald envoya dans sa chaloupe une partie de son équi- 
page faire la reconnaissance de la côte dans la direction méridionale. 
Ils découvrirent une belle contrée, bien boisée. 11 n'y avait entre la 
lisière de la forêt et la côte qu'une étroite bande de terrain. En fait 
d'habitations, ils ne trouvèrent qu'une espèce de grange en bois, dans 
une des îles à l'est de la côte. Les explorations furent interrompues 
par les nécessités de l'hivernage et reprises pendant l'été de 1004. 
Thorvald tourna ses efforts vers l'est, puis vers le nord, au delà 
d'un cap qu'il nomma Kjalarnes « cap de la quille », puis il longea 
la côte à l'est jusqu'à un certain promontoire où il atterrit. Là, 
les explorateurs se prirent de querelle avec les Skrœlings et Thor- 
vald fut tué d'un coup de flèche. Ses compagnons l'enterrèrent 
et nommèrent le cap Krossanes « cap de la croix » ; ils allèrent 
hiverner à Leifsbudhir et revinrent au Groenland en 1005. Un 
second frère de Leif, Thornstein Eriksson, résolut d'aller chercher 
le corps de Thorvald. S'étant embarqué sur le même navire, 
avec vingt-cinq hommes d'équipage et sa femme Gudride, ils 

où il est dit que le roi Olaf Tryggvason envoya Leif Eriksson au Groenland 
pour y proclamer la foi chrétienne, et que c'est au cours de son voyage qu'il 
découvrit le Vinland. Nicolas de Thingeyre (dans Reeves, pp. 15-16) dit aussi 
que c'est au retour de son voyage du Vinland que Leif Eriksson christianisa le 
Groenland. 



20 LA DÉCOUVERTE DE l'aMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 

errèrent sur mer durant tout l'été sans pouvoir trouver le chemin 
du Vinland ; enfin, au commencement de l'hiver, ils abordèrent au 
Lysufjord, dans le nord du Groenland, où Thornstein mourut. 

Gomme on le voit, cette version distribue les faits rapportés par 
la Saga d'Erik le Rouge entre les frères Eriksson, et elle introduit 
un nouveau personnage, Bjarni Herjulfsson, qui aurait abordé sur 
le continent américain l'année même de la découverte du Groen- 
land, ou Tannée suivante. Tous les anciens auteurs (Torf^us t 
Rafn, Lôffler, V. Sciimidt, Gaffarel, Gravier) ont cru à l'authen- 
ticité du texte du Flateybôk. Ce fut Storm, le premier, qui refusa 
de l'admettre ' ; puis Reeves 2 et Fischer 3 revinrent sur les 
doutes émis par le savant norvégien. On releva dans le texte des 
invraisemblances ; par exemple, l'époque assignée au départ de 
Leif Eriksson pour le Groenland, époque où le roi Olaf Tryggvas- 
son était mort; d'autre part, la facilité avec laquelle les équipages 
des deux frères Eriksson retrouvent leur lieu d'hivernage et 
reviennent au Groenland est bien faite pour étonner, chez des 
gens qui voyageaient en pays totalement inconnu, qui ne pouvaient 
faire le point en mer et qui ignoraient la boussole. Bref, les spé- 
cialistes considèrent aujourd'hui le récit du Flateybôk comme une 
version composée d'après la Saga d'Erik le Rouge et mélangée 
d'épisodes dramatiques et romanesques. 

§ III. — Les traces laissées par les Scandinaves sur le sol 
de V Amérique. 

Il est bien attesté que le Helluland, le Markland et le Vinland 
furent découverts en l'an 1000 par Leif Eriksson, et qu'une expédi- 
tion Scandinave, conduite par Thorfinn Karlsefni, chercha à les colo- 
niser. Reste à fixer le lieu exact de la descente des Scandinaves sur 
le continent américain. Les renseignements « extérieurs » ne 
peuvent y suffire : l'existence du raisin sauvage, la présence 
d'Eskimos, les courants rapides du Straumfjordhr ne sauraient per- 
mettre de préciser le lieu d'atterrissage. Par bonheur, nous possé- 
dons un texte, contenu dans le Grœnlendincfa Thâttr 4 , qui dit : 

1. Vinlnndsreiseme, pp. 19 et suiv. 

2. Wineland the Good, p. 59. 

3. Entdecknngen der Norrnnnnen, pp. 16 et suiv. 

i. Ce texte fait partie du Flateybôk; le texte nautique est p. 8, 1. 37-38-39. 
Il est publié par Reeves, Wineland the Good, p. 147. Nous empruntons notre 
version à la traduction anglaise de cet auteur. 



TRACES LAISSÉES PAR LES SCANDINAVES EN AMERIQUE 21 

« Les jours et les nuits étaient presque de même longueur que 
ceux d'Angleterre ou d'Islande. Le jour le plus court de l'hiver, le 
soleil se levait entre eyktarstad et dagmalstad. » Malheureusement 
les deux termes eyktarstad et dagmalstad ne sont pas d'une 
signification bien claire et ont exercé l'ingéniosité des chercheurs. 
Le premier, au xvni e siècle, Arngrim Jônsson expliqua ce pas- 
sage '. Il concluait que Ton devait comprendre par cette phrase 
que le soleil, au solstice d'hiver, se tenait environ six heures au- 
dessus de l'horizon, soit de neuf heures du matin à 3 heures de 
l'après-midi, ce qui correspondait à une latitude de 59°6' ; il faudrait 
donc admettre que les Scandinaves abordèrent sur la côte nord du 
Labrador, aux environs d'Eclipsé Harbour ; dans ces conditions, 
on devrait chercher le Helluland et le Markland sur la terre de 
Baffin. Torf.eus fut frappé de cette impossibilité. Se basant sur 
une interprétation du mot eykt qu'il avait trouvé dans le Grâgâs, 
ancien recueil de lois islandaises, il en conclut que le jour devait 
avoir une longueur de huit heures. Le Vinland aurait alors été un 
pays situé à la latitude 49°, c'est-à-dire sur la côte de la province 
actuelle de Québec, un peu au-dessus du cap Whittle. Cette inter- 
prétation fut acceptée, au xvm e siècle, par J. R. Forster et, au 
commencement du xix e , par Malte-Brun (1824). Mais cette latitude 
était encore trop haute, car la vigne ne pousse pas au Canada au 
delà de 47° lat. N. En utilisant le sens de eykt, tel qu'il était 
employé dans un passage de l'Edda de Snorri Sturlason, le juriste 
Pall Vidalin 2 arriva à un résultat plus en conformité avec les con- 
ditions climatériques qui nous sont décrites : le jour aurait duré de 
7 heures 1/2 du matin à 4 heures 1/2 du soir, soit 9 heures, ce qui, 
d'après le calcul du professeur Bugge, de Copenhague, correspon- 
drait à la latitude 4l°22'. Le point de débarquement de Thorfinn 
Ivarlsefni et de ses compagnons aurait été situé sur les côtes de 
l'état actuel de New-Jersey. Cette théorie a été acceptée par Rafn 
et Finn Magnussen et a eu un retentissement considérable. L'en- 
thousiasme des savants Scandinaves qui, dans la première moitié 
du xix e siècle, soulevèrent le voile qui couvrait l'histoire des voyages 
de leurs ancêtres en Amérique, altéra quelque peu leur critique, au 

1. Pour tout ce qui regarde la localisation du Vinland, voir G. Storm, 
Vinlandsreiserne, pp. 292 et suiv. et Reeves, Wineland the Good, pp. 184- 
185. Cf. Jos. Fischer, Entdeckungen der Normannen, p. 100. 

2. L'interprétation de Vidâlin a été publiée dans la Finni Johannei Histo- 
rié ecclesiastica Islandiœ de l'cvêque Finn Jônsson, t. I, pp. 1J3-156 (d'après 
Storm) . 



'2î 



LA DECOUVERTE DE L AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 



point de leur faire accepter comme réels, des récits tels que ceux 
relatant les hauts faits de Bjarni Ilerjulfsson et de Thorvald Eriks- 
son. Le calcul de Pall Vidàlin et du Professeur Bugge désignant la 
côte des Etats-Unis comme le lieu d'atterrissage des aventuriers 
islandais, ils demandèrent aux savants et aux sociétés archéolo- 
giques qui existaient de l'autre côlé de l'Atlantique, de trouver 
des traces de l'occupation du pays, et ceux-ci, se mettant ardem- 
ment au travail, en trouvèrent. Ce fut un engouement étrange et 
qui ne produisit aucun résultat sérieux, comme on va pouvoir s'en 
rendre compte '. 

Le plus remarquable exemple de ce vertige est fourni par l'his- 
toire du Dighton Rock (fig. 3). Il s'agit d'une inscription rupestre, 




Fig. 3. — Le « Dighton Rock ». 



sculptée sur un rocher de la rivière Taunton dans le Massachusetts. 
Ce monument avait déjà excité depuis longtemps la sagacité des 
antiquaires des deux continents : en 1783, le Rev. Ezra Stiles y 
voyait une inscription phénicienne, opinion qui fut partagée en 
France par Court de Gébelin ; en 1786, le colonel Yallency assura 
que les caractères gravés étaient nettement sibériens, mais les 
tenants de l'origine phénicienne restèrent de beaucoup les plus 
nombreux. En 1830, une commission nommée par la Société histo- 
rique de Rhode-Island vint prendre une copie de l'inscription, 
copie qui fut envoyée à la Société des Antiquaires du Nord à 
Copenhague et qui fut reproduite par Rafn dans les Anliquitates 
americanœ, avec une interprétation. On voit distinctement, sur la 

l. Sur cette question, voir le livre du D r Daniel Wilson, Prehistoric man. 
Researches into the origin of civilization in the Old and the New World, 
Londres, Macmillan, 1865, m-8, pp. 369-391 ; Rafn, Antiquilntes americanœ ; 
Gravier, Découverte de l'Amérique par les Normands et surtout Gaefarel., 
Histoire de la découverte de V Amérique, vol. I. Ces deux auteurs acceptent 
sans discussion les prétendus résultats de Rafn. Le D 1 Wilson, au contraire, 
en fait une critique juste et spirituelle. 



TRACES LAISSÉES PAR LES SCANDINAVES EN AMERIQUE 23 

copie publiée par Rafn, les lettres ORFINS, en caractères latins 
majuscules. D'autres marques ont été interprétées comme des 
signes runiques, le tout attestant le passage de Thorfinn Karlsefni, 
qui aurait inscrit son nom sur ce roc, pour laisser un témoignage 
de sa lointaine expédition. Malheureusement, deux ordres de 
faits combattent cette interprétation : premièrement, l'inscrip- 
tion du Dighton Rock a été copiée très souvent depuis la fin du 
xvn e siècle et sur aucune des copies ne figurent les lettres qui 
existent sur la gravure de Rafn ; dans un dessin pris en 1790, on 
voitbien apparaître un OR qui s'allonge en ORFINS en 1830, mais 
le D r Daniel Wilson qui eut l'occasion d'examiner, au Congrès de 
l'Association américaine pour l'avancement des sciences, tenu en 
1856 à Albany, un moulage soigneusement fait du Dig-hton Rock, 
ne put y apercevoir trace de signes alphabétiques, runiques ou 
autres. La seconde objection est que l'on connaît, depuis assez 
longtemps, la signification réelle de cette inscription. Vers 1850, 
Schoolcraft montra à un chef algonkin, du nom de Shingivàuk, la 
reproduction du roc de Dig-hton; l'Indien y reconnut de suite 
l'œuvre d'un Wabenaki de la Nouvelle-Angleterre qui avait repré- 
senté, en pictographie, un événement remarquable. On peut donc 
considérer que la prétendue découverte de Rafn provient de ce que 
la copie qui lui avait été expédiée avait subi une altération par 
l'adjonction de lettres, tant latines que runiques. 

L'inscription du Dig-hton Rock n'est pas la seule où l'on croit 
avoir reconnu la main des anciens Scandinaves. En 1856, le doc- 
teur A. Hamlin, de Rangor, communiqua au Congrès de l'Asso- 
ciation américaine pour l'avancement des sciences, une inscription, 
formée de lignes enchevêtrées, trouvée clans l'île de Monhegan, sur 
les côtes de l'Etat du Maine, et où il croyait voir une inscription 
runique. Il en concluait que Monhegan et la rivière Kennebec 
étaient les lieux probables de l'hivernage de Leif Eriksson. Une 
copie de cette inscription fut envoyée à Copenhague et publiée en 
1859 ! . Mais les savants danois renoncèrent à y trouver une inter- 
prétation quelconque ; ils supposèrent que les Indiens, par leur 
contact avec les anciens Scandinaves, avaient pu apprendre à con- 
naître, au moins de vue, les runes et que l'inscription de Monhe- 
gan pouvait être un essai pour imiter les caractères qu'ils avaient 
vu tracer par les blancs. Un coup d'oeil jeté sur cette prétendue 

1. Annuaire de la Société royale des Antiquaires du Nord, Copenhague, 
1859, p. 25. 



24 LA DÉCOUVERTE DE l'aMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 

inscription, reproduite d'après le livre du D r Daniel Wilson ! , per- 
met de voir qu'il s'agit d'éraflures quelconques de la pierre, peut- 
être dues à des causes naturelles (fîg. 4). 

Mais l'histoire qui est peut-être la plus remarquable est celle de 
la Tour de Newport. Il s'agit d'une tour ronde en maçonnerie, 
existant dans le « common » de la ville de Newport (Rhode- 
Island). Elle fut reconnue, sans hésitation possible, pour un 




Fig. i. — L'inscription de Monhegan (d'après D. Wilson, Prehistoric Mari). 

ancien monument Scandinave et Rafn écrivit à ce sujet un article 2 . 
En réalité, il ne s'agissait que d'un ancien moulin à vent en pierres 
construit, en 1678, par le gouverneur Arnold. 

Plus récemment, la recherche des ruines Scandinaves sur le sol 
du Nouveau Monde a reçu une impulsion vigoureuse, à la suite 
des publications du professeur E. N. Horsford 3 . Celui-ci, guidé 
par des textes anciens, rechercha sur les côtes de la Nouvelle- 
Angleterre la cité de Norumbègue. Ce nom fut appliqué par les 
anciens navigateurs à une partie de la côte de l'Atlantique. La 
première mention est celle de Verazzano qui, en 1524, arriva près 
du site actuel de Cambridge, au Massachusetts, auquel il donna le 

1. Prehistoric Man, p. 107. 

2. Den garnie Bygning i Newporl (Aa. O., 1841, pp. 37 et suiv.). 

3. E. N. Horsford, The discovery of ancienl city of Norumbega. A com- 
munication to the président and council of the Am. Geogr. Society, Boston 
and New-York, Houghton, Mifflin and C°, 1890, in-i u . Id., The Problem of the 
Northmen, Boston, Houghton, Mifflin, 1890, in-4°. Prof. Olson, heview of the 
« Problem of the Northmen and the site of Norumbega » and a reply by 
E. N. Horsford, Cambridge, Mass., 1891, in-4°. E. N. Horsford, The 
defences to Norumbega and a review of the reconnoissances of Col. T. W. 
Higginson, Prof. Henry W. Haynes, D r J. Winsor, D r F. Parkmann and 
Bev. D r Ed. F. Slafter, Boston and New-York, Houghton, Mifflin, 1891, în-4°. 
E. N. Horsford, The Landfall of Leif Erikson A. D. 1000 and the site of his 
houses in Vineland, Boston, Damrell, 1892, gr. in-i°. Id., Leif s House in Vin- 
land et Cornélius Horsford, Graves of the Northmen, Boston, Damrell, 1893, 
in-4°. 



TRACES LAISSEES PAR LES SCANDINAVES EN AMERIQUE 2,> 

nom de Orambega. Un peu plus tard, Parmentier, en 1539, trouva 
ce nom appliqué au pays situé sud-ouest quart ouest du cap Bre- 
ton. Plus tard encore (1543), Jean Alfonce, dit Alphonse de Sain- 
tonge, décrit dans sa Cosmographie ' le cap et la rivière de Norom- 
bègue et parle d'une ville du même nom où se faisait un grand 
commerce de fourrures. Enfin, Harrisse nous rapporte qu'à Dieppe, 
peu avant 1539, on croyait que la région située entre l'île du cap 
Breton et la Floride était appelée par les gens du pays Norem- 
bègue ou Anorembègue et qu'il s'y trouvait une très grande ville 
qui portait également ce nom. Il est possible, ajoutait le savant 
historien américain, que cette légende ait été importée à Dieppe 
par des gens de l'équipage de Verrazzano 2 . Toutes ces indications 
se trouvaient fortifiées, aux yeux de Horsford, par le récit d'un 
Anglais nommé Ingram, déposé à Tampico, en 1568, par sir John 
Hawkins, en compagnie de cent vingt autres hommes, en raison 
du manque de provisions. Il voyagea de-ci de-là à travers le pays 
et arriva, en 1569, au bord de la rivière de Norumbega où il vit 
une grande ville, gouvernée par des monarques portés sur des 
chaises d'or et des palais contenant des piliers de cristal; les 
perles abondaient dans les maisons des chefs. Revenu en Angle- 
terre, Ingram fut reçu par Sir Humphrey Gilbert, à qui il raconta 
ce qu'il avait vu 3 . 

Convaincu par tous ces récits de l'existence, dans la partie orien- 
tale du Massachusetts, d'une ancienne ville Scandinave, Horsford 
se mit au travail et fouilla les environs de Cambridge et de 
Gloucester. Les résultats, assez minces, de ces fouilles, furent, 
d'enthousiasme, attribués aux compagnons de Leif Eriksson. De 
plus, pour bien s'assurer que son identification était juste, Horsford 
entreprit d'analyser le nom de Norumbègue et, inévitablement, il y 
découvrit la Norvège ! Puis il remarqua aussi que certains noms 
<le la côte de la Nouvelle-Angleterre, tels que Nauset, Maunkeag , 
Naumheak, Namskaket, Amoskeag étaient peut-être d'origine 
norroise. Mais tout ce bel édifice ne put soutenir la critique : les 
objets trouvés étaient, soit indiens, soit de facture européenne, 
et postérieurs à la découverte de Colomb ; quant aux noms, ils 
étaient tous d'origine delaware ! 

1. Ed. Musset, Paris, 1892, p. 504. 

2. H. Harrisse, Les Corte Real, Paris, 1883, in-4°, p. 149. 

3. Sir Humphrey Gilbert était un intime de Sir Walter Raleigh. Nul doute 
que les récits merveilleux d'Ingram, n'aient contribué, pour une certaine part, 
à la formation de la légende de l'Eldorado. 



26 LA DÉCOUVERTE DE l'aMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 

Cependant beaucoup de livres conservent encore la croyance à 
l'existence de restes Scandinaves sur le sol de la Nouvelle-Angle- 
terre : c'est le cas des histoires, assez récentes, de Gaffarel et de 
Gronau. Presque tous les ouvrages de vulgarisation ayant été 
composés à l'aide de ces histoires, sans jamais remonter aux sources 
et sans consulter les travaux spéciaux de critique, ne font que per- 
pétuer ces renseignements peu sûrs. Nous préférons nous en tenir, 
avec Storm, Fischer et Tiialbitzer, aux résultats assez minimes, 
mais solides, obtenus par la critique moderne, et reposant sur des 
textes authentiques. 

Toutes ces vaines théories ont été édifiées d'après la croyance 
que le lieu indiqué dans le Flateybôk correspondait à 4l°22' de 
latitude N. Mais, dans la seconde moitié du xix e siècle, cette 
identification fut attaquée par les D rs Vigfûsson et Finsen. 
Jusque-là, on avait considéré les mots eyktarstad et dagmalstad 
comme désignant un intervalle de temps ; les deux savants Scandi- 
naves observèrent qu'ils désignaient des « points du temps » après 
midi. Ils arrivèrent à cette conclusion que la latitude du lieu indi- 
qué par le Grœnlendinga Thàttr devait être 53°, c'est-à-dire la 
côte du Labrador au nord de la baie Saint-Michel. Cette solution 
présentait, à un plus haut degré encore, l'inconvénient de celle 
proposée à la fin du xvm e siècle par Torfœus. Enfin, un astronome 
danois, H. Geelmuyden, se basant, lui aussi, sur un passage du 
Grkgàs, considéra que les termes en question n'avaient aucune rela- 
tion avec le temps, mais indiquaient des points de l'horizon. Sur 
ces bases, il fit le calcul de la latitude, qui se trouva être 49°55' ou 
un peu au sud, indication qui se rapprochait beaucoup de celle de 
Torfceus l . Le calcul fut repris par un Américain, le capitaine Phy- 
thian, qui apporta une petite rectification aux données de Geelmuy- 
den, celui-ci ayant fait une erreur dans l'appréciation de la réfrac- 
tion ; il trouva que la latitude devait être, au plus juste, de 
49°50'2" 2 . Mais une telle précision ne saurait être ici de mise. On 
doit donc se rallier à la conclusion de Storm 3 , adoptée par les 
meilleurs auteurs, Reeves et Fischer entre autres: le Vinland 
était situé sur la côte orientale de l'Amérique, à 49°55' au plus vers 
le nord, et peut-être un peu plus au sud, c'est-à-dire sur les côtes 
de la Nouvelle-Ecosse et l'île du cap Breton. 

1. Vinlandsreiserne, pp. 297-298. 

2. Reeves, Winel&nd the Gtood, pp. 184-183. 

3. Vinlandreiserne, p. 298. 



TRACES LAISSÉES PAR LES SCANDINAVES EN AMERIQUE 27 

Le zèle de Rafn et des premiers chercheurs les amena encore à 
admettre d'autres découvertes, aussi peu authentiques que celle 
deBjârni Herjulfsson et de Thorvald Eriksson, mais qu'il est néces- 
saire de mentionner, en raison de l'accueil qu'elles ont trouvé chez 
les auteurs qui vinrent après eux *. Les terres que l'on prétendait 
avoir été découvertes par les Scandinaves au sud du Vinland sont 
nommées Hvilramannaland (pays des hommes blancs) et Irland il 
mikla (Grande Irlande). Le découvreur de ces contrées serait, 
d'après un texle du Landnàmahôk, un nommé Ari, fils de Mâr, 
qui figurait parmi les premiers colons de l'Islande 2 . Pendant un 
voyage en mer, les vents le firent dévier de la route qu'il suivait 
etil arriva au Hvilramannaland , « appelé par quelques-uns Irland 
il Mikla ». Ces pays étaient situés dans l'ouest du Groenland 
près du Vinland et se trouvaient à six jours de navigation de l'Ir- 
lande. 

Mais, suivant l'Eyrbvggja Saga, citée par Rafn 3 , ce pays avait 
également été vu par des Irlandais et des Islandais, car, autrefois, 
la navigation était régulière entre l'Irlande, l'Islande et le Hvitra- 
mannaland. De plus, la Shalholt Saga racontait l'histoire d'un 
colon vinlandais, du nom de Hervador, qui serait venu au Hvitra- 
mannaland en 1051 et y aurait été attaqué par les Skraelings. Une 
femme qui l'accompagnait fut tuée par une flèche ; on l'enterra à 
l'endroit où elle avait trouvé la mort et on lui éleva une stèle où 
l'événement fut rapporté '. Malheureusement, la Skalholt Saga 

1. La découverte des terres au sud du Vinland a surtout trouvé un avocat 
cloquent en M. Beauvois. Il faudrait citer tous les articles de cet auteur qui 
s'est spécialisé dans ces études et a tiré de fausses prémices tout un système 
qui veut expliquer le peuplement et l'histoire de l'Amérique précolombienne. 
Nous renverrons seulement le lecteur aux ouvrages suivants : La découverte 
du Nouveau-Monde par les Irlandais et les premières traces du christianisme 
en Amérique avant Van 1000, Nancy, Crépin-Leblond, in-8, 93 p. ; VÉlysée 
des Celtes comparé avec celui des anciens Mexicains (R. II. R., Paris, 1884); 
La Grande-Irlande ou le pays des Blancs précolombiens du Nouveau-Monde 
(J. A. P., Nouv. série, tome 11,1904, pp. 189-231). Cette théoriea été accueil- 
lie avec faveur par Gaffarel et Gravier, ainsi que par L. Jelic, Vévangéli- 
sation de l Amérique avaîit Christophe Colomb (Compte rendu du congrès 
scientifique international des catholiques, Paris, 1898) et par de Roo, History 
of America before Columhus, New-York, 1890, vol. I. 

Le premier qui parla des contrées au sud du Vinland fut Torf.eus, Historia 
Vinlandise antiquse, pp. 69-70 ; Rafn, Antiquitates americanx, accepta sa 
façon de voir, et c'est de son ouvrage que découlent tous les travaux posté- 
rieurs. 

2. Voir le texte et la traduction dans Reeves, Wineland the Good, p. 11. 

3. Antiquitates americanse, p. 182. 

4. Gravier, Découverte de l'Amérique par les Normands, pp. 137 et suiv. 



"28 LA DÉCOUVERTE DE L'AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 

paraît être introuvable ', et elle ne figure pas dans les documents 
islandais cités par les meilleurs connaisseurs de la littérature du 
nord. Le texte du Landnâmabôk n'est guère probant ; quant à la 
Saga utilisée par Rafn, elle n'est à aucun degré historique. Il 
faut donc renoncer à croire que les Scandinaves découvrirent le 
Hvitramannaland qui, suivant Rafn, se serait étendu fort au sud 
du Vinland, de la baie de la Chesapeake au canal de Floride, de 
même qu'il ne faut rien voir de sérieux dans les prétendus souve- 
nirs de la langue Scandinave qu'on aurait trouvés dans l'idiome 
des Indiens Shawanos. 

Les voyageurs Scandinaves ne s'établirent donc jamais, tant qu'il 
s'agit de documents authentiques, sur le sol du continent améri- 
cain, et ils ne laissèrent de leur passage aucune trace que l'on ait 
pu retrouver jusqu'à ce jour. 

£ IV. — Les établissements du Groenland 2 . 

Les premiers colons islandais qui s'établirent au Groenland y 
prospérèrent. Bientôt, le pays fut divisé en deux parties distinctes: 
EystriJyygdh (l'établissement de l'est) et Vestrihygdh (l'établisse- 
ment de l'ouest) 3 . Dès le xvi e siècle, époque où les Danois s'occu- 
pèrent de retrouver la colonie du Groenland, on pensa que Eyslri- 
hygdh devait avoir été situé sur la côte orientale, tandis que Ves- 
trihygdh se serait trouvé sur la côte occidentale. Au xvm e siècle, 

Nous passons sous silence les péripéties qui amenèrent la découverte de ce 
tombeau. 

1. « Il ne nous a pas été possible de nous procurer un exemplaire de la 
Skalholt Saga » (Gravier, op. cit., p. 139, note 1). 

2. Parmi les histoires générales, voir surtout Jos. Fischer, Enldeckungen 
der Normannen, pp. 33 et suiv. et Mogk, Die Entdeckung Amerikas durch die 
Nordgermanen, pp. 72 et suiv. Les travaux spéciaux sont : Tu. Tori\eus, 
Grœnlandia anliqna ; K. Mairer, Geschichte des Entdeckung Ostgrônland 's, 
dans Die zweite deulsche Nordpolfahrten in den Jahren 1869-1870, Bd. I, 
Leipzig, 1874 ; G. Holm, Undersogelser af Ruinerne i Julianehaabs Distrikl, 
1880 og 1881 (M. G., vol. VI, Copenhague, 1883-1884) ; K. Steenstrup, The old 
scandinavian ruins in the district of Julianehaah (C. A., V e session, 
Copenhague, 1883, pp. 108-120) ; G. Storm, JSlye Efterrelnmgen om det garnie 
Grônland (Historisk Tidskrift, 3. R;ekke, vol. II, Christiania, 1892) ; 
D. Bruun, Undersogelser i Julianehaabs Distrikl, 1893 og 1894 (M. G., 
vol. XIV, Copenhague, 1896) ; Finnur Jônsson, Grônlands garnie Topografi 
efter Kilderne. OEslerhygden og Vesterhygden (M. G., vol. XX, Copenhague, 
1899). Il faut aussi consulter les grands recueils de Finn Magnussen et de 
C. Rafx. 

3. J. Fischer, Enldeckungen de Normannen, p. 23. 



LES ÉTABLISSEMENTS DU GROENLAND 29 

un auteur du nom de Peter von Egger, après avoir fait un examen 
soigneux des anciens textes, conclut que Y Eystribygdh ne se trou- 
vait pas à l'est, mais au sud-ouest du Groenland. 

Cependant l'opinion contraire prévalut pendant longtemps, jus 
qu'en 1873, où R. -H. Major reprit l'opinion de Peter von Egger, et 
déclara que, dans son opinion, Eystribygdh se trouvait dans le 
district de Julianehaab 4 . Mais, en 1883, 0. Nordenskjôld, ayant 
exploré la côte orientale jusqu'à 65°35' latitude N., prétendit que 
ses observations l'avaient confirmé dans son ancienne opinion, à 
savoir qu' Eystribygdh se trouvait bien sur la côte qu'il venait de 
visiter 2 . Le voyage que fît, en 1885, le capitaine Holm, qui explora 
le rivage oriental du Groenland depuis le cap Farewell jusqu'à 
66°30' latitude N., montra qu'il ne pouvait en être ainsi :} . Aujour- 
d'hui, tout le monde admet qu Eystribygdh est la partie la plus 
méridionale des colonies groenlandaises (correspondant au district 
actuel de Julianehaab) et que Vestribygdh était la partie septen- 
trionale (district de Godthaab). 

De ces établissements, les Scandinaves du Groenland envoyèrent 
des expéditions vers le nord, pour reconnaître l'étendue de leur 
nouvelle colonie et en explorer les côtes. Ils possédaient, dans le 
nord du Groenland, des établissements où l'on chassait et où l'on 
péchait et parfois les pêcheurs poussaient une pointe à la 
recherche des terres voisines. Ces faits nous sont surtout connus 
par une lettre, écrite du Groenland par le prêtre Haldor et conte- 
nue dans le Hauksbàk ''. 

« Cet été, arrivèrent [au sud du Groenland] des gens du Nordhr- 
seta (les stations de pêche du nord) qui avaient été plus loin 
vers le septentrion que personne dont on ait entendu parler jus- 
qu'ici. Ils ne trouvèrent pas d'indication que les Skrœlings aient 
occupé ces contrées, excepté à Krôksfjardharheidhi (la lande du 

fjord de Krôk) Les prêtres, ayant entendu ces rapports, 

envoyèrent un navire vers le nord, pour faire des investigations sur 

1. Journal of the Royal geographical Sociely, vol. XLIII, 1873. 

2. Den andra Dicksonska expeditionen till Grônland, Stockholm, 1885,. 
p. 401. 

3. K. Steenstrup, Om Usterhygden, dans Den Ostgrônlandske Expeditionen 
(M. G., vol. IX, Copenhague, 1889, pp. 1-53), contient toute l'histoire de la 
controverse sur Eystribygdh. 

4. Voir Thammtzer,. A phonetical Study of the Eskimo language, Introduc- 
tion, pp. 22 et suiv. Nous empruntons notre version à la traduction anglaise de 
cet auteur. 



30 LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE PAR LES SCANDINAVES 

le point le plus septentrional que Ton pût atteindre ; mais ils 
s'éloignèrent de Krôksfjardharheidhi, jusqu'à ce qu'ils perdissent 
de vue la côte. Puis un vent du sud s'éleva contre eux, en même 
temps que l'obscurité se faisait, et leur navire fut poussé par le 
vent ; lorsque la tempête cessa et que la clarté revint, ils virent 
beaucoup d'îles, avec abondance de gibier : phoques et baleines, 
et quantité d'ours. Ils arrivèrent dans une baie, et ils ne purent 
plus apercevoir l'ensemble du pays, mais au sud, il y avait des 

glaciers aussi loin que la vue pouvait s'étendre Ils mirent à 

la voile pendant trois jours pour revenir et ils arrivèrent en un 
lieu où ils virent quelques traces laissées par les Skrielings, dans 
plusieurs îles situées au sud de Snôfjall (la montagne neigeuse). 
Ensuite, ils voyagèrent au sud jusqu'à Krôksfjardharheidhi, à un 
bon jour de navigation ; il gèle là pendant la nuit, mais le soleil 
brille jour et nuit; sa hauteur, quand il est au sud, est telle que, si 
un homme se couche dans un bateau à six rames, étendu contre le 
bordage, l'ombre du bordage qui est dans la direction du soleil 
tombe sur sa figure; mais à minuit, il est aussi haut que dans la 
colonie lorsqu'il se trouve au nord-ouest. Ils se dirigèrent ensuite 
sur Gardar '. » Le voyage eut lieu en 1266, et le jour auquel la 
hauteur du soleil fut prise est le jour de la fête de saint Jacques, 
soit le 25 juillet. On en a conclu la latitude du lieu. Rafn suppo- 
sait que l'ombre formait avec le fond du bateau un angle de 33°, 
ce qui donne le 75° de latitude N. Ce chiffre, ainsi que les direc- 
tions indiquées par la lettre de Haldor ont fait croire à Rafn qu'il 
s'agissait d'un voyage à travers les détroits de Lancastre et de Bar- 
row : le détroit de Lancastre serait le fjord de Krôk ; Krôksfjar- 
dharheidhi correspondrait à la partie méridionale de la terre du 
North-Devon. Le Snôfjall serait une montagne de la terre de 
Bafïîn. Les Nordhrseta désigneraient des établissements situés 
aussi bien sur les rives occidentales du détroit de Davis que dans 
le nord du Groenland 2 . 

Malheureusement, ces localisations qui, si elles étaient exactes, 
étendraient les découvertes des Scandinaves très haut dans le nord et 
dans l'ouest, n'ont pas été acceptées par les critiques modernes. 
Thalbitzer 3 et le professeur Finnur Jônsson pensent que le terme 

1. Le texte se trouve dans le Haukshôk, édition de Copenhague, 1892, 
p. 500 ; cf. Magnussen, Grônlands hisloriske Mindesmœrker, vol. III, pp. 239 
et suiv. ; Rafn, Anliquitates americanœ, pp. 269-276. 

2. Rafn, Antiqnitates Américaine, pp. 265 et suiv. 

3. Thalbitzeh, Phonelical Study, Introduction, p. 25. Pour l'avis de Finnur 
Jônsson, voir idem, p. 25, note 1. 



LES ÉTABLISSEMENTS DU GROENLAND 31 

Nordhrsela désigne les établissements du Groenland septentrional, et 
non des stations établies sur la côte occidentale du détroit de Davis 
(terre de Baffin ou North-Devon). Le Snôfjall serait une hauteur 
située soit au cap Svartenhuk (71°30 / latitude nord), soit à Qaqer- 
sorsuaq, près d'Upernavik (72°30' latitude nord). Le Krôks fjord 
serait le fjord d'Umanak (71° latitude nord). Quanta la baie entou- 
rée de glaciers où arrivèrent les prêtres, c'est peut-être la baie de 
Melville (75°-77° latitude nord) et les glaciers seraient des coulées 
du grand glacier de Humboldt. 

Beaucoup d'autres textes parlent des voyages au nord, et on en 
peut conclure que les relations furent assez fréquentes entre le sud 
du Groenland et les contrées septentrionales. 

Non seulement on a attribué aux anciens Scandinaves la décou- 
verte, dès le xm e siècle, des terres occidentales arctiques, qui ne 
furent redécouvertes que dans la première moitié du xix e siècle, 
mais on leur a aussi fait gloire d'avoir exploré la côte orientale du 
Groenland jusqu'à une latitude qui n'a été atteinte que très récem- 
ment, par les expéditions de von Drygalski, d'ANDRÉE, et d'AMDRUP. 
Il est question dans les Antiquîtates americanœ l de la découverte, 
faite en 1194, d'une terre, à l'est d'Eystribyqdh et nommée 
Svalbardhr ou Svalbardhi. On a cru longtemps qu'il s'agissait 
d'une terre située dans le nord-est du Groenland, mais Storm 2 a 
prouvé que ce nom désignait soit l'île de Jan Mayen, soit le Spitz- 
berg. Presque cent ans plus tard, suivant les Annales islandaises, 
Aldabrand Helgissôn et Thorvald découvrirent, à l'ouest de 
l'Islande, des îles qu'ils nommèrent « Iles brumeuses » et dans les- 
quelles Storm et les auteurs modernes voient la côte orientale du 
Groenland 3 . 

Mais ces pays ne furent jamais colonisés par les Groenlandais, 
Ils occupèrent la côte, entre Godthaab et le cap Farewell, et s'effor- 
cèrent de la faire produire. Ce n'était pas une tâche aisée. A cette 
époque, tout comme aujourd'hui, le Groenland était un vaste gla- 
cier et la glace de mer se formait sur les côtes avec une facilité 
extrême. Le Konunqsskjuggsja (Miroir du roi), manuscrit du 

1. Pp. 280 et suiv. 

2. Vinlandsreiserne, pp. 71 et suiv. ; cf. K. Maurer, Entdeckung Ostgrôn- 
lands, p. 210; Fischer, Éntdeckungen der Normannen, pp. 34-35. 

3. G. Storm, Islandiske Annaler indtil 1578, Copenhague, 1884, p. 78; Vin- 
landsreiserne, pp. 71 et suiv.; Columbus, p. 78. 



32 LA DÉCOUVERTE DE l'aMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 

xn e siècle, nous décrit assez fidèlement les conditions de la vie des 
colons groenlandais. « Les habitants qui cherchèrent, à plusieurs 
reprises, à pénétrer dans l'intérieur du pays, ne purent découvrir la 
moindre trace de lieux dépourvus de glace, et tout le pays parais- 
sait en être recouvert, à l'exception des parties de la côte déjà habi- 
tées : tous les revers des montagnes et les vallées étaient envahis 
par la glace. La mer était gelée sur 4 à 5 aunes d'épaisseur (2 m 50 
à 3 m 15), et la glace s'étendait à 4 ou 5 jours de distance du 
rivage, et cela aussi bien dans la direction de l'est et du nord-est 
que dans celle du sud et du sud-ouest, en telle sorte qu'on ne 
pouvait aborder la terre qu'après avoir fait un long trajet sur la 
glace 1 . » 

Cependant, les établissements de la côte étaient assez florissants. 
Torf^us nous dit que Vestrihygdh compta jusqu'à 190 villes (sta- 
tions) et Eystribygdh, 90 2 . La population devait donc être assez 
nombreuse. Jelic 3 l'évalue à 10.000 âmes, tandis que Gelcich ne 
veut y voir que « quelques familles isolées qui, peut-être, trouvaient 
difficilement à vivre en Islande ». Cette opinion est certainement 
exagérée, caries recherches de Bruun et de Holm ont prouvé que 
les établissements étaient très nombreux et d'une étendue relative- 
ment considérable ; on peut donc dire que, si le chiffre de Jelic est 
quelque peu exagéré, l'assertion de Gelcich est certainement fausse. 
Brynjulfson '', calculant d'après le nombre des ruines connues en 
1883, émit l'opinion que les habitants du Groenland devaient être 
au nombre de 5.600 à 8.400. Fischer estime que dans le diocèse de 
Gardar, ils devaient être environ 5.000 5 . 

Les recherches faites dans les amas de débris ont montré l'exis- 
tence d'ossements de bœuf ; de chèvre, de mouton, de cheval, comme 
animaux domestiques. La faune sauvage comestible est représentée 
par des restes de renard polaire (canis lagopus), d'ours blanc 
(ursus maritimus), de morse (trichech us rosmarus), de phoque, de 



1. Kongespeil, dans Magnussen, Gronlands hisloriske Mindesmserker, vol. 
III, pp. 276-354 ; cf. Fischer, Entdeckungen der Normannen, p. 31, et Kon- 
nungskuggsjâ, éd. Christiania, p. 41. 

2. Groenlandia antiqua, cap. VI, pp. 39-41 ; cf. Gravier, Découverte de 
V Amérique par les Normands, p. 150. 

3. Évangélisation de l'Amérique avant Christophe Colomb, p. 180. 

4. Brynjulfson, Jusqu'où les anciens Scandinaves ont-ils pénétré vers lepôle 
dansleurs expéditions à la Mer Glaciale? (CA, V e Session, Copenhague, 1883, 
pp. 140-150). 

5. Entdeckungen der Normannen, pp. 27-29. 



CAUSE DU DÉPART DES SCANDINAVES 33 

renne [rangifer tarandus), d'oiseaux et de poissons très variés '. 
La présence des animaux domestiques fait penser à un élevage régu- 
lier et, en effet, les recherches de Bruun 2 lui ont fait découvrir des 
restes d'étables. 

Le Groenland fut bientôt christianisé; Leif Eriksson, nous dit le 
Fragmentum geographicum, y introduisit le christianisme, en Tan 
1000, et la nouvelle religion se répandit rapidement, de telle sorte 
que Ton établit un évèché à Gardar 3 . En 1124, le roi de Norvège 
Sigurd envoya au Groenland un prêtre du nom d'Arnald, qui fut 
nommé évèque de Gardar par Asker, archevêque de Lund ; avec 
lui commença la lignée des évêques du Groenland, dont le titre se 
perpétua jusqu'à la Réforme 4 . 

Un passage du Gripla nous dit que, en dehors de l'église épisco- 
pale de Gardar, il existait quatre autres édifices du culte catho- 
lique ' 6 . 

La littérature fleurit sur le sol du Groenland, et les lieds de TEdda 
connus sous le nom d'Allimàl, qui racontent la chute du roi des 
Burgondes Gunther et la mort d'Attila, ont été composés sur le sol 
de la terre des glaces 6 . Le scalde Helgi y écrivit aussi plusieurs 
sag*as, les Skaldhelgarimur, qui nous ont conservé certains évé- 
nements qui se passèrent sur le sol de la colonie, le Hafgerdhinga- 
■drapa et le Nordhrsetudràpa 7 . 

§ V. — Cause du départ des Scandinaves. 

Dès le xin e siècle, les Groenlandais prirent contact avec les Skrœ- 
lings 8 . Nous avons vu que l'expédition du prêtre Haldor en avait 
trouvé des traces au Nordhrseta (fjord d'Umanak); ces restes 

1. J. Fischer, Entdeckungen der Normannen, p. 29. 

2. Bruun, Undevsôgelser (M. G., vol. XIV, p. 486). 

3. Rafn, Antiquitates americanse, p. 292. 

4. J. Fischer, Entdeckungen der Normannen, pp. 20-21. 

5. Gravier, Découverte de V Amérique, p. 150. 

6. FiNNUR Jônssox, Den oldnorske og oldislandiske Literaturs Historié, 
Copenhague, 1898, vol. I. 

7. Id., ibid. ; cf. Mog-k, Entdeckung Amerikas, p. 72. 

8. Pour tout ce qui concerne le contact des Skrœlings avec les Groenlan- 
dais, voir W. ïhalbitzer, Phonetical Study, Introduction, pp. 25 et suiv. ; 
Id., Skrselingerne i Markland og Grônland. Sur l'arrivée des Skrœlings par le 
inord et leurs migrations, voir Isachsen, Die Wanderungen der ôstlichen 
Eskimo nach und inGrônland (P. M., vol. XLIV, Gotha, 1903, pp. 150-151)ct 
Schultze-Lorentzen, Eskimoiske Indvandring i Grônland (M. G., vol. XXXIII, 
•Copenhague, 1904, pp. 1-35). 

Manuel d'archéologie américaine. 3 



34 



LA DECOUVERTE DE L AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 



avaient été probablement laissés par une avant-garde des Eskimos, 
qui venait du Nord en longeant les côtes du Groenland. Ce ne fut 




Fig. 5. — La Carte de Sigurd Stefanssôn (1570) 



vraiment qu'en 1379 que les rapports devinrent plus constants et 
ils prirent tout de suite une tournure hostile : les Skrœlings atta- 
quèrent les établissements du Vestribygdh, tuèrent 18 hommes 



CAUSE DU DEPART DES SCANDINAVES 



35 



et emmenèrent deux enfants prisonniers '. Bientôt les attaques 
recommencèrent et, en peu de temps, les Skra?lings furent maîtres 
de tout Vestribygdh 2 . 

A cette époque, les rapports des colonies groenlandaises avec 
l'Islande s'étaient ralentis. Les derniers textes que nous ayons sur 
le Groenland sont des bulles des papes Nicolas V (1448) et 
Alexandre VI (1492 ou 1493) 3 . Ce dernier document nous fait 
savoir que, depuis quatre-vingts ans, aucun navire n'avait abordé 
au Groenland, que la colonie était tombée dans la misère ; elle 
annonçait la nomination d'un évêque qui devait aller y relever le 
christianisme, mais on ignore si ce plan fut exécuté. 

A partir de cette époque, la mention de la colonie disparaît des 




Fig. 6. — L'inscription runique de Kingittorsuaq. 

annales du nord. Mais nous en trouvons la trace sur diverses cartes : 
celle du cardinal Filiaster (1427), conservée à la bibliothèque de 
Nancy, qui avait dû tirer cette information du « mathematicus » 
danois Claudius Clavus i ; celles de Donnus Nikolaus (Ulm, 1482 
ou 1486) et de Waltzemùller (1507), celle de Sigurd Stefanssôn 
(1570) (fig. 5J._ 

Outre les ruines de maisons et les amas de débris, les recherches 
modernes ont permis de retrouver quelques traces de l'industrie 



1. Islendzka Annal, clans Magnussex, Grônlands historiske Mindesmserker, 
vol. III, p. 32. 

2. D'après Ivar Baardtszen, clans Magnussen, op. cit., vol. III, p. 248. 

3. Jeli", Évangélisation de l'Amérique, p. 183; cf. Fischer, Entdeckungen 
der Norntannen, pp. 49 et suiv. 

4. Sur cette question voir surtout Fischer, Entdeckungen der Normannen, 
pp. 66 et suiv. ; NounExsKjÔLn, Bidrag till Nordens àldsta Kartografi vid fyr- 
hundra Aarfesten till Minne af nya Verldens upplâckt, Stockholm, 1890 ; cf. 
Thalbitzer, Phonetical Study, Introd., pp. 30-33. 



36 



LA DECOUVERTE DE L AMERIQUE PAR LES SCANDINAVES 



des anciens colons Scandinaves, et entre autres, des inscrip- 
tions runiques. Les deux plus célèbres sont celles de Kingittor- 
suaq (72° 55' lat. N.), au nord d'Upernavik, qui l'ut découverte eu 
1824 par un Eskimo et déposée par le capitaine Kragh au musée de 
Copenhague (iig. 6). L'année de son érection est incertaine; elle 
relate les noms de trois hommes qui gravèrent cette pierre. L'autre 
fut trouvée à Ikic/eit, dans le fjord d'Igaliko, au sud du Groenland 
(fîg. 7) ; c'est une pierre tombale '. 



MR: 



Fig. 7. — L'Inscription runique d'Ikigeit. 



Il est donc certain que les Scandinaves colonisèrent le Groenland, 
qu'ils s'y maintinrent pendant trois siècles et qu'ils le quittèrent, 
par suite de l'hostilité des Eskimos et du manque de secours. 
Il paraît aussi avéré qu'au xi e siècle, les colons groenlandais firent 
au moins deux voyages qui les portèrent sur la côte américaine ; 
mais ils n'y laissèrent aucune trace de leur passage. Au xiv e siècle, 
toutes relations étaient rompues entre l'Europe et le continent trans- 
atlantique, et si le souvenir des colonies de l'ouest n'était pas dis- 
paru complètement de l'esprit des Scandinaves, s'il contribua sans 
doute dans quelque mesure à la formation des légendes que nous 
allons maintenant passer en revue ne fut qu'au xvn e siècle que, 
fortifié par les découvertes de Hall, il motiva l'armement d'une 
expédition sérieuse qui fit « retrouver » le Groenland. 

1. Rafn, AnliquUales americanse ; Gravier, Découverte de l'Amérique par 
les Normands ; D. Wilson, Prehistoric Man ; R. Cronau, Amerika, vol. I. Le 
professeur S. Bugge a traduit une inscription du cimetière de Ringerike (sud 
de la Norvège) qui serait la pierre tumulaire d'un des compagnons de Leil' 
Eriksson ; le professeur Bugge date cette inscription de 1010-1050. Malheu- 
reusement, le texte a été traduit de plusieurs façons différentes (voir JAP, 
nouv. série, tome I, p. 121). 



CHAPITRE III 

LA RECHERCHE DUNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE 



Sommaire. — I. L'Antiquité: 1. Continents mythiques: Atlantide, Meropide-, 
etc.; 2. Navigations à l'Ouest; 3. Objets rejetés sur les côtes d'Europe. — 
IL Les îles légendaires : Saint-Brandan, Brésil, Antilia, etc. — III. Les 
voyages apocryphes : les Frisons, Madoc ab Ovven Gwynedd. — IV. Les 
voyages des frères Zeni. — V. Voyages des Portugais et des Français au 
xv e siècle. 



§ I. — L'Antiquité. 

Ce n'est point l'écho des découvertes des gens du nord qui attira 
l'attention des penseurs du Moyen Age vers l'ouest et leur fit y cher- 
cher des terres nouvelles et quasi miraculeuses. 

Les préoccupations qui appelèrent cette recherche n'étaient pas 
d'ordre géographique : on cherchait des terres merveilleuses, dont 
une tradition obscure, faite de souvenirs de l'antiquité et de 
croyances populaires, affirmait l'existence. 

1. Continents mythiques : V Atlantide, la Meropide, etc. 

Dans l'antiquité classique, il avait été souvent question de l'exis- 
tence d'un continent occidental. Cette croyance était basée en par- 
tie sur des récits fabuleux, en partie sur les rapports, plus ou 
moins exagérés, des navigateurs. 

Le récit fabuleux le plus connu est celui de Platon, qui renferme 
l'histoire de Y Atlantide '. Critias raconte à Socrate l'histoire d'un 
continent, situé au delà des Colonnes d'Hercule, où 9.000 ans aupa- 
ravant, vivait une nation policée, descendant de Poséidon ; il décrit 
un pays d'une civilisation brillante, où abondaient les métaux pré~ 
cieux, où les lois étaient sages et la vie facile. Le nom de ce con- 
tinent — Atlantide — venait de ce qu'il avait été gouverné pen- 
dant des siècles par la lignée des descendants d'Atlas, un fils de 

1. Le texte de l'histoire de l'Atlantide se trouve dans le Tintée. Voir H. Mar- 
tin, Études sur le Timée de Platon, Paris, 1841. . 



.'Î8 LA RECHERCHE D'UNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE 

Poséidon, et d'une simple mortelle, Cleito. Les Atlantes éten- 
dirent leurs conquêtes au delà des Colonnes d'Hercule, jusqu'à 
l'Egypte et à la Tyrrhénie, mais ils furent vaincus et arrêtés dans 
leur marche vers l'Orient par les Athéniens. Tous ces faits auraient 
été révélés à Solon par les prêtres égyptiens du temple de Sais et 
racontés à Critias par son grand-père. De violents tremblements 
de terre et des inondations firent disparaître en un jour et une 
nuit ce pays merveilleux. 

Quantité d'auteurs ont considéré ce récit comme historique et 
beaucoup d'entre eux ont cherché à iixer la situation de l'Atlan- 
tide *. Certains admirent qu'elle avait disparu et que les archipels 
des Açores, Madère, etc., marquaient son emplacement et étaient 
les sommets des pics de l'ancien continent. D'autres cherchèrent 
plus loin : ils reconnurent l'Atlantide dans l'Amérique. 

Cependant, dès l'antiquité, le récit de Platon trouva des contra- 
dicteurs, surtout chez les Néoplatoniciens : pour Longin ce n'était 
qu'un simple développement littéraire, sans portée historique ; 
Amelius voyait dans l'effondrement de l'Atlantide le combat des 
étoiles et des planètes ; Numemus, la lutte du bien et du mal; Ori- 
gène, celle des bons et des mauvais g"énies ; Proclus, qui nous a rap- 
porté ces opinions, cite encore nombre d'autres philosophes, pour 
lesquels l'histoire de l'Atlantide n'était qu'une allégorie, sans lien 
avec l'histoire réelle 2 . A l'heure actuelle, tous les esprits sérieux 
n'y voient plus autre chose qu'un mythe : les sondag-es effectués dans 
l'Atlantique ont révélé, à l'endroit où se serait trouvé ce prétendu 
continent, des fonds énormes, et on sait que les îles qui existent 
à l'ouest de l'Afrique sont toutes d'origine volcanique. 

Platon n'est pas le seul auteur de l'antiquité qui ait parlé d'une 
terre située à l'ouest : Plutarque 3 mentionne un vaste continent, 
régi par Kronos, où des critiques du xvi e et du xvn e siècles ont 
voulu voir l'Amérique 4 ; Diodore de Sicile :j raconte que les Phé- 
niciens découvrirent dans l'océan Atlantique, au delà des Colonnes 

1. Un des plus célèbres de ces auteurs fut, au xvni e siècle, Bailly, qui 
devint maire de Paris. Un des travaux les plus récents et les plus typiques est 
celui dl. Donnelly, Atlantis. The antediluvian World, New-York et Londres, 
Harper Brothers, 1900, in-8. 

2. Pour tout ce qui concerne cette question, voir Gaffarei,, Découverte de 
V Amérique, vol. I, pp. 120 et suiv. 

3. De facie in orhe lunse, éd. Didot, pp. 1151-1153, § 29. 

4. Hornius, De originibus Americanis, p. 155. Ortelius, De orbe terrarum. 

5. Diodore de Sicile, V, 19-20. 



NAVIGATIONS DES ANCIENS DANS l/oUEST 39 

d'Hercule, une grande île, située à plusieurs jours de navigation des 
côtes d'Afrique. Elle abondait en richesses, le sol était extrêmement 
fertile ; montagnes, rivières, forêts recouvraient les endroits non 
cultivés. Le climat y était délicieux et les arbres y portaient des 
fruits en toute saison. Il faut sans doute voir là un souvenir affai- 
bli du mythe de l'Atlantide, mais les écrivains espagnols du 
xvi e siècle crurent y apercevoir aussi une indication de l'Amérique *. 

*2. Navigations des Anciens dans VOuest. 

Strabon 2 , Macrobe 3 , parlent aussi d'une terre située à l'ouest. 
Peut-être cependant tout n'était-il pas légendaire dans ces indica- 
tions d'une terre occidentale. Il n'est pas sûr que les anciens aient 
connu les îles Canaries 4 , mais certains rapports peuvent nous faire 
croire qu'ils ont été vers l'ouest au delà du détroit de Gibraltar. Le 
Traité des merveilles nous rapporte, à ce sujet, un texte intéres- 
sant : il y est dit que les Phéniciens de Gadès, qui naviguaient au 
delà des Colonnes d'Hercule, furent poussés par un vent d'est et 
qu'ils arrivèrent, après quatre jours, dans des régions désertes, 
pleines de varechs, où ils trouvèrent des thons en abondance 5 . Le 
Périple de Scylax de Karyande corrobore cette assertion, en disant 
qu'on ne peut naviguer au delà de Cerné, car la mer est embarras- 
sée par de la vase et des herbes 6 , et Avienus 7 dit qu'en certains 
endroits, les varechs empêchent la marche des navires. Tout ceci 
fait penser à la mer des Sargasses, et on peut croire que quelques 
anciens navigateurs, poussés par de violents vents d'est, arrivèrent 
jusqu'à sa limite orientale. Mais la mer des Sargasses est une 
région de calmes, et les bateaux des navigateurs grecs ou phéni- 
ciens durent s'arrêter là : habitués à la navigation côtière, gênés 
par l'absence de vent et effrayés sans doute par la nature toute 
spéciale de cette partie de l'Océan, ils ne purent passer outre, ne 
pouvant d'ailleurs soupçonner la distance à parcourir avant de 
trouver des côtes à l'ouest. 



1. Gaffarel, Découverte de V Amérique, vol. I, p. 61. 

2. Geographica, I, 4, §6. 

3. Commentaire du songe de Scipion, II, 9. 

4. Gaffarel, op. cit., p. 56. 

5. De mirahilibus auscultationibus, éd. Didot, p. 106. 

6. Périple. 

7. Ora marilima, V, 403. 



40 LA RECHERCIIi: D'UNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN ACE 



3. Objet s rejetés sur les côtes d'Europe. 

L'idée de l'existence du continent de l'ouest a pu également être 
entretenue par l'échouage, sur les côtes occidentales de l'Europe, 
d'objets provenant d'Amérique. En l'an 6*2 avant notre ère, vint 
atterrir, sur les rives de la Germanie, un bateau, monté par des 
hommes d'une race inconnue. Ils furent capturés, et le roi des 
Suèves en fît cadeau à Metellus Celer, proconsul pour la Gaule '. 
Les Anciens y virent des Indiens, c'est-à-dire des gens de l'Inde, 
qui seraient venus de leur pays en contournant le fleuve Océan, de 
l'est à l'ouest. Certains auteurs, depuis le xvi e siècle, ont vu dans 
ces naufragés des Américains. Gomara 2 et Wytfliet 3 disaient 
qu'ils ne pouvaient être venus que du Labrador '. Un autre fait du 
même genre se produisit en 1508 : un vaisseau français rencontra, 
non loin des Iles Britanniques, une embarcation montée par des 
hommes de petite taille, à la peau bronzée et qui parlaient une 
langue incompréhensible. Ils étaient au nombre de sept; six d'entre 
eux moururent, mais le septième, un jeune homme, survécut et fut 
présenté au roi Louis XII, qui se trouvait alors dans le Maine :i . 
11 n'y a rien d'impossible, en effet, à ce que des bateaux, vides ou 
ayant encore à bord leurs équipages, soient venus s'échouer sur 
les côtes d'Europe et l'on peut admettre que les « Indiens » de 
Metellus Celer étaient des Américains G . 

1. Pomi'o.mus Mêla, III, 5, vin. Pline, Histoire naturelle, II, 67. La seule 
différence qui existe entre les deux textes est que Pomponius Mêla parle du 
roi des Boïens et Pline du roi des Suèves. 

2. Historia de las Indias, éd. Vedia, Barcelone, 1880, p. 162. Gomara forti- 
fiait ses conclusions du fait que d'autres Américains étaient venus s'échouer 
sur les côtes d'Allemagne, en 1160, sous le règne de Frédéric Barberousse. 

3. Descriptionis Ptolemaicœ aryumentum. 

4. Le récit de ce fait se trouve dans VAsise Europseque eleyantissima 
descriptio deSYLVius Mneas Piccolomini. Piccolomini dit emprunter son rap- 
port à une chronique du xn° siècle, celle d'Othon de Freysingen. 

5. Cette histoire est rapportée clans VHistoria Yenetise du cardinal Bemoo, 
lib. VII, p. 257 et reproduite par Honmus, De originibus Americanis, p. 14. 
Pour les histoires d'Eskimos drossés sur les Orcades, en 1682 et 1684, et dont 
les kayaks auraient été conservés, l'un à Edimbourg, l'autre dans l'église de 
Burray, voir Gafiarkl, Découverte de V Amérique, p. 170. 

6. On a voulu en donner une autre preuve, qui est assez curieuse, si elle est 
peu solide : Egger (Mémoires de la Société des Antiquaires de France, 1859,. 
pp. 83-89) décrit une situle de bronze, conservée au musée du Louvre, où il 
croyait reconnaître le portrait de l'un des Indiens de Metellus Geler. Cette 
identification a été acceptée par Gaffarel, Découverte de l Amérique, I, 
pp. 171-172. 



LES ÎLES LÉGENDAIRES 41 

Quoiqu'il en soit, on parla, à mainte reprise, dans l'antiquité clas- 
sique, d'une terre située à l'ouest ; et c'est cette croyance qui 
motiva la fameuse prophétie de Sénèque : 

Venient annis saicula seris 
Quibus Oceanus vincula rerum 
Laxet, et ingens patebit tellus 
Tethisque novos deteget orbes 
Nec sit terris ultima Thulc '. 

§ II. — Les Iles légendaires, Saint-Brandan, Brésil, Antilia, etc. 

La croyance en une terre occidentale ne fut pas moins générale 
au Moyen Age que dans l'Antiquité. Mais ce n'est pas tant le souve- 
nir des idées professées par les philosophes et les littérateurs 
anciens que l'existence d'une tradition plaçant à l'ouest des pays 
mystérieux, qui occasionna l'éclosion des récits où il était question 
des îles de l'Occident. 

C'est surtout la littérature irlandaise qui parle de pays situés 
dans cette direction 2 . C'était à l'ouest que se trouvait le Mag- 
Meld, le pays de l'éternité : Condlé, Maelduin, Bran, l'avaient 
visité. Les Gallois cherchèrent aussi à découvrir les terres de l'ouest, 
et la tradition rapporte qu'un certain Gafran, fils d'Aeddan, fît voile 
pour les « Iles vertes des courants » et qu'on perdit sa trace 3 . 

Ces légendes se perpétuèrent en prenant la forme chrétienne : on 
raconte que Saint Brandan (dans lequel il faut peut-être voir 
un équivalent du héros irlandais Bran) avait abordé sur une terre 
située à l'ouest des Iles Britanniques et y avait séjourné quelque 
temps. C'était un pays merveilleux, où se trouvait l'entrée du 
Paradis. On en garda le souvenir pendant tout le Moyen Age ; tous 
les anciens portulans et cartes en indiquent la position ; sur le 
globe de Martin Behaim (1492), le dessin de l'île est accompagné 
de cette notice : « En l'année 565 après la naissance du Christ, Saint 
Brandan arriva à cette île, qu'il examina avec émerveillement; il y 
resta sept ans, puis retourna en son pays s ». 

1 . Médée, 376-380. 

2. Voir surtout K. Meyer and A. Ni/tt, The voyage of Bran, son of Fehal. 
Londres, Nutt, 1903, in-12. Ci". d'Arbois de Judàinville, (Jours de littérature 
celtique, Paris, Fontemoing, vol. VIII, 1897. 

3. Owen Jones, The Myvyrian Archaiology of Wales, collectedoutof ancienb 
manuscripts, Londres, 1801 . 

i. R. Cronau, Amerika,\, p. 16 i . Même après la découverte de Colomb, 



A'1 



LA RECHERCHE I) UNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE 



D'autres îles furent vues par les navigateurs du Moyen Age 
dans l'océan Atlantique ; les principales sont celles de Brésil, d'An- 
tilia et de lioyllo. 




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Fig. 8. — Fragment du portulan de Pizigani (d'après R. Gronau, Amerika). 

La première mention de l'île de Brésil se trouve sur une carte de 
l'atlas Médicis, datée de 1351 ; on la retrouve sur le portulan de 
Pizigani (1367) (fig. 8) sous la forme : Insula de Braçir ; elle 



Hic de Saint Brandan figura sur les cartes ; on la voit encore sur celle d'Or- 
telius (xvi e siècle), puis elle disparaît tout à fait de l'océan Atlantique, pour 
s'aller réfugier dans la mer des Indes. La croyance en son existence était si 
forte que nous la voyons recherchée jusqu'au xvm e siècle (1721) où don Juan de 



LES ILES LEGENDAIRES 



43 



est triple, une de ces îles étant située au nord des Açores, les deux 
autres au sud-ouest de l'Irlande. Plus tard, le nom apparaît sous 
les formes diverses de Braxil, Brazylle, O'Brasile. Cette der- 
nière forme subsiste au xvm e siècle, sur la carte de Jefferys 
(1776) '. Gomme Saint-Brandan, l'île de Brésil fut recherchée : en 
1480, John Jay, de Bristol, arma une expédition qui revint sans 
avoir obtenu de résultats ; cette recherche fut continuée, car, 
dans une lettre datée du 25 juillet 1498, l'ambassadeur d'Espagne 
à la cour d'Angleterre, Pedro d'Ayalla, constatait que, depuis 
sept ans, plusieurs voyages avaient été entrepris à la recherche de 
l'île de Brésil 2 . Suivant Kunstmann 3 , les îles de la carte de Pizi- 
gani représenteraient Madère et les Açores. 

L'île d'Antilia est d'abord signalée sur une carte qui se trouve 
à la bibliothèque de Weimar et qui date de 1424 ; nous la retrou- 
vons en 1436 sur la carte d'Andréa Bianco (fîg. 9), puis sur le globe 
de Martin Behaim (1492) où elle est accompagnée de la notice sui- 
vante : « Gomme on le raconte, en l'année 731 après la naissance 
du Christ, quand toute l'Espagne fut conquise par les païens 
d'Afrique, fut peuplée l'île d'Antilia, nommée Seple eitade, par un 
archevêque de Porto (Portugal), accompagné de six évêques et 
d'autres chrétiens, hommes et femmes, qui se sauvèrent d'Espagne 
en bateau. En l'année 1414, un navire espagnol vint presque jus- 
qu'à cette île '\ » L'île d'Antilia fut recherchée, en 1486, par une 
expédition portugaise. 

Les cartes de Bianco, des Pizigani, nous indiquent encore 
d'autres îles situées dans l'océan Atlantique : Boyllo, Man Sata- 
naxio, Stocafixa, etc., qui n'ont pas plus d'existence réelle que les 
précédentes. L'une de ces îles, Stocafixa, mérite cependant de rete- 
nir notre attention. Elle figure sur la carte de Bianco et est située 
dans l'ouest de l'Atlantique. Plusieurs auteurs ont voulu y voir 

Mur y Aguirre, capitaine général des Canaries, équipa une expédition qui, 
naturellement, n'obtint aucun résultat. C'est que, en plus de la tradition, il 
existait de nombreux témoignages des habitants de l'île dePalma, la plus occi- 
dentale du groupe du nord des Canaries, de l'existence d'une terre visible 
dans l'ouest, et que cette vision continua à se produire, après l'abandon des 
recherches. D'Avezac, réunissant ces témoignages, émit l'opinion que la pré- 
tendue île de Saint-Brandan n'était autre chose que « la réflexion de l'île de 
Palma par des nuages spéculaires amoncelés dans le nord-ouest ». 

1. R. Cronau, Amerika, vol. I, p. 165. 

2. R. Cronau, op. cit., vol. I, p. 165. 

3. Entdeckung Amerikas, pp. 4 et 5. 

4. R. Cronau, Amerika, vol. I, p. 166. Cet auteur voit dans le nom d'Anti- 
lia une corruption du mot « Atlantis ». 



44 



LA RECHERCHE I) UNE TERRE OCCIDENTALE AL* MOYEN AGE 



Terre-Neuve, qui aurait été découverte, dès le vu'" siècle, par les 
Basques 1 . 

Un ancien chroniqueur, Galvano, parlant des Indiens que Ton 
aurait recueillis en Allemagne du temps de Barberousse, dit qu'ils 
devaientvenir de Baccalaos. Or, Baccalaos,âe même que Stocafïxa, 
désigne la morue, poisson que les Basques péchaient en grande 
quantité et que Ton suppose avoir été aussi abondant autrefois 



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Fig # 9. — Fragment de la Carte d'Andréa Bianco (d'après R. Cronau, 

Amerikà). 



qu'aujourd'hui aux abords de Terre-Neuve. Les Basques étaient 
aussi renommés comme baleiniers, et la disparition graduelle des 
baleines dans les mers de l'Europe pouvait les avoir amenés à aller 
chercher leur gibier sur les côtes de l'Amérique boréale. On ne 
peut nier que la découverte d'une partie des côtes américaines par 
les Basques soit possible, mais les arguments fournis sont trop 
faibles pour permettre d'être affirmatif, et on peut au moins s'éton- 
ner que, si les Navarrais avaient été si nombreux clans les mers 
du nord-ouest, les annales Scandinaves n'en aient pas fait mention. 



1. Pour la question de la découverte basque, voir H. Harrisse, Histoire de 
la découverte de Terre- Neuve, Paris, 1883; Gelicch, Der Fischfnng der Gas- 
cognerunddie Enldeckung von Neu Fu ndland (ZGE., vol. XVIII, 1883). Cf. 
II. Cronau, Amerikn, vol. I, pp. Ii5-1 iG. 



LES VOYAGES APOCRYPHES 45 

§111. — Les voyages apocryphes : Les Frisons, Madoc ah Owen 

Gwynedd. 

Les récits de voyages du Moyen Age dans lesquels des critiques 
modernes ont voulu voir des découvertes du continent américain 
sont assez nombreux. Adam de Brème nous rapporte que des nobles 
frisons, partis de l'embouchure du Weser, avaient été faire un 
voyage au nord-ouest, plus loin que les Orcades et l'Islande. Pris 
par un courant violent, ils avaient voyagé au milieu de l'obscurité 
et atterri sur une île, bordée de hautes falaises. Ils y virent des 
hommes qui vivaient dans des huttes souterraines, devant lesquelles 
se trouvaient de nombreux vases d'or et de métaux précieux. Les 
marins regagnèrent leur vaisseau, poursuivis par des géants l . On 
voit que cette description n'offre aucun caractère d'authenticité. 

Bien plus importante est l'histoire de la prétendue découverte 
du Gallois Madoc ab Owen Gwynedd 2 . Les textes authentiques 
où il est question de Madoc ont été énumérés, publiés et critiqués 
par Th. Stephens. Ce sont des poèmes des bardes Cynddelw 
(xm e siècle), Llywarch ab Llewellyn (xm e siècle), Gwalchmai 
(xm e siècle), et Meredydd ah Rhys (xv e siècle). Seul, le dernier de 
ces poèmes fait allusion aux navigations de Madoc. Les œuvres 
en prose comprennent des triades, probablement du xvi e siècle, 
compilées en 1601 par Th. Jones de Tregaron, et une œuvre de 
Ieuan Brechwa, antiquaire du Carmarthenshire qui mourut vers 
1500. La triade où il est question du voyage de Madoc dit qu'il prit 
la mer avec 300 hommes et qu'on ignore l'endroit où ils allèrent 3 . 
Le texte dTeuan Brechwa rapporte qu'il découvrit une terre dans 
l'ouest, bien loin, et qu'ensuite il repartit en expédition avec son 
frère Rhiryd. Mais ce n'est pas sur ces textes que fut basée l'his- 
toire de la découverte de l'Amérique par les Gallois ; c'est sur une 
œuvre de Guttyn Owen, dont un nommé Humpiirey Llwyd, né à 
Denbigh en 1527, aurait fait une traduction, reproduite par la plu- 
part des compilateurs anglais qui se sont occupés de l'histoire des 

1. Adam de Brème, Gesta Hammaburgensis ecclesia ponlificum, lib. IV. Des- 
criptio Insularum aquilonis,c. 10. 

2. Sur la découverte de Madoc, voir l'excellent livre de Th. Stephens : 
Madoc, an essay on the discovery of America hy Madoc ap Owen Gwynedd in 
the 1 2 lh Century .Ediled by Llywarch Reynolds. Londres, Longmans, lS'J.i. 
in-8. Cf. les histoires générales de R. Cronau, Gaffarei,. 

3. Stephens, Madoc, pp. 20-21. 



il. 



LA RECHERCHE D UNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE 



voyages, Purchas, Ilalduyt, etc., et par le Rev. N. Owen 1 . qui 
lui donna la célébrité. Llwyd racontait que Madoc était fils d'Owen 
(iwynedd, roi du pays de Galles; à la mort de celui-ci, il partagea la 
terre entre ses frères et voyagea à l'ouest, où il trouva un pays 
qui présentait beaucoup de choses étranges ; ce pays, suivant 
Llwyd, devait être une partie de la Nouvelle-Espagne, ou bien la 
Floride ; Madoc revint au pays de Galles, d'où il repartit bientôt 
avec nombre de colons ; il leur décrivit la terre qu'il avait découverte 
comme beaucoup plus agréable et fertile que le royaume de ses 
frères ; ces Gallois colonisèrent le nouveau territoire, mais étant 
trop peu nombreux ils furent contraints d'adopter les mœurs et 
la langue du pays 2 . Malheureusement, on n'a jamais pu retrouver 
le texte gallois de Guttyn Owen sur lequel Llwyd aurait fait sa 
traduction anglaise, et Stephens considère cette dernière comme 
un faux, inspiré parles quelques textes authentiques 3 ; quoiqu'il en 
soit, beaucoup d'auteurs ont voulu y voir la description d'un 
voyage à l'ancien Mexique. 

De nombreux voyageurs des xvn e , xvm e et xix e siècles ont cru recon- 
naître les traces du passage des Gallois en Amérique, soit dans des 
détails de la civilisation de certaines peuplades, soit surtout dans 
les langues américaines. Mais ce ne sont là que des chimères, et la 
découverte galloise n'a plus de partisans aujourd'hui. 

§ IV. — Les voyages des frères Zeni. 

Il en va tout autrement du voyage des Zeni ''. Les frères 
Nicolo et Antonio Zeno vivaient à Venise, à la fin du xiv e siècle. 
Vers 1390, ils firent, au service d'un noble Scandinave, un voyage 

1. British remains, ora collection of antiquities, comprehending An account 
of the discovery of America, hy thz Welsh more than 300 years before the 
voyage of Coliimbus, Londres, 1877, G. Bew, in-8. 

2. Stephens, Madoc, pp. 27-28. 

3. Stephens, Madoc, pp. 42-43. Cf. Cronau, Amerika, I, p. 104. 

4. La bibliographie du voyage des frères Zeni est considérable. Voir surtout 
H. Major, The voyages of the Venelian hrothers Antonio and Nicolo Zeno to 
the norlhern seas in the 14 ih Century, Londres, HS, 1873, in-8;J. Steens- 
trup, Les voyages des frères Zeni dans le nord (CA, V e session, Copen- 
hague, 1883, pp. 150-180); Ihminger, Nautical remarks aboul the Zeni voyages 
(GA, V e session, Copenhague, 1883, pp. 182-184) ; Nordenskjôld, Studien och 
Forskningar, Stockholm, 1884, pp. 1-62; G. Storm, Om Zeniernes rejser 
[iXorske geografiske Selskabs Aarbog, Kristiania, 1891); F. W. Lucas, The 
annals of the voyages of the brothers Nie. and Ant. Zeno, Londres, 1898. 



LES VOYAGES DES FRERES ZENI 4/ 

des plus aventureux, en Islande et en divers autres lieux qu'ils nom- 
mèrent Frisland, Estland, Estotiland. Au cours de ce voyage, 
Antonio écrivit le récit de leurs aventures et l'envoya, sous forme 
de lettre, à son frère Carlo, qui jouait vers cette époque un rôle 
important à Venise. Cette lettre fut long-temps conservée dans les 
archives de la famille, mais ce ne fut qu'en 1515 qu'elle attira l'at- 
tention de Nicolo Zeno le jeune. Celui-ci publia ce rapport, en 
1558, à Venise '. En voici le contenu, résumé. 

Nicolo Zeno partit de Venise en 1380, franchit le détroit de 
Gibraltar, dans l'intention de visiter les Flandres et fut poussé par 
une tempête sur une île du nom de Frisland. Là, régnait un prince 
du nom de Zichmni, qui s'intéressa à Nicolo Zeno et lui donna le 
commandement d'une flotte de treize vaisseaux, avec laquelle le 
Vénitien fît voile vers l'ouest, où il vit plusieurs petites îles, dépen- 
dant toutes du Frisland. 

Il revint à la capitale de ce dernier pays et écrivit à Venise à son 
frère Antonio, qui le rejoignit. Celui-ci fut bien accueilli par 
Zichmni, qui lui confia une flotte, avec laquelle il alla à la décou- 
verte de terres nouvelles. Dans le nord du Frisland, il trouva les 
îles de Grisland, Talas, Broas, Iscant, Traus, Mimant, Damberg 
et Bres qu'il conquit pour le compte du prince de Frisland. Par 
contre, une attaque contre l'Islande échoua. 

Au mois de juillet, Nicolo Zeno partit à l'ouest, avec trois barques, 
et aborda en Engrouelant. Il y trouva un couvent, dédié à saint 
Thomas, près d'un volcan, qui recelait une source d'eau bouillante, 
canalisée et employée par les religieux pour la cuisine, le chauf- 
fage de l'église, du dortoir et du réfectoire, et aussi pour la culture 
en serre des fleurs et des fruits. Autour du couvent, vivait une 
population assez considérable, qui habitait des maisons creusées 
dans le flanc de la montagne : elles étaient de forme ronde, et 
avaient 25 pieds de diamètre ; la lumière venait d'en haut, par une 
petite ouverture. En été, des navires venaient des îles voisines et 
de Trondhjem, en Norvège, apporter aux moines du combustible, 
du bois de construction, des étoffes ; ils remportaient des peaux et du 
poisson séché. Les moines étaient originaires de Suède et de Nor- 

1. Dei commentarii del Viaggio in Persia di M. Caterino Zeno il K... et dello 
scoprimento delV Isole Frislanda, Eslanda, Engrouelanda, Estotilanda e Icaria 
fatta sotto il pôle Artico, da due fratelli Zeni, M. Nicolo il K. e M. Antonio, 
con un designo particolare di tutte le dette parte di Tramontana da lor sco- 
perte. In Venetia, per Francesco Marcolini, MDLVIII. 



48 LA RECHERCHE dYnE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE 

A'ège. Les navigateurs remarquèrent que les vaisseaux des indigènes 
étaient en l'orme de navette et faits en peaux d'animaux tendues 
sur une carcasse en os. 

Nicolo Zeno tomba malade en Frisland et mourut, mais Anto- 
nio, de retour del'Engrouelant, resta au service deZichmni. Celui-ci 
désirait conquérir un pays situé à plus de 1.000 milles dans l'ouest 
et nommé Estotiland, où un bateau de pêche avait été jeté vingt- 
six ans auparavant. Les six hommes qui le montaient, faits prison- 
niers par les indigènes, y demeurèrent cinq ans. L'un des prison- 
niers visita l'île, qu'il trouva aussi grande que le Frisland, mais plus 
fertile et plus riche. Les habitants étaient adroits et connaissaient 
toutes sortes d'industries; ils devaient avoir eu autrefois des rap- 
ports avec les Européens, car la bibliothèque de leur roi contenait 
des ouvrages en latin, qu'aucun habitant ne pouvait plus com- 
prendre ; les indigènes de l'Estotiland avaient d'ailleurs leur langue 
et leur écriture propres ; ils connaissaient tous les métaux et possé- 
daient beaucoup d'or ; ils cultivaient les céréales, dont ils faisaient 
une boisson ; les maisons avaient des murs de pierre et les villages 
étaient nombreux. 

Au bout de cinq ans, les prisonniers passèrent sur une terre nom- 
mée Drogeo, située au sud de l'Estotiland, qui était habitée par 
des sauvages de grande taille, allant tout nus, batailleurs et anthro- 
pophages. Ils furent tués par ces sauvages, sauf un pêcheur qui 
s'attira leurs bonnes grâces en leur enseignant la pêche au filet. 
Vers le sud-ouest, vivaient des gens plus civilisés, qui possédaient 
des villes et des temples où l'on sacrifiait des hommes, et qui con- 
naissaient quelque peu l'usage de l'or et de l'argent. Le pêcheur fris- 
landais passa treize ans à Drogeo, puis il put se sauver en Estotiland 
et de là en Frisland. 

Zichmni partit donc à la recherche de l'Estotiland, accompagné 
d'Antonio Zeno; sa flotte fut prise par une tempête de huit jours, 
après laquelle il arriva à une île du nom d'/carta, où les habitants 
se refusèrent à le laisser aborder. Il apprit cependant, par un 
interprète de ce pays qui parlait un peu l'islandais, que le premier 
roi d'Icaria descendait de Dedalo et était venu d'Ecosse. 

Zichmni fit le tour du pays sans pouvoir atterrir. Il remit à la 
voile, poussé pendant six jours par un vent d'ouest, puis pendant 
quatre jours par un vent du sud-ouest. 11 arriva à une vaste rade, 
où l'on voyait dans le lointain une montagne. Cent hommes armés 



LES VOYAGES DES FRERES ZENI 49 

turent envoyés pour reconnaître le pays. Ils revinrent au bout de 
huit jours ayant découvert, au pied de la montagne, un grand feu ; 
ils avaient aussi aperçu des hommes de petite taille, à demi sau- 
vages et si craintifs qu'à la vue des Européens ils s'étaient enfuis 
dans les cavernes qui leur servaient d'habitation. Une partie de 
l'équipage resta en ce lieu pour hiverner, avec Zichmni, tandis que 
le reste revenait en Frislandavec Antonio Zeno ; ce voyage de retour 
dura vingt-trois jours. 

Dans une autre lettre, le Vénitien aurait parlé, croit-on, de la 
colonie que Zichmni avait créée dans ce pays lointain et il aurai 
annoncé qu'il préparait un livre où il décrirait plus en détail les 
péripéties de ses voyages. Antonio Zeno quitta Zichmni et rentra à 
Venise en 1405, mais il était épuisé par les fatigues et mourut 
peu après son retour, ne pouvant mettre son projet t à exécution. 

11 y a peu de questions géographiques qui aient motivé des 
recherches aussi nombreuses que la relation de voyage des frères 
Zeni et qui aient fait l'objet de controverses aussi ardentes. Beau- 
coup d'auteurs se sont prononcés contre l'authenticité des faits rap- 
portés, mais plusieure savants modernes, et surtout Major 1 et Nor- 
denskiôld 2 , croient à la sincérité du récit. Nordenskiôld, en particu- 
lier, ne doute pas que le rapport du pêcheur frislandais, cité par 
Zeno, ne contienne le récit, relativement fidèle, d'un voyage à Terre- 
Neuve, au Canada et dans la partie nord du territoire des Etats- 
Unis. 

La question est encore controversée à l'heure actuelle. Nous 
ferons remarquer que, les faits rapportés ne fussent-ils pas criti- 
quables, une juste suspicion continue à planer sur la date de la 
composition première d'un ouvrage qui a paru en 1558, longtemps 
après que Cabot et Corte Real eurent découvert Terre-Neuve et 
que Roberval eut atterri au Canada : la question que soulève l'ou- 
vrage de Nicolo Zeno le jeune n'est pas tant celle de l'authenticité 
des faits racontés que celle, bien plus importante, de l'époque où 
ces divers documents furent réunis. Tant que cette question ne sera 
pas tranchée, le nom des frères Zeni ne pourra pas, à notre avis, 
compter parmi ceux des découvreurs précolombiens. 

J. Voyages of the Venetian Brothers Zeno. 
2. Studien och Forskningar. 



Manuel d'archéologie américaine. 



.)(> LA RECHERCHE D UNE TERRE OCCIDENTALE AU MOYEN AGE 

§ V. — Voyages des Portugais et des Français, au XV e siècle. 

A la fin du xv e siècle, il est question de divers voyages, qui nous 
sont présentés d'une façon acceptable et que beaucoup d'auteurs ' 
ont considérés comme ayant été réellement accomplis. 

Le plus important de ces voyages est celui de Joào Vaz Corte 
Realqui, en 1467, ou en 1474, aurait découvert Terre-Neuve. Ce 
Joào Vaz Corte Real était le père de Gaspar, qui aborda sur cette 
île en 1500. Le texte sur lequel on se base est un passage de 
Y Historia lnsulana (des îles Aeores) du P. Cordevro, qui n'écrivit 
son ouvrage qu'au commencement du xviii 1 ' siècle. Cordevro dit 
avoir emprunté son affirmation au chapitre ix du livre IV des Sau- 
dades da Terra du D r Gaspar Fructuoso, ouvrage encore inédit 
à cette époque 2 . Il dit que Joao Vaz Corte Real et Alvaro Iloniem, 
arrivant du Pays des morues [haccalaos) — que, sur Tordre du roi 
de Portugal, ils étaient allés découvrir, — - débarquèrent à Terceira. 
Harrisse s'étonne, à juste titre, qu'un événement de cette impor- 
tance ne se trouve relaté par aucun des chroniqueurs portugais du 
xvi e siècle (Garcia de Resende, Antonio Galvam, Damiào de Goes) 
qui parlent souvent et de Gaspar Corte Real et de son père Joao 
Vaz. De plus, Martin Behaim, le célèbre géographe, était le beau- 
frère du gendre de Joào Vaz Corte Real et devait connaître par 
conséquent les découvertes de celui-ci. Sur son globe (1492), où 
les possessions des Portugais et leurs découvertes maritimes sont 
nettement marquées, où les lieux de provenance de la morue 
(stokfiseh) sont indiqués (Islande), il n'y a aucune légende relatant 
que les Portugais aient fait des découvertes à l'ouest 3 . 

Des documents produits, Harrisse conclut que Ton ne peut pas 
tirer la preuve que Joào Vaz Corte Real ait découvert Terre-Neuve, 
et qu'on ne peut même y voir une indication qu'il ait réellement 
entrepris aucune expédition vers le Nouveau Monde. 

Les prétendus voyages du Polonais Jean de Kolno (1476;, du 
Dieppois Jean Cousin (1488), de Joào Rainalho 1490) ne méritent 
pas de retenir notre attention '', non plus que celle que s'attribue 
Martin Behaim en 1493. 

1. Cronau entre autres. Pour toute cette question voir II. Harrisse, Les 
Corte Real, Paris, 1883, in-4°, pp. 25-26. 

2. Pp. 250-311. Voir le texte clans Harrisse, toc. cit. 

3. Harrisse, op. cit., pp. 29-30. 

i. Voir, sur ces prétendues découvertes. R. Cronat, Amerilia, pp. 146-1 18. 



VOYAGES DES PORTUGAIS ET DES FRANÇAIS Al XV e SIECLE 5t 

En résumé, aucun texte du Moyen Age ne nous apporte la preuve 
certaine que des Européens aient abordé sur le continent améri- 
cain. On avait bien une croyance vague à l'existence de terres dans 
l'ouest, mais on ne parla jamais, d'une façon positive, d'un conti- 
nent. L'analyse des raisons qui déterminèrent le voyage de Colomb 
montre d'ailleurs que ce n'est pas sur le souvenir de découvertes 
antérieures que le grand Génois se basa. 

Entre la ruine des établissements Scandinaves du Groenland et la 
découverte de 1492, on peut dire que toutes relations furent inter- 
rompues entre l'Ancien et le Nouveau Monde. 




Fig.'IO. — Portrait de Christophe Colomb (d'après Antonio del Hincon) 



CHAPITRE IV 

LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB 

Sommaire. — [.Vie de Christophe Colomb avant son départ pour l'Amérique. 
— II. Le premier voyage. — III. Le second voyage. — IV. Le troisième 
voyage. — V. Le quatrième voyage et la mort de Colomb. 

§ I. — Vie de Christophe Colomb avant son départ pour 
V Amérique. 

Christophe Colomb naquit à Gènes, en 1451 ' , de Doménico 
Colombo, qui exerçait la profession de tisserand, et de Suzanna 
Fontanarossa. Il reçut une instruction des plus sommaires et exerça 
quelque temps le métier de son père -. 

On sait peu de choses positives sur son séjour en Italie, mais 
tout porte à croire qu'il resta à Gênes ou à Savone, en qualité de 
tisserand, jusqu'au 7 août 1473 au moins, car nous trouvons son 
nom mentionné dans un acte de cette date : \ 

1. Navarrete, Humboldt, W. Irving, ont admis que la date de naissance 
de Colomb était 1436, c'est aussi à cette date que paraît se rattacher Fiske. 
Major, d'Avezac et Harrisse acceptent la date de 1446. Mais M. Vignaud, 
s'appuyant sur des pièces notariées où Colomb est mentionné à diverses 
époques de sa vie, a prouvé que la date de la naissance doit être placée dans les 
mois de septembre ou d'octobre 1451. {Etudes critiques sur la vie de Colombo 
Paris, 1905, pp. 213-282. Du même auteur : Proof that Colombus was horn in 
1451: a new document, dans American historical Review,vo\. XII, 190', pp. 270- 
279). Quant au lieu de naissance, Fernand Colomb dans son testament et 
Christophe lui-même à diverses reprises, désignent nettement Gênes (Vignaud, 
Etudes critiques, pp. 269-272). Pour les diverses localités qui réclament l'hon- 
neur d'avoir donné naissance au découvreur de l'Amérique, (Cuccaro, Cogoleto, 
Savone, Nervi, la Corse, etc.), voir Vignaud, Et. cr., pp. 49-70, et 272-282, et 
Harrisse, op. cit., pp. 217-222. 

En 1476, il entreprend un voyage en Angleterre, sur un bâtiment de com- 
merce génois faisant partie d'une escadrille, qui fut attaquée et en partie 
détruite par Guillaume de Casenove. Forcé de se réfugier à Lisbonne, d'où il 
partit la même année et effectua le voyage projeté, il revint dans cette ville 
où il se fixa et épousa, en 1479 ou 1480, Felipa Moniz Perestrello. 

2. Harrisse, Christophe Colomb, vol. L Deux auteurs génois anciens nous 
avaient déjà affirmé qu'il était de basse condition : « vilibus ortus parentibus » 

Giustiniani, Psalleriiim Hehrseum, Gènes, 1516, in-f°, notes marginales sur 
le psaume XIX) ; « da ignobili parenti » (Samnerio, Annotationes Julij Sali- 
nerij Sauonensis ad Cornelium Tacitum, Gènes, J602, in-4°), mais la plupart 
des auteurs préférèrent suivre Las Casas et les Historié, qui donnaient à 
Colomb une origine noble. (Voir sur ce sujet : Vignaud, Eludes critiques, 
pp. 101-119). 

3. Harrisse, vol. I, pp. 241-254. Peut-être, toutefois, faut-il faire crédit à 
Las Casas et à Bernaldez qui nous apprennent que Christophe Colomb ven- 
dit, à Gênes, des cartes. 



.) I LA DECOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB 

On admet généralement que c'est en 1474 que le roi Alphonso V 
de Portugal aurait demandé au célèbre astronome et cosmographe 
Paolo del Pozzo di Toscanelli ' , par l'entremise du chanoine Fer- 
nam Martins, attaché à la cour de Lisbonne, son avis sur la route 
la plus courte pour parvenir aux Indes par mer. L'astronome 
florentin aurait répondu, le 25 juin 1474, par une lettre accom- 
pagnée d'une carte. Colomb, ayant entendu parler de cette cor- 
respondance, s'adressa, en 1481, àToscanelli, qui lui aurait envoyé 
un duplicata de la lettre expédiée à Martins. 

Dans cette lettre, Toscanelli proposait de chercher la route des 
Indes par l'ouest. S'appuyant sur les faits rapportés par Marco Polo, 
il montrait combien il serait avantageux pour le Portugal de se 
mettre en rapport avec des pays aussi "riches. La navigation pour 
parvenir aux Indes ne devait pas être très longue : en effet, de la 
ville de Lisbonne à celle de Quinsay, dans le Gathay, il n'y avait, 
ainsi que l'indiquait la carte accompagnant la lettre, que 26 espaces 
de 250 milles chacun 2 (fig. 11). 

On n'a malheureusement pas pu retrouver la carte que Toscanelli 
avait jointe à sa lettre et on a été obligé d'en faire la restitution, 
d'après les données mêmes de l'épitre à Martins, en s'aidant des 
cartes contemporaines 3 . La question la plus difficile fut de fixer 

1. La question des rapports de Christophe Colomb avec Toscanelli a été 
traitée àmaintes reprises, d'abord dans les histoires générales déjà citées, puis 
dans des travaux particuliers. Voir d'Avezac, Toscanelli, Paris, 1893, in-8 ; 
H. Harrisse, Christophe Colomb et Toscanelli, Paris, 1893, in-8 ; Markham, 
The journal of Columbus, Londres, 1893, in-8; Uzielli, La Vita e i Tempi di 
P. Toscanelli (Raccolta Colombiana, vol. V, Rome, 1895); Id., Paolo Tosca- 
nelli iniziatore délia scoperla d* America, Florence, 1892, in-12 ; Id., Délia 
grandezza delta Terrai secondo Paolo Toscanelli {Boletlino délia Société Ita- 
liana da Geographia, 1893, Rome, in-8); H. Vignaud, La lettre et la carte de 
Toscanelli, Paris, Leroux, 1901, 317 pp. in-8. (Ouvrage de la plus grande 
importance, où l'auteur conclut à l'inexistence des rapports entre Colomb et 
Toscanelli). Cf. du même auteur : Histoire critique de la grande entreprise de 
Christophe Colomb, vol. I, pp. 89-301. 

2. On trouvera deux excellentes traductions françaises de ce texte latin, 
Tune dans Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, pp. 381-384 ; l'autre dans 
Vignaud, La lettre et la carte de Toscanelli, appendice . lien existeaussi trois 
bonnes traductions anglaises : Fiske, The discovery of America, vol. I, pp. 
356 et suiv. ; Payne, History of the New World caled America, Londres, 

1892, vol. I, pp. 102-108, et Markham, The journal of Ch. Columbus. Londres, 

1893, pp. 3-9. 

3. La restitution la plus connue est celle de O. Peschel, Das Ausland, 
1867. Elle a été reproduite par Winsor, Narrative and critical history of Ame- 
rica, vol. II, p. 103 ; par Fiske, The discovery of America, vol. I, p. 356 et par 
C. Markham, Journal of Ch. Columbus. Elle a inspiré les restitutions de 
Vivien ue Saint-Martin, Histoire de la géographie, Paris, 1875, atlas, pi. ix et 



CHRISTOPHE COLOMB AVANT SON DEPART POUR L 1 AMERIQUE 55 




- 

o 



les distances entre les «espaces » mentionnés » par Toscanelli, le 
mille n'ayant pas, à cette époque, une valeur bien fixe 1 . 

de Kretschmer, Die Entdeckuny Amerikas, pi. vu, n° 1. M. Uzielli a de son 
côté tenté une restitution (Toscanelli, pi. x), qui comme celle de Peschel est 
surtout basée sur les renseignements fournis par le globe de Behaim. H. Wag- 
ner, Die Reconstruction der Toscanelli Karte von J. U74(Nachrichten von der 
Konigl. Gesellschaft der Wiessenschaften zu Gôtlingen, 1894, n° 3), a fait une 
autre reconstitution, très soignée, d'après les indications de la lettre seule. 

1. Voir dans Vignaud, La lettre de Toscanelli, p. 205. les diverses inter- 
prétations. 



56 



LA DECOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB 



Quoiqu'il en soit, on aurait ici la preuve qu'en 1-181, Colomb s'oc- 
cupait déjà de la recherche des terres occidentales. Où en avait- 
il pris l'idée? La chose reste assez obscure. Cependant nous savons 
qu'il avait entre les mains un ouvrage où le voyage du Cathay par 
l'ouest était considéré comme possible 1 . La lettre de Toscanelli 
serait venue confirmer cette croyance. D'ailleurs, un ensemble 
d'autres faits aurait pu encore déterminer Colomb à entreprendre 
cette navigation lointaine : Las Casas 2 nous dit que l'illustre 
Génois avait compilé un recueil de renseignements concernant les 
terres situées au delà de l'océan Atlantique. Il ne reste de cet opus- 
cule, élaboré probablement après 1486, que quelques extraits, qui 
nous ont été conservés par Las Casas et par les Historié :i . 

Certains auteurs ont supposé qu'il avait eu connaissance de la 
découverte Scandinave ; ils se basent sur les dires de Colomb qui, 
en 1477, aurait été dans une île située à cent lieues au delà de 
Thulé ''. Mais Fiske :j et G. STORM 6 ont montré que, Colomb eût- 
il entendu faire une allusion au Vinland dans son voyage dans le 
nord, il n'aurait probablement pu la rapporter à son véritable objet, 
et que, de plus, le souvenir du Vinland était éteint au xv e siècle. 

Une autre circonstance attira aussi l'attention des historiens 7 : 
Las Casas 8 , Oviedo 9 , Garcilasso de la Vega <0 , Gomara 1 ' , racontent 
qu'un marin de Huelva, nommé parGarciiasso Alonso Sanchez, serait 
parti d'Espagne pour se rendre en Angleterre. Poussé par un vent 

J. Ce livre est un exemplaire de V Imago mundi, publié de 1480 à 14S7 par 
le cardinal Pierre d'Ailly, qui se trouve à la bibliothèque Colombine, annoté 
de la main même du découvreur de l'Amérique. L'Imago mundi contenait 
des passages d'anciens auteurs relatifs à la distance qui existait entre les côtes 
d'Espagne et celles de l'Asie. (Voir Vignaud, Histoire critique, vol. I, pp. 96- 
99). 

2. Historia de las Indias, t. I, p. 97. 

3. Les tentatives auxquelles Colomb fait allusion sont celles faites par 
divers navigateurs portugais à l'ouest des Açores ou de Madère, soit à la 
recherche des îles fantastiques d'Antilia et de Brésil, soit pour trouver des 
I erres nouvelles. 

4. Historié, cap. IV ; Las Casas, Historia, t. I, p. 48. 

5. Discovery, pp. 385-387. 

6. Dans Aa. 1887, O., t. II, p. 301. Cf. Vignaud, Essai critique, pp. 386-389. 

7. Sur toute la question relative à l'information par un pilote biscayen ou 
andalou, voir Vignaud, La lettre et la carte de Toscanelli, pp. 112-141, qui tire 
une partie de ses arguments de l'authenticité qu'il attribue à celte histoire. 

8. Historia de las Indias, vol. I, pp. 103-104. 

9. Historia gênerai de las Indias, Madrid, 1851, vol. I, pp. 13-18. 

10. Commentarios reaies del Ynca, Primera parte, Lisbonne. 1609, lib. I, 
cap. III. 

11. Historia de las Indias éd. Vedia . Madrid, 1852. p. 165. 



CHRISTOPHE COLOMB AVANT SON DEPART POUR [/AMERIQUE 57 

d'estquidura vingt-huit à vingt-neuf jours, il fut porté clans une ile 
inconnuejusqu alors ' . Le pilote releva avec soin la situation de cette 
île et on remit à la voile. Au retour, beaucoup de gens de l'équi- 
page moururent, les quelques survivants arrivèrent enfin à Madère, 
où ils succombèrent. Sanchez vécut plus longtemps et mourut dans la 
maison de Colomb auquel il aurait donné des indications sur la con- 
trée occidentale qu'il avait visitée, à son corps défendant. La plu- 
part des auteurs ont rejeté cette histoire 2 . Mais, quoi qu'il en soit, 
l'idée de l'existence des terres à l'ouest était « dans Pair » depuis 
longtemps, et le désir que Ton avait de découvrir le chemin le plus 
court pour arriver aux grandes Indes, joint à 'inexactitude des 
connaissances sur les dimensions du globe terrestre, devait néces- 
sairement susciter des expéditions dans l'océan Atlantique, au delà 
des Açores et de Madère. Colomb, qu'il doive ses idées à Tosca- 
nelli ou à Alonso Sanchez, possédait certainement, vers 1483, un 
plan méthodique pour l'exploration maritime de cette région incon- 
nue du globe, et, en admettant même que des rapports verbaux lui 
aient confirmé la possibilité d'atteindre les terres de l'ouest par 
mer, il n'en reste pas moins « l'organisateur » de la découverte. 

La croyance qu'il avait dans l'excellence de son plan nous est 
montrée par la ténacité avec laquelle il poursuivit les moyens de 
son exécution. En 1484, il fit auprès du roi du Portugal, Joâo II, 
une première démarche qui ne réussit pas 3 . 

Nous le retrouvons au service des souverains d'Espagne, Ferdi- 
nand et Isabelle, le 20 janvier i486" 5 . La Cour se trouvant à Cor- 
doue, Colomb s'aboucha avec Alonso de Quintanilla, ministre des 
finances d'Isabelle, qui raconta les projets du navigateur à Her- 
nando de Talavera, confesseur de la reine. Talavera soumit la ques- 
tion aune réunion de savants, qui le ridiculisèrent. 



1. Las Casas dit qu'il aborda à Hispaniola (Saint-Domingue). 

2. Par exemple : W. Irving, Life of'Golumbus, vol. IV, appendice XI; IIar- 
risse, Christophe Colomb, vol. I. p. 106 et pp. 297-298 ; Gayfakei., Histoire clé 
la découverte de V Amérique, vol. I, pp. 49-52. Par contre la plupart des auteurs 
espagnols et portugais en ont admis l'authenticité, ainsi que M. Vignaud. 

3. Bauros (Decada primeira da Asia, Lisbonne, 1752, liv. III, cap. XI) dit 
seulement que Colomb fut considéré comme un homme très fantaisiste et ima- 
ginatif et que ses projets trouvèrent peu de crédit. 

4. On a prétendu qu'à cette époque il fit des propositions à la République de 
Cènes et au Sénat de Venise. Ces propositions sont des plus douteuses et 
établies sur les dires d'historiens italiens du xvm e siècle. 11 en est de même 
des ouvertures faites à l'Angleterre et à la France, bien qu'elles soient admises 
par Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, pp. 330-332. 



58 LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB 

En 1487, de retour d'un voyage au Portugal, Colomb prit du ser- 
vice et combattit bravement contre les Maures, Au cours de la cam- 
pagne, il gagna l'estime du duc de Medina-Celi, auquel il confia ses 
projets. Celui-ci l'encouragea, et nous voyons Colomb installé dans 
son château jusqu'à l'automne de 1491. Le duc de Medina-Celi 
voulut armer deux ou trois caravelles pour tenter l'entreprise, mais 
la reine Isabelle refusa la licence nécessaire à cet armement. 
Repoussé encore une fois, Colomb erra en Espagne, Il parvint à 
intéresser à son sort le prieur du couvent de la Ràbida, Juan Perez, 
qui avait été autrefois confesseur de la reine, et qui conféra de ses 
idées avec Garcia Fernandez, médecin de Palos, quelque peu versé 
en cosmographie, et Martin Alonso Pinzon, un marin. Piuzon 
déclara que le projet exposé par le Génois lui semblait réalisable 
et qu'il était prêt, pour sa part, à en [tenter la chance *. Juan Perez 
s'adressa alors à la reine, qui envoya à Colomb une somme de 
'20.000 maravédis et l'avertit qu'elle désirait le voir à Grenade. Le 
futur découvreur du Nouveau Monde se rendit à Grenade, où il fut 
reçu favorablement, mais son départ fut encore dilféré. 

Enfin, grâce à l'insistance de Luis de Santangel, l'un des tréso- 
riers du royaume, on parvint à une entente et il fut convenu : 
1° que Colomb et ses héritiers auraient le titre d'amiral de toutes les 
îles ou terres découvertes ; 2° qu'il serait vice-roi et gouverneur 
général de tous ces territoires, avec privilège de nommer des gou- 
verneurs ; 3° qu'il recevrait un dixième sur la vente des marchan- 
dises précieuses provenant de ces pays ; 4° que lui, ou son lieute- 
nant, serai! seul juge des discussions à survenir entre ces pays et 
l'Espagne au sujet du trafic ; 5° qu'il fournirait un huitième des 
sommes nécessaires pour organiser l'expédition et recevrait un hui- 
tième des profits 2 . 

Colomb réunit rapidement le huitième qu'il devait avancer et la 
Castille fournit le reste 3 . Le contrat reconnaissant les droits de 
Colomb fut signé le 17 avril 149*2. Le Génois, à force d'opiniâtreté 
et d'énergie, avait pu vaincre les obstacles, en apparence infranchis- 
sables, qui parsemaient sa route. 

1. W. Irving, Life of Colombus, vol.I, p. 128; Harrisse, Christophe Colomb, 
vol. I, pp. 364-37-2 et surtout Fiske, Discovery, vol. I, note des pp. 411-413. 
Vignaub, Histoire critique, vol. [, pp. 493 et suiv. : vol. II, p. 9 et suiv. 

2. Navarktte, Collecicn de los Viâffes, vol. II, p. 7. 

3. Une version romantique, contenue dans les Historié, dit que la reine 
Isabelle mit ses bijoux en gage pour fournir aux frais de l'expédition. Har- 
hisse, Christophe Colomb, vol. I. p. 392, a démontré la fausseté de cette his- 
toire. 



LE PREMIER VOYAGE 59 



§ II. — Le premier voyage. 

L'ordre d'armer l'expédition fut donné le 30 avril 1492, mais ce 
ne fut que le 30 mai que les autorités municipales de Palos se décla- 
rèrent prêtes à obéir aux ordres royaux, et ce ne fut qu'après une 
sommation en date du 20 juin quelles s'exécutèrent '. Survint 
.alors une autre difficulté : impossible de recruter l'équipage, per- 
sonne ne voulant s'embarquer sur des navires qui devaient par- 
tir pour l'inconnu. Martin Pinzon et ses frères furent alors d'une 
grande aide à Colomb, et à force de persuasion, en prononçant l'a- 
bolition de certaines dettes, la remise de certaines peines, la muni- 
cipalité de Palos put arriver à former le personnel de l'expédition. 
Celle-ci comprit trois caravelles : la plus grande appelée la Santa- 
Maria (Historié), la Mariegalante (C. G. Xalmiento dans Navar- 
rete, III, p. 572) ou simplement la Capitane, montée par Chris- 
tophe Colomb et appartenant à Juan delà Cosa; la seconde qui 
était la meilleure voilière, la Pinta ; la plus petite, la Nina. L'équi- 
page comprenait cent vingt hommes, tant civils que marins 2 , 
presques tous Castillans et Aragonais. 

Le vendredi 3 août 1492, à huit heures du matin, Colomb appa- 
reilla de la barre de Saltes, à l'embouchure de l'Odiel et du Tinto, 
en face de Huelva. A peine au large, le gouvernail de la Pinta se 
détacha, par suite, croit-on, de la malveillance de ses deuxproprié- 
taires, qui étaient à bord et qui voulaient revenir en Epagne. Après 
avoir réparé à la Grande Canarie le cap fut résolument mis à 
l'ouest, le 8 septembre. 

Dans la nuit du jeudi 11 au vendredi 12 octobre 1492, à dix 
heures du soir, Colomb crut apercevoir, au sud-ouest, une lumière 
vacillante. A deux heures du matin, un matelot du nom de Juan 
Rodriguez Bermejo, de l'équipage de la Pinta, aperçut très nette- 
ment la terre. L'expédition de Colomb était partie depuis trente- 
trois jours des Canaries " 5 . 

1. Harrisse. Christophe Colomb, vol. I, p. 405. 

2. Las Casas (Hisloria, t. I, p. 260) et les Historié, parlent de 90 hommes; 
c'est aussi ce chiffre que Ton trouve sur l'épitaphe de Fernand Colomb dans 
la cathédrale de Se ville. Pierre Martyr et Oviedo donnent le chifïre de 120. 
M. Vignaud a retrouvé et publié les noms de 103 hommes de l'équipage (His- 
toire critique, vol. II, appendice II, pp. 526-532). 

3. La date du 12 octobre est « ancien style » en nouveau style elle devien- 
drait 21 octobre. 



<><) 



LA DKCOUYI-KTK ET LES VOYAGES HE CHRISTOPHE COLOMB 



A l'aurore, Colomb descendit à terre avec une partie de son équi- 
page ; ils aperçurent un ^rand nombre d'indigènes, hommes, femmes 
et enfants, complètement nus, d'une couleur cannelle. Colomb ' 
nomma cette île San Salvador ; il rapporte que les indigènes la 
nommaient Guanahani -. 

Colomb lit une croisière de huit jours dans l'est des Bahamas, 
visita quatre iles, qu'il nomma Santa-Maria de Conception, Fer- 
nandina, Isabella et Juana :î . et il fut convaincu qu'il se trouvait 
dans l'océan baignant les côtes orientales du Cathay, que Narco 
Polo disait être rempli de milliers d'îles à épices. Continuant ses 
explorations, Colomb se trouva, le *28 octobre 1492, sur la rote de 
Cuba ; le même jour, il remonta une rivière, qui est peut-être le rio 
Maximo. Il envoya en reconnaissance deux hommes qu'il avait 
embarqués pour lui servir d'interprètes '. Ces hommes trouvèrent 
des villages florissants, des champs où Ton cultivait des plantes 
inconnues, mais ils ne virent pas trace d'arbres à épice ni d'objets 
d'or. L'amiral longea alors la côte orientale de l'île de Cuba et 
arriva le 6 décembre à Espafiola ou Hispaniola (Saint-Domingue). 
Il avait été précédé, dans la découverte de cette dernière, par Mar- 
tin Alonso Pinzon, qui était parti subrepticement, le '21 novembre, 
dans l'espérance de trouver lui aussi de nouvelles terres, et qui 
avait découvert Hispaniola la semaine précédente. Il avait atterri 



1. Ms. de Simancas, dans Navarette, Colecciôn de Viages, vol. I, pp. 170 
cl suiv. Cf. Barrisse, Christophe Colomb, vol. I, p. i20. 

2. On a beaucoup discuté sans pouvoir étabir avec certitude quelle était 
cette île. On sait que c'est une des Bahamas, mais les avis sont très partagés 
sur la question de savoir laquelle. Peschel, Major, Pietschmann y voientl'ilc 
Watling : W. Ikving, Humboldt, R. Cronau, laCat's Island ou San Salvador; 
Varnagen, l'île de Mayaguana ; Navarette, la Grande-Saline, l'une des îles 
Turques : Fox, Harrisse et Fiske, Atwood Kcy ou Acklin Island (voir la 
discussion du sujet clans Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, pp. iil-454). 
Harrisse dit que toutes les attributions proposées sont soutenablës, niais 
qu'elles reposent toutes sur des données incertaines. Celle du cap. G. Fox, An 
attempt to solve the Problem of Ihe first Landing place ofColomhus in Ihe 
New World (United Siates (Joast and GeodeticSurvey . Report for 1880. Appen- 
dice 18, Washington, 1882), lui semble la plus acceptable : il en est de même 
pour Fiske (Discovery of America, vol. I, p. Î33). 

3. Lettre de Colomb, MS. de Simancas (dans Navarrette, Colecciôn de los 
Viages, vol. I, p. 171). 

i. L'un se nommait Rodrigo dcJercs ; l'autre, juif converti de Murcie, s'ap- 
pelait Luis de Torres. L'amiral l'avait embarqué à cause de sa connaissance 
de l'hébreu, du chaldéen et de l'arabe, pensant s'en servir comme d'interprète 
auprès du Grand Khan (Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, p. 437, note 10). 



LE PREMIER VOYAGE 



61 



à Porto Cabello etls'était rembarqué après avoir recueilli un peu 
dW(Hg. 12). 

Colomb nomma la partie de Saint-Domingue où il débarqua le 
(> décembre, Port Saint-Nicolas. Il continua son exploration de la 
côte, passa au sud de l'île Tortuga et s'y arrêta le 17, puis il reprit 
sa navigation. Malheureusement, les courants entraînèrent la cara- 




Fig. J2. — Une galère et son embarcation (d'après Garolus Verardus; 



velle capitane qui vint se briser sur des écueils, aux environs du 
cap Haïtien, la veille de Noël. Il fut impossible de renflouer le 
navire, et Colomb, découragé, embarqua sur la Nina, avec l'inten- 
tion de revenir en Espagne. Tout l'équipag-e ne pouvant tenir sur 
la petite caravelle, on construisit à terre un fort en bois, que Ton 
nomma la Navidad, où s'entassèrent une quarantaine d'hommes 
commandés par trois officiers, dont le principal était Diego (ou 
Rodrigo) de Arana. Ces hommes devaient rester jusqu'au retour de 
l'amiral et ramasser autant d'or que possible. Le 4 janvier, la Nina 
fit voile vers l'ouest, remontant la côte d'Hispaniola. Le 6 janvier 



irl LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB 

1493, Colomb revit Alonso Pinzoh, qui, quinze jours plus tard, le 
quitta à nouveau pour tenter d'apporter le premier eu Espagne la 
nouvelle de la découverte *. 

Le 16 janvier, il se mit à la recherche d'une île habitée, croyait- 
il, par des Amazones, et qu'il ne put découvrir; profitant dune 
brise favorable, il se décida à revenir en Espagne. Les alizés ne 
soufflant pas a cette époque de l'année, le vaisseau de Colomb fit 
route sans arrêt et l'amiral arriva, le 10 février, auprès des Açores, 
où il fut pris pendant quatre jours par une effroyable tempête, 
au cours de laquelle il crut que son navire allait périr corps et 
biens. Le 15 février, la Nina se trouvait par le travers de Santa- 
Maria, l'une des Açores ; Colomb entra dans ce port le 18, puis fit 
voile pour le Portugal. Il arriva, le 4 mars 1493, à l'embouchure 
du Tage, au mouillage de Cascaes, d'où il écrivit au roi de Por- 
tugal ; le 8, Joào II lui répondit et le 9, il le reçut à Valparaiso, près 
de Lisbonne. 

Il reprit la mer le 13, après une traversée de deux jours, fran- 
chit la barre de Saltes et débarqua le 15 mars, « vers l'heure de 
midi, au lieu même où il s'était embarqué 7 mois et 12 jours aupa- 
ravant 2 ». 

Colomb rejoignit ensuite la Cour à Barcelone ; il y fut reçu par 
les souverains, auxquels il montra les richesses qu'il rapportait : 
des peaux d'oiseaux, des herbes qu'il croyait être des épices des 
Indes orientales, quelques perles et un peu d'or 3 . On fut désap- 
pointé par la faible quantité d'or qu'il rapportait. Bernaldez dit : 
« Les dépenses étant si fortes et le produit si peu considérable, on 
soupçonna qu'il n'y avait pas d'or au Nouveau Monde ''. » Quoi 
qu'il en soit, la certitude de l'existence de terres à l'ouest allait 
faliciter l'entreprise d'une seconde expédition. 



1. Sur l'arrivée de Pinzon en Espagne et sa moi't peu de jours après le 
retour de Colomb, voir Harrisse, Christophe Colomb, vol. I, p. 115, note 1. 

2. M. IIarhisse, Christophe Colomb, vol. I, p. 416. 

3. W. Irving se trompe lorsqu'il dit qu'on nomma ces pays « Indes occi- 
dentales » (Life of Columhus, vol. I, p. L33). 

i. Cf. Piske, Discovery, vol. I, p. iii, note 2. 



LE DEUXIÈME VOYAGE 63 

§111. — Le deuxième voyage. 

Dès avril 1493, Ferdinand et Isabelle s'occupèrent d'organiser les 
services administratifs nécessités par la découverte des nouvelles 
terres. On créa un département des affaires des Indes, à la tête 
duquel on plaça l'archidiacre de Séville, Juan Rodrigue/ de Fon- 
seca J ; une douane des Indes fut aussi créée à Séville, et un registre 
il ut être tenu des navires qui iraient aux îles nouvelles ou en 
reviendraient. 

On arma une seconde expédition, dont le commandement fut 
naturellement confié à Colomb. L'argent nécessaire à l'armement 
de celte expédition provenait, en grande partie, de l'or, des bijoux 
et de l'orfèvrerie volés aux Juifs qui fuyaient en Portugal pour 
échapper à l'inquisition espagnole et d'un prêt de dix millions de 
maravédis consenti par le duc de Medinia-Sidonia. La flotte se 
composait de dix-sept caravelles. Le chiffre total de l'équipage n'est 
pas bien connu : Bernaldez parle de 1.200 hommes, Pierre Martyr 
de plus de 1.200, OviEnode 1.500. Un certain nombre de personnages 
de haut rang s'embarquèrent, tels plusieurs officiers de la cour, 
Francisco de Penalosa 2 , familier de la reine, etc. Plus intéressants 
cependant sont les noms de Diego Colombo, frère cadet de Chris- 
tophe, Alonzo de Hojeda, Juan Ponce de Léon et Juan de la Cosa, 
qui illustrèrent leurs noms par des explorations du Nouveau Con- 
tinent. 

Cette flotte quitta Cadix le 25 septembre 1493, mais e voyage 
à l'ouest ne commença réellement que le 13 octobre, date à laquelle 
l'expédition quitta l'île de Fer. 

Moins de vingt jours plus tard, on découvrait une terre, dépourvue 
d'atterrages. Colomb la nomma la Désirade (la Desseada. Oviedo) 
et vint aborder, le dimanche 3 novembre, à une île qu'on nomma 
la Dominica. Le même jour, on en découvrit une autre, qui fut 
nommée la Marigalante, nom de la caravelle que montait Colomb. 
Les découvertes se poursuivirent rapidement : le lendemain on 
reconnut une terre que l'on baptisa la Guadeloupe, ainsi que trois 
ilôts habités par des cannibales ; le 10 novembre, on partit de la Gua- 

1. Sur ce personnage que la plupart des historiens modernes ont accusé 
d'avoir accablé Colomb de mauvais procédés, voir Harrisse, Christophe 
Colomb, vol. I, pp. 385-387. 

'2. Oncle de Las Casas, futur évéque de Chiapas et historien de Colomb. 



(>4 LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB 

deloupe et l'on découvrit, le 1 1 , Montserrala, le 12, Santa-Maria la 
Redonda, le 13, Santa-Maria la Antigua, le 14, Saint-Martin et 
Sainte-Croix, le 16, Porto-Rico ou Roriquen, où Colomb séjourna 
deux jours ; le 18, il arriva en vue d'Hispaniola 4 . 

L'expédition suivit la côte de Saint-Domingue et arriva dans la 
nuit du 27 au 28 novembre 1493, à la Navidad, le fortin construit 
lors de la première expédition de Colomb. Les Espagnols qui y 
avaient été laissés avaient tous été massacrés. 

Le 7 décembre, Christophe Colomb quitta ces parages et peu de 
temps après, il fondait Isabella, la première des cités européennes 
dans le Nouveau Monde, dont les ruines existent encore 2 . 

Le 2 février 1494, Colomb renvoya une partie de sa flotte en 
Espagne sous le commandement de ïorres. Un mois plus tard, il 
envoyait un parti, avec Alonso de Hojeda, reconnaître l'intérieur 
de Tile et se renseigner sur la présence de l'or ; les explorateurs 
revinrent avec un peu de poussière et de minerai d'or, ce qui 
décida l'amiral à entreprendre une grande expédition à l'inté- 
rieur de Saint-Domingue. Il partit avec 400 hommes, vit beau- 
coup de villages indigènes, mais peu d'or, et laissa dans ce pays une 
garnison assez considérable, sous le commandement de Margarite, 
avec mission de continuer les recherches. Colomb revint le 29 mars 
à Isabella et prépara un autre voyage de découvertes, il partit le 
24 avril 1494 avec trois caravelles, laissant le gouvernement de 
la colonie à un comité présidé par son frère Diego. On voyagea 
à l'ouest pour trouver Cuba qui, dans l'esprit de l'amiral, était la 
terre ferme. On releva cette île, une semaine après le départ, et on 
la longea du côté sud ; à la hauteur du port Tarquino, l'escadre 
vira de bord et marcha droit au sud ; le 13 mai, Colomb découvrit 
la Jamaïque, où il séjourna cinq jours, puis il revint à Cuba qu'il 
continua de côtoyer. Mais les plaintes de son équipage, jointes à 
l'épuisement de ses provisions, le forcèrent de revenir à son port 
d'attache, le 25 juin, sans avoir découvert que Cuba n'était qu'une 
île. Il arriva à Isabella, le 29 septembre 1491. 

Pendant ce voyage, des événements s'étaient produits à Hispa- 
niola : une flottille de trois caravelles était venue de Cadix, sous le 
commandement de Barthélémy Colomb, frère de l'amiral, pourravi- 

1. Selon Oviedo', Historia gênerai, vol. I, p. 33, les îles auraient été décou- 
vertes dans l'ordre suivant : La Désirade, Marigalante, la Guadeloupe, la 
liarbade ou la Barbude, Aguja, Sombrero, les îles Vierges et Boriquen. 

2. W. InviNG, Life of Columbus. 



LE TROISIÈME VOYAGE 65 

tailler celui-ci ; elle était arrivée le jour de la Saint-Jean 1494, à un 
moment où la colonie était en pleine révolte. Les mutins, s'em- 
parant des caravelles amenées par Barthélémy Colomb, s'enfuirent 
en Espagne où ils commencèrent à desservir l'amiral. 

C'est dans ces conditions que Christophe Colomb trouva la 
colonie d'Isabella : dissensions entre les Espagnols, révolte chez les 
Indiens. 

Peu après son retour, arrivèrent d'Espagne quatre caravelles de 
ravitaillement, commandées par Torres. Colomb les renvoya char- 
gées decinq cents Indiens faits prisonniers et qui, consignés à Juan de 
Fonseca, furent vendus à Séville comme esclaves et périrent tous 
au cours de leur captivité *. 

Les affaires s'aggravèrent à Hispaniola : Colomb était tombé 
gravement malade et fut cinq mois avant depouvoir se remettre. 

Les Indiens, guidés par le chef Gaonabo, s'étaient révoltés et 
faisaient aux Espagnols tout le mal qu'ils pouvaient. Colomb les 
vainquit, le 24 avril 1495, dans la savanede Matanza. Les Indiens 
restèrent ensuite tranquilles. Mais les dissensions continuaient 
entre les Européens; l'amiral sentait son autorité décliner, aussi 
résolut-il de retourner en Espagne. Le 10 mai, il s'embarqua sur 
la Nina, naviguant de conserve avec unecaravelle construite à Isa- 
bella; il eut beaucoup de mal à gagner vers l'est, et n'arriva à Cadix 
que le 11 juin, après deux ans et neuf mois d'absence. 

Un mois après, il était reçu à la Cour à Burgos; il fut accueilli 
favorablement, sans qu'il fût fait la moindre allusion aux mauvais 
propos tenus par les mutins ; les souverains lui promirent même 
de lui fournir des vaisseaux pour un troisième voyage de décou- 
verte. 

§ IV. — Le troisième voyage. 

Le 30 mai 1498, Colomb appareilla à San Lucar de Barrameda. 
L'expédition secomposaitdesix caravelles, portantsix cents hommes, 
sans compter les marins. Pour éviter une escadre française qui croi- 
sait dans les environs du cap Saint- Vincent, Colomb se dirigea vers 
les Açores par une route inusitée. 

Arrivé à l'île de Fer, il divisa son escadre : trois des caravelles 
cinglèrent directement sur Hispaniola. L'amiral, avec les trois 

J. Bernaldez, Historia de los Reyes catôlicos, vol. II, p. 37. 

Manuel d'archéologie américaine. 5 



66 LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB 

autres, lit voile vers les îles du Cap- Vert, puis se dirigea vers le 
sud-ouest. Le 30 juillet, les provisions commençant à manquer, 
on songea à faire route vers les Antilles, et l'on vira de bord. Mais 
le lendemain, Alonso Perez, matelot de Huelva, signala à l'ouest 
trois pics montagneux. C'était la pointe sud-est de l'île de la 
Trinidad. L'amiral longea la côte sud-ouest pendant cinq lieues sans 
trouver un bon mouillage, enfin il jeta l'ancre, dans la baie de 
Guayara probablement. De là, suivant Las Casas *, il aurait 
aperçu, dans la direction du sud, les côtes basses et marécageuses 
du delta de l'Orénoque. 

Le 1 er août, on remit à la voile. L'expédition longea la côte 
méridionale de la Trinidad, puis par le détroit dit « Bouche du 
Serpent » elle pénétra dans le g-olfede Paria. Onaperçut nettement 
la côte sud, mais Colomb supposa qu'il se trouvait en face d'une île. 

11 est assez difficile de reconstituer la route que suivit ensuite 
l'expédition. Il paraît certain qu'elle longea toute la côte du golfe 
de Paria. Le 11 août, Colomb ressortit par la « Bouche du Dra- 
gon », et en revenant à l'est, le long de la côte nord de la Trinidad 
il aperçut les îles de la Marguerite. Puis il fit voile vers Hispaniola, 
où il arriva le 30 août 1498. Il trouva l'île en pleine insurrection : 
depuis les vingt-neuf mois que Colomb l'avait quittée, les révoltes 
des Indiens, les mutineries des soldats, sous la conduite de Francisco 
Roldan, n'avaient pu permettre aux colons de travailler au déve- 
loppement de l'île. Les mécontents avaient cru que Colomb, ayant 
perdu sa faveur auprès de la Cour, ne reviendrait plus. Ils s'étaient 
groupés autour de Francisco Roldan, qui retiré à Xaragua, dans 
l'intérieur de l'île, tenait la campagne. 

Colomb, secondé par son frère Barthélémy, lutta pendant deux 
ans pour maintenir sa suprématie à Hispaniola. Le 23 août 1500, 
arrivèrent deux caravelles, amenant le commissaire Francisco de 
Bohadilla, chargé par la couronne d'Espagne de faire une enquête 
sur les troubles de l'île et surtout de voir pour quelles raisons 
l'amiral n'envoyait pas d'or et d'autres marchandises précieuses. 
Muni de pleins pouvoirs, Bobadilla s'empara du commandement de 
l'île, et mit sous séquestre la fortune et les papiers de Christophe 
et de Barthélémy Colomb. Ce dernier s'était rendu très impopu- 
laire, et parmi les Espagnols à cause de son caractère inflexible, 

1. Historia de las Indias, p. 2 i0. Cependant Harrisse, Christophe Colomb, 
vol. II, p. 81, croit qu'il fut impossible à Colomb d'apercevoir ces côtes, eu 
égard à leur éloignement et au peu de hauteur des mâts des caravelles. 



LE QUATRIÈME VOYAGE ET LA MORT DE COLOMB 67 

et parmi les Indiens par les chasses aux esclaves qu'il avait orga- 
nisées. Bobadilla lit enfermer dans la citadelle de Santo-Domingo, 
Christophe, Barthélémy et Diego Colomb, il les y laissa deux 
mois, puis les fît enchaîner et embarquer sur la caravelle la Gorda 
qui fit voile pour l'Espagne, sous le commandement du capitaine 
Andres Martin, au commencement d'octobre 1500. Le débarque- 
ment eut lieu à Cadix, entre le 20 et le 25 novembre 1500. Colomb 
— auquel Alonso de Vallijo, le gentilhomme qui l'escortait, avait 
proposé de défaire ses liens, proposition qui avait été refusée — 
remit les pieds sur la terre d'Espagne, chargé de chaînes. 

Dès que les souverains apprirent ces événements, ils ordon- 
nèrent la mise en liberté immédiate des frères Colomb, et ils vou- 
lurent qu'on les traitât avec les plus grands égards. Las Casas pré- 
tend même qu'on leur fît compter la somme de 2.000 ducats. 

C'est ainsi que se termina le troisième voyage de Colomb. 

§ V. — Le quatrième voyage et la mort de Colomb. 

Bien que les souverains espagnols aient cherché à faire oublier à 
Colomb les mauvais procédés dont Bobadilla avait usé à son égard, 
ils ne poussèrent pas la complaisance jusqu'à lui rendre la vice- 
royauté des îles nouvelles. On nomma un nouveau gouverneur, 
Nicolas de Ovando, chevalierd'Alcântara, qui partit pour Hispaniola 
au mois de février 1502, avec une escadre de trente navires, conte- 
nant au total 2.500 personnes. 

Quant à Colomb, son esprit, affaibli par les fatigues qu'il avait 
endurées, se tourna vers un singulier mysticisme. C'est au retour 
de son troisième voyage qu'il composa le Lihro de las Profecias, 
destiné à convaincre les rois catholiques de la nécessité d'aller en 
Terre Sainte faire la conquête du Saint-Sépulcre : il fallait se hâter, 
la fin du monde devant venir dans cent cinquante ans; un nouveau 
voyage aux Indes était nécessaire, non pour y découvrir de nou- 
velles terres, mais pour y trouver les ressources utiles à cette 
pieuse entreprise '. 

Ferdinand et Isabelle se laissèrent convaincre à moitié et 
armèrent une expédition des plus modestes, si on la compare à celle 
qui conduisit Nicolas de Ovando au poste autrefois occupé par 
Colomb. La flottille se composait de trois caravelles et d'un navire 

l. Le Lihro de las Profecias existe, en manuscrit, à la Bibliothèque Colom- 
bine. Navarrete, vol. II. pp. 260-273, en donne une description. 



68 LA DÉCOUVERTE ET LES VOYAGES DE CHRISTOPHE COLOMB 

de très faible tonnage avec cent quarante hommes d'équipage. 
Colomb fut chargé d'aller découvrir des terres et des îles nouvelles 
et de s'y procurer de l'or et des perles en aussi grande quantité qu'il 
pourrait. On doutait si peu de l'exécution de cette dernière partie 
du programme que le notaire Diego de Porras fut adjoint à l'expé- 
dition, pour inventorier ces richesses et les verser au trésor royal. 
Afin d'éviter toute difficulté entre l'ancien et le nouveau gouverneur 
des Indes, il fut interdit à Colomb de toucher terre à Hispaniola ' . 

L'expédition partit de Cadix, le 1 1 mai 1502. Christophe Colomb 
avait emmené son frère Barthélémy, et Fernand, son fils et futur 
successeur. Comme d'ordinaire, on fit escale aux Canaries que l'on 
quitta le 26. Le mercredi 15 juin, la vigie signalait une terre, que 
Colomb nomma Matinino (Sainte-Lucie ou la Martinique) ; on alla 
s'ancrer quelque dix milles plus loin, à la Dominica. Malgré l'inter- 
diction de toucher Hispaniola, Colomb s'y rendit, pour y faire répa- 
rer quelques avaries subies par ses navires; mais Nicolas de Ovando 
s'opposa à son débarquement, et force lui fut de croiser pendant 
une quinzaine sur les côtes de Saint-Domingue. 

La flottille de Colomb fut prise, le 14 juillet, par une violente 
tempête ; fuyant sous le vent, elle arriva deux jours après en vue 
de la côte sud-est de la Jamaïque. Colomb continua sa marche à 
l'ouest, arriva le 24 dans l'archipel de petites îles appelé le Jardin 
de la Reine, au sud de Cuba; puis, le 27, il mit le cap au sud- 
ouest et se lança dans l'inconnu, à la recherche de terres nouvelles. 
Le samedi 30 juillet, il relevait la petite île de Guanaja 2 sur la 
côte du Honduras. Le même jour, ou le lendemain dimanche 
31 juillet 1502, il touchait le continent et jetait l'ancre près de la 
ville moderne de Trujillo, en un lieu qu'il nomma Punta de Caxi- 
nas; puis il fit voile à l'est, et doubla, le 12 septembre, le cap Gra- 
cia a Dios. Cabotant le long des rivages marécageux du pays des 
Mosquitos, et faisant plusieurs escales clans les lagunes du Chiri- 
qui, il arriva au Veragua, croyant se trouver non loin de l'embou- 
chure du Gange. L'exploration fut continuée le long de l'isthme de 
Panama et dura quatre mois. Colomb revint au Veragua où il 
séjourna jusqu'à Pâques 1503. 

La nuit de Pâques, Colomb, abandonnant une de ses caravelles, 
quitta la côte du Veragua, en emmenant prisonnier un chef de 
ce pays, capturé par surprise, et reprit son voyage vers le sud. 

1 . Lettre royale. Navarrete, vol. II, p. 277. 

2. Aujourd'hui Bonaca. 



LE QUATRIÈME VOYAGE ET LA MOUT DE COLOMB 69 

Mais, dans les parages du Darien, les plaintes de l'équipage 
devinrent si vives que l'amiral résolut de retourner à Hispaniola. 
Il revint à son point de départ, le Jardin de la Reine, puis sur la 
côte méridionale de Cuba ', où il s'arrêta pour réparer ses vais- 
seaux qui faisaient eau de toutes parts. Il repartit, mais des vents 
contraires, finissant par une tempête terrible, firent échouer sa 
flotte, déjà en si mauvais état, sur les récifs de la Jamaïque, à la 
fin de juin 1503. Il ne put regagner Hispaniola qu'un an plus tard. 

Il séjourna peu de temps à Hispaniola, et partit pour l'Espagne 
où il débarqua, à San Lucar de Barrameda, le jeudi 7 novembre 
1504, après une absence de deux ans et six mois. 

Quelques jours après (26 novembre 1504), la reine Isabelle mou- 
rait, et cet événement engagea Colomb à rester à Séville. La vie 
qu'il mena dans cette ville paraît avoir été assez pénible. Dans une 
lettre du 1 er décembre 1504 à son fils Diego, l'amiral dit qu'il ne 
vit que d'emprunts. Cependant il serait inexact de dire qu'il était 
alors dans la misère : son crédit paraît avoir été excellent auprès 
des banquiers génois de la ville, et il envoie fréquemment des 
sommes assez importantes à son fils aîné 2 . Mais, affaibli par l'âge et 
les douleurs physiques, Colomb se plaint constamment dans ses 
lettres, et c'est ce qui a fait croire à bien des historiens qu'il avait 
été plus malheureux qu'il ne le fut en réalité. 

La détresse du découvreur de l'Amérique ne date vraiment que 
du jour où Ferdinand, roi d'Aragon, ordonna de saisir les revenus 
<le Colomb pour payer certaines dettes qu'il avait contractées. A 
partir de ce moment, le roi ne considéra plus celui à qui il devait 
l'Amérique que comme un débiteur insolvable. 

Colomb resta à Séville jusqu'en février 1505, puis il quitta l'An- 
dalousie. Il alla à Ségovie, à Salamanque, à Valladolid, suivant la 
Cour pour revendiquer ses droits. Il ne put rien obtenir du roi Fer- 
dinand, qui aurait voulu lui voir échanger ses prérogatives contre 
une seigneurie infime, située dans le pays de Léon. 

Christophe Colomb mourut le 21 mai 1506, jour de l'Ascension, 
à Valladolid, sans avoir pu faire reconnaître pour son fils le droit au 
gouvernement d'Hispaniola. Aucun des chroniqueurs espagnols ne 
mentionna cet événement, comme s'il avait dû passer inaperçu. 

I . Dans cette partie de Cuba, Colomb croyait voir le Mangi, c'est-à-dire 
ïe sud de la Chine. 

2. Harrisse, Christophe Colomb, vol. II, p. 136. 



CHAPITRE V 

LES VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU XVI e SIÈCLE 

Sommaire. — I. Jean et Sébastien Cabot. — II. Les Corte Real. — III. Améric 
Vespuce et le nom de l'Amérique. — IV. La découverte du Brésil et de 
l'Argentine (Hojeda, Pinzon, Cabrai). — V. La découverte du Pacifique (Bal- 
boa). — VI. Reconnaissance des côtes de l'Amérique du Nord. 

§ I. — Jean et Sébastien Cabot. 

Le mouvement d'extension vers l'ouest qui décida les souverains 
d'Espagne à armer une expédition pour aller à la recherche des 
terres merveilleuses du Cathay et de Zipangu, éveilla aussi l'es- 
prit d'entreprise chez d'autres souverains européens. 

En 1496, Henri VII, roi d'Angleterre, octroya des lettres patentes 
à Jean et Sébastien Cabot, « pour chercher et découvrir toutes les 
îles, contrées, régions ou provinces de païens dans n'importe quelle 
partie du monde * ». 

Jean et Sébastien Cabot, ou plus exactement Giovanni Caboto, 
le père, et Sebastiano, le fils, étaient de nationalité vénitienne 2 . 

Il est très difficile d'établir la chronologie des voyages des Cabot 
et de déterminer exactement la part qui revient à l'un et à l'autre 
dans les découvertesqu'ils firent. Les documents — allusions brèves 
et tronquées de chroniqueurs vénitiens, récits de Pierre Martyr et 
d'un anonyme dont le manuscrit fut publié par Ramusio, cartes de 
Juan de la Cosa (1500) et de Cabot (1544) — sont trop peu précis 
pour permettre d'établir la chronologie exacte de ces découvertes. 

Partis de Bristol, en juillet 1497 ; les Cabot se dirigèrent au nord, 
où ils trouvèrent « des masses de glace qui flottaient sur la mer ; 
la durée du jour était continuelle et l'on apercevait de vastes ban- 
quises. On vira de bord, et l'on mit le cap à l'ouest; la terre se pré- 
sentant, les navigateurs la longèrent en allant vers le sud, jusqu'à 
environ la latitude du détroit d'Hercule (Gibraltar) ; puis le 
vaisseau fut dirigé à l'ouest jusqu'à ce que l'île de Cuba se trouvât 

1. Rymer Fœdera, 1741, t. V, pars VI. 

2. Haruisse, Jean et Sébastien Cahot, p. 35. 



7"2 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE 

par son bord gauche ' ». Les chroniqueurs du temps crurent voir 
dans ces découvertes les terres qui occupaient alors les imagina- 
tions : Pasqualigo y vit le Cathay, Raymondo di Soncino l'île 
des Sept cités (Antilia). D'ailleurs Sébastien Cabot, d'après l'ano- 
nyme de Ramusio, avoue qu'il croyait bien trouver le Cathay en 
voyageant dans cette direction, et passer de là dans l'Inde 2 , mais 
il s'aperçut que la cote se continuait dans le nord et le sud et arriva 
finalement en Floride. 

En J498, Jean et Sébastien Cabot entreprirent un nouveau voyage. 
Leur flotte se composait de cinq navires, qui mirent à la voile le 
1 er avril 1498. On attendait leur retour en Angleterre au mois de 
septembre suivant. On ignore les résultats de cette expédition, à 
moins, comme le pense Harrisse 3 , que les localités du nord indi- 
quées comme possessions anglaises sur la carte de Juan de la Cosa 
(1500) n'aient été découvertes cette année-là (fig. 13). 

La chronique de Fahyan, citée par Stow '' et Hakluyt 3 , dit qu'en 
1503, on présenta au roi Henri VII trois sauvages, pris dans les 
îles récemment découvertes par Sébastien Cabot. C'est le. seul 
indice que l'on ait d'un voyage fait en cette année par le navi- 
gateur vénitien. 

A partir de cette époque, il n'est plus question que de Sébastien 
Cabot, son père n'est plus mentionné : Sébastien lui-même quitte 
la cour du roi Henri VII et se retire en Espagne, où il entre au 
service de Ferdinand d'Aragon, le 20 octobre 1512. En 1516, 
l'Espagne prépara une expédition dont Sébastien Cabot devait être 
le chef 6 , mais cette expédition, pour des causes inconnues, paraît 
ne pas avoir eu lieu. Deux ans après, Charles-Quint nommait Sébas- 
tien pilote-major du royaume d'Espagne ". 

1 . Pierre Martyr, Décade //, lib. VI. 

2. L'anonyme de Ramusio date le départ du commencement de l'année 1496. 

3. Jean et Sébastien Cabot, pp. J 03-10 i. 

4. Stow, Chronicle, 1580, p. 875. 

5. Hakluyt, Principal navigations, t. III, p. 9. 

6. Pierre Martyr, Décade III : cl". Harrisse. Jean et Sébastien Cahot, 
p. 275. 

7. Richard Eden, chroniqueur anglais du xiv" siècle, prétend qu'à cette 
époque le roi Henri VII aurait fait équiper une expédition dont le comman- 
dement aurait été confié à l'amiral Thomas Pert et à Sébastien Cabot, maisque, 
par suite de la pusillanimité de l'amiral Pert, cette expédition échoua (cf. Har- 
risse, pp. 113-115 et 275). Aucun auteur ne confirme ce voyage et toutle monde 
s'accorde à reconnaître que cette expédition n'eut pas lieu, à l'exception de 
Harrisse, qui croit qu'elle fut, en effet, organisée, maisque le manque de cou- 
rage de l'amiral Pert empêcha jusqu'à l'appareillage. 



JEAN ET SEBASTIEN CABOT 



Le 5 avril 1526, Sébastien Cabot, inspiré sans doute par le voyage 
de Magellan, appareilla pour chercher, par le sud, une route condui- 




Fig. 13. — Carte de Juan de la Cosa 
(d'après Kretschmer, Die Entdeckung Amerikas). 



sant au Cathay. L'expédition ne fut pas heureuse. Cabot ne revint 
qu'en 1530; sur les plaintes de son équipage, il fut condamné à deux 
ans d'exil à Oran, en Algérie. Mais l'empereur commua sa peine et 
lui conserva son office de pilote-major. En 1548, Sébastien Cabot 
quitta le service du roi d'Espagne et revint en Angleterre, où il 
mourut, à Londres, en 1557. 



74 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE 

Les découvertes faites par Cabot au cours de ses premiers voyages 
s'étendaient de la côte du Labrador à la Floride, du 67° au 26° 
lat. N. C'est lui qui, le premier, aurait mis le pied sur le conti- 
nent américain. 

§11. — Les Corte Real. 

La carte de Juan de la Cosa A montre que les résultats du premier 
voyage des Cabot étaient connus en Espagne à cette époque. Il est 
très probable que les informations gagnèrent le Portugal vers le 
même temps et qu'elles engagèrent le roi Manoel à équiper les expé- 
ditions qui partirent vers cette date. Le commandement en fut 
confié à deux frères, Gaspar et Miguel Corte Real, gentilshommes 
de rang assez élevé. Gaspar fit deux ou trois voyages, au cours des 
années 1500 et 1501 ; lors du dernier, deux seulement de ses navires 
revinrent à Lisbonne, celui qu'il commandait se perdit : on sup- 
pose qu'il fît naufrage dans les environs du détroit de Davis. Le 
10 mai 1502, Miguel Corte Real partit, avec trois caravelles, à la 
recherche de son frère, mais lui aussi périt avec son navire. Le 
roi Manoel envoya, en 1503, une autre expédition, composée de 
deux navires, pour rechercher Miguel, qui ne fut jamais retrouvé, 
et Ton donna aux terres qu'ils avaient découvertes le nom de 
« Terra de los Cortereales ». 

Il est difficile de se reconnaître parmi les données très confuses que 
nous avons sur les explorations des deux hardis navigateurs portu- 
gais, mais nous pouvons cependant indiquer avec quelque exacti- 
tude leurs lieux d'atterrissage. Leurs découvertes paraissent avoir 
porté surtout sur les côtes, déjà relevées par Jean et Sébastien 
Cabot, du Labrador jusqu'à la baie de Fundy, qui paraît marquer 
la limite sud de leurs investigations. S'ils descendirent peu vers le 
sud, ils semblent, par contre, avoir poussé vers le nord dans les mers 
parcourues auparavant par les Scandinaves. Ils suivirent les côtes 
orientales de Terre-Neuve etremontèrent jusqu'au Groenland. Gaspar 
Corte Real ramena de l'un de ses voyages quelques hommes sau- 
vages, ainsi que des ours blancs. 

L'étendue de ces découvertes nous est connue par un document 
appelé « Carte de Cantino », dressé, en Portugal, pour Alberto 
Cantino, envoyé à Lisbonne du duc de Ferrare, Hercule d'Esté 2 . 

1. Juan de la, Cosa avait fait partie, en qualité de pilote, de la seconde 
expédition de Colomb. 

2. Cette carte fut expédiée en Italie à l'automne de 1502 ; elle est conservée 
aujourd'hui dans la « Biblioteca Estense », à Modène. 



LES CONTE REAL 75 

Les côtes de Terre-Neuve y sont indiquées avec cette inscription : 




3& — 



Fig. J4. — Carte de Gantino 
(daprès Kretschmer, Die Entdeckung Amerika' 



« Terre du roi de Portugal » ; la pointe sud du Groenland y est des- 
sinée avec une grande exactitude. On y voit aussi les Antilles figu- 
rées sous ce nom (fias Antilhas) pour la première fois (fig. 14). 



76 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE 

§ III. — Améric Yespuce et le nom de F Amérique. 

A l'époque où les Corte Real faisaient ces découvertes, d'autres 
navigateurs reconnaissaient, au sud, des terres nouvelles. Le plus 
connu de ceux-ci est Amerigo Vespucci, né à Florence, le 18 mars 
1452, d'une famille riche et honorable. Il passa en Espagne, à Bar- 
celone, comme agent commercial des Médicis, entre 1489 et 1491, 
et fît partie de plusieurs expéditions au Nouveau Monde, en qualité 
de cosmographe ou de pilote. Ces voyages nous sont connus par 
des lettres à Lorenzo di Pier Francesco de Medici(1503) et à Piero 
Soderini, gonfalonier de Florence (1504) 4 . 

La lettre écrite par Amerigo Vespucci à Soderini fut imprimée en 
italien à Florence, en 1505, sous le titre : Lettera di Amerigo 
Vespucci délie isole nuouamente trouate in quattro suoiviaggi; on 
en publia une traduction latine en Lorraine, à Saint-Dié, en 1507. 
La lettre à Francesco de Medici fut imprimée en latin en 1504 et 
obtint un succès colossal : Harrisse 2 a pu relever l'existence de 
onze éditions latines au cours de l'année 1504 et de huit éditions 
allemandes pour Tannée 1506. C'est dire quel retentissement énorme, 
pour l'époque, eurent les découvertes, réelles ou supposées, d'Amé- 
ric Vespuce. 

Le 25 avril 1507, parut à Saint-Dié la Cosmographie Intro- 
ductio de Martin Wallzemùller (surnommé Hylacomylus), natif 
de Fribourg en Brisgau. C'est là que nous voyons pour la pre- 
mière fois le nom d'Amérique appliqué aux terres nouvelles. Le 
passage où ce mot se rencontre dit : « Mais aujourd'hui ces parties 
(du monde) ont été explorées à fond et une quatrième partie a 
été découverte par Americus Vespucius (comme on le verra par 
la suite) ; je ne vois donc pas ce qui nous empêcherait de l'ap- 
peler Amerige ou America, c'est-à-dire la terre d'Americus, d'après 
Americus, son découvreur, homme d'esprit sagace, puisque l'Eu- 
rope et l'Asie ont pris leurs noms d'après des femmes. La situation, 
les mœurs et les coutumes de ces peuples seront clairement com- 
prises d'après les deux voyages d'Americus. » 

1. La version latine et la traduction italienne de ces lettres ont été publiées 
par Varnhagen, Amerigo Vespucci ; la première, pp. 9-26 ; la seconde, pp. 33-64. 
Ces lettres sont peu dignes de foi ; le premier voyage de Vespuce (10 mai 1497- 
15 octobre 1498) a été révoqué en doute par nombre de critiques et nous n'au- 
rions fait que mentionner Vespuce si, à son nom, ne s'attachait la question si 
importante de la dénomination du Nouveau Continent. 

2. Bibliotheca americana vetustissima, New-York, 1866, pp. 55-88. 



AMÉRIG VESPUCE ET LE NOM DE L'AMERIQUE 77 

On s'est demandé pourquoi Waltzemûller avait affirmé que l'Amé- 
rique devait sa découverte à Vespuce, alors que, dans une carte 
qu'il publia en 1513, il ligure la côte du Honduras et le golfe de 
Paria accompagnés de cette inscription : «Cette terre, ainsi que les 
îles avoisinantes, ont été découvertes par Colomb, de Gênes, sur 
ordre du roi de Castille. » 

Fiske ' a cherché à expliquer cette contradiction apparente par 
les arguments suivants : 1° Waltzemûller, travaillant à Saint-Dié r 
était aussi bien placé que possible pour connaître les découvertes 
de Vespuce, puisqu'une traduction latine de la lettre à Soderini 
avait été imprimée, en 1507, en cette ville, par un nommé Jean 
Basin ; il connaissait donc les voyages du Florentin et savait 
quelle notoriété s'y attachait ; 2° il ne pouvait supposer que les 
Indes et la côte des Perles trouvées par Colomb et situées au-dessus 
de l'Equateur fussent le même pays que la « quatrième partie », le 
Mundus novus, situé au delà de l'Equateur, dont Vespucci s'attri- 
buait la découverte. Cette explication est ingénieuse et assez bien 
soutenue parles faits: un grand nombre de cartes 2 du commen- 
cement du xvi e siècle ne marquent aucune connexion entre les terres 
espagnoles découvertes par Colomb et l'Amérique du Sud, désignée 
d'ordinaire sous le nom de Tierra de Santa-Cruz. 

La première carte où apparaît le nom d'Amérique a été trouvée 
dans un livre dénotes de Léonard de Vinci et lui a été attribuée ; 
on croit 3 qu'elle remonte à 1514 (fîg. 15). De la même année 
1514 date le globe de Ludovic Boulenger qui porte aussi le nom 
d'A/nencci, appliqué à la terre ferme située au sud des Antilles. En 
1515, nous le retrouvons sur la carte de Johann Schoner, professeur 
de mathématiques à Nuremberg 4 . Le nom tend, à partir de ce 
moment, à devenir d'un usage général pour désigner l'Amérique 
du Sud. C'est seulement dans une carte de Mercator, publiée en 
1541, que le nom America s'applique à l'ensemble du continent 5 .. 

Certains auteurs ont accusé Vespuce de spoliation à ce propos ; 
d'autres ont cherché à montrer que le nom de Vespuce n'était pas 
Amerigo mais bien Alherico et en ont tiré toutes sortes de déduc- 
tions subtiles 6 . 

J. Discovery of America, vol. II, pp. 138-145. 

2. Voir l'atlas de Kretschmer, Die Entdeckunq Amerika's, 1892, pi. IX, X. 

3. Id., ibid., pi. XI. 

4. Id., ihid., pi. XI. 

5. Reproduite en réduction dans Fiske, Discovery, vol. II, p. J53. 

6. On a môme été jusqu'à nier que l'Amérique doive son nom à Vespuce ; 



78 LES VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU XVI e SIECLE 

Nous préférons nous en tenir aux faits acceptés, et voir dans 




Fig. 15. — Carte dite de « Léonard de Vinci » 
(d'après Kretschmer, Die Entdeckung Amerikas) 



Waltzemùller l'éditeur responsable du nom d'Amérique, appliqué 
d'abord à l'Amérique du Sud, puis atout le Nouveau Continent. 



cette thèse a été soutenue par M. Jules Marcou qui, trouvant dans les voyages 
du naturaliste Th. Belt la mention d'Indiens Amerriques au Nicaragua, sup- 
posa que Colomb avait recueilli ce nom au cours de son quatrième voyage et 
qu'il avait été appliqué ensuite au continent nouveau. J. Marcou, Amer- 
riques, Amerigho Vespucci, and America (RS, 1888, Washington, 1890, 
pp. 647-673). 



LA DÉCOUVERTE DU BRESIL ET DE l/ ARGENTINE 79 

§ IV. — La découverte du Brésil et de l'Argentine 
(Ilojeda, Pinzon, Cabrai). 

Les Espagnols n'avaient pas réservé à Colomb le monopole des 
expéditions transatlantiques f . En 1499, Alonso de Hojeda, accom- 
pagné du pilote basque Juan de la Cosa et à'Améric Vespuce, 
découvrit les côtes de Surinam, par 6° lat. N. ; puis il gouverna à 
l'ouest, passa devant les embouchures des fleuves Esséquibo et Oré- 
noque, longea toute la côte du Venezuela et atteignit le Gabo de la 
Vêla, à l'extrémité de la péninsule Goajira. 

Peu de temps après, le pilote Per Alonso Niho visita la côte des 
Perles, mais il ne reconnut pas qu'il avait affaire à la terre ferme 2 . 

Plus important est le voyage de Vicente Yahez Pinzon 3 , qui en 
janvier 1500, découvrit le cap Saint-Augustin, situé par 8° lati- 
tude S., sur la côte du Brésil. De ce point il remonta au nord, 
doubla le cap San Roque (5° 30' lat. S.). 11 longea le delta de l'Ama- 
zone, les côtes jusqu'à l'Orénoque, découvrit l'île de Tabago, puis 
passa de là dans les petites Antilles et revint à Palos, le 30 sep- 
tembre 1500, rapportant comme témoins de la richesse des terres 
qu'il avait explorées, des bois de teinture, des topazes et des esclaves. 

Diego de Lepe, parti de Palos en décembre 1499, arriva, lui 
aussi, au cap Saint-Augustin, mais il suivit un peu la côte vers le 
sud et observa qu'elle s'infléchissait fortement vers le sud-ouest. 

La même année eut lieu une nouvelle découverte de la côte bré- 
silienne, par les Portugais cette fois ''. On n'est pas bien d'accord 
sur la priorité de la découverte ; cependant beaucoup d'auteurs 
croient que Pedro Alvarez Cabrai toucha la côte brésilienne, par le 
8° lat. S., un mois avant Vicente Yaiïez Pinzon et Diego de Lepe 5 , 



1. Pour l'expédition de Hojeda, les renseignements sont fournis par Las 
Casas, Historia, vol. II, pp. 389 et suiv. ; Oviedo, Historia gênerai, vol. I, 
p. 76 ; quelques pièces ont été publiées par Navarkete, Colecciôn de Los 
Viages, vol. II, pp. 543-545. 

2. Pierre Martyr, Décade 1; Navarrete, vol. III, pp. 540-512. 

3. Les renseignements sur l'expédition de Vicente Yahez Pinzon se trouvent 
dans Pierre Martyr, Décade I; Navarrete, Colecciôn, vol. III. 

4. Les sources pour la découverte portugaise sont : Barros, Décades du 
Asia, livre V, cap. 1-10; F aria y Sousa, Asia portugueza, vol. I, Lisbonne. 
1666, in-f°, cap. V; Navarrete, Colecciôn, vol. III, pp. 94 et suiv. 

5. Cette découverte est due au hasard : Cabrai était en route pour les Indes, 
pensant suivre le chemin de Vasco de Gama et doubler le Cap de Bonne- 
Espérance. 



80 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIÈCLE 

A partir du 17° de lat. N., Cabrai voyagea au sud, longeant la côte 
brésilienne jusqu'à un lieu qu'il nomma Porto Seguro. 

Cabrai quitta le sol du Brésil, dont il avait pris possession au 
nom du roi de Portugal, le jour de l'Exaltation de la Croix (3 mai 
1500) ; il nomma cette terre nouvelle Isla de la Vera Cruz *. Le 
roi de Portugal, désireux d'obtenir sur ce pays des renseignements 
plus circonstanciés, équipa, en 1501, une flotte composée de trois 
vaisseaux 2 , qui atteignit la côte brésilienne par 5° lat. S., au cap 
San Roque, qui doit son nom à ce que l'expédition y parvint le 
16 août 1501, jour de la Saint-Roch. De là, elle mit le cap au sud 
et arriva le 28 août à cette pointe si souvent découverte déjà et à 
laquelle fut attribué le nom de Saint-Augustin 3 , puis on baptisa 
successivement le Rio San Miguel, le Rio San Francisco, la baie de 
Rio-Janeiro, le port San Estevâo, et l'on s'arrêta, dans la direction 
du sud, en un point où débouchait un petit rio nommé Cananea. 

De Cananea { , l'expédition a peut-être poussé plus au sud, si 
Ton en croit Vespuce, mais les renseignements qu'il donne sont si 
invraisemblables qu'il est préférable de n'en pas tenir compte 5 . 

On ne soupçonnait toujours pas la nature réelle des terres 
découvertes, et cette ténacité à explorer les côtes venait du désir 
de trouver un détroit qui conduirait aux Grandes Indes et aux îles 
des épices. 

Amerigo Vespucci, par exemple, chercha dans tous ses voyages 
le chemin qui lui permettrait d'atteindre Melcha (la péninsule de 
Mâlaka). 

Si l'on consulte les cartes de cette époque, on y voit le grand 
progrès accompli dans les premières années du xvi e siècle : le 
Cathay, Zipangu, l'Inde, ne sont plus situés sous la même longi- 
tude que le Nouveau Continent; on s'est aperçu que les nouvelles 
terres doivent couvrir une surface considérable, et on a placé entre 
elles et les Indes, du côté de l'occident, une masse d'eau presque 

1. C'est peut-être là l'origine du nom de Tierra de Santa-Cruz appliqué au 
Brésil par beaucoup de cartes du xvi e siècle. 

2. Améric Vespuce faisait partie de cette expédition. 

3. Yanez Pinzon l'avait nommé Rostro Hermoso. 

4. Ce voyage, remarque Kretschmer, fut dune importance capitale pour la 
cartographie de l'Amérique du Sud; la carte qu'en dressa probablement Ves- 
puce servit de base aux travaux géographiques des deux premières décades 
du xvi e siècle (Die Entdeckùng Amerika's, p. 310). 

5. Il dit qu'on navigua au sud jusqu'à 52° lat. S. et que là se trouve une côte 
affreuse, rocheuse et inhabitée, dans laquelle certains critiques modernes ont 
voulu voir les îles Falkland ou la Géorgie du Sud. 



LA DÉCOUVERTE DU BRESIL ET DE L'ARGENTINE 81 

aussi vaste que celle qui, à l'orient, les sépare de l'Europe f . 
Dans Tune de ces cartes (celle de Stobnicza, cosmographie polo- 
nais), publiée à Cracovie en 1512, nous voyons même l'Amérique 



Fig. 16. — Carte de Stobnicza 
(d'après Kretschmer, Die Entdeckung Amerikas). 



du Sud reliée aux terres du nord par un véritable isthme. Cette 
particularité est remarquable, puisque ce n'est qu'en 1513 que 
Vasco Nufiez de Balboa traversa l'isthme de Panama (fig-. 16). 

1. Voir dans l'Atlas de Kretschmer, les cartes de Ruysch, Stobnicza, L. de 
Vinci, L.Boiilenger(\A. IX à XIII). 

Manuel d'archéologie américaine. 6 



82 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE 

§ V. — La découverte du Pacifique. Balboa. 

Balboa avait entendu les indigènes du Veragua parler d'une autre 
mer. Un jour, à la fin de septembre 1513, il aperçut, du haut d'un 
pic du Darien, une étendue d'eau, qu'il atteignit facilement. De 
l'importance des marées qui se produisaient sur ces côtes, il conclut 
que ces eaux devaient appartenir à un océan assez vaste '. Balboa 
ayant traversé, pour parvenir à cet océan, l'Amérique centrale du 
nord au sud, l'appela « Mer du Sud », nom que l'océan Pacifique a 
conservé dans certains pays d'Europe. 

A cette époque, Juan de Solis avait dressé le plan d'une expédi- 
tion au sud. Le retour de Balboa, qui annonçait la découverte de la 
mer du Sud et l'existence, au delà du Darien, d'une côte se dirigeant 
vers le sud, modifia ses intentions. 11 s'agissait d'aller chercher le 
détroit conduisant aux Indes, non plus dans le golfe du Mexique, 
mais au sud du Brésil, et c'est dans cet esprit que furent rédigées 
les instructions qu'il emporta 2 : il devait doubler le détroit méri- 
dionaldel'Amérique, remonter lacôte delamer du Sud jusqu'à « Pes- 
palcla de la tierra », c'est-à-dire à l'endroit où l'isthme de Panama 
s'articule avec la Colombie, et explorer le pays. Malheureusement 
cette expédition ne fut pas couronnée de succès : Juan de Solis fut 
tué à la Plata, en 1516, par les indigènes, et quelques-uns seulement 
des explorateurs revirent l'Espagne 3 . Cependant cette expédition ne 
fut pas sans résultat : de Solis reconnut la côte depuis Cananea 
jusqu'au Cabo de Santa Maria et il découvrit et explora l'embou- 
chure du Rio de la Plata qui fut revue, en 1526, par Sébastien 
Cabot, au cours de son dernier voyage. 

La reconnaissance des rivages méridionaux, si bien commencée 
par Juan de Solis, fut complétée par le voyage de Magellan. Fernâo 
de Magalhâes était né, en 1470, dans la province de Tras os Montes, 
en Portugal. Après plusieurs navigations, dont l'une dans les Indes, 
il vint à Sévilleen 1517 et, grâce aux efforts de l'évêque de Burgos, 
Juan Rodriguez de Fonseca, il parvint à équiper une expédition, 
qui partit, le 20 septembre 1519, de San Lucar de Barrameda 4 . 

1. Nous n'avons plus le rapport original de Balboa. Les sources sont : Las 
Casas, Historia,vo\. III, pp. 312-328 ; Pierre Martyr, Décade II; Oviedo, His- 
loria gênerai, vol. III. 

2. Navarrete, Colecciôn de los Viages, vol. III, pp. 134-137. 

3. Herrera, Décade II, lib. I, cap. 7 et Décade IV, lib. I, cap. 1. 

4. Les sources ont été publiées par Navarrete, Colecciôn, vol. IV. La prin- 



RECONNAISSANCE DES COTES DE L'AMERIQUE DU NORD 83 

L'expédition de Magellan reconnut rembouchure du Rio de la Plata 
avec grand soin, puis elle longea les côtes basses de la Patagonie, 
en releva toutes les baies, croyant toujours trouver dans celles-ci le 
détroit tant désiré. Enfin, après des fatigues sans nombre, elle 
arriva le 18 octobre à l'entrée du détroit aujourd'hui appelé détroit 
de Magellan '. Trois semaines plus tard, Magellan relevait le cap 
Deseado qui marquait l'extrémité de la route, et voguait sur le 
Pacifique, ayant complété les travaux de ses devanciers et trouvé, 
le premier, la route des Indes par l'ouest. 

§ VI. — Reconnaissance des côtes de l'Amérique du Nord. 

Tandis que les Espagnols et les Portugais, encouragés par les 
découvertes de Colomb, de Pinzon et de Hojeda, exploraient les 
côtes de l'Amérique du Sud et cherchaient dans des contrées tou- 
jours plus méridionales le détroit conduisant aux Indes, les Anglais 
et les Français visitaient les côtes de l'Amérique du Nord. Mais la 
grande navigation était alors peu avancée en France et en Angle- 
terre, on n'osait pas se lancer au large, aussi eut-on souvent recours 
pour ces expéditions à des pilotes portugais, marins de haute mer. 

En 1501 2 , en 1502, le roi Henri VII d'Angleterre accorda des 
lettres patentes à plusieurs commerçants de Bristol et à divers Por- 
tugais des Açores pour découvrir des terres nouvelles. Nous ne 
savons rien sur les résultats de ces expéditions, non plus que sur 
une autre qui aurait eu lieu en 1505. 

Le récit d'un anonyme français, qui nous a été conservé en ita- 
lien par Ramusio 3 , dit qu'en 1504 des Bretons et des Normands 
visitèrent les côtes septentrionales du Nouveau Monde. Le fait 
paraît confirmé par des cartes espagnoles et portugaises de cette 

cipale de ces sources, la relation de Pigafetta, a été publiée en 1800, à Milan, 
par Amoretti, puis, en traduction anglaise, par Lord Stanley of Alderley, 
First voyage around the World by Magellan, Londres, 1874 (H. S.). Voir aussi 
J. G. Kohl, Geschichte der Entdeckungsreisen und Schifffahrten zur Magel- 
lans-Strasse, Berlin, 1877. 

1. Magellan semble l'avoir appelé simplement Estrecho « détroit ». Piga- 
fetta le nomme Estrecho de la Victoria ; Francisco Albo, un membre de l'ex- 
pédition : Estrecho de Todos Santos. C'est Gomara qui, le premier, le nomma 
Estrecho de Magalhàes. 

2. Sur toutes les découvertes faites sur la côte orientale de l'Amérique du 
Nord au xvi e siècle, voir J. G. Kohl, History of the Discovery of Maine 
(Documentary History of the State of Maine, vol. I), Portland, 1869, in-8. 

3. Raccolta de Navigazioni, vol. III, pp. 432 et suiv. 



84 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE 

époque, qui appellent les terres environnant l'embouchure du Saint- 
Laurent : « Terra do Bretàos » ou « Tierra de los Bretones ». Le 
même anonyme de Ramusio dit qu'en 1506, Jean Denys etGamart 
partirent d'Honfleur et arrivèrent au Nouveau Monde. Ils furent sui- 
vis, en 1508, par Thomas Aubert,de Dieppe 1 . Nous ignorons mal- 
heureusement les résultats obtenus par ces navigateurs fran- 
çais. 

Il faut attendre jusqu'à 1521 pour trouver une expédition impor- 
tante quant aux résultats. C'est celle du gentilhomme portugais 
Joào Alvares Fagundes qui alla à Terre-Neuve et y établit des 
pêcheries. Si Ion en croit des cartes portugaises d'une date très 
postérieure, Fagundes visita les côtes de la Nouvelle-Ecosse 2 . 

Deux ans plus tard, en 1523, François I er envoyait à la recherche 
du Gathay une expédition, composée de quatre navires, commandée 
parle Florentin Giovanni Verazzano. Verazzano, partant de Madère 
le 17 janvier 1524, aurait traversé l'Atlantique, atterri le 7 mars 
près de l'embouchure de la Chesapeake et remonté la côte jusqu'à 
Terre-Neuve. De là, il serait revenu à Dieppe, au commencement de 
juillet 1524 3 . 

Les Espagnols continuaient pendant ce temps leurs explorations 
dans le golfe du Mexique. Déjà, en 1513, le pilote Juan Poncede Léon 
avait découvert la côte de la Floride. En 1517, un riche hidalgo de 
Cuba, Francisco Hernandez de Cordova, partit de Santiago et 
voyagea au hasard vers l'ouest, comme avait fait Colomb lors de 
son quatrième voyage. Au bout de vingt et un jours, il aperçut une 
terre nouvelle. Tandis qu'il se disposait à aborder, il vit venir vers 
ses vaisseaux de grands canots, maniés à la rame et à la voile, con- 
tenant chacun une cinquantaine d'Indiens. Une trentaine de ceux- 
ci montèrent à bord du vaisseau amiral, et parurent inviter par 
geste les Espagnols à descendre à terre et à venir les visiter. Ceux- 
ci acceptèrent et descendirent, mais ils furent victimes d'un guet- 
apens et regagnèrent précipitamment leurs navires en laissant dix- 
sept des leurs sur le sol de la terre nouvelle, qui n'était autre que le 
Yucatan. 

Ils reprirent la mer, naviguant toujours à l'ouest, et arrivèrent 

1. Raccolta de Navigazioni, vol. III, pp. 432 et suiv. 

2. H. Harrisse : Jean et Sébastien Cabot, p. 277. 

3. Voir, outre l'ouvrage de Kohl, Murphy, The voyage of Verrazzano, 
New-York, 1875. 



RECONNAISSANCE DES COTES DE L AMERIQUE DU NORD 85 

quinze jours après à une grande ville; ils la visitèrent, mais voyant 
qu'on y faisait des préparatifs d'attaque, ils se rembarquèrent au 
bout de quelques jours. Cette ville était Gampêche. Continuant à 
long-erla côte du Yucatan, ils découvrirent Potonchan (aujourd'hui 
Champoton), où ils furent encore attaqués pendant qu'ils faisaient 
de l'eau; une soixantaine d'Espagnols furent tués dans ce combat et 
Cordova se décida à retourner à Cuba *, 

L'année suivante une autre expédition fut envoyée au Yucatan 
sous le commandement de Juan de Grijalva. Elle se composait de 
quatre vaisseaux, montés par quatre cents hommes 2 . Elle partit de 
Matanzas, le 6 avril 1518, et arriva peu après en vue de Potonchan, 
où elle prit terre. Les troupes de Grijalva infligèrent aux Indiens 
unesanglante défaite, puis se rembarquèrent. Faisant voileà l'ouest, 
Grijalva découvrit la côte du Tabasco, plus loin que la Vera-Cruz, 
puis il retourna à Cuba, en 1519 3 . 

La même année vit débarquer sur la côte du Yucatan Hernando 
Cortez, alors alcade de Santiago de Cuba. Il fit voile de la Havane, 
le 10 février 1519, et débarqua à Cozumel, petite île située sur la 
côte orientale du Yucatan. De là, suivant le chemin de Grijalva, 
il contourna la péninsule et arriva, le 12 mars, au Tabasco, où il prit 
contact avec les Totonaques. C'est de là qu'il partit pour explorer 
le pays, exploration qui se termina par la prise de Mexico. Nous 
décrirons cette conquête plus en détail lorsque nous retracerons 
l'histoire de l'empire aztèque. 

La pointe poussée par Juan Ponce de Léon jusqu'en Floride 
incita les Espag-nols à explorer la côte qui se continuait au nord de 
cette péninsule. En 1523, Lucas Vasquez de Ayllon et le licencié 
Matienzo reconnurent les terres situées entre 36° et 37° lat. N., 
c'est-à-dire les côtes de la Virginie '. En 1526, Vasquez de Ayllon 
découvrait des terres un peu plus méridionales (33° 45' lat. N.), qu'il 
nommait Chicora. 

On peut dire que, à la Hn du premier quart du xvi e siècle, les 
découvertes réunies des Espagnols, des Portugais, des Français et 
des Anglais permettaient de dresser la carte complète du littoral 
américain baigné par l'océan Atlantique. On connaissait, en gros, les 

1. Pour la découverte du Yucatan par Cordova, nous possédons le récit d'un 
témoin oculaire: Bernal Diaz del Castillo, Histoire véridique de la con- 
quête de la Nouvelle-Espagne, trad. Jourdanet, pp. 2-12. 

2. Bernai Diaz faisait encore partie de cette expédition. 

3. Bernal Diaz, op. cit., pp. 19-34. 

4. Navarhete, Colecciôn de los Viages, vol. III, pp. 153-158. 



86 LES VOYAGES ET DECOUVERTES AU XVI e SIECLE 

côtes du Labrador, de Terre-Neuve, du Canada, de la Virginie, de 
la Géorgie, de la Floride, du Mexique et de l'Amérique centrale. 
Les rivages du Venezuela, du Brésil, de la République Argentine 
avaient été relevés à maintes reprises. 

Mais les rapports entre cartographes étaient rares, les nouvelles 
ne voyageaientpas vite, et ce n'estguère que dans la seconde moitié 
du xvi e siècle que nous voyons des tracés d'ensemble assez corrects 
des côtes orientales du Nouveau Continent. La carte de Mercalor, 
dressée en 1540, peut certainement passer pour assez fidèle, mais 
nous y voyons encore figurer les îles de Frisland, de Drogeo, 
empruntées à la carte de Nicolo Zeno, et le tracé de la côte du Paci- 
fique est presque aussi fantaisiste que celui de la carte de Stobnicza 
déjà citée. 

La période qui s'ouvre avec l'année 1520 voit les découvertes se 
multiplier et les conquêtes commencer sur la terre ferme : elle 
appartient à l'histoire coloniale de l'Amérique et cesse de nous 
intéresser. 

Signalons seulement une question d'ordre géographique qui a 
pendant bien longtemps guidé les recherches sur la côte du Paci- 
fique. 

La traversée de l'isthme de Panama par Balboa avait montré qu'il 
existait, à l'ouest du Nouveau Monde, un océan, et le voyage de 
Magellan avait prouvé que cet océan était d'une étendue immense. 
D'où la nécessité d'admettre une extension considérable des terres 
dans la direction de l'ouest. Il fallut plus de deux siècles pour arri- 
ver à découvrir quelle était au juste cette étendue. On supposa 
longtemps que, dans les régions boréales, l'Amérique se soudait à 
l'Asie, puis on sépara les deux continents par un détroit, le détroit 
d'Aman que l'on repoussa peu à peu vers le nord, au fur et à mesure 
que les découvertes sur la côte du Pacifique s'étendaient dans cette 
direction. Il fallut attendre le 11 août 1728, pourque Vitus Bering, 
capitaine danois au service de la Russie, découvrît que l'Asie et 
l'Amérique étaient séparées par un détroit, situé par 65° de lat. N. 
L'Amérique se trouvait bien séparée des autres parties du monde 
et ses côtes avaient été relevées sur tout leur parcours, sauf dans 
la région polaire arctique, où elles ne furent parcourues, et incom- 
plètement, qu'aux xix e et xx e siècles. 




Fig. 17. _ Carte des découvertes d'ossements et d'objets paléolithiques 



rlans l'Amérique du Nord. 



LIVRE PREMIER 

L'AMÉRIQUE PRÉHISTORIQUE 



lre PARTIE — AMÉRIQUE DU NORD 



CHAPITRE PREMIER 
LA PÉRIODE GLACIAIRE DE L'AMÉRIQUE DU NORD 

Sommaire. — I. La première époque glaciaire. — II. Les époques intergla- 
ciaires. — III. La deuxième époque glaciaire. — IV. L'époque dite de « Cham- 
plain ». — V. Les « Terrace-beds ». 

§ 1. — La première époque glaciaire. 

La paléontologie humaine de l'Amérique ne peut être traitée, 
actuellement, qu'avec circonspection. Il est tentant, mais bien 
difficile d'établir une chronologie commune pour les couches 
géologiques du Nouveau Continent et celles de l'Europe. Aussi, au 
lieu de discuter les fouilles d'après l'âge qui leur est attribué, avons- 
nous préféré suivre Tordre géographique, en ce qui concerne les 
restes de l'époque paléolithique. Nous examinerons donc les con- 
ditions de la vie à ces époques reculées clans l'Amérique du 
Nord. 

Tout comme l'Europe, l'Amérique du Nord fut couverte, proba- 
blement à la fin de l'époque quaternaire, de glaciers immenses dont 
l'étendue est connue avec certitude et dont il existe encore des 
vestiges dans l'Alaska, la Colombie britannique et le Groenland '. 

1. Nous suivons ici W. Upham ; dans F. Wright, The Ice âge of IS'orth 
America, Appendix, tableau des pp. 616-617. 



90 LA PÉRIODE GLACIAIRE DE l'aMLRIQUE DU NORD 

Lors de la première glaciation, l'Amérique du Nord subit un 
soulèvement général ; la neige tomba abondamment, ce qui pro- 
duisit une épaisse couche de glace. Dans l'est et le sud des 
Etats-Unis, on peut suivre la limite de ce revêtement : à partir du 
cap Cod (Massachusetts), elle se dirige un peu au sud de Cincinnati, 
puis se continue vers l'ouest par l'Indiana, l'Illinois, le Missouri 
et la région montagneuse occidentale. Dans l'est, le glacier paraît 
s'être étendu au delà de la limite marquée aujourd'hui par les côtes, 
et l'archipel de petites îles rocheuses (Nanlucket, Tuckermuck, 
Martha's Vineyard) qui longe la côte du Massachusetts se compose 
de fragments de la moraine terminale. Dans l'ouest, la limite 
du glacier, à partir de Saint-Louis, suit approximativement le 
cours du Missouri, jusqu'aux environs de Kansas-City, où elle con- 
tinue vers l'ouest jusqu'à la hauteur de la ville de Topeka; elle 
tourne alors au nord, suivant à peu près le cours du Missouri 
mais à une centaine de milles à l'ouest, traverse les rivières 
Platte et Elkhorn et rejoint le Missouri à son confluent avec le Nio- 
brara ; elle suit ensuite la rive droite du Missouri jusqu'au con- 
fluent de la Big Cheyenne, s'infléchit un peu plus à l'ouest, coupe 
les rivières Moreau et Grand, à une cinquantaine de milles de 
leur confluent avec le Missouri, et passe un peu à l'ouest de la ville 
de Bismarck. 

La Colombie britannique, la [plus grande partie du Canada, 
l'Alaska furent aussi recouverts par la couche glaciaire, et de petits 
glaciers existaient sur les flancs des Cascades Ranges et de la Sierra 
Nevada, en Californie; dans ce dernier Etat, le cours des rivières 
était changé. 

Les dépôts de cette époque sont distribués d'une façon assez uni- 
forme. Les moraines sont peu marquées. Les phénomènes d'érosion 
glaciaire sont généralement faibles, les stries peu accusées, même 
dans les régions marginales. Tout indique un écoulement lent de 
la glace et une faible inclinaison de la surface K 

Dans les provinces de l'Est, le glacier a laissé des dépôts strati- 
fiés ; plus au sud, dans les Etats de Virginie, Carolines, Géor- 
gie, où la neige, abondante pendant l'hiver fondait en été, il 
existe de grands dépôts alluvionnaires (« Appomatox formation » 
des géologues américains) dus aux débâcles et aux inondations ; 
dans le bassin du Mississipi, où la précipitation était des plus 

1. T. Ghambeklin dans F. Wright, The Ice âge, pp. 478-479. 



LES ÉPOQUES INTERGLACIAIRES 91 

abondantes, s'est déposé le sable d'Orange, et les lacs peu profonds 
causés par l'érosion ont laissé plus tard un dépôt de glaise '. On n'a 
pas encore jusqu'à ce jour retrouvé de traces de l'homme dans ces 
dépôts. 

§ II. — Les époques inter glaciaires. 

Après cette première période vint la grande période intergla- 
ciaire. C'est à elle qu'appartiennent ce que les géologues des Etats- 
Unis ont nommé les « forest beds ». Ces dépôts végétaux ont 
une vaste étendue et en certaines localités ils sont compris 
entre deux couches de dépôts glaciaires. A l'époque interglaciaire, 
la glace fondit dans les provinces orientales, et recula, d'après 
Upham, aussi loin dans le nord qu'elle le fait aujourd'hui. Les 
parties méridionales du littoral de l'Atlantique s'affaissèrent con- 
sidérablement, et se creusèrent de profonds chenaux, représentant 
les vallées des rivières actuelles Delaware, Susquehanna, Potomac. 
Les dépôts de la formation d'Appomatox furent très érodés. Dans 
la vallée du Mississipi et la région située directement au nord, le 
lœss et le sable d'Orange, déposés lors de la première glaciation, 
subirent aussi une forte érosion. Les immenses vallées de cette 
époque sont encore indiquées par des chaînes de lacs dans le sud 
du Minnesota. A l'ouest, la région des Montagnes Rocheuses subit 
aussi une dépression; les montagnes se dénudèrent et la glaise 
connue sous le nom de « terre à adobes » se déposa. A cette époque, 
la vallée du Mississipi et la Californie furent le siège d'éruptions 
volcaniques 2 . 

Deux immenses lacs salins se formèrent au quaternaire dans les 
Etats de l'Utah et du Nevada. L'un, dont les lacs Mono, Pyramide 
et Carson sont les restes, a été nommé par les géologues lac Lahon- 
tan ; il était alors privé de toute communication avec la mer. 
L'autre, dont le Grand Lac Salé de l'Utah est un vestige, a été 
nommé lac Bonneville et paraît avoir écoulé le trop-plein de ses 
eaux dans le Pacifique par le cours actuel de la rivière Colum- 
bia. L'examen des sédiments laissés par ces deux nappes d'eau 
montre que, lors de la première période glaciaire, leur niveau fut 
très élevé ; vint ensuite une période de dessiccation qui correspond 

1. W. Upham dans Wright, The Ice âge, p. 617. 

2. Upham dans Wright, The Ice âge, p. 616. 



92 LA PÉRIODE GLACIAIRE DE l'aMERIQUE DU NORD 

à l'époque interglaciaire ; au cours de la seconde glaciation, le 
niveau des lacs remonta. 



§ III. — La seconde époque glaciaire. 

La seconde glaciation fut caractérisée par un travail puissant 
des agents naturels. La surface des rocs fut fortement rabotée, jus- 
qu'aux confins même de l'extension de la couche glacée; les roches 
arrachées formèrent d'immenses moraines sur les bords. Le front 
de la masse fut embarrassé d'une quantité de graviers glaciaires, 
remplissant les vallées. Chamberlin oppose l'extrême puissance 
dynamique de la seconde avancée des glaciers aux effets beaucoup 
moins sensibles de la première, et dit qu'on doit probablement 
attribuer cette puissance à la très grande différence de niveaux qui 
caractérisa la seconde époque '. 

On divise d'ordinaire cette époque en deuxième époque glaciaire 
et époque de Champlain, cette dernière présentant des caractéris- 
tiques physiques spéciales. 

Lors de la deuxième époque glaciaire, tout le littoral de l'Atlan- 
tique se souleva de 1.000 à 1.300 mètres ; les chutes de neige recom- 
mencèrent ; la glace acquit une épaisseur énorme (évaluée à 
deux milles sur le plateau des Laurentides) et'descendit plus au sud 
qu'au cours de la première glaciation. Des phénomènes d'érosion, 
semblables aux kames 2 de l'Ecosse, se produisirent dans toute la 
Nouvelle-Angleterre ; le gravier se déposa abondamment sur les 
moraines latérales et frontale. Plus au sud (Delaware, Virginie) les 
fortes chutes de neige et la pluie torrentielle formèrent d'immenses 
dépôts d'alluvions, où l'on croit avoir retrouvé des traces de l'in- 
dustrie humaine. Dans le bassin du Mississipi, la couche de glace 
fut moins étendue que lors de la première extension des gla- 
ciers. Les moraines terminales indiquent une dizaine d'avancements 
et de retraits successifs. Dans l'ouest, le continent s'éleva à un 
millier de mètres au-dessus de son altitude actuelle ; la glace s'éten- 
dit à nouveau sur la Colombie britannique et l'île de Vancouver; 
des glaciers locaux se formèrent en divers points des Montagnes 

1. Dans Wright, Ice âge, p. 479. Nadaillac, L'Amérique préhistorique, 
p. 12, dit au contraire que la première glaciation fut la plus énergique. Mais 
les faits relatifs à cette question ont été surtout étudiés après que Nadaillac 
eut écrit son livre. 

o 

2. Asar des géologues suédois, ruer des Norvégiens. 



LES « terrace-bi-;ds » 93 

Rocheuses, des Cascades Ranges et de la Sierra Nevada jusqu'à la 
latitude de 37° N. Le niveau des lacs Bonneville et Lahontan monta 
considérablement. 

S IV. — L'époque dite « de Champ laîn ». 

L'époque dite de Ghamplain nous montre des phénomènes qui 
accusent la fin de la glaciation : partout les glaciers reculèrent lais- 
sant des dépôts abondants, où l'on croit trouver des instruments de 
-l'industrie humaine. Les terres reprirent leur niveau actuel. Les lacs 
Bonneville et Ghamplain s'évaporèrent, laissant dans leur ancien lit 
la « terre à adobes » ' . 

§ V. — Les « Terrace-beds ». 

Telles sont les particularités de l'époque glaciaire en Amérique 2 . 
Elle fut suivie par une époque dite « post-glaciaire » ou des « ter- 
race-beds », pendant laquelle le pays acquit son altitude actuelle; 
le climat était un peu plus chaud qu'aujourd'hui, ainsi que le 
prouve l'extension vers le nord d'espèces de mollusques confinées à 
la côte méridionale des États-Unis. Le travail d'érosion des rivières 
devint très actif, d'où la formation de terrasses et un dépôt de sédi- 
ments dans les estuaires des fleuves. L'ouest subit plusieurs vicissi- 
tudes, et devint aride comme il l'est encore actuellement. 

1. Upham dans Wright, lce âge, p. 617. On remarquera que nous avons 
à peine fait allusion aux phénomènes glaciaires clans le Canada oriental. C'est 
qu'aucun exposé d'ensemble n'en a été fait; les glaciers nous sont décrits 
comme étant locaux, et ne s'étant soudés que dans leurs parties basses. Voir 
Chalmers, On the glaciation of East Canada dans Wright, lce âge, p. 576. 
D'ailleurs, toute la province de Québec, celles d'Ontario, de la Nouvelle- 
Ecosse, etc., fourmillaient de glaciers. 

2. Nous avons suivi l'exposé de Upham, mais l'hypothèse des deux glacia- 
tions a trouvé des contradicteurs, entre autres Wright. Pour lui, les « forest- 
beds » peuvent avoir marqué simplement des avancements et des reculs locaux 
du grand glacier, d'autant que les espèces végétales qui constituent ces dépôts 
n'indiquent pas un climat chaud, mais un climat beaucoup plus froid que celui 
d'aujourd'hui, une végétation, en un mot, analogue à celle qui pousse sur le 
bord d'un glacier (lce âge, p. 482). Il n'a pas été suivi dans cette voie, et 
aujourd'hui les géologues américains ne distinguent pas moins de treize 
époques de glaciation et de déglaciation alternatives, totales ou partielles 
(voir T. Chamberli.v and R. D. Salisbury, Geology, New-York, 1906, vol. III, 
pp. 383-420). Nous avons préféré nous en tenir à l'exposé clair et concis 

d'UPHAM. 



94 



LA PERIODE GLACIAIRE DE L AMERIQUE DU NORD 



Ce qui précède suffit à faire comprendre quelles difficultés ren- 
contre le palethnologue qui veut établir l'âge d'un objet trouvé 
dans des couches aussi remaniées et où les fossiles caractéristiques 
n'ont pas le même âge que les espèces correspondantes de l'Ancien 
Continent. 



CHAPITRE II 



LES OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES DE 
L'AMÉRIQUE DU NORD 



Sommaire. — I. Généralités. — II. Le crâne de Calaveras et les ossements des 
cavernes de Californie. — III. Les découvertes dans le Kansas et le 
Nebraska. — IV. Trouvailles diverses. — V. Les ossements découverts au 
Mexique. 



§ I. — Généralités. 

Nous ne ferons pas ici un exposé chronologique des découvertes 
relatives à l'homme préhistorique dans l'Amérique du Nord : les 
renseignements que nous possédons ne permettent pas un tel tra- 
vail. Nous décrirons d'abord les ossements qui semblent attester 
l'existence de l'homme paléolithique nord-américain, puis nous 
passerons en revue les restes archéologiques. Cette division, toute 
arbitraire, nous a semblé la meilleure : elle nous évitera bien des 
réticences, bien des réserves qui viendraient encore surcharger un 
sujet déjà très délicat et fort difficile à traiter clairement. 

Les restes attribués à l'homme préhistorique (tertiaire ou qua- 
ternaire) de l'Amérique du Nord sont assez nombreux. Nous les 
présenterons dans l'ordre de leur importance relative. 

Nous devons tout d'abord, pour ne pas avoir à y revenir dans 
la suite, dire quelles sont les raisons qui parlent contre l'adop- 
tion de leur ancienneté. Nous ig-norons la plupart du temps dans 
quel terrain et à quel niveau elles ont été faites ; lorsque le niveau est 
indiqué, c'est d'une façon tellement vague que l'indication n'a 
presque aucune valeur au point de vue stratigraphique. Cette pau- 
vreté n'est malheureusement pas compensée par des documents 
paléontologiques suffisants ; trop souvent, les partisans de l'an- 
cienneté de ces débris se sont trouvés satisfaits pour avoir décou- 
vert des squelettes d'animaux disparus dans les mêmes couches 



96 OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES DE l'aMERIQUE DU NORD 

que les os humains, sans penser que c'était dans leur proximité 
immédiate qu'il aurait fallu les trouver. 

Enfin l'anthropologie ne s'est pas prononcée en faveur de l'an- 
cienneté des ossements attribués à la période paléolithique améri- 
caine. M. Hrdlicka termine son étude par des conclusions peu 
optimistes : « Pour aucun des ossements dont nous avons parlé, dit- 
il, on ne peut affirmer une antiquité reculée ; il se peut qu'ils 
soient tous quaternaires, mais nous ne pouvons l'affirmer pour 
aucun d'eux. Il n'en est pas un pour lequel on ne retrouve un équi- 
valent chez les populations indiennes actuelles ou récemment 
éteintes ». 

§ II. — Le crâne de Calaveras et les ossements des cavernes 
de Californie. 

La plus retentissante trouvaille, la plus discutée aussi, fut faite 
en 1866, en Californie, dans le comté du nom prédestiné de Cala- 
veras 1 . En travaillant au fond d'un puits de mine, Mattison, son 
propriétaire, rencontra, à une profondeur d'environ 40 mètres, 
une masse qu'il supposa être une racine d'arbre recouverte de gra- 
vier. Il la retira et l'emporta dans un sac au bureau de la Compa- 
gnie de transports Wells, Farg-o et Co, à Angeles ; il la laissa à 
M. Scribner, l'agent de la Compagnie. L'employé de M. Scribner 
gratta un peu la masse et découvrit qu'elle renfermait un crâne. 
Peu après, il le remit au D r Jones, médecin à Angeles et collection- 
neur zélé, qui l'envoya à son ami le D r Whitney, géologue du « Sur- 
vey » des Etats-Unis. Whitney se rendit en Californie, où, aidé du 
paléontologiste J. Wyman, il examina les couches d'où provenait le 



1. Pluriel de l'espagnol Calaverac crâne». Il existe un grand nombre de tra- 
vaux sur l'authenticité et l'âge de cette relique. Les principaux sont : J.-D. Whit- 
ney, Notice on a human skull recently taken from a shaft near Angeles, Cala- 
veras Cy (Proceedings of the California Academy of Sciences, vol. III, p. 277- 
278 et American Journal of Science, 2d. séries, vol. 43, pp. 265-267) [Annonce 
de la découverte] ; The auriferous gravels of the Sierra ]\evada of California 
(Memoirs of the Harvard Muséum of Comparative Zoôlogy, vol. VI, 1880) ; 
F. -G. Wright, The Tce âge, chap. XXII ; Prehistoric man on the Pacific 
Goast [Atlantic Monthly, april 1891, pp. 501-513); W.-P. Blake, The pliocène 
skull of California and the Flint Implements of Table Mountain (Journal of 
Geology, 1899, vol. VII, pp. 631-637); W. H. Holmes, Reviews ofthe évidence 
relating lo auriferous gravel man in California (AA, 1899) et les ouvrages 
critiques de Th. Wilson, La haute ancienneté de l'homme ; Hrdlicka, Skeletal 
remains et Sinclair, Neocene man. 



CRANE DE CA LAVERAS ET OSSEMENTS DES CAVERNES DE CALIFORNIE 97 

crâne. Celui-ci fut nettoyé et envoyé au Peabody Muséum de 
Cambridge, où il est encore * (%. 18). 

Whitney considéra la couche dans laquelle le crâne avait été 
trouvé comme appartenant au tertiaire inférieur. Mais tout d'abord 
l'authenticité de la trouvaille fut contestée. On prétendit que ce 
fragment avait été enterré à dessein pour mystifier le professeur 




Fig. 18. — Le crâne'de Calaveras. 

Whitney 2 . Le maître de postes d'Angeles affirma qu'on l'avait 
apporté d'un cimetière indien de Sait Spring Valley et qu'on 
l'avait laissé chez lui quelque temps avant de le transmettre 
aux bons plaisants. Mais l'analyse des os montra qu'ils étaient 
réellement fossilisés, et bientôt l'opinion scientifique se déclara en 
faveur de l'authenticité du crâne de Calaveras. Alors surgit une 
autre difficulté : à quelle époque appartenait-il réellement ? Les 
graviers aurifères dans lesquels il avait été trouvé étaient regar- 
dés comme pliocènes, mais ces terrains n'avaient-ils pas subi des 
remaniements ? C'est la thèse que soutint un anthropologiste des 
plus distingués, M. W. H. Holmes 3 : il était, selon lui, fort pro- 
bable que les objets trouvés dans les graviers aurifères étaient 

1. On trouvera des représentations de ce crâne dans les travaux de Whit- 
ney où il annonce sa découverte (illustration presque de grandeur naturelle 
reproduite par Th. Wilson, La haute antiquité de l'homme, pp. 160-161). Une 
excellente photographie a été publiée par Hrdlicka, Skeletal remains, p. 26. 

2. Toute l'histoire est résumée dans Th. Wilson, op. cit., pp. 161-167. 

3. Review ofthe évidences relating to the auriferous gravels Man. 

Manuel d'archéologie américaine. 7 



98 OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES DE l/ AMERIQUE DU NORD 

tombés clans les mines par suite de la désagrégation des bancs 
par le bélier hydraulique, et qu'ils provinssent d'anciens villages 
indiens situés sur les lianes des collines. 

Dès 1890, une autre opinion avait été mise en avant par G. F. Bee- 
ker, du Geological Survey : il prétendait que la glaciation, avait dû 
se produire plus tard en Californie que dans l'est des États-Unis, 
et qu'ainsi le crâne n'était ni du pliocène, ni du néocène ', mais 
d'une époque beaucoup plus récente 2 . Une troisième solution nous 
est fournie par les études très soigneuses que fit Lindgren sur cette 
formation géologique : les terrains aurifères considérés par Whit- 
ney comme néocènes sont d'âges différents; on peut au moins y 
reconnaître cinq couches distinctes, séparées plus ou moins complè- 
tement par des lits de lave ; or Whitney n'a jamais spécifié dans 
quelle couche il a rencontré, non seulement le crâne de Calave- 
ras, mais encore les ossements d'animaux signalés au cours de ses 
fouilles 3 . Quoi qu'il en soit, il règne toujours une grande incer- 
titude sur l'âge de* ce crâne deCalaveras: le dernier paléontologiste 
qui se soit occupé de la question, M. Sinclair, pense qu'il ne pro- 
vient même pas des graviers aurifères, mais d'une des nombreuses 
cavernes sépulcrales du comté de Galaveras ; . Toutes ces considéra- 
tions nous font rejeter comme douteux ce prétendu reste de 
l'homme pliocène. 

Il faut également écarter les objets qui ont été trouvés dans les 
mêmes formations californiennes, qu'ils aient été rencontrés dans des 
terrains remaniés ou non, dans l'une ou l'autre des couches de 
gravier. Les conclusions de M. Sinclair sont formelles à cet égard : 
l'homme n'apparaît pas à l'époque tertiaire en Californie, et tous 
les objets trouvés dans les terrains aurifères y ont été enfouis par 
suite de glissements 5 . 

Les explorations récentes de MM. W. J. Sinclair et J. C. Merriam 
dans les cavernes de la Californie ont amené la découverte d'osse- 



1. Formation postérieure au pliocène, admise par quelques géologues améri- 
cains. 

2. Nous avons admis avec Upham que ces graviers sont ceux des anciens 
lits des rivières californiennes, dont le cours l'ut changé lors de la première 
glaciation, ce qui les mettrait à peu près à l'époque pliocène. 

3. Sinclair, Neocene man, pp. 108-109. 
i. In., ibid., pp. 126-J29. 

5. Id., ibid., p. 130. On trouvera, dans le travail de M. Sinclair, la liste 
complète de ces objets, ainsi que les circonstances dans lesquelles ils ont été 
découverts. 



LES DÉCOUVERTES DU KANSAS ET DU NEBRASKA 99 

ments humains et d'objets travaillés dans des couches occupées 
par des animaux appartenant indiscutablement au pléistocène tels 
que le paresseux, le megaloiiyx, l'éléphant, le cheval, Veucera- 
therium et le preptoceras ' . Mais nous ignorons encore si les osse- 
ments humains appartiennent à la même époque que ceux de ces 
animaux 2 . 

5j III. — Les découvertes du K ans as et du Nebraska. 

Ces dernières années ont amené un certain nombre de décou- 
vertes qui ne semblent pas beaucoup plus probantes. C'est d'abord 
celle du squelette de Lansing (Kansas), trouvé en 190:2 en creu- 
sant un tunnel dans un terrain situé à la base des falaises qui 
bordent le Missouri 3 ; ce squelette était d'un adulte ; à côté se 
trouvait un fragment de mâchoire d'enfant. La localité fut visi- 
tée par tout ce que les Etats-Unis comptent de géologues et les 
divergences sur l'âge du terrain furent grandes. Les uns, comme 
Upham, Winchell, Williston Haworth, se prononcèrent pour la 
grande antiquité des couches, tandis que d'autres, parmi les- 
quels Chamberlin, Salisbury, W. H. Holmes, G. Fewkes, leur 
donnèrent une date relativement récente. Quant aux ossements 
eux-mêmes, ils n'étaient pas fossilisés d'une façon appréciable, 
et Hrdlièka montra que le crâne ressemblait parfaitement à ceux 
des Indiens actuels de la région, Kansas ou Ponkas. 

En 1907, dans le Nebraska, un journaliste d'Omaha, M. Gilder, 
archéologue amateur, trouva plusieurs crânes de faible capacité 
et au front très déprimé. Ces crânes furent exhumés d'une colline- 
appartenant, comme le terrain de Lansing, au lœss. Le site fut exa- 
miné par M. Barbour, géologue officiel de l'État de Nebraska, et 
par un paléontologiste éminent, M. H. F. Osborn, de New- York.. 
Tous deux conclurent à l'ancienneté des couches. M. Hrdlicka, en 
examinant les crânes, fut frappé du caractère brutal qu'ils présen- 
taient, mais il trouva cependant, dans les collections du Musée 
anthropologique de la Smithsonian Institution, un certain nombre 

1. Deux espèces d'o viciés fossiles. 

2. J. G. Merriam, Récent cave exploration in California ; F. W. Putnam, 
Evidence of the work of man on objects from quaternary caves in California 
(A A, 1906, pp. 221-225). 

3. Hrdlh.ka, Skeletal remains, pp. 47-63. Cf. Ilandbook of the North-Ame- 
rican Indians (BE, n° 30, Washington, 1907, art. Lansing Man, p. 75 
Hri.ucka, AA, vol. V, 1903, pp. 323 et suiv.). 



100 OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES DE L'AMERIQUE DU NORD 

de crânes indiens modernes présentant les mêmes caractères, ce qui 
l'engagea à réserver son opinion, jusqu'à ce qu'un fait nouveau lui 
permît de prendre nettement parti * . 

8 IV . — Trouvailles diverses. 



Moins décisive encore est la découverte, faite en 1844, d'un sque- 
lette à la Nouvelle-Orléans, dans une terre noire formée par la 
décomposition d'une couche de troncs d'arbres, au-dessus desquels 
se trouvaient des alluvions de nuance bleue. Le professeur Drake 
qui fit cette découverte, crut pouvoir attribuera ces restes humains 
70.000 ans d'antiquité 2 ; il en est de même du squelette de Qué- 
bec qui, suivant Usher 3 , fut extrait du roc sur lequel est bâtie la 
citadelle de cette ville : ce roc schisteux est silurien ! 

En 1846, le D r Dickeson 4 découvrit à Natchez (Mississipi) un os 
iliaque humain au-dessous de trois squelettes de megalonyx. Les 
os de cetédenté et l'ilion présentaient la même coloration. L'année 
même de la découverte, le célèbre géologue anglais Lyell visita 
l'endroit et fut d'avis que l'os iliaque provenait d'un chenal voisin 
de la tranchée où avaient été trouvés les megalonyx et qu'il avait pu 
y tomber : il se réservait, quant à l'âge à lui attribuer. Cependant 
le paléontologiste américain J. Leidy déclara de la façon la plus 
formelle que l'os humain n'était en rien différent des os de mega- 
lonyx, de mylodon, de mastodon que l'on trouve dans les mêmes 
terrains. M. Hrdlicka reste sceptique quant à l'antiquité de ce 
fragment : il n'a pas trouvé de différence entre ce fragment et les os 
iliaques d'Indiens modernes. 

En 1848, le comte de Pourtalès découvrit près du lac Monroe 
(Floride), dans des formations coralliaires et des amas de coquilles 
d'eau douce, une mâchoire humaine fossilisée. De Pourtalès lui- 
même, qui était cependant un conchyliologiste éminent, se déclara 
incapable de dater sa trouvaille qui, après avoir été considérée pen- 

1. Hrdlicka, pp. 66 et suiv. 

2. Id., ibid., p. 16. 

3. Id., loc. cit. 

4. Voir Lyell, The géologie évidences of the antiquity of Man, Londres, 
4 th éd., 1873, p. 236 et suiv.; J. Leidy, Notice of some fossil human bones 
(Transactions of the Wagner Free Institute of Science, Philadelphie, 1889, 
vol. II, pp. 9, 10) ; E. Schmidt, Die Vorgeschichte Nordamerikas (Archiv fur 
Anthropologie, 1894, vol. 23, pp. 5 et suiv.) ; Hrdlicka, Skeletal remains, 
pp. 16-19. 



LES OSSEMENTS DECOUVERTS AU MEXIQUE 101 

dant quelque temps comme un témoin des anciens âges, est aujour- 
d'hui regardée comme sans importance. 

Le crâne de Rock Blulf (Illinois), trouvé en 1866 dans une fis- 
sure de roc remplie de gravier glaciaire ; le squelette de Soda-Creek 
(Colorado), découvert la même année dans des dépôts sans carac- 
tère spécial, mais à côté d'un tronc de pin fossilisé que l'auteur de 
la découverte, Berthoud, considéra comme très ancien; les crânes 
trouvés dans la Floride occidentale en 1871 et 1882, n'ont pas pu être 
datés. On exhuma, vers 1865, près de Gharleston (Caroline du Sud) 
des ossements humains avec des tessons de poterie et des os de 
mastodon : mais le gisement, examiné par le paléontologiste 
J. Leidy ' , se trouva renfermer également des objets modernes, 
dont un fragment de porcelaine ! 

§ V. — Les ossements découverts au Mexique. 

En 1866, des ouvriers, en faisant sauter à la dynamite des rochers 
à Penon de los Baiios, à 2 milles 1/2 de Mexico, trouvèrent, dans 
le lit inférieur d'une tranchée, un crâne assez bien conservé. Le 
colonel Obregon, directeur des travaux, fit examiner cette trouvaille 
par MM. Barcena et Castillo, un anthropologiste et un géologue. 
Au-dessous de la couche superficielle, ils trouvèrent un lit de 
marne, contenant des tessons de poterie tant de l'époque aztèque 
que moderne ; dans une couche sous-jacente composée d'un tuf cal- 
caire silicifié par place, on trouva un autre crâne, accompagné de 
quelques coquilles quaternaires et modernes. De l'avis de MM. Cas- 
tillo et Barcena, ce terrain était de la fin du quaternaire ou, tout 
au plus, du commencement de la période moderne 2 . M. Hrdlicka 
a examiné le crâne à Mexico et trouvé qu'il ressemblait par tous 
ses caractères à celui des Indiens de la région. De plus, l'exis- 
tence, auprès du gisement, d'une source pétrifiante, explique la 
fossilisation du crâne et l'aspect qu'il présentait à première vue 3 . 



1. Notice of some fossil human bones, p. 11 ; cf. E. Schmidt, Vorgeschichte 
Nordamerikas; Hrdlicka, Skeletal remains, p. 20. 

2. Barcena, Noticia acerca del haltazgo de restos humanos prehistoricos en 
el Valle de Mexico (Nat., Mexico, vol. VII, 1866, pp. 256-264); Id., Notice of 
some humain remains found near the city of Mexico (AN, vol. XIX, 1885, 
pp. 739-744;; Id., The fossil man of Penon (AN, vol. XX, 1886, pp. 633- 
635). 

3. Hrdlicka, Skeletal remains, pp. 32-35. 



102 OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES DE L'AMERIQUE DU NORD 

11 est impossible de se prononcer sur l'ancienneté de la mâchoire 
humaine et des outils signalés dans la vallée de Mexico par S. Her- 
rera K : cet auteur en concluait à l'existence d'une population « rela- 
tivement civilisée » au Mexique, à l'époque pléistocène. 

On voit combien tout ce qui concerne l'existence de l'homme fos- 
sile dans l'Amérique du Nord est vague ; il faut espérer que des 
découvertes nouvelles viendront prochainement apporter quelque 
lumière sur cette question. 

I. AAAS, Madison, 1893, p. 312. 



CHAPITRE III 

L'INDUSTRIE PALÉOLITHIQUE DANS L'AMÉRIQUE DU NORD 



Sommaire. — I. Les silex de Clayraont et de Medora. — II. Le gisement de 
Trcnton. — III. Silex de l'Ohio, du Nebraska et du Wyoming. —IV. La 
coquille gravée du Delaware et la « Lenape Stone ». 



§ I. — Les silex de Claymont et de Medora. 

Plus difficile encore se présente le classement chronologique des 
produits de l'industrie préhistorique. 

En général, toutefois, les restes d'industrie quaternaire ont été 
trouvés dans des conditions meilleures que les ossements ; les 
couches ont été mieux étudiées et visitées plus tôt. M. W. H. 
Holmes 1 , par une étude soigneuse des anciennes carrières indiennes, 
a constaté une grande ressemblance entre les débris de haches et 
de flèches en silex et en argillite qu'il y a trouvés et les instruments 
paléolithiques. Il en conclut, et avec lui des géologues distingués 
comme T. Chamberlin et Mac Gee, que lesdits instruments n'étaient 
que des déchets relativement récents, provenant de carrières 
indiennes, et qui se trouvent mélangés avec les graviers anciens 
par suite de glissements des terrains. Ce raisonnement s'applique à 
toutes les trouvailles d'objets de pierre faites en Amérique et tend 
à jeter la suspicion sur elles. Il faut dire qu'il n'a pas été admis 
par tout le monde : Tu. Wilson et M. Boule croient que les 
objets paléolithiques de l'Amérique sont réellement d'origine 
ancienne, et leur avis est partagé par un grand nombre de savants 
européens et américains. 

Les instruments attribués au paléolithique de l'Amérique du Nord 
sont, en général, très semblables à ceux de l'Europe. Mais M. Hol- 
mes prétend que nous ne saurions y trouver une preuve de leur 
ancienneté. Des haches semblables aux haches chelléennes décou- 



1. Stone implements of the Potomac-Chesapeake tidewaler province BK. 
XV. Washington, 1897) 



104 



L INDUSTRIE PALEOLITHIQUE DANS L AMERIQUE DU NORD 



vertes en divers points des États-Unis ressemblent à s'y méprendre 
aux débris que l'on trouve dans les carrières exploitées par les 
Indiens. Les affirmations de M. Holmes, acceptées par plusieurs 
savants américains éminents ', doivent nous engager à la plus grande 
prudence quant à l'âge des silex paléolithiques du Nouveau Monde. 
En juillet 1887, le D r H. T. Cresson découvrit près de Claymont 
(DelaAvare), dans une tranchée de chemin de fer, un instrument de 
pierre grossièrement éclaté, qui paraissait avoir été depuis longtemps 
incrusté dans le gravier rouge, reste de la moraine de la seconde 
glaciation. Il signala cette découverte au professeur Putnam, de 
Cambridge, et revint, en mai 1888, sur les mêmes lieux où il décou- 
vrit, à deux cents mètres plus loin et dans un terrain analogue 2 , 
un instrument semblable (fig. 19). 





Fig. 



Silex de Claymont, Delaware. 



Dans la même année 1888, au mois d'août, le D r Cresson trouva 
à Medora, comté de Jackson (Indiana), un instrument en silex éclaté 
grossièrement, dans un terrain que Wright et Upham attribuèrent 
à la même formation que celui du Delaware où il avait fait ses 
premières découvertes 3 . Ces trouvailles, bien authentifiées, ont 
généralement été tenues pour vraisemblables, jusqu'à l'époque où 
W. H. Holmes publia son travail sur l'origine indienne des paléo- 
lithes américains. 



1. Hrdlicka, Skeletal remains, p. 16. 

2. D r H. Cresson, Proceedings of the Boston Society of Natural History, 
vol. XXIV, Boston, 1889, p. 145; cf. Wright, Ice âge, p. 555. 

3. Wright. Ice âge, p. 536 et fig. 133. 



LE GISEMENT DE TRENTON 105 

§11, — Le gisement de Trenton. 

En 1874, Abbott découvrit un grand nombre d'outils d'argillite, 
offrant avec les objets chelléens d'Europe la plus grande ressem- 
blance, clans des dépôts de l'époque dite de Ghamplain, à Trenton, 
New-Jersey *. Ces dépôts consistent en sables et en graviers, for- 
mant une couche de deux ou trois milles de large à Test de la 
rivière Delaware ; leur étendue à l'ouest est un peu moins grande 2 . 
Des discussions s'élevèrent quant à l'âge des couches où les objets 
de Trenton furent trouvés. M. Lewis 3 prétendit qu'elles étaient 
d'origine post-glaciaire et parmi les plus récentes de la vallée de 
la Delaware. D'autres géologues répliquèrent que la faune que l'on 
rencontre dans ces mêmes couches comprend des animaux disparus 
aujourd'hui de cette partie de l'Amérique, comme le renne groen- 
landais (rangifer tarandus subv. groenlandicus), le moose [alces 
machlis), le bœuf musqué, le morse, le mastodon ohioticus et le 
mammouth (elephas primigenius). 

Au cours d'un voyage qu'il fit aux Etats-Unis en 1891 , M. Boule 4 , 
professeur de paléontologie au Muséum d'Histoire naturelle de 
Paris, eut l'occasion d'examiner la collection du D l Abbott au Pea- 
body Muséum de Gambridg-e. Il constata que les pièces de Trenton 
ressemblaient absolument aux paléolithes de la vallée de la Somme 
et qu'elles différaient considérablement des outils des Indiens 
modernes. De plus, la visite qu'il fit dans la vallée de la Delaware 
et l'examen du terrain lui laissèrent la conviction que les objets 
avaient été trouvés dans des couches pléistocènes, et qu'ils étaient 
de l'époque quaternaire. 

Deux ans après la visite de M. Boule, M. W. H. Holmes visita 
Trenton; il conclut à l'origine indienne des instruments trouvés 
dans les graviers et il exposa cette hypothèse dans un premier 
mémoire :; (fig. 20). 



1. Abbott a exposé le résultat de ses fouilles dans plusieurs livres et 
mémoires dont les principaux sont : Primitive Industry, Cambridge, Mass., 
1881, et Evidence of the Antiquity of Man in East North- America, Cambridge, 
1888. 

2. Voir la coupe de Lewis dans Abbott, Primitive Industry, p. 533. 

3. Science, vol. I, pp. 192-193. 

1. M. Boule, Anthr., vol. IV, 1893, pp. 36-39. 

5. W.-H. Holmes, Glacial man in the Trenton gravels (Journal of Geology, 
vol. I, 1893, p. 32). 



106 



L INDUSTRIE PALEOLITHIQUE DANS L AMERIQUE DU NORD 




Fig. 20. — Silex de Trenton (d'après Abbott, Primitive Industry). 



LES SILEX DE i/oHIO, DU NEBRASKA ET DU WVOMING 107 

Donc, d'une part, un grand nombre de savants, tant en Europe 
— et plus particulièrement en France — qu'en Amérique, croient, 
sur la toi de données stratigraphiques et paléontologiques soigneu- 
sement vérifiées, que les silex de Trenton sont l'œuvre de l'homme 
quaternaire. D'autre part, un certain nombre de géologues et d'an- 
thropologistes américains refusent d'y voir autre chose que des 
rebuts de carrières indiens, introduits par glissement. 

Cette dernière thèse reçoit un nouvel appoint des constatations 
laites par Hrdlicka f sur deux crânes trouvés dans ces terrains : 
l'un de ces crânes fut découvert en 1887 par M. G. C. Abbott, l'autre 
en 1899, par M. E. Volk. Ils présentent tous deux le faciès de cer- 
tains crânes de l'Europe occidentale, principalement du nord de la 
Hollande; or cette partie du New-Jersey fut colonisée par les Hol- 
landais, et M. Hrdlicka en conclut qu'ils datent, au plus tôt, du 
xvn° siècle et qu'ils se sont introduits par glissement dans les couches 
glaciaires. Quant au fémur humain trouvé en 1899 par M. E. Volk, 
les circonstances de sa découverte et son gisement exact n'ayant pas 
encore été publiés, il est impossible de se former une opinion à son 
égard. Tel est l'état actuel de la question. 

L'âg-e des silex de Trenton a servi de base aux archéologues 
américains pour dater les autres trouvailles de paléolithes faites sur 
le sol de leur pays. Ceux de Claymont, de Medora sont considérés, 
nous l'avons vu, comme plus anciens. En général, on croit que ceux 
dont nous allons parler sont plus récents. 

§111. — Les silex de l'Ohio, du Nehraska e( du Wyoming. 

En 1888 et 1889, Miss Babbitt découvrit à Little-Falls (Minne- 
sota) un « atelier », dans lequel se trouvaient des objets de tous 
genres, depuis des éclats grossiers jusqu'à des outils finement tra- 
vaillés. En 1887, le professeur Winchell avait déjà découvert en ce 
lieu un certain nombre de pièces en quartz éclaté, sur l'origine des- 
quelles M. Putnam avait émis des doutes. La trouvaille de Miss 
Babbitt les trancha. W. Upham attribua à ces objets une antiquité 
moins reculée qu'à ceux de Trenton; il croyait que les terrains du 
gisement se formèrent entre la huitième et la neuvième avancée 
locale des g-laces dans cette partie du Minnesota 2 . 

1. Skele ta l remains, pp. 35-Î7. 

2. Voir Hayxes. Prehistoric archseology of America dans WiNSOh, Narra- 
tive and eritical history, vol . I, p. 345: cf. Wright, /ce agre, p. r> i i . 



108 l'industrie paléolithique dans l'Amérique du nord 

Le D 1 G. L. Metz découvrit en 1885, à Madisonville (Ohio), des 
objets d'un type très semblable à celui de Trenton. Wright leur 
attribua le même âge, en raison de leur position stratigraphique et 
de la présence, simultanée, d'ossements de mammouth, mais 
W. Upham les considéra comme plus récents L 

De nombreuses trouvailles de silex éclatés ont été faites dans 
toutes les provinces orientales, mais il est impossible de leur assi- 
gner une date, soit à cause de la négligence des découvreurs, soit 
en raison de difficultés d'ordre stratigraphique : Haynes en trouva 
dans le New-Hampshire, Dodge dans le Massachusetts, Berlin et 
Haldemann en Pennsylvanie, Wallace en Virginie, G. G. Jones en 
Géorgie. 

En 1874, le D l Aughey découvrit dans le lœss lacustre du 
Nebraska, une pointe de flèche et une pointe de lance, à côté d'os 
de mastodonet d'éléphant. La couche où ces objets furent trouvés 
était parfaitement homogène et d'une épaisseur de cinq à cent cin- 
quante pieds ; elle était située au-dessus de formations morainiques 
et représentait les sédiments déposés lors de la retraite finale des 
glaciers. Les objets étaient taillés à petits éclats ; ils différaient 
absolument des objets paléolithiques. Les dépôts où ils furent trou- 
vés renfermaient, outre les ossements d'animaux disparus, des 
coquillages d'espèces vivant actuellement dans la contrée. On a 
supposé que le terrain avait subi des remaniements, par suite du 
changement du lit des grandes rivières (Plate, Missouri), et l'ori- 
gine paléolithique de ces instruments a été niée 2 . 

En 1882, M. Mac Gee trouva dans les alluvions supérieures de 
l'ancien lac Lahontan, une pointe de lance en obsidienne, à côté 
d'os de mastodon. M. Mac Gee lui-même croit que la présence de 
cet instrument dans une couche ancienne provient d'un enfouisse- 
ment, et c'est aussi l'avis de Haynes 3 , tandis que M. Russell '' 
accepte la contemporanéité des os fossiles et de la pointe de lance. 
Il n'y a pas à faire état de la découverte de silex travaillés trouvés 
dans les alluvions du Wyoming par J. Leidy et qui présentaient 
tous les degrés d'usure. 

A tous les silex trouvés dans les couches profondes, il faut ajou- 



1 . Hayines, op. cit., p. 341. 

2. Id., ibid., p. 348. 

3. Id., ibid., p. 350. 

1. Russell, Geologicnl history of Lhe Lake Lahontan. p. 24. 



LA COQUILLE DU DELAWARE ET LA « LENAPE STONE » 109 

ter d'innombrables pièces rencontrées à la surface du sol, attri- 
buées, en raison de leur usure, à l'époque paléolithique. 

§ IV. — La coquille du Delaware et la « Lenape Slone ». 

On a invoqué, en faveur de la haute antiquité de l'homme dans 
l'Amérique du Nord, deux gravures figurant des animaux disparus. 
La première se trouve sur une coquille de Fulgur, mollusque qui 
se rencontre depuis le Delaware jusqu'à la Floride. Cette coquille 
fut découverte par le D 1 H. T. Cresson et M. Sarault à Holly 
Oak Station, clans le Delaware, à la surface d'un champ cultivé. 
Pour assoler ce champ, on l'avait couvert d'une couche de tourbe 
qui, suivant le D r Cresson, provenait d'une forêt ensevelie dans un 
estuaire proche de la rivière Delaware. M. Thomas Wilson \ qui 
nous rapporte cette trouvaille et figure cette coquille, voit dans la 
gravure la représentation d'un mammouth ; on pourrait aussi bien 
y reconnaître n'importe quel quadrupède. 

Si la coquille du Delaware n'offre pas une représentation bien 
nette du mammouth, il n'en est pas de même d'un petit monument 
connu sous le nom de « Lenape Stone ». C'est une sorte de pende- 
loque en pierre, avec trous de suspension, d'une forme très com- 
mune en Amérique du Nord, à l'époque dite des « Mounds ». Cette 
pièce a été brisée en deux morceaux, recueillis à un grand intervalle, 
le plus grand en 1873, le plus petit en 1882, par B. Hansel en 
labourant, à 4 milles 1/2 à l'est de Doylestown, comté de Bucks 
(Pennsylvanie). Malgré les circonstances un peu singulières de la 
découverte, M. H. C. Mercer, conservateur de la section d'archéolo- 
gie préhistorique du Musée de Pennsylvanie, ne voit aucune raison 
de douter de son authenticité 2 . Les détails de la gravure sont très 
apparents : en haut, sont figurés des croix, une représentation gros- 
sière, du soleil et deux signes dont la valeur n'est pas claire. À 
gauche, en bas, plusieurs signes en forme d'arêtes de poisson, 
d'échelle, de triangle et deux figures d'hommes, très semblables à 
celles que l'on trouve sur la gravure lénâpe, désignée sous le nom de 
Walam-Olum. A droite, une représentation d'éléphant très nette : 
l'animal est de profil, la trompe pendante, foulant aux pieds une 

1. La, haute ancienneté de l l'homme, pp. 172-174 et fig. 13. Cette reproduction 
est un dessin et non une photographie. 

2. H. G. Mercer, The Lenape stone, New-York, Putnam, 1885, in-12 ; cf. 
Th. Wilson, op. cit., pp. 173-174 et fig. 14. 



110 L INDUSTRIE PALÉOLITHIQUE DANS L AMERIQUE DU NORD 

figure humaine incomplètement tracée. Les deux pieds de devant 
sont dessinés en perspective, celui de gauche doublant celui de 
droite ; à l'arrière-train, on ne voit qu'une jambe, un peu étendue 
en arrière ; l'animal redresse la queue qui paraît épineuse ; ses 
oreilles et ses défenses sont très bien figurées. 

Un tel dessin suppose une faculté d'observation et un talent d'exé- 
cution assez remarquables, et tout y rappelle un dessin européen, 
d'autant qu'il contraste étrangement avec la grossièreté des figures 
humaines et autres qui remplissent le reste de la pierre. Ces der- 
nières sont semblables aux dessins des Indiens modernes et ne 
peuvent être considérées comme contemporaines du dessin du mam- 
mouth. D'ailleurs, la reproduction qu'on nous en donne n'est qu'un 
dessin, où les contours de la pierre ne sont même pas indiqués. 
Tous ces motifs, joints aux circonstances particulières de sa décou- 
verte, jettent certain discrédit sur la Pierre Lénâpe. 

On a aussi cru trouver dans les vallées du Mississipi et de l'Ohio 
des tertres et des pipes en forme d'éléphant. Nous en parlerons 
quand nous nous occuperons de la civilisation des « Mound-Buil- 
ders ». 

Au Mexique, Franco et Pinart ont trouvé, associés avec les osse- 
ments de WElephas Columhi ', des objets de type chelléen, mais il 
est impossible de se prononcer sur leur ancienneté. 

Ce qui précède nous montre que, pour les restes industriels 
comme pour les ossements, règne la plus grande incertitude chro- 
nologique. Sans doute de fortes présomptions existent en faveur de 
l'ancienneté de certaines trouvailles, surtout celles de Glaymont, de 
Medora et de Trenton, mais nous croyons qu'il faut attendre, pour 
fixer notre opinion, que les savants américains se soient mis d'ac- 
cord sur l'âge à attribuer aux couches où furent trouvés les paléo- 
lithes. 

1. E. T. Hamy, Anthropologie du Mexique. Mission scientifique du Mexique, 
l re partie, Paris, J 88 i, p. 11 . 



CHAPITRE IV 

LES KJÔKKENMÔDDINGS DE L'AMÉRIQUE DU NORD 

Sommaire. — I. Les amas des îles Aléoutiennes. — II. La région du Pacifique 
(Colombie britannique, Orégon, Californie). — III. La côte de l'Atlantique . 

§ I. — Les amas des îles Aléoutiennes. 

A côté des gisements où les ossements humains sont associés à 
ceux d'animaux disparus, il existe, sur le sol du Nouveau Monde, des 
traces multiples de la présence de l'homme à une époque, reculée 
sans doute, mais où la faune était de tous points semblable à la 
faune actuelle. 

C'est à cette catégorie qu'appartiennent les très nombreux amas 
de coquilles, analogues aux kjôkkenmôddinc/s d'Europe qui se ren- 
contrent dans toute l'Amérique, et qui sont connus sous le nom de 
shell-heaps dans l'Amérique du Nord. Ces amas ne sont pas syn- 
chroniques ; certains paraissent être très récents, tels ceux de la 
Floride ; d'autres, comme ceux des îles Aléoutiennes, sont assez 
anciens. La plupart de ceux que l'on trouve aux Etats-Unis, au 
contraire, datent de la même époque que les constructions connues 
sous le nom de « mounds ». 

Ces amas sont particulièrement nombreux dans les îles Aléou- 
tiennes 4 . Ils ont été étudiés avec grand soin par le professeur 
W. Dall qui a reconnu qu'ils comprenaient trois couches, lesquelles 
renfermaient des objets appartenant à des types industriels diffé- 
rents. 

La couche inférieure est composée presque exclusivement de 
coquilles brisées ou d'aig-uilles d'une espèce d'oursin, auxquelles se 
trouvent mêlés quelques restes de mollusques comestibles. Au- 
dessus vient une couche, formée principalement d'arêtes de pois- 

l. De Nadaillac, L'Amérique préhistorique, pp. 53-54; Dall, On succes- 
sion in the shell-heaps of the Aleutian islands (CE, vol. I, Washington, 
1877); C. Thomas, Introduction to the Study of N or th- American Ethnology, 
Cincinnati, J89S, in-8, pp. 36-37. 



112 LES KJOKKENMODDINGS DE L'AMERIQUE DU NORD 

sons avec quelques os d'oiseaux. Le troisième lit est composé d'os 
de mammifères marins et d'oiseaux de mer. 

Les objets varient également suivant les niveaux : dans la couche 
la plus profonde on a découvert un petit marteau de pierre, por- 
tant, sur chaque côté, une indentation pour y placer l'annulaire et le 
pouce ; les extrémités, légèrement mâchurées, indiquent que l'instru- 
ment a servi, très probablement, à briser le test des oursins. La 
couche qui renferme les arêtes de poissons a fourni des objets de 
pierre en plus grand nombre : ce sont des pesons de filet, des cou- 
teaux, des tètes de lances en pierre et en os ; les pointes de lances en 
os sont souvent barbelées. On en retrouve en plus grand nombre 
dans la couche superficielle, qui contient aussi des grattoirs en os, 
en pierre et en corne, des aiguilles d'os, des lampes et des ermi- 
nettes de pierre, ainsi que des objets sculptés en bois, tels que des 
masques, des labrets (ornements de lèvre) en os et en pierre. 

L'industrie de la couche superficielle laisse à penser que l'amon- 
cellement fut fait par les Aléoutes, habitants actuels de la région. 

L'âge de ces amas de coquilles est difficile à déterminer. Dali 
supposait que la formation du lit inférieur (celui à échinodermes) 
pouvait avoir demandé un millier d'années et qu'il avait fallu de 
1.500 à 2.000 ans pour l'accumulation des deux lits supérieurs. 

Les fouilles n'ont pas livré de pièces ostéologiques qui per- 
mettent de déterminer à quelle race appartenaient les construc- 
teurs de ces monuments. 

§ IL — La région du Pacifique [Colombie britannique, 
Orégon , Ca lifo m ie ) . 

Il existe des amas analogues dans la Colombie britannique, et 
notamment dans l'île de Vancouver, près de Comox *, à cent trente 
milles au nord de la ville de Victoria. De ces monticules, les uns 
se composent de sable marin, de boue noire et de coquilles; les 
autres, uniquement de coquilles. On en a extrait des marteaux de 
pierre, des pointes de flèches, des têtes de lances, des couteaux, des 
aiguilles, des alênes en pierre et en os, et quelques mortiers en 

1. Gyrus Thomas, Introduction to the Study of North- American Archseo- 
logy, pp. 185 et suiv.; Harlan Smith and G. Fewkes, Cairns of British Colum- 
bia and Washington (MAMN, vol. IV, New- York et Leide, 1901) ; Harlan 
Smith, Shetl-heaps of the Lower Fraser River (MAMN, vol. IV, New- York et 
Leide, 1903). 



la cote ni-; l'atlantique I 13 

pierre. Il esl probable que ces monticules de sable et de coquilles 
ont servi de sépultures, car on y a trouvé quelques squelettes. 

Des amas de débris de toute sorte se trouvent sur toute la côte 
du Pacifique, jusqu'au Mexique. Les objets exhumés sont très 
semblables à ceux des lumulus de la Colombie britannique; cepen- 
dant il faut signaler l'abondance croissante des mortiers dans les 
amas, au fur et à mesure qu'on va vers la Californie, ce qui 
indique un usage de plus en plus grand, dans l'alimentation, des 
céréales et autres graines. 

M. A. W. Chase ayant fouillé, il y a quelques années, les amas 
de l'Orégon, y a trouvé un nombre considérable d'objets de toutes 
formes, en pierre éclatée ou polie. Parmi les objets de pierre écla- 
tée, signalons des pointes de flèches et de lances, des couteaux, des 
grattoirs. Les objets de pierre polie consistent en mortiers, pilons, 
disques perforés, massues de pierre rappelant les mères des Poly- 
nésiens, pipes cylindriques d'un type encore en usag"e aujour- 
d'hui parmi les Indiens de cette région, et nombre d'autres pièces 
dont l'usage est inconnu ( . 

En Californie, le nombre des monticules de coquilles est très 
grand, et ces collines artificielles atteignent parfois une éten- 
due considérable. On n'y trouve pas de squelettes ; l'industrie y 
est la même que celle de l'Orégon. Les sépultures de cette popu- 
lation sont faites d'une façon particulière ; celles des îles Santa- 
Barbara contiennent des quantités d'os brisés, mélangés avec des 
fragments d'os de baleine et des morceaux de bois rouge pourris 
(fîg. 21). Avec ces ossements, on trouve d'ordinaire de nombreux 
objets en pierre poreuse travaillée, qui sont "tout à fait semblables 
à ceux des amas coquilliers et des indigènes actuels de la Califor- 
nie. 

§ III. — La côte de V Atlantique . 

Les kjôkkenmôddings abondent aussi bien sur la côte de l'Atlan- 
tique que sur celle du Pacifique. 

Dans le Maine et la Nouvelle-Ecosse, ils sont assez nom- 
breux et renferment des tessons de poterie extrêmement grossière. 
Ils sont composés presque exclusivement de coquilles d'huîtres, de 

I . Le mémoire de M. Chase n'a pas été publié. Les renseignements que nous 
donnons ici sont empruntés à Cyrus Thomas, Introd. to the St. of N. Americ. 
Archœology, pp. 185-186. 

Manuel d'archéologie américaine. 8 




Fig 21 —Sépulture de la Californie dans la brèche coquillière 
dessin de M. Ed. Touchet, d'après la sépulture du Musée d'Ethnographie du Trocadéro). 



LA COTE DF. l'\TLANTIQUE 1 15 

moules et de buccins. Les objets de silex y sont très rares, mais 
les objets d'os sont assez nombreux ( . 

Il en va de même pour les amoncellements des Etats de la Nou- 
velle-Angleterre et de la Virginie. La faune comprend l'élan, le 
caribou, le cerf de Virginie, le castor, le phoque, la tortue, le 
dindon sauvage et le grand pingouin, tous animaux qui vivent 
encore actuellement, bien que le caribou, l'élan et le grand pin- 
gouin aient depuis longtemps déserté les environs de New-York 
et de Philadelphie pour se réfugier plus au nord. 

Les États méridionaux (Garolines, Géorgie) possèdent une quan- 
tité considérable de ces monticules, divisés par les archéologues 
américains en deux classes : amas à sépultures (burial shell- 
mounds) et amas de rebuts [refuse shell-heaps) 2 . Ceux de la pre- 
mière catégorie abondent sur toutes les îles de la côte. La plupart 
contiennent plusieurs squelettes étendus, ou repliés sur eux-mêmes. 
Quelquefois les os humains portentla trace de l'action du feu. L'un 
de ces monticules, celui de l'île Stalling, dans la Savannah, présen- 
tait une forme elliptique, la longueur du grand axe atteignait presque 
cent mètres, celle du petit axe trente-sept mètres, et la hauteur 
dépassait 4 m 50. Gomposé de coquilles de moules, d'huîtres et d'es- 
cargots, il contient aussi des os humains. Les amas de la seconde 
catégorie ont souvent plusieurs centaines de pieds de long. On y 
trouve des fragments de poterie, des haches, des ciseaux, des mor- 
tiers, des pointes de flèches et de lances en pierre et de nombreux 
ossements d'animaux qui appartiennent tous à des espèces encore 
vivantes. Beaucoup des os longs ont été fendus longitudinalement 
pour en extraire la moelle. 

Les amas coquilliers de la Floride, qui ont été étudiés en détail 
par MM. Cl. B. Moore et F. H. Cushing, offrent une grande res- 
semblance avec les précédents. Tout dans l'examen de ces masses 
de coquilles paraît prouver qu'elles furent accumulées par les 
Indiens que les Européens trouvèrent possesseurs du sol lorsqu'ils 
découvrirent le continent américain. Ni les ossements, ni l'indus- 
trie dont ils renferment des témoins n'indiquent une race étrangère. 

1. J. Wyman, RPM, vol. II, 1872. 

2. C. C. Jones, Antiquities of the Southern Indians, New-York. 1878, 
pp. 195 et suiv. 







^ 



^^ 









^ 



Fig. 22. — Carte montrant la répartition des « mounds » sur le territoire des 

États-Unis. 



CHAPITRE V 

LES « MOUNDS ■> DE L'AMÉRIQUE DU NORD 



Sommaire. — I. Généralités. — II. Les « mounds » funéraires. — III. Les 
enclos et les « mounds » en forme de pyramide. — IV. Les anneaux de 
huttes. — V. Les « mound » effigies. 



§ I. — Généralités. 

L'aire sur laquelle sont répandus les tumulus connus d'ordinaire 
sous l'appellation anglaise de « mounds » est immense. Elle s'étend 
depuis la Red River au nord jusqu'au golfe du Mexique au sud, et 
est bornée à l'ouest par le Mississipi et à l'est par l'océan Atlan- 
tique. En dehors de ces limites, les mounds sont très rares : on en 
trouve cependant quelques-uns au Canada et dans le nord-ouest du 
cours du Mississipi, et d'autres dans des régions très éloignées, 
au Guatemala notamment'. Certaines régions des Etats-Unis sont 
particulièrement riches : les parties centrales et occidentales de 
l'Etat de New-York, l'est et le sud du Michigan, les bords du Mis- 
sissipi, les parties centrales de l'Etat d'Ohio et la partie adjacente 
de l'Indiana, le centre et l'ouest du Kentucky, l'est du Tennessee, 
le coin sud-est de la Caroline du Nord et le coin nord-est de la Géor- 
gie. Les Etats les plus orientaux, ceux de la Nouvelle-Angleterre 
(New-Jersey, Rhode-Island, Delaware, Maryland), sont presque 
totalement dépourvus de ces tumulus, qui manquent également 
le long des monts Alleghanys. 

Tous ces tumulus ne sont pas semblables ; ils présentent, au con- 
traire, une grande variété de types, et certains ne se rencontrent 
que dans une aire limitée. 

Nous les décrirons suivant la division proposée par M. Cyrus 
Thomas 2 qui range les mounds sous quatre chefs : 1° Mounds funé- 

1. G. Williamson. Antiquities of Guatemala (RS, 1876, Washington. 1877. 
pp. 418-421). 

2. Introduction to the Study of iV or th- American Ethnology, p. 51. cf. 
Mound explorations (RE, XII, Washington. 1894). 



118 LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE DU NORD 

mires ' ; *2" Enclos de terre et mounds en forme de pyramide ; 
3° Anneaux de huttes ; 4° Mound-effigies. 

§ II. — Les Mounds funéraires. 

La plupart des tumulus appartenant à cette série forment des 
amas de terre tronconiques, parfois allongés, et plus ou moins éle- 
vés. Extérieurement, leur aspect est peu varié. Par contre, leur 
aménagement intérieur diffère beaucoup suivant les localités. Dans 
le nord-ouest (Illinois, Iowa) on trouve le type d'inhumation le plus 
simple : les corps étaient déposés dans une excavation peu pro- 
fonde 2 , ils étaient recouverts d'un lit d'argile molle; cette couche 
d'argile, que Ton retrouve aujourd'hui durcie, était recouverte d'un 
monticule de terre. 

Dans quelques mounds de l'Ohio et de la Virginie occidentale, 
les fouilles ont montré que la surface du sol avait été tout d'abord 
nettoyée, puis recouverte d'écorce ; au-dessus, on avait disposé une 
couche de cendres de quelques centimètres d'épaisseur. Le corps 
était couché sur ces cendres; la terre constituant le tumulus funé- 
raire était empilée par-dessus. Dans les mounds du Tennessee 
oriental, il existe un système de sépulture très particulier: dans 
un moiind situé à Lenoir, par exemple 3 , on a trouvé un grand 
nombre de squelettes, gisant sur le sol sous une couche de terre 
à demi cuite. On en a déduit que les corps avaient été recouverts 
de roseaux, puis d'un lit d'argile au-dessus duquel un feu avait été 
allumé. On a retrouvé avec ces squelettes un grand nombre d'ob- 
jets manufacturés. 

Dans la Caroline du Nord, le système d'inhumation était com- 
plètement différent : on creusait dans le sol une excavation trian- 
gulaire ou circulaire de deux ou trois pieds de profondeur; les 
corps étaient placés au fond, dans une posture assise et entourés de 
petites ruches en cailloux ; ; le tout était surmonté d'un monticule 
en terre ffig. '23). Ce type de sépulture existe aussi à Prairie du 



1. Le caractère funéraire de certains de ces tumulus avait été reconnu 
depuis longtemps: Squier et Davis admettaient déjà l'existence de cette divi- 
sion. 

2. Les sépultures collectives sont extrêmement nombreuses dans les 
mounds. 

3. Mound explorations (RE, XII, Washington, 189», p. 400). 
i. Voir Cyri s Thomas. Mound explorations (RE, XII, p. 334). 



LES MOUNDS FUNERAIRES 



119 



Chien (Wisconsin) 4 . Dansl'Ohio.et la Virginie occidentale, les 
squelettes sont recouverts d'un toit de pierre ou de bois. Dans cer- 
tains cas, ces toits sont carrés, d'autres fois ils sont oblongs 
ou circulaires, et construits de pierres non taillées, assemblées 




Fig. 23. — Mouncl à sépultures multiples. Comté de Caldwell, Caroline du Nord 
(d'après C. Thomas, Mound explorations). 



sans mortier, quelques-uns semblent avoir été recouverts avec 
des poutres ; d'autres sont bâtis complètement en bois. 

Des cistes ont été rencontrés dans de nombreux mounds de lTlli- 
nois, du Kentucky, du Tennessee, du nord-est de la Géorgie et de 
quelques parties de l'Ohio. Les cistes paraissent avoir été construits 
de la façon suivante : un trou rectangulaire était creusé dans le sol; 
surle fond et surles côtés on disposait un certain nombre de pierres 
pour former les parois. Le corps, placé dans cette caisse, était 
recouvert de tables de pierre et le tumulus construit par dessus. 
Certains mounds renfermaient plusieurs cistes à des niveaux 

l. Cyrus Thomas, Mound explorations, p. 48. 



120 



LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE DU NORD 



divers ; dans le Tennessee, on en a trouvé où les sarcophages 
étaient disposés d'une façon rayonnante ; au centre était placé un 
grand vase de terre (fig. 24). Généralement les squelettes sont 
étendus de toute leur longueur, mais il existe aussi au Tennessee 












-^ 



. % 






(^<Mi5r * 





Fig. 24. — Mound à sépulture collective de Mac Spaddin. Tennessee 
(d'après C. Thomas, Mound explorations). 



un autre système : les cistes très petits (60 cm. de long sur 25 de 
large) contiennent les ossements qui ont été désarticulés et liés en 
un paquet l . Ces petites caisses de pierre se trouvent parfois en 
grand nombre, jusqu'à trente-six, dans un même tumulus. 

On trouve assez souvent, dans les mounds, des traces de feu et 
des fragments d'os humains carbonisés. On en a conclu que ces 
tumulus avaient servi de lieux de crémation 2 . M. Cyrus Thomas, 
sans nier l'usage de la crémation, pense que le feu a dû souvent ser- 
vir à durcir les couches de terre, comme on voit dans les mounds 

1. Cyrus Thomas, Introduction to the Study of North-American Archseo- 

lo 9Vi PP- 71 ~ 72 - 

2. Squier et Davis, Ancient monuments of the Mississipi valley, y voyaient 
des autels à sacrifice et en concluaient qu'on avait brûlé là des victimes 
humaines. 






LES MOUNDS FUNÉRAIRES 121 

du Tennessee '. M. Thomas a découvert des traces de cette cou- 
tume dans certains mounds du Wisconsin et de lTllinois septen- 
trional. 11 a reconnu, de plus, que dans certains tumulus de l'Ohio, 
de la Virginie occidentale et de la Caroline du Nord, on allumait 
des feux au-dessus des voûtes de pierre dont nous avons déjà parlé : 
les traces de feu sur les os proviennent du contact accidentel des 
ossements avec les flammes. On a constaté un seul cas certain 
de crémation, dans les tumulus de l'Arkansas : le mort devait être 
brûlé dans sa maison, sur remplacement de laquelle on construi- 
sait le monticule de terre 2 . 

Il y a encore deux autres types de mounds funéraires : l'un 
fréquent au nord-est du Mississipi, où les tumulus sont parfois 
construits entièrement de terre, parfois de terre mélangée avec 
des pierres et parfois uniquement de pierres. Dans les mounds faits 
de pierre seule, ou de terre mélangée de pierres, les corps sont 
recouverts de cailloux ou déposés dans des cistes ; dans les autres, 
il semblerait que les os ont été brûlés, puis que les cendres ont été 
mélangées avec la terre. 

L'autre type comprend ce que les anciens auteurs, depuis Squier 
et Davis, nommèrent les « tumulus-autels ». Ce nom leur a été 
donné parce qu'ils présentent une sorte de cupule, assez vaste, 
en terre cuite. Quelques-uns de ces monticules ont été utilisés 
comme lieux de sépulture, mais les squelettes ne sont pas placés 
dans la cupule ou bassin de terre cuite, ainsi que l'impliquerait la 
théorie de Squier et Davis, qui voulaient voir dans ces débris les 
restes d'anciens sacrifices humains. 

Comme on a pu s'en rendre compte, l'agencement intérieur des 
mounds funéraires présente de grandes différences. A l'extérieur, ils 
diffèrent par leurs dimensions et leur élévation. Tels de ces 
mounds se distinguent à peine du sol environnant, tandis que 
d'autres ont des hauteurs de vingt-cinq à trente mètres. La plupart 
ont un plan circulaire; cependant il en est un assez grand nombre 
de contour elliptique ou pyriforme. 

Les mounds funéraires constituent la classe la plus nombreuse 
de tumulus de l'Amérique du Nord. 

1. Mound explorations (RE, XII, pp. 609, 675-676); cf. Introduction to 
North- American Archseology, pp. 75 et suiv. 

2. Introduction to North- American Archseology, p. 75. 



122 LES M MOUNDS » DE l' AMERIQUE DU NORD 

§111. — Les enclos et les « Mounds » en forme de pyramide. 

Ces monuments sont presque tous groupés dans la partie méri- 
dionale des Etats-Unis ; ils sont très rares au nord de l'Ohio ; on 
peut dire que les « enclos », ou plutôt les fortifications, dominent 
dans la vallée de l'Ohio et de ses affluents (Scioto River, etc.), 
tandis que les pyramides ou mounds à terrasses existent presque 
exclusivement en Géorgie et dans l'Arkansas. 

Les enclos sont peut-être le type de mounds le plus connu de tous ; 
c'est presque à leur description exclusive qu'a été consacré le tra- 
vail de Squier et Davis, resté si justement célèbre. Ils sont nom- 
breux, avons-nous dit, dans l'Ohio, où ils atteignent leur plus haut 
degré de perfection ; toutefois, on en trouve dans les Etats de 
New-York, d'Indiana, de Michigan et d'Iovva. Ces circonvallations 
sont de formes très variées : dans FOhio, ce sont les plans circu- 
laires, carrés et octogonaux qui dominent ; dans l'indiana, nous 
rencontrons surtout le carré, dans les autres Etats le cercle ou les 
polygones divers. L'élendue circonscrite par ces levées de terre va 
d'une acre (40 ares) à 150 acres (60 hectares). 

Le mieux connu de ces mounds est « Fort Ancient », situé 
dans le comté de Warren (Ohio). Il couronne un éperon de falaise, 
de 75 à 90 mètres de haut, qui domine la rivière Miami. La surface 
enclose est seulement de 30 à 3*2 ares, mais la longueur du mur qui 
suit tous les accidents et les zigzags des bords de la falaise dépasse 
3 milles 1/2 (5 kil. 600). C'est un des monuments les mieux 
conservés de la vallée de l'Ohio, le mur est en excellent état. Il est 
construit en terre avec quelques parties en pierre, sa hauteur varie 
de 1 à 5 ou 6 mètres; sa largeur, à la base, est de 7 m 50 à 20 mètres. 
La terre qui a servi à élever ce mur ayant été prise au-dessus de 
la falaise, la tranchée suit cette ligne de fortification. Aux endroits qui 
paraissent les plus vulnérables, le mur est plus élevé et plus épais. 

L'exemple le plus parfait de l'adresse et de la précision avec 
lesquelles étaient faites ces constructions est fourni par le groupe de 
Newark (Ohio). Il fut d'abord décrit avec soin par Squier et 
Davis ', puis par le colonel Whittlesey, qui en fît un relevé minu- 
tieux avant que les empiétements de la ville de Newark ne vinssent 
en détruire une partie 2 . Le groupe de Newark consiste en levées 

1. Ancienl monuments of Mississipi valley (SGK, 1848;. 

2. Ch. Whittlesey, Descriptions of ancient Works in Ohio (SGK, Washing- 
ton, 1850, in-f°). 



LES ENCLOS ET LES (( MOUNDS » EN FORME DE PYRAMIDE I 23 

de terre, de formes diverses, reliés par des avenues. Un enclos 
elliptique mesure pour son grand axe 380 mètres et pour son petit 
axe 350 mètres ; les murs ont 3 m 60 de haut et 15 mètres de large, i\ 
la base; à l'intérieur, le mur est doublé d'un fossé de 2 mètres de 
profondeur sur 10 m 50 de large. A l'entrée, l'extrémité des murs 
se recourbe vers le dehors. A partir de cet endroit commence une 
large avenue bordée, elle aussi, de murs de terre qui conduisent 
à un enclos carré, d'une superficie de 8 hectares, dans lequel sont 
construits huit tumulus coniques. Au nord-ouest du groupe, on 
trouve une enceinte octogonale, d'une superficie de 20 hectares, 
reliée par des murs de terre d'une longueur de 90 mètres, à un 
autre enclos, parfaitement circulaire, de plus de 800 mètres de cir- 
conférence. Du côté de l'est, existent de longues avenues au milieu 
desquelles se dresse un monticule énorme, de 50 mètres de long 
et d'une hauteur excédant de 2 mètres celle des murailles. On a 
donné à ce mound, d'où l'on peut apercevoir tout le reste des 
autres constructions, le nom d'observatoire. Ce groupe comprend 
encore un nombre considérable d'autres cercles et de petits mounds 
(fig. 25). D'autres levées de terre de ce type ont été signalées 
dans l'Ohio et les États voisins : on en trouvera des exemples 
dans les livres de G. Thomas. Le D r Lapham ' découvrit à Aztalan 
(Iowa) des enclos d'un type assez particulier. Ils consistent en murs 
analogues à ceux déjà décrits, mais ils présentent, à distance régu- 
lière, des saillies en forme de contrefort se projetant de vingt ou 
trente pieds à l'extérieur. 

A quoi servaient ces levées de terre? Pour certaines, comme 
« Fort Ancient » ou celles d'Aztalan, la réponse n'est pas 
douteuse, surtout si l'on considère les lieux où elles sont con- 
struites : ce sont des fortifications. Pour les autres, tels que les 
ouvrages de Newark, par exemple, les avis sont encore partagés. 
Squier et Davis leur attribuaient une fonction religieuse, alors que 
la plupart des auteurs modernes admettent qu'ils sont des fortifica- 
tions de villages. L. H. Morgan suggéra que, où le cercle et le 
carré étaient combinés, le premier entourait le village et que l'autre 
était un enclos où les gens cultivaient le maïs et les autres plantes. 

L'hypothèse de fortifications est aujourd'hui adoptée par tous les 
archéologues qui s'occupent de la question. 



1. .T. A. Lapham. The antufuities of Wisconsin (SCK, Philadelphie, 1855, 
in-f . 



124 LES « MÔUNDS » DK L'AMERIQUE DU NORD 

Les mounds en l'orme de pyramides ou de terrasses, sont 




Fig\ 23. — Les ouvrages de Newark, Ohio 
(d'après G. Tliomas, Mound explorations). 

presque exclusivement limités aux Etats du sud-est (Géorgie, Ala- 
bama, Mississipi); très peu d'entre eux ont été signalés au nord 



LES ENCLOS ET LES « MOUNDS » EN FORME DE PYRAMIDE 125 

de la rivière Ohio. Ce sont des collines artificielles, quelquefois 
divisées en plusieurs terrasses ou étages. D'ordinaire elles sont 
quadrangulaires; quelques-unes, cependant, ont la forme de cônes 
tronqués. 

11 en est qui renferment des sépultures, mais la plupart semblent 
avoir servi de base à des édifices : dans plusieurs cas, on a retrouvé 
l'extrémité des poteaux en bois qui formaient les supports des 
murs aujourd'hui disparus ; ailleurs, on a découvert des plaques 
de terre cuite dont ces murs étaient probablement recouverts. 
D'autres fois enfin, on a retrouvé à la surface de ces pyramides, 
des traces de feu et des fragments de poterie, que les explorateurs 
du bureau d'Ethnologie considèrent comme les restes de foyers 
édifiés au milieu de huttes. 

Certaines de ces constructions ont des dimensions énormes, c'est 
le cas, par exemple, du grand mound d'Etowah, près de Carters- 
ville, comté de Bartow (Géorgie). C'est une pyramide quadrangu- 
laire tronquée, haute de 18 in 50 ; sur le côté sud, une vaste rampe, 
qui paraît avoir été autrefois taillée en escalier, monte jusqu'au 
sommet (fig. 26). 

Le volume total de cette masse de terre est de 124.700 mètres 
cubes ; les côtés de la base mesurent respectivement 100 et 
116 mètres. La surface couverte est de 22 hectares 66 ares. La 
rampe du mound d'Etowah le rapproche d'une variante de ce 
groupe, le mound à terrasses. 

Les « mounds à terrasses » possèdent une plate-forme moins 
élevée que le mound principal ; cette plate-forme est quelque- 
fois plus large que l'éminence la plus haute. Quelquefois, une 
voie en pente douce ou à plusieurs échelons va de la base au som- 
met du mound. M. R. B. Evans a découvert, dans l'Arkansas, une 
colline artificielle ayant une double terrasse, ce qui donnait à 
l'ensemble trois étages l . 

Le meilleur type de ces monticules est fourni par le grand mound 
de Cahokia (Illinois), le plus considérable de tous les tumulus de 
l'Amérique. Il est situé dans le comté de Madison, à environ 
six milles de Saint-Louis. C'est une pyramide quadrangulaire, avec 
une plate-forme qui s'étend du côté du sud. La base, des deux 
côtés nord et sud, mesure 305 mètres ; du côté est et du côté 
ouest, 220 mètres ; hauteur totale, 30 mètres. La surface de la base 

1. C. Thomas, Mound explorations RE, XII, Washington, 1X94, p. 223). 
Cf. Introduction lo the Study of North- American Archœoloyy. p. 119. 



126 



LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE DU NORD 



est d'environ 6 hectares 50 ares. Sur le côté ouest, à environ 
10 mètres au-dessus de la première terrasse, il en existe une 




Fig 26. — Plan du grand Mound dEtowah, Géorgie 
(d après G. Thomas. Mound explorations). 



seconde, très difficile à distinguer. Le volume total de cette énorme 
masse de terre est de 634.355 mètres cubes. 

Aux alentours du mound de Cahokia, il existe des dépressions 
que Ton suppose provenir de l'enlèvement des terres qui ont servi 



LES ANNEAUX 1>1. HUTTES 1 Ti 

à l'érection de ce mound. Lorsque Brackenridge le visita, en 18J 1, 
il était habité par une colonie de trappistes, qui avaient transformé 
la terrasse sud en jardin *. 

Dans plusieurs cas, le noyau pyramidal est surmonté d'un petit 
tumulus conique. Un en a trouvé dans l'Indiana, le sud-est du Mis- 
souri et TArkansas. Un excellent exemple est le Selsertown mound 
du comté d'Adams (Mississipi) : c'est une élévation naturelle, arti- 
ficiellement aplatie et dont les contours ont été remblayés pour 
leur donner la forme rectangulaire. Sur cette éminence, on a élevé 
quatre tumulus coniques, dont l'un mesure plus de 10 mètres de 
haut. Les anciens explorateurs de ce monument prétendaient avoir 
découvert encore septautres mounds sur la surface supérieure, mais 
l'examen fait par les agents du Bureau d'Ethnologie n'a pas con- 
firmé leur existence : M. G. Thomas croit qu'il s'agît seulement de 
sites d'habitation, légèrement surélevés. 

§ IV. — Les anneaux de huttes. 

En divers points du territoire des Etats-Unis, particulièrement 
dans le Tennessee, l'Illinois et le sud-est du Missouri, on trouve 
des milliers de petits anneaux, ou cercles de terre, de 4 m 50 à 
15 mètres de diamètre ; l'aire qu'ils circonscrivent est plus ou 
moins déprimée. On a donné à ces cercles le nom d'anneaux de 
huttes. Ils sont très nombreux dans les régions où dominent 
les enclos ; mais leur faible élévation ne les fait pas toujours 
facilement remarquer, et un grand nombre de ceux qui ont été 
signalés par Squier et Davis dans l'Ohio, ont été détruits par la 
charrue. 

Il est possible que beaucoup de ces anneaux de huttes soient 
l'œuvre d'Indiens qui auraient occupé, à une époque relativement 
rapprochée, les sites où on les retrouve. Cependant, il est certain 
que la plupart doivent être attribués aux constructeurs des fortifi- 
cations. Les anneaux de huttes montrent qu'une partie au moins 
des maisons des « Mound-Builders » devait être analogie au tipi, 
à la tente de peau des Indiens modernes des Prairies : autour de 
la tente, on a encore chez ceux-ci l'habitude de construire un 
anneau de terre qui empêche l'eau d'y pénétrer, lorsqu'il pleut. 

1. Handhook of North- American Indians, p. 186. 



128 



LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE 1)1 NORD 



Les explorations faites dans la région des mounds nous ont révélé 
l'existence de maisons d'un type plus perfectionné. On a signalé 
par centaines, dans l'Arkansas, des « sites de maisons », ce sont 
des lits de terre durcis par le feu, et présentant des impressions 
d'herbes et de roseaux. Ces couches d'argile cuite étaient générale- 
ment situées à un ou deux pieds au-dessous de la surface de 
mounds plats et bas, mesurant de 1 à 5 pieds de haut et de 
15 à 50 pieds de diamètre. Les explorateurs du Bureau d'Ethnologie 
décrivent comme suit ces « sites de maisons » : « En règle géné- 
rale, lorsqu'on fouille les mounds bas et plats, les couches se 
succèdenl dans Tordre suivant : 1° un lit superficiel de terre 




Fig\ 27. — Construction des murs dans les maisons de l'Arkansas 
(d'après C. Thomas, Mound explorations. 



végétale, d'un à deux pieds d'épaisseur ; '2° un lit d'argile cuite, de 
quatre pouces à un pied d'épaisseur, qui constituait autrefois le 
revêtement des murs. Il est toujours brisé en gros fragments, et 
ne constitue jamais un lit uniforme et continu, montrant ainsi que 
la matière qui le compose était tombée de plus haut et n'avait pas 
été placée originellement à l'endroit où on la trouve ; 3° une mince 
couche de boue durcie ou d'argile de couleur sombre ; cette couche 
n'existe pas toujours. A cette profondeur on trouve générale- 
ment, dans l'est de l'Arkansas, un et parfois deux squelettes ' . » 
M. Cyrus Thomas ajoute que, dans deux cas, on pouvait retrouver le 
plan extérieur des habitations. Elles consistaient en trois pièces car- 
rées. A en juger par les fragments de murs brûlés qu'on a décou- 
verts dans un des cas, il est probable qu'ils étaient faits de terre, 



I. Mound explorations {RE, XII, pp. 20."> et suiv.;. 



MOUND-EFFIGIES 1 29 

appliquée sur un clayonnage de roseaux *. Le professeur Swallow 
a décrit une chambre qu'il a découverte dans un desmounds du sud- 
est du Missouri ; elle était faite de perches, treillagées avec des 
roseaux fendus et crépis d'argile à l'intérieur et à l'extérieur 2 (fig. 
27). Cette classe de monuments nous permet donc de nous rendre 
compte de la façon dont les constructeurs de mounds bâtissaient 
leurs maisons. On verra plus loin quelle importance ont ces faits 
pour établir la nationalité probable des « Mound-Builders ». 

§ V. — Mound-effîgies. 

Ces tumulus sont surtout abondants dans le Wisconsin. Dans 
les contrées plus occidentales (Dakota du Nord et du Sud), on 
trouve d'autres structures rappelant les levées de terre du Wis- 
consin, mais composées simplement de blocs de pierre (« mosaïc 
bowlders » des ethnographes américains). La limite exacte de l'aire 
où l'on rencontre ces structures a été tracée par Gyrus Thomas 3 : 
elles ont été surtout élevées le long- des cours d'eau importants 
(Wisconsin, Fox et Rock Rivers, rive orientale du Mississipi). 

Les mound-effîgies ont été étudiés et décrits par le D r Lapham '* 
dès 1855, d'une façon si exacte que, pour la plupart, les explora- 
teurs qui sont venus ensuite n'ont rien trouvé à y rectifier. Cette 
étude montre quel soin les constructeurs mirent à leur travail : les 
espèces animales qui ont été représentées sont, la plupart du temps, 
faciles à reconnaître, et le Rev. S. D. Peet dit que les proportions 
du corps des animaux figurés sont rendues avec une exactitude par- 
faite 5 . On y reconnaît le lézard, la tortue, l'élan, le bison, la loutre, 
le renard, le raton, le serpent, et un grand nombre d'oiseaux les 
ailes étendues. On a cru aussi trouver les images de l'homme et de 
l'éléphant. 

Ces figures ont des grandeurs très diverses. Six mounds du 
comté de Crawford (W r isconsin) , en forme d'oiseaux aux ailes 
déployées, ont les dimensions suivantes (grande envergure) : 

1. Mound explorations (RE, XII, Washington, 1894, p. 209); cf. Gyrus Tho- 
mas, Introd. to the Sludy of N.-A. Archœol., p. 135, fig. 65, et E. Sarfert, 
Haus und dorf. . . Nordamerikas. 

2. G. Thomas, Introd. toN.-A. Arch., p. 135. 

3. Mound explorations (RE, XII, Washington, 1894, p. 531). 

4. The anliquities of Wisconsin (SGK, Philadelphie, Collins, gr. in-4°). 

5. AT, vol. III, p. 2. 

Manuel d'archéologie américaine. 9 



130 



LES « MOUNDS » DE L AMERIQUE DT NORD 



69 m 35, 70'» 15, 77 '"15 et 85 m 40, deux de ces longueurs s'ap- 
pliquant chacune à deux mounds différents. D'autres figures d'oi- 
seaux ont des dimensions allant de9 m 75 à 125 m 75. L'élévation est 
au maximum de 1 m 50, mais il est rare qu'elle excède 1 m 25. 

L' « alligator-mound », situé dans le comté de Licking (Wiscon- 
sin), offre un intérêt spécial. Il occupe le sommet d'une colline 
de près de 60 mètres de haut, surplombant la vallée du Racoon 
Creek ; l'éminence qu'il forme est très régulière, et le procédé de 
construction semble avoir été le suivant : les contours ayant été 
dessinés sur le sol, les parties environnantes auraient été enlevées 
et la terre rejetée. La longueur totale de la figure, depuis l'extrémité 




Fig. 28. 



Mounds en forme d'ours et de lézard. Wyalusing, Wiseonsin 
d'après G. Thomas, M ou ml explorations). 



du museau jusqu'à celle de la queue recourbée de l'animal est de 
65 mètres. La hauteur moyenne est de 1 m 25, mais la tête, les 
épaules et les reins sont un peu surélevés, atteignant une hauteur 
d'environ 1 m 80. Les extrémités des pattes sont élargies, et la queue 
se recourbe du côté gauche, afin de conserver les proportions de 
l'animal que l'exiguïté du site ne permettait pas de représenter com- 
plètement allongé. A côté de la figure du lézard, se trouve un petit 
mound circulaire, sur lequel on voit des traces de feu et que les 
premiers explorateurs avaient appelé, pour cette raison, « autel » 
(fig. -28). 

Le « mound du serpent », situé dans le comté d'Adams (Ohio), 
occupe l'extrême pointe d'une éminence en forme de croissant, à la 



MOUND-EFFIGIES 



31 



jonction de deux ruisseaux tributaires de l'Ohio. Tout autour, le sol 
a été aplani, de façon à former une plate-forme ovale. Le serpent 
est représenté la gueule ouverte ; à l'intérieur de ses mâchoires se 
trouve une figure ovale, de 48 mètres de long, qui représente peut- 
être un œuf. Le corps du serpent suit le sommet de la colline avec 
des ondulations gracieuses ; la queue se termine par une spirale à 




Fig. 29. — Le « Mound du Serpent ». Comté d'Adams, Ohio 
(d'après C. Thomas, Mound explorations). 



trois tours. La hauteur moyenne de cette figure est de 1 U1 50 et 
sa longueur totale de plus de 300 mètres l (fig. 29). 

Les mosaïques faites en blocs de rocher que Ton trouve dans 
les Dakotas sont composées de gros blocs de pierre, posés sur le sol 
et assemblés de façon à former les contours de quelque figure ani- 
male. Suivant Lewis 2 , on en trouve aussi dans l'ouest de l'Iowa, le 
Nebraska, le Montana et dans la province canadienne de Manitoba. 
Elles sont situées le plus souvent dans des endroits élevés et sont 
généralement accompagnées d'anneaux de pierres enfoncées dans le 



1. American Anthropologist, vol. II, 1889, pp. 205-217. Cf. Handbook of 
X or th- American Indians, vol. I, p. 163. 

2. Voir la figure dans Cyrus Thomas, Mound explorations (RE, XII. 
Washington, 1894, p. 493). 



132 LES « MOUNDS » DE l/ AMERIQUE DU NORD 

sol et qui marquent remplacement d'anciens tipis ou tentes. Les 



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Fig. 30. — Tortue dessinée en blocs de rochers. Comté de Hughes, 
Dakota méridional (d'après C. Thomas, Mound explorations). 



figures les plus fréquemment représentées sont celles de l'homme, 
de la tortue (fig. 30) et du serpent. 



CHAPITRE VI 



L'INDUSTRIE DE LA PIERRE, DES COQUILLES ET DES METAUX 
DANS LES « MOUNDS » ET LES KJÔKKENMÔDDINGS 



Sommaire. — I. Généralités. — II. Les objets de pierre éclatée. — III. Les 
haches en pierre polie. — IV. Les pipes en pierre. — V. Objets divers en 
pierre polie. — VI. L'industrie de la coquille. — VII. Le travail des métaux 
(cuivre, or, argent, fer météorique). 



§ I. — Généralités. 

Les mounds et les amas coquilliers de l'Amérique du Nord ren- 
ferment une multitude de petits objets en pierre, en os et en 
métal. 

Ce sont, naturellement, les mounds funéraires qui en ont fourni 
le plus grand nombre. Mais on en trouve aussi en grande quan- 
tité dans les amas coquilliers de la Floride et des Cayes. 
Les sépultures en fosse, telles que celle rencontrée dans le comté 
de Galdwell (Caroline du Nord) par M. Cyrus Thomas, appar- 
tiennent à la même époque. Cette fosse, déforme régulièrement trian- 
gulaire, contenait quinze cadavres, les uns simplement inhumés dans 
le sol, les autres recouverts de voûtes de pierre analogues à celles 
de certains mounds à inhumation ; sous une voûte de plus grande 
dimension située près d'un des côtés du triangle on trouva une 
dizaine de squelettes et divers objets de pierre, de coquille et de 
poterie. Aucun monticule ne recouvrait cette fosse. Mais que les 
trouvailles aient eu lieu dans les mounds, les monticules de coquilles 
ou les fosses, les objets présentent une grande ressemblance. 

Les objets de pierre travaillée sont en général d'une facture excel- 
lente et comparables, sous bien des rapports, aux meilleurs produits 
de l'industrie néolithique de l'Europe. Sauf pour les pointes de 



1 34 l'industrie de la pierre et des métaux 

flèches, les objets en pierre polie dominent. Ils sont souvent si sem- 
blables à ceux qu'ont fabriqués les Indiens modernes qu'il est 
presque impossible de les en distinguer. 

Tous ces objets se trouvant répartis d'une façon très irrégulière, 
nous en ferons rénumération par catégories d'objets '. 

§11. — Les objets de pierre éclatée. 

Les instruments en pierre éclatée, bien que très nombreux, ne 
présentent pas le même intérêt que ceux en pierre polie. Ce sont 
surtout de grandes lames, de formes variées, qui ont été probable- 
ment employées comme erminettes et des pointes de flèches qui 
n'offrent aucun intérêt particulier. Cette branche de l'industrie des 
constructeurs des mounds ou des amas coquilliers est de tous 
points semblable à celle des Indiens modernes. 

§ III. — Les haches en pierre polie. 

Les haches sont généralement polies. Les haches en pierre éclatée 
que l'on a trouvées un peu partout sont peut-être en cours de 
fabrication. Le type le plus remarquable est celui des « haches à 
gorges ». On les trouve répandues sur toute la surface du sol des 
Etats-Unis, mais surtout dans ies contrées situées à l'est du Missis- 
sipi. Les haches à gorges sont beaucoup plus nombreuses dans 
cette région que les autres, qui sont le plus ordinairement de 
petites dimensions. On peut y distinguer plusieurs sous-types : 
1° celles où la gorge est formée par deux crêtes plus hautes que le 
corps de la hache et qui en font le tour. On en a trouvé dans le 
Tennessee, la Caroline du Nord, l'Ohioetla Géorgie (fïg. 31) ; 2° celles 
où la rainure est creusée dans le corps de la hache. Elles sont beau- 
coup plus nombreuses que les premières; parfois, la rainure fait le 
tour complet du corps de la hache ; d'autres fois, elle n'est pra- 
tiquée que sur le côté plat. On trouve surtout ces instruments dans 
les Etats qui bordent la partie centrale de la vallée du Mississipi, 
toutefois on en a découvert en Virginie et en Géorgie (fig 32). Les 
haches lisses sont de grandeurs assez variables; les plus petites sont 
souvent désignées par les auteurs sous le nom de grattoirs. Elles 

1. Nous avons suivi l'ordre adopté par G . Fewkes, Stone Art (RE, XIII. 
Washington, 1896, pp. 51-178). 



n;s pipes en i'ikrri: 



135 



sont plus ou moins allongées, plus ou moins épaisses, à tranchant 
plus ou moins droit et se rencontrent sur toute l'étendue du terri- 
toire des États-Unis. 




Fig. 31. — Hache à gorge à cordons sail- 
lants. Tennessee (d'après Fewkes, 
Stone art). 




Fig. 32. — Hache à gorge. Virginie 
occidentale (d'après Fewkes. 
Stone art). 



§ IV. — Les pipes en pierre. 

Les pipes en pierre sont répandues sur toute Taire où Ton trouve 
les mounds, à l'exception de l'État de New-York où dominent 
les pipes de terre cuite. M. Schumacher l en a trouvé quelques- 
unes dans les amas coquilliers de l'Orégon, et ceux de la Californie 
en ont aussi fourni quelques exemplaires. Ces pipes de l'ouest sont 
des tuyaux cylindriques ou coniques, en stéatite ou en talc, entière- 
ment semblables à ceux que fabriquent encore les Indiens Hupas du 
nord de la Californie et qui leur servent au même usage 2 . En 
général, les pipes des régions orientales sont faites avec grand 
soin. M. Fewkes les classe comme suit : 1° Pipes dont le tuyau 
a une section elliptique ou triangulaire ; le fourneau se trouve 



1. Remarks on the KjÔkken-môddings on the Northwest Coast of America 
(RS, 1873, Washington, 1874, pp. 354-362). 

2. Otis T. Mason, The Ray collection from Hupa réservation (RS, 1886, 
Washington, 1889, pi. XV et XVI): P. E. Goddard. Life and Culture of the 
Hupa (GAAE. vol. I, Berkeley, 1903. pi. XVII). 



136 



L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 



près d'une des extrémités, le tuyau continuant en avant ; le 
trou est percé dans la partie la plus longue du tuyau ; ce type se 




Fig. 33. — Pipe en pierre. Caroline du Nord (d'après Fewkes, Stone art). 

trouve dans la Caroline du Nord et la Virginie (fîg\ 33) ; 2° Le 
tuyau a la même forme, mais le fourneau se trouve à unedes extré- 
mités et se raccorde au tuyau par une courbure (Caroline du Nord, 




Fig. 34. — Pipe en pierre. Tennessee (d'après Fewkes, Sloneart). 

Tennessee, Virginie) (fig. 34) ; 3° Le tuyau possède une nervure cen- 
trale à travers laquelle le trou est foré ; Taxe du fourneau et celui du 




Fig. 35. — Pipe en pierre. Tennessee (d'après Fewkes, Stone art). 

tuyau forment entre eux un angle de 100° à 170° (Caroline du Nord, 
Virginie, Tennessee) (fig. 35) ; 4° Le fourneau et le tuyau sont rond 



LES PIPES EN PIERRE 137 

ou carrés et de très grandes dimensions; parfois la base est élar- 
gie pour permettre à la pipe de poser à plat ; le tuyau de pierre 
étant très court devait être muni d'un tuyau de roseau (Tennessee, 




Fig\ 36. — Pipe en pierre. Missouri (d'après Fewkes, Stone art). 

Géorgie) (fig. 36) ; 5° Le fourneau est cylindrique, avec une gorge 
taillée à bords vifs près du milieu ; au-dessous de la gorge, le four- 
neau s'amincit ; le trou servant à introduire un tuyau de roseau 




Fig. 37. — Pipe en pierre. Wisconsin (d'après Fewkes, Stone art). 

est percé juste au-dessous de la gorge (Ohio, Wisconsin) (fig. 37) ; 
6° Le tuyau est rond et a une longueur de 1 centimètre 1/2 à 
25 centimètres ; le fourneau fait avec le tuyau un angle plus ou 
moins ouvert (Caroline du Nord, Tennessee) (fig. 38); 7° Le tube 
est très court, sans doute la pipe était munie d'un tuyau en roseau ; 
le fourneau est tronconique, et ses bords se prolongent de façon à 



138 L'INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 

former une plate-forme carrée (Tennessee) (fig. 39) ; 8° Le tuyau est 
assez court, plus ou moins carré, le fourneau tronconique et for- 




Fig. 38. - Pipes en pierre. Caroline du Nord et Tennessee (d'après 
Fewkes, Stone art). 

mant avec le tuyau un angle presque droit. Parfois, on trouve sur 
le tuyau une projection plate percée d'un trou; on devait passer 
dans celui-ci une corde servant à fixer des ornements (Tennessee, 




Fig. 39. — Pipe en pierre. 
Tennessee (d'après Fewkes, 
Stone art). 




Fig. 40. — Pipe en pierre. 
Tennessee (d'après Fewkes, 
. Stone art). 



Géorgie, Garolinedu Nord) (fig. 40) ; 9° Fourneau en forme de moitié 
d'œuf , avec un trou qui servait à introduire un tuyau de roseau, sur le 
côté, enbas ; parfois, le bord supérieur estélargi, d'autres fois, l'œuf est 

très allongé et un peu pointu vers le bas (Géorgie, Garolinedu Nord. 



LES PIPES EX PIERRE 



139 



Virginie, Tennessee, Ohio, Missouri) (fig. 41); 10° Les pipes qui 
représentent des animaux ou des têtes humaines sculptés. Ces der- 
nières proviennent exclusivement de l'Ohio, et correspondent aux 
pipes en terre de l'Etat de New- York. Certaines ont la forme de 
tètes humaines ; D.WiLsoi^et J. Short 2 crurent pouvoir détermi- 
ner à l'aide de ces statuettes les caractères de la race qui construisit 





Fig. 41. — Pipes en pierre. Tennessee (d'après Fewkes, Stone art). 

les mounds, et ils affirmèrent qu'elle n'était pas semblable aux 
Indiens. 

On a fait connaître, en 1882 3 , deux pipes, découvertes dans un 
mound de l'Iowa, qui représentaient chacune un éléphant ou un ani- 
mal semblable. On a cru y reconnaître le mastodon, et on a voulu 
rapprocher ces effigies de celle d'un mound emblématique du 
Wisconsin dont la forme se rapprochait aussi de celle de ce pachy- 
derme. Malheureusement, ces pipes ont été trouvées à plusieurs 
mois d'intervalle par le même individu au même endroit et leur 
authenticité n'est pas bien établie (fig. 42). 



1. Prehisloric Man, pp. 461 et 469. 

2. North Americans of antiquity, p. 187. 

3. Barber. On mound pipes (AN. 1882, pp. 272 et suiv 



140 



l'industrie de la pierre et des métaux 




Fig. 42. — Pipes en forme d'éléphant. Iowa (d'après H. W. Henshaw 
Animal cawing s from mounds). 



§ V. — Objets divers en pierre polie. 

Les mortiers et les pilons sont très abondants dans les amas 
coqnilliers de la côte du Pacifique et principalement en Californie. 
Les mortiers sont généralement de forme globuleuse, à parois très 
épaisses, taillés dans une pierre poreuse ayant l'aspect de la ponce. 
Leur diamètre est assez grand, 30 cm. environ, et l'épaisseur de 
leurs parois est de 2 ou 3 cm. Les pilons sont cylindriques avec des 
extrémités arrondies; ils sont d'une longueur de 30 à 40 cm. en 

moyenne. 

Ces instruments sont beaucoup plus rares dans les régions orien- 
tales de l'Amérique du Nord, et les types sont plus variés que sur 
les rives occidentales. Parfois les pilons sont cylindriques, parlois 
en forme de poire très allongée. Les mortiers sont encore plus 



OBJETS DIVERS EN PIERRE POLIE 



141 



rares, et de dimensions très variables; les plus grands devaient ser- 
vir à piler le grain ou les noix d'hickory qui servaient à l'alimenta- 
tion, les plus petits ont sans doute été employés pour broyer les 
terres colorantes. On trouve aussi, dans les parties centrales 










Fù 



Pierres ovoïdes. Provenances diverses (d'après G. Fewkes, 
Stone art). 



de la vallée du Mississipi, des pilons à large base plate, parfaite- 
ment dressée, qui affectent la forme cylindrique, conique, ou celle 
d'un cylindre à base très élargie, comme nos pilons à porphyriser. 
Il est probable qu'ils servaient à réduire en poudre impalpable les 
matières colorantes grossièrement broyées dans les mortiers. 

On a découvert, aussi bien dans les amas de coquilles que 
dans les mounds, des pierres à gorge, que Ton suppose avoir été 



142 



L'INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 






Fig . U. - Objets divers en pierre polie (d'après F E WKES,SÉone art) 



OBJETS DIVERS EN PIERRE POLIE 1 43 

des poids qui servaient à foncer les lignes et les filets de pêche. 
D'autres pierres, de forme ovoïde, ne portent pas d'encoches; elles 
ont pu être utilisées de la même manière, mais peut-être aussi 
comme des pierres de fronde (fig. 43). D'autres ont une perforation 
au lieu d'encoche; elles sont particulièrement nombreuses dans 
les amas de coquilles californiens; parfois elles sont très soigneu- 
sement polies et peuvent, dans certains cas, avoir été portées 
comme des amulettes '. 

Il en est de même de la plupart des objets appelés par M. Fewkes 
« discoidal stones » et « cérémonial stones ». Les pierres en forme 
de disques, très nombreuses dans toute la vallée du Mississipi, 
peuvent avoir servi comme ornements ou comme amulettes. 
Certaines sont percées d'un trou plus ou moins grand et sont exca- 
vées sur les deux faces d'une façon très régulière; d'autres ont leurs 
faces parallèles, d'autres enfin, bombées d'un seul ou des deux 
côtés. 

Il existe une quantité considérable de pierres de petites dimen- 
sions, d'un travail excellent et d'une grande variété de formes, qui 
paraissent avoir été suspendues, ainsi que l'indiquent les rai- 
nures ou les perforations qu'elles présentent. Leur usage est 
inconnu, mais il est certain qu'elles furent portées soit comme 
bijoux, soit comme objets magiques. Elles ont reçu une multitude 
de noms, suivant la forme qu'elles affectent. Certaines sont des rec- 
tangles plats, percés d'une ou deux ouvertures ; d'autres ont la 
forme de poulies, de bateaux, d'olive; certaines ressemblent à de 
petites haches à deux tranchants, à des harpons à double pointe, à 
des papillons, à des oiseaux. Elles sont toutes admirablement polies 
et travaillées avec le plus grand soin, bien que les espèces minéra- 
logiques auxquelles elles appartiennent soient souvent parmi les 
plus dures ; quartz, serpentine, grès quartzeux, hématite, jaspe, 
etc. (fig. 44). 

Les mounds ont fourni une quantité considérable de tubes, faits 
généralement de stéatite et dont l'usage est encore énigmatique. 
Ces tubes sont parfois cylindriques, parfois coniques ; on en a trouvé 
aussi en forme de sablier. La section est le plus souvent circulaire, 
mais elle est parfois elliptique et plus ou moins aplatie. Peut-être 



1. Lorexzo Yates, Charm stones, Notes on the so-called « plumets » or sin- 
kers (RS, 1886, Washington, 1889, pp. 29G-305). 



144 



L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 



ces tubes sont-ils des formes particulières d'un objet extrêmement 
répandu clans tous les tumulus de l'Amérique du Nord : la pipe 
(fig. 45). 





Fig. 15. — Tubes en pierre (d'après Fewkes, Stoneart). 



§ VI. — L'industrie de la coquille. 

L'industrie de la coquille a été aussi très développée chez ces 
populations. M. W. H. Holmes i qui a étudié les objets de 
coquille les divise en deux grandes classes : les instruments et 
les ornements. La première sous-classe contient tous les objets 
qui ont reçu une utilisation pratique ; la seconde tous les objets 
qui ont servi soit comme bijoux, soit comme amulettes. 

L'usage de la coquille de grands univalves (Busycon perversum) 
comme coupes à boire paraît avoir été général dans les régions du 
Sud. Peut-être les nombreuses coquilles de cette espèce trouvées 
dans les mounds ont-elles servi à cet usage, et il est probable que 
les restes très nombreux d'Unio qu'on y trouve étaient des cuillers. 

Mais les objets de coquille travaillés sont presque tous des orne- 
ments. Les perles y sont très abondantes. Les plus simples sont 
faites de petites coquilles d'univalves (marginella, oliva, eyprea) 
perforées (fig. 46). Une autre variété très commune est la perle en 



305). 



Art in shell of the Ancient Americnns (RE, II, Washington, 1883, pp. 179- 















Fig. 46. — Perles faites de coquilles perforées (d'après W. H. Holmes, 

Art in shell of the Ancient Americans. 
Manuel d'archéologie américaine . 1 



146 



L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 



forme de bouton, plaque circulaire découpée dans un test de coquille 
et percée d'un trou au centre (fig. 47). Il existe aussi en quantités 
considérables des perles cylindriques, faites de la columelle de 









Si 




Fig. 47. — Perles discoïdes, en coquille (d'après W. H. Holmes, 
Art in shell). 



certains mollusques univalves (fig. 48) ; ces cylindres, de couleur 
blanche, pourpre ou noire, ressemblent complètement à ceux dont 
les Indiens du Canada et de la Nouvelle-Angleterre faisaient leurs 
w&mpums. Bien que ces perles se trouvent dans toute l'aire des 
mounds, elles sont spécialement abondantes dans les Elats du Sud- 
Est, du golfe du Mexique et de la vallée centrale du Mississipi, 
c'est-à-dire dans des localités où les premiers explorateurs euro- 
péens virent ce genre d'objets usités comme monnaie. 

Une autre classe importante est celle des pectoraux (« gor- 



l'industrie de la coquille 147 

gets »). Ces pectoraux sont des plaques découpées dans le test 




Fig. 48. — Perle cylindrique (d'après W. II. Holmes, Art in shell). 

de certains coquillages ; elles sont le plus souvent circulaires et 
o-ravées au trait sur la surface nacrée. La décoration est très variée 







Fig. i9. — Disques en coquille gravée. Ornements divers (d'après 
W. H. Holmes, Art in shell). 

fig. 49). Un grand nombre de ces disques présentent un cercle 



148 



L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 




Fig. 50. — Ornements en 
coquille. Décoration spi- U 
ralaire (d'après W. H. 
Holmes, Art in shell). 



L INDUSTRIE DE LA COQUILLE 



149 



central enrichi de spirales et entouré d'autres cercles, où sont 
inscrits des ornements circulaires (fig\ 50). D'autres ont un carré 
central au milieu duquel est tracé un cercle ou une étoile ; sur cha- 
cun des côtés du carré se trouve une tête d'oiseau, le bec ouvert ' 




Fig. 51. — Ornements en coquille. Décoration avec têtes d'oiseaux 
(d'après W. H. Holmes, Art in shell). 



(fig. 51). Les mounds des régions centrales ont fourni un certain 
nombre de pectoraux sur lesquels sont gravées des représentations 
conventionnelles de l'araignée 2 (fig. 52) et du serpent à sonnettes 
(fig. 53); ceux du Tennessee et de la Virginie portent d'autres 
ornements en forme de tête humaine. Mais les plus belles de 
ces gravures sont celles qui proviennent du Mac Mahan mound 
(Tennessee) et d'un autre tumulus situé dans le Missouri 3 . Le 
premier de ces objets est aujourd'hui brisé en partie. Lorsqu'il 
était complet, il devait mesurer environ 12 cm. de diamètre, le 
tiers à peu près manque. Le dessin représente deux hommes 



1. W. H. Holmes, Art in shell, pi. LIX. 

2. Id., ibid., pl.LXI. 

3. In., ibid., pi. LXXIII, LXXIV, LXXY 




Fig. :r2. — Ornement en coquille découpée. Décoration en forme 
d'araignée (d'après W. H. Holmes, Art inshell). 




Fig. 53. — Ornement en coquille gravée. Décoration en forme de serpent 
à sonnettes (d'après W. H. Holmes, Art in shelt). 



L INDUSTRIE DE LA COQUILLE 



51 



recouverts de plumes et munis d'ailes, aux jambes garnies de serres 
d'aigles, et combattant. Le personnage de gauche est conservé 
presque en entier ; seuls le profil de la face, un bras et un pied 
sont détériorés. La main droite est élevée au-dessus de la tête et 
brandit une sorte de couteau à double pointe (fig\ 54). 




Fig. ôi. — Disque en coquille découpée et gravée. Mac Mahan Mound, 
Tennessee (d'après W. H. Holmes, Art in shell). 



Le disque du mound du Missouri est mieux conservé : il a 
environ 11 cm. 1/2 de diamètre et est orné de six cercles concen- 
triques. Dans ce cadre circulaire, est gravé un personnage dont 
l'aspect rappelle absolument celui de certains guerriers peints dans 
les manuscrits ou sculptés sur les monuments de l'ancien Mexique 



152 



L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 



(fig. 55). M. Holmes, puis M. Thomas Wilson * oui appelé l'atten- 
tion sur ces coquillages décorés, et, sur de nombreux objets égale- 
ment en coquilles, qui ont certainement une apparence mexicaine. 




Fig. 55. — Disque en coquille gravée. Missouri (d'après W. H. Holmes, 
Art in shell). 

Il est possible que l'industrie de la coquille ait été particulière à 
l'Amérique du Nord, bien que certains dessins aient été copiés sur 
des modèles mexicains. Cette hypothèse impliquerait, naturel- 
lement, l'existence de rapports entre les peuples de la vallée du 
Mississipi et ceux de l'Amérique centrale à une époque antérieure 

1. The Swastika (RUSM. 1894, Washington, 1896, p. 885). 



LE TRAVAIL DES METAUX 153 

à la découverte de Colomb. Une autre preuve de ces rapports se 
trouverait dans les découvertes d'objets métalliques de l'Amérique 
du Nord. 

§ VII. — Le travail des métaux [cuivre, or, argent, 
fer météorique). 

Il n'est pas de district de l'Amérique du Nord où Ton ne trouve 
des objets de métal, et principalement de cuivre. La région la plus 
riche en métaux travaillés est le Wisconsin, puis viennent ITowa, 
rillinois et la Virginie ; ils abondent dans le Kentucky, le Tennessee, 
la Caroline du Nord et la Géorgie septentrionale. Toutes les stations 
préhistoriques du Canada en renferment aussi un grand nombre, 
mais les objets de cuivre de cette partie de l'Amérique du Nord 
sont uniquement des objets d'emploi usuel (pointes de flèches et de 
lances, erminettes, haches, lames de couteaux) ; le Canada manque 
totalement des objets ornementaux en cuivre et en or que Ton trouve 
sur le sol des États-Unis. De plus, quelques-unes des lames de cou- 
teaux canadiennes ont une telle ressemblance avec celles de l'Eu- 
rope qu'elles semblent avoir été faites après la découverte. En 
tous cas un assez grand nombre d'antiquités « intrusives » dont 
nous aurons à parler, ont été faites de cuivre en planche importé 
d'Europe. 

Les mounds par contre ont fourni des objets variés : haches, fers 
d'erminettes, disques plats, fuseaux en cuivre ; mais c'est surtout 
pour la confection des objets d'ornementation que les métaux 
paraissent avoir été employés ; les bagues, bracelets, pendants 
d'oreilles sont très nombreux, ainsi que les perles faites de minces 
feuilles de cuivre roulées. La plupart des haches, des erminettes, 
des fuseaux, etc., sont très minces et il est facile de s'apercevoir 
qu'ils ont été faits de cuivre malléable brut, travaillé avec les ins- 
truments imparfaits des indigènes et ce cuivre paraît provenir du 
sol même de l'Amérique. 

Il est probable que le métal travaillé par les constructeurs des 
mounds venait des gisements du Lac Supérieur. Le professeur R. L. 
Packard, qui connaît très bien les anciennes exploitations, croit que 
celles-ci sont l'œuvre des aborigènes américains. Les excavations, 
découvertes dans les mines de Keweenaw Point, Ontonagon et 
l'Isle Royale, sont simplement des trous ou des tranchées peu pro- 
fondes. Les puits de plusieurs mines de cuivre aujourd'hui exploi- 



154 



L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 



tées dans celte région (entre autres celles de « Calumet and Hecla ») 
ont été forés sur remplacement de ces anciennes excava- 
tions. A Ontonagon (Minnesota), on a retrouvé des pelles en bois 
ressemblant à des rames, ainsi que des maillets de pierre ^ qui ont 
dû servir à l'exploitation. Le cuivre qu'on en retirait était du 




Fig. 56. — Plaque de cuivre repoussé. Mound cTEtowah, Géorgie. 

cuivre natif, assez pur, qui était travaillé par martelage; dans aucun 
des objets trouvés dans l'Amérique du Nord, on ne trouve trace 
de fusion. 

Dansles parties méridionales des Etats-Unis, le minerai de cuivre se 
rencontre principalement dans la région des Appalaches; mais le cuivre 

1. R. L. Packard, Pre-columhian copper-mining in North-America V RS, 
1892, Washington, 1893, pp. 175-199); Whittlesey, Ancient mining on Lake 
Snperior (SGK, vol. III, Philadelphie, 1863). 



LE TRAVAIL DES METAUX 



155 



Datif y fait défaut. On n'y a pas encore signalé trace de mines 
exploitées par les Indiens, pas plus que d'emplacements de fonde- 
ries, qui devraient nécessairement avoir été installées pour traiter le 
minerai' de cuivre, cequiafaitcroireà une origine étrangère, soiteuro- 




FU 



— Plaque de cuivre repoussé. Mound d'Etowah, Géorgie. 



péenne, soit mexicaine ou cubaine ', du cuivre employé parles Indiens 
de cette région pour la confection de leurs instruments. Les objets en 
cuivre sont très variés. En fouillant le mound de Hopewell, dans 
TOhio, M. W. K. Moorehead découvrit un squelette dont le crâne 
portait une sorte de casque en cuivre surmonté de cornes en bois, 



I. Art. Copper dans Hàndhook of North-American Indians, p. 344, col. I. 



156 l'industrie de la pierre et des métaux 

recouvertes de feuilles de cuivre, imitant la ramure d'un élan et 
ayant une longueur de 56 centimètres. Cet objet est unique 
jusqu'à présent. Dans certains mounds de l'Illinois et de l'Ohio, 
ainsi que dans les amas de sable et de coquilles de la Floride, on a 
trouvé des ornements d'oreilles en bois recouverts de cuivre, et le 
mound d'Holloway (E. de la Géorgie) a fourni des sortes de pou- 
lies faites des mêmes matériaux. 

Les objets les plus intéressants sont peut-être ceux qui ont 
été découverts dans le grand mound d'Etowah (Géorgie) j . Ce 
sont trois plaques de métal mince, trouvées dans des cistes de pierre 
avec des squelettes. Deux d'entre elles représentent des figures 
humaines ailées (lig. 56 et 57), l'autre un oiseau, probablement un 
aigle. M. Th. Wilson a relevé sur ces plaques de métal des parti- 
cularités qui les rapprocheraient de plaques de métal exécutées par 
les anciens habitants du Mexique et de l'Amérique centrale 2 . 

MM. Cl. B. Moore 3 , W. K. Moorehead '', Cushing prétendent 
que la composition du cuivre et son travail, indiquent que les 
plaques de cuivre de la Géorgie, et d'autres trouvées dans 
l'Ohio et l'Illinois ont été travaillées dans l'Amérique du Nord ; 
M. Mac Guire 3 au contraire croit que la matière et le travail sont 
européens, peut-être espagnols. Cependant, la plupart des archéo- 
logues américains modernes inclinent à voir dans ces objets les 
produits du travail indigène. Le bronze paraît avoir été totalement 
inconnu et tous les objets fabriqués avec cet alliage sont considé- 
rés comme post-colombiens. 

Les mounds et les amas coquilliers ont aussi livré quelques objets 
en or. Dans l'Ohio, on a trouvé plusieurs petits fragments de feuilles 
d'or d'une certaine épaisseur ou de feuilles de cuivre doublées d'or; 
le mound d'Etowah, en Géorgie, a fourni quelques perles du même 
métal, mais c'est surtout en Floride que les objets d'or ont été 



1. Gyrus Thomas, Burial mounds of the northern sections of the United 
States (RE, V, Washington, 1887, pp. 96-106). Cf. Th. Wilson, The Swastika 
(RUSM, 1894, Washington, 1896, pp. 885-897): C. Thomas, Mounds explora- 
tions (RE, XII, pp. 304-305). 

2. Th. Wilson, The Swastika, pp. 892-893. 

3. Cl. B. Moohe, Sheet copper f'rom the înounds is not necessary of Eu.ro- 
pean origïn (AA, new séries, vol. V, 1903, pp. 27-50). 

4. W. K. Moorehead, Are the Hopewell Copper objecls prehistoric? (AA, 
n. s., vol. V, 1903, pp. 50-55). 

5. Discussion du mémoire de Moore cité. 



LE TRAVAIL DES METAUX 157 

recueillis. Ce sont tous des ornements. Dans un mound du comté 
d'Orange (Floride), M. Kunz ' trouva, avec un squelette, une petite 
plaque d'or rectangulaire, dont la partie supérieure était creu- 
sée d'une rainure ; elle Formait le pendentif d'un collier de perles 
de verre, passé au cou du squelette. Dans un autre mound du 
même comté d'Orange, M. Kunz trouva un autre ornement, circu- 
laire, fait d'une feuille d'or mince et décorée de dessins en repoussé. 
Un, spécimen particulièrement intéressant est celui qui fut décou- 
vert par M. G. Rau dans un mound du comté de Manatee (Flo- 
ride) 2 ; il est fait d'une mince plaque d'or découpée et représente 
la tête d'un oiseau à huppe, probablement le pic à bec d'ivoire [picus 
principalis Linné) (fi g - . 58). 




Fig. 58. — Ornement en or. Floride. 

La plupart des auteurs croient que les objets d'or sont d'ori- 
gine étrangère et qu'ils proviennent du Mexique ou de l'Amérique 
centrale. Certains ont dû être fabriqués, postérieurement à la con- 
quête, avec de For monnayé; l'ornement du mound de Manatee 
entre autres a exactement la même composition que les onces ou 
quadruples espagnols frappés en 1772. Beaucoup d'autres objets 
d'or trouvés en Floride sont faits avec des alliages européens 3 . 
Tout ce qui précède s'applique également aux quelques objets d'ar- 
gent, trouvés principalement en Floride. 

1. Kunz, Gold and Silver ornaments from mounds of Florida (AT, vol. IX, 
1887, pp. 1-9). 

2. C. Rau, Observations on a gold ornament of a mound of Florida (RS, 
Washington, 1878, pp. 298-302); Id., The archœological collection ofthe United 
States National Muséum (SCK, vol. XXII) ; Handhook of North- American 
Indians, art. Gold. 

3. J. F. Le Baron, Gold, Silver and other ornaments found in Florida 
(RS, 1882, pp. 791-796). 



15S 



L INDUSTRIE DE LA PIERRE ET DES METAUX 



Le travail du 1er était totalement inconnu aux peuples américains 
les plus avancés, comme ceux de l 1 Amérique centrale et du Pérou, 
à plus forte raison manque-t-il dans les tumulus de l'Amérique du 
Nord. Parfois, on trouve des objets fabriqués en minerai de fer dont 
la teneur en métal est très forte (hématite, fer spéculaire) ; ils étaient 
travaillés tout comme les autres objets de pierre. Mais les produits 
les plus curieux sont les nombreuses pièces en fer météorique trou- 
vées dansl'Ohio. Le fermétéorique était travaillé de la même façon 
que la pierre ; on en faisait des haches et des ornements, certains 
de ceux-ci, en forme de poulie, rappelaient les objets de cuivre '. 

Le plomb, le zinc, rétain ne se rencontrent qu'à l'état d'alliage 




Fig. 59. — Plaque d'argent aux armes d'Espagne. Comté d'Union, 
Mississipi (d'après C. Thomas, Mound explorations). 



et à très petite dose dans les objets de cuivre ; mais un minerai de 
plomb, la galène, a souvent été employé à la fabrication d'ornements, 
sans doute à cause de son bel éclat argentin. 

On trouve souvent dans les mounds des objets de fabrication euro- 
péenne, des clous de fer, des croix d'argent, des monnaies d'argent 
et d'or, delà poterie vernissée. On a découvert, dans un mound du 
comté d'Union (Mississipi), une plaque d'argent estampée, aux armes 
du royaume d'Espagne (fig. 59). Dans un tumulus de la Colombie bri- 
tannique M. F. Boas a trouvé un petit, bronze hindou, d'une origine 



1. Putnam, Iron from Ohio mounds (TAAS, vol. II, 1883, pp. 349-364. Cf. 
liandbook of N or th- American Indians, art. Iron, p. 615. 



LE TRAVAIL DES METAUX 159 

certainement récente ', et quelques monnaies européennes ou chi- 
noises ont été trouvées dans plusieurs des amas coquilliers de la côte 
du Pacifique. La plupart de ces objets ont été enterrés, intentionnel- 
lement ou accidentellement, lors de l'érection des amas, et ceux- 
ci sont, conséquemment, postérieurs à la découverte del'Amérique. 
11 ne faudrait pas croire, cependant, que tous les objets fabriqués 
avec des métaux qui manquaient aux aborigènes soient de fabrica- 
tion européenne ; souvent, la matière seule est de provenance transat- 
lantique, le travail étant américain. Les naufrages des vaisseaux espa- 
gnols, l'expédition de De Soto, fournirent au xvi e siècle une 
quantité assez considérable de métaux aux indigènes des Etats 
du Sud-Est, ce qui explique l'abondance relative des ornements 
en or et en argent dans les mounds de la Floride. D'autre part, 
les relations des premiers voyageurs qui abordèrent en Virginie, 
en Nouvelle-Angleterre, au Canada nous apprennent que les 
Indiens étaient très avides de cuivre, métal dont ils connaissaient 
l'utilité et qui, vraisemblablement, devait être assez rare chez eux. 
Disons, pour conclure, que, à l'époque de la découverte, les abori- 
gènes de l'Amérique du Nord sortaient de la période néolithique et 
étaient à l'aurore de la période du travail des métaux. 

1. F. Boas, A bronze figurine front British Colu mbia (BAMN, vol. XIV. 
New-York, 1901). 



CHAPITRE VII 

LA CÉRAMIQUE DES « MOUNDS 



Sommaire. — I. Généralités. — II. La région du Mississipi. — III. La poterie 
du golfe du Mexique. — IV. Les vases des États du Sud-Est. — V. La céra- 
mique de la Virginie et de la Nouvelle- Angleterre. — VI. La poterie de la 
région des Iroquois et les pipes en terre cuite. — VII. La région du Missouri. 



§ I. — Généralités. 

Les études très méticuleuses entreprises par M. W. Holmes * l'ont 
amené à établir, parmi les objets en poterie de l'Amérique du 
Nord, plusieurs divisions bien nettes. Il distingue, dans la céra- 
mique : 1° celle de la vallée centrale du Mississipi; 2° celle du 
golfe du Mexique et de la Floride ; 3° celle des Etats du Sud- 
Est (Caroline du Sud, Géorgie) ; 4° celle des Etats de la Virginie 
et de la Nouvelle-Angleterre, qui constitue ce qu'il nomme le 
groupe de l'Atlantique moyen et septentrional ; 5° celle de l'aire 
située entre le groupe précédent et les Grands Lacs (groupe 
Iroquois) ; 6° celle du nord de la vallée du Mississipi (groupe 
du Nord-Ouest). 

Les vases examinés par M. Holmes ont été découverts, soit dans 
les « mounds », soit dans les amas coquilliers. La céramique des 
bords du Mississipi, du Missouri, de l'Arkansas, du Kentucky, pro- 
vient des « 'mounds ». Par contre, presque tous les spécimens de la 
côte orientale de Floride furent découverts dans les monticules de 
coquilles ; il en est de même des poteries de l'Alabama et de la 
Louisiane. 

Nous allons passer rapidement en revue les divers types de poterie, 
en suivant l'ordre indiqué par M. Holmes. 



1. W. H. Holmes, Ancient potiery of the Mississipi valley (RE, IV, 
pp. 361-436) ; du même auteur, Ahoriginal pottery of the Easlern United States 
(RE, XX, pp. 80-101). 

Manuel d'archéologie américaine. 11 



162 



LA CERAMIQUE DES « MOUNDS » 



s5 II. — Lh région du Mississipi. 



Les poteries qui rentrent dans le premier groupe établi par 
M. Holmes sont surtout nombreux dans l'Arkansas, le Missouri, 
rillinois, le Kentucky et le Tennessee, mais on les trouve jusqu'à 
Chicago dans le nord ; à Augusta (Géorgie) dans le sud-est et sur 
les frontières du Texas dans le sud-ouest. 

La pâte de ces vases varie, comme couleur, du gris jaunâtre 



o 




W © O 








Fiï 



60. — Poterie des Mounds. Mississipi central (d après Holmes, 
Aborig.inal pottery). 



clair au gris sombre et au brun foncé. Elle est g-énéralement bien 
cuite et assez résistante à l'écrasement ; composée d'argile dans 
laquelle on a introduit des coquilles pulvérisées plus ou moins fine- 
ment. Dans quelques cas, la superficie du vase a été saupoudrée de 
quartz ou de mica. 

La cuisson, relativement bonne, devait être effectuée sur un feu 
en plein air, car on n'a pas encore retrouvé dans cette contrée de 
traces de fours à potiers. 

Les formes étaient très variées, plus même que dans aucune 
autre région des Etats-Unis, mais les vases manquent souvent de 
symétrie et de régularité. Les poteries en forme de saucière, 
de coupe ou de bols sont nombreuses, de grandeurs assez 
diverses. Elles ont depuis m 0*26 de diamètre et de profondeur jus- 
qu'à m 52 de diamètre et 30 em 5 de profondeur. La plupart de 
ces bols sont des segments de sphère, allant depuis la forme du 



LA REGION DU MISSISSIPI 



iw 



verre de montre jusqu'à la sphère percée d'un trou à sa partie supé- 
rieure. D'autres sont tronconiques ou ellipsoïdales, avec un fond 
soit arrondi, soit aplati ; quelques-unes enfin ont la forme de pyra- 
mides tronquées, à base rectangulaire ou carrée (fîg. 60). 

Les pots à panse sphérique et à grosse tubulure cylindrique 
forment une autre catégorie . Leur grandeur varie depuis celle d'une 
tasse ordinaire jusqu'à la tourie d'une contenance de 45 à 60 litres. 
L'amincissement du col de ces vases nous donne la bouteille, qui 
forme une autre série, très variée. Il en existe à panse sphé- 
rique, carénée, à côtes; à col plus ou moins allongé ou évasé 




o 




e>e> 




Fig. 61. — Poterie des Mounds (Mississipi central), Bouteilles 
(d'après Holmes). 



(fig. 61). Ces vases sont souvent supportés par des pieds en 
terre cuite, au nombre de trois, généralement. C'est dans cette série 
de poterie que l'on rencontre le plus grand nombre de vases 
décorés. La dernière série comprend les pipes de terre cuite qui 
sont assez nombreuses et d'un type se rapprochant beaucoup de 
celui du calumet des Indiens modernes. 

A côté de ces formes régulières, on en trouve un assez grand 
nombre d'autres. Telles sont les bouteilles à double ou triple 
corps et à goulot unique, celles à tubulure en anse de panier ~ 
tels sont encore les bols en forme d'animaux (poissons, oiseaux) 
ou d'homme. Ces vases, qui rappellent beaucoup la céramique 
péruvienne, proviennent surtout de l'Arkansas et du Missouri 
(fis:. 62). 

La décoration des vases varie autant que leur forme. Elle est ou 
peinte ou incisée. Les motifs géométriques : triangles alternés (dents 
de loup), cercles concentriques, lignes brisées, spirales, etc., sont 
les plus fréquents. Parfois la panse des bouteilles, sur lesquelles se 
trouve la plus grande quantité de motifs décoratifs, est divisée en 



164 LA CÉRAMIQUE DES u MOUNDS » 

zones fusiformes par des bandes de peinture, ou par des lignes inci- 
sées dans la pâte. Les figures d'animaux sont très rares, et Ton 
semble avoir réservé les formes animales, principalement les têtes 
d'oiseaux ou de mammifères, pour décorer les anses des bols. 

Dans son ensemble, la poterie de la région centrale du Mississipi 
donne l'impression d'avoir été fabriquée par des hommes qui pra- 
tiquaient l'art du potier depuis longtemps, et sa variété, la grâce 
de certaines des formes tendent à nous faire croire qu'elle est 
l'œuvre d'un peuple jouissant d'une civilisation assez avancée. 




;. 62. — Poterie des Mounds (Mississipi central), Poterie représentant la 
forme humaine. 

Dans la basse vallée du Mississipi, il existe une poterie analogue 
à celle que nous venons de décrire ; toutefois, les formes sont moins 
variées, mais les vases paraissent avoir plus de fini que dans la 
région centrale. La décoration, toujours incisée, consiste surtout en 
spirales. Il est probable que cette poterie constitue une variété 
locale du type ci-dessus. 

§ III. — La poterie du golfe du Mexique. 

On trouve à Test du Mississipi et au sud de la Géorgie, c'est- 
à-dire dans les Etats de Floride, d'Alabama et en quelques points 
de la Louisiane occidentale, un autre type de poterie, qui ne 
diffère de celui de la région centrale du Mississipi que par sa déco- 
ration. Les vases de cette classe ont été subdivisés par M. Holmes * 
en deux catégories : celle de la côte du golfe du Mexique et de 
l'Alabama, et celle de la Floride. 

Dans la première de ces régions, les formes se rapprochent de 
celles qui dominent dans la vallée du Mississipi : ce sont des coupes 
ou bols, des pots, caractérisés par un épaississement particulier du 
bord, des bouteilles (en petit nombre). Les vases peints y sont peu 

1. Aboriginalpottery, pp. 104-145. 



LA POTERIE DU GOLFE DU MEXIQUE 



165 




Fig. 63. — Vases décorés de la Floride. Collection Moore 
d'après W. H. Holmes, Aboriginal pottery ofihe Eastern United States). 



166 



LA CEHAMIQUK DES « MOUNDS » 




Fig. 64. — Objets en poterie grossière de la Floride. Collection Moore 
[d'après W. II. Holmes, Aboriginal potiery) . 



LES VASES DES ETATS DU SUD-EST 167 

nombreux. La pâte est fine et siliceuse ; il est rare qu'on la trouve 
mélangée à des coquilles pulvérisées. Les motifs décoratifs emprun- 
tés à la forme animale sont fréquents, surtout en ce qui concerne 
les figurations de l'aigle et du serpent; de plus les anses des vases 
sont très fréquemment ornées de figures d'animaux L 

En Floride, les belles explorations de M. C. B. Moore et de Gu- 
shing ont fourni des spécimens de poteries très différentes, les uns 
pouvant rivaliser avec les meilleurs produits du Bas-Mississipi 

lig. 63), les autres de la facture la plus grossière. Il est probable 
qu'en bien des endroits, surtoutdans les amascoquilliers, l'industrie 
a évolué surplace. En effet, la partie inférieure de ces monticules ne 
contient généralement aucune poterie ; les couches moyennes ren- 
ferment des restes d'un travail extrêmement grossier et les couches 
supérieures abondent en vases appartenant à des types divers. Les 
amas de sable et de coquillages qui constituent les tombeaux de la 
Floride renferment une variété spéciale de terres cuites, qu'on ne 
trouve nulle part en Amérique : ce sont des vases grossiers, ayant 
l'aspect de jouets d'enfants, et qui représentent soit des objets 
d'usage domestique, soit des animaux très mal imités (fig. 64). 

Sur beaucoup de vases de la Floride, et aussi sur quelques-uns 
de l'Alabama, apparaît un procédé particulier de décoration : l'es- 
tampage, qui était probablement obtenu à l'aide de plaques de bois 
sculptées, appliquées sur la pâte molle. Les autres procédés de déco- 
ration, la peinture et l'incision étaient aussi usités. 



§ IV. — Les vases des Etats du Sud-Est -. 

Cette région comprend les Etats de Géorgie et de Garoline du 
Sud ; les vases qui en proviennent ont un aspect bien particulier, 
que l'on retrouve aussi dans les parties adjacentes de l'Alabama, de 
la Floride, de la Garoline du Nord et du Tennessee. 

La pâte est ordinairement dure et lourde, en raison de sa com- 
position : argile mélangée d'une forte proportion de sable quartzeux ; 
elle est généralement de couleur grise ou brune. 

Les vases sont soigneusement faits ; leurs parois sont peu 
épaisses et ils ont des contours symétriques. Les formes 



1. W. H. Holmes, Aboriginal poltery, p. 112 

2. In., ibid., pp. 130-115. 



168 



LA CERAMIQUE DES « MOUNDS » 



sont moins variées que dans le Mississipi central et en Floride. Ce 
sont des bols, plats ou creux, généralement de grande taille, à 
bords recourbés soit vers l'extérieur, soit vers l'intérieur ; des pots 
ou chaudrons de terre cuite dont la forme varie de celle de l'écuelle 
à celle du cylindre. Ils ont généralement des fonds plats, ce qui 





Fig\ 65. — Timbres à estamper les poteries des Gherokis modernes (d'après 
W. H. Holmes, Ahoriginal potier y) . 



leur permet de se tenir sur une surface plane sans être étayés. 
Les vases en forme de bouteilles manquent totalement, mais les 
pipes de terre cuite abondent ; elles affectent le plus souvent la 
forme d'une tête d'animal. 

La décoration de la poterie du Sud-Est était toujours obtenue par 



LES VASES DES ETATS DU SUD-EST 



169 



estampage. Il est difficile de se rendre compte de la nature exacte 
de l'outil qui servait à estamper ; toutefois, nous pouvons suppo- 
ser qu'il était de forme plate, car la plupart des poteries ne 
portent, sur leur partie arrondie, que l'empreinte de sa portion cen- 
trale. M. Holmes ' pense que le timbre en question était muni d'un 




Fig. 66. — Motifs estampés en relief de la poterie des États du Sud-Est 
(d'après W. H. Holmes, Ahoriginal pottery). 

manche et ressemblait beaucoup à ceux dont se servent les Chero- 
kis modernes (fig\ 65). Les empreintes ne paraissent pas avoir 
été toujours faites avec grand soin ; il arrive souvent qu'elles 
empiètent les unes sur les autres, ce qui rend très difficile l'étude 
du dessin. Les motifs décoratifs sont simples et consistent en 
trois rangées de lignes se croisant à angle droit et laissant entre 
elles un espace carré en relief. Une étude soigneuse de ces des- 
sins a montré qu'ils ressemblent beaucoup à ceux qui ornent 

I. Ahoriyinal pottery , p . 133. 



170 LA CÉRAMIQUE DES « MOUNDS » 

les objets de bois fabriqués parles anciens habitants des Antilles 1 . 
Tels sont les motifs représentés (fîg. 66) qui rappellent le Svas- 
tika ou le marteau de Thor. Il paraît indéniable d'ailleurs que le 
Sud-Est des États-Unis et les Indes occidentales eurent des rapports 
fréquents *et suivis dans les siècles qui précédèrent la découverte 
de l'Amérique 2 . 

§ V. — La céramique de la Virginie et de la 
Nouvelle-Angleterre 3 . 

M. Holmes désigne les poteries de cette région sous le nom de 
groupe de l'Atlantique moyen ou Algonkin, qu'il divise en deux 
sous-groupes : 1° méridional, ou de la Virginie ; 2° septentrional, 
dont les spécimens se trouvent dans les Etats du Nord-Est et 
dans le Sud-Est du Canada (Acadie, Nouvelle-Ecosse), et auquel 
on peut rattacher en partie les vases trouvés dans les mounds 
de l'Ohio. 

Les poteries qui appartiennent à la première de ces subdivisions se 
trouvent dans les amas coquilliers et les rares « mounds » du Dela- 
ware, du district fédéral de Columbia et du Maryland. Elles sont 
assez grossières de forme et de travail, quoique leur cuisson soit 
en général bonne. La matière dont est faite la pâte est l'argile, 
mélangée de coquilles pulvérisées, de quartz, de gneiss ou de stéa- 
tite en poudre, ou encore de sable siliceux. 

La plupart des vases ont probablement été employés pour la 
cuisine ; aussi leurs formes sont-elles peu variées ; ce sont des pots 
et des marmites à large ouverture, de petite ou de moyenne taille, 
des bols profonds et quelques pipes. Dans certains cas, ces vases 
sont ornés de petites appliques représentant des têtes, des cous, 
des jambes d'oiseaux ou de quadrupèdes. 

La décoration a été, le plus souvent, obtenue par application de 
vannerie ou d'étoffes. En général, le corps tout entier du vase 
est couvert d'empreintes de toile grossière, et l'ornement du 
col est constitué par l'incrustation de cordes tordues. Quelque- 
fois, on trouve des décors incisés ils sont toujours très simples. 



1. Aboriyinal pottery, p. 13 1. 

2. W. H. Holmes, Caribbean influence on the prehistoric ceramic art of the 
Southern States (AA, nouv. série, vol. VII, pp. 71 et suiv.). 

3. W. H. Holmes. Aboriginal pottery, pp. 1 45-158 et 175-186. 



LA CERAMIQUE DE LA VIRdIME 



171 








Fig. 67. — Poteries des États du Sud-Est (d'après W. II. Holmes 
Aboriginàl pottery). 



I 7:2 LA CÉRAMIQUE DES « MOUNDS » 

et consistent en indentations, en lignes droites, en points ou en 
combinaisons de ces motifs simples. Les bords sont souvent tra- 
vaillés pour ajouter à l'effet décoratif; quelquefois ils sont décou- 
pés ou surchargés de parties rapportées (fig. 67). 

Les poteries retrouvées dans les amas coquilliers du Maine, du 
New-Jersey et de la Nouvelle-Ecosse sont rarement entières, ce qui 
en rend l'étude fort difficile : les vases funéraires paraissent avoir 
été brisés intentionnellement et sont réduits en très petits fragments ; 
quant aux vases qui servaient aux usages culinaires, ils étaient très 
fragiles et ont été écrasés. 

La pâte est faite, comme dans les vases appartenant au sous- 
groupe précédent, avec de l'argile souvent impure et mélangée de 
matières siliceuses, et parfois de coquilles pulvérisées ; elle présente 
une cassure rugueuse et irrégulière; sa couleur est brune ou gris 
rougeâtre. 

Les formes sont peu variées, moins même que celles du sous- 
groupe méridional ; ce sont des pots à large ouverture, des bols de 
grande profondeur et des pipes en forme de tuyau conique 
recourbé. Les bords des vases étaient quelquefois découpés, comme 
en Virginie. La surface de la poterie était toujours assez unie, ce 
qui indique que l'on employait le lissoir pour la finir. 

La décoration se composait parfois de combinaisons de lignes et 
de points et parfois de stries profondes qui, d'après M. Holmes, 
doivent avoir été faites avec une roulette de bois à bords striés, 
procédé employé fréquemment pour décorer la poterie de la haute 
vallée du Mississipi. Les impressions d'étoffe ou de vannerie sont 
rares. 

Quant à la poterie de l'Ohio, elle appartient au groupe de la Nou- 
velle-Angleterre, bien que quelques influences de la moyenne val- 
lée du Mississipi s'y fassent sentir. 

§ VI. — La poterie de la région des Iroquois et les pipes en 
terre cuite 1 . 

Ces poteries ont été découvertes dans la région qui se trouve à 
l'ouest de la précédente ; on en trouve très peu sur la côte de la 
Nouvelle-Angleterre. 

1. W. H. Holmes, Aboriginal pottery, pp. 145-175; F. II. Cushing, The 
germ of shoreland pottery (Memoirs of the International Congress ofAnlhm- 
pology, Chicago, 1894). 



LA POTERIE DE LA REGION DES IROQUOIS 



173 







Fig. 68. — Pipes en terre cuite de la région iroquoise (d'après 
W. H. Holmes, Aboriginal pottery). 



174 LA CÉRAMIQUE DES « MOUNDS » 

La pâte dont sont laits ces vases se compose d'une argile gros- 
sière, mélangée de poussière de rocs cristallins (les fragments de 
coquilles y sont assez rares) ; elle est plus ou moins fine suivant la 
dimension et l'usage des vases. La poterie est généralement de cou- 
leur brune ou gris rougeàtre. La cuisson avait lieu dans des trous 
creusés dans le sol. 

Les formes sont très variées ; on trouve des pots de grandes 
dimensions, avec des tubulures très hautes, et un bord généralement 
ourlé. 

La décoration se compose de lignes droites, qui forment des 
combinaisons multiples. Elle est généralement incisée. On trouve 
aussi un assez grand nombre de vases sur lesquels la décoration est 
produite par l'application d'un réseau en vannerie. 

La principale particularité de cette poterie est l'existence d'un 
nombre considérable de pipes en terre cuite, d'une excellente exé- 
cution et d'une variété de formes extraordinaire. La couleur de la 
terre qui sert à fabriquer ces pipes est noire ; leur dureté est si 
grande qu'on croirait au premier abord que ces objets sont en 
pierre, et qu'on peut leur donner un beau poli. Elles représentent 
soit, des animaux, soit des têtes humaines (fig. 68). 

En général, la poterie de la région iroquoise est, à l'exception des 
pipes, plus grossière que celle des régions environnantes, et sem- 
blable en tous points à celle fabriquée par les Iroquois pendant les 
siècles qui suivirent la conquête. 

§ VII. — La région du Missouri l . 

A cette région appartiennent les vases de la haute vallée du Mis- 
sissipi, du Missouri et de la Red River, ainsi que ceux de la région 
des grands lacs de l'Ouest (Lacs Michigan et Supérieur). M. W. H. 
Holmes y distingue en deux sous-types suivant les procédés qui ont 
servi à faire la décoration. Le premier renferme la poterie ornemen- 
tée à la roulette par estampage ; le second comprend celle dont 
l'ornementation consiste' principalement en impressions de vanne- 
rie ou d'étoffes. 

Les vases du premier sous-type se trouvent près du cours supérieur 
du Mississipi, au nord du confluent du Missouri, dans les Etats 

1. \V. H. Holmes, Ancient pottery of the Mississipi valley (RE, IV, 
Washington. 1887, pp. 437-445); In., Ahoriginal pottery , pp. 186. 



LA RÉGION DU MISSOURI 175 

d'Iowa, de Wisconsin, de Michigan, d'Illinois, cHndiana et d'Ohio. 
On en a cependant trouvé quelques-uns beaucoup plus à Test, 
dans les Etats de New-Jersey et du Maine. 

La pâte est souvent mélangée de matières siliceuses, grossiè- 
rement pulvérisées ; les formes sont peu nombreuses et paraissent 



Fig. 69. — Poterie du Nebraska (d'après W. II. Holmes, Ahoriginal pottery). 

toutes avoir servi à des usages culinaires. La décoration présente 
soit des suites de points obtenus à la roulette, soit des dessins 
estampés répétés régulièrement sur toute la surface. 

Les vases du second sous-type sont répandus uniformément aux 
alentours des Grands Lacs et dans les vallées du Missouri et de la 
Red River. Les formes ressemblent beaucoup à celles que Ton 
trouve dans la vallée centrale du Mississipi, mais la facture en est 
plus grossière (fîg - . 69). 



CHAPITRE VIII 

LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS » 

Sommaire. — I. L'antiquité des mounds. — II. L'origine toltèque. — III. 
L'origine indienne. — IV. Objections faites contre l'origine indienne. — V. 
Les tablettes à signes alphabétiques. — VI. La civilisation des Indiens de 
l'Amérique du Nord. — VII . Construction de mounds après la décou- 
verte. Témoignages de divers auteurs. — VIII. Les différents types de 
mounds et leurs constructeurs. 



§ I. — L'antiquité des mounds. 

De quand datent les tumulus de l'Amérique du Nord ? La ques- 
tion est des plus difficiles à résoudre. Nulle donnée géologique 
ne peut servir à les dater ; les faits anthropologiques ou techno- 
logiques ne peuvent non plus fournir, à ce sujet, aucune indica- 
tion précise. Les hypothèses que Ton a faites reposent donc sur 
des bases très fragiles. 

Sur un assez grand nombre de mounds, il a poussé des arbres, 
dont quelques-uns ont acquis des dimensions relativement énormes. 
On a cherché à se rendre compte de l'époque où les mounds ont été 
abandonnés en comptant les anneaux de croissance. Ce moyen 
de supputation a donné des résultats assez différents. Sur un 
mound de l'Ohio, on abattit un arbre (dont l'espèce n'est pas indi- 
quée) qui comptait 800 anneaux ; sur un autre, un châtaignier de 
23 pieds de circonférence, qui portait 600 cercles concentriques. A 
un cèdre blanc du Wisconsin, on attribua un âge de 860 ans '. 
Mais les diverses essences ne grossissant pas de même, ce procédé 
de calcul manque de précision. 

On a attribué à l'un des mounds du Wisconsin une antiquité 
beaucoup plus reculée ; on voulait, en effet, en faire un contem- 
porain de l'existence du mastodon sur le sol de l'Amérique. L' « élé- 
phant mound » est situé dans le comté de Grant. Il fut examiné 
et dessiné, en 1872, par M. Warner pour l'Institution Smithso- 
nienne. La figure qu'il donne ressemble un peu, en effet, à celle 

1. Foster, Prehistoric races, pp. 373-375. 
Manuel cVarchéologie américaine. 12 



178 



LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS ,) 



d'un éléphant ] dont la trompe serait tombante et irait en s'amin- 
cissant vers l'extrémité 2 . 

En 1884, M. Middleton donna de ce tumulus une description 
détaillée ; dans son esquisse, la « trompe » du dessin de Warner est 



[~u 




Fig. 70. — La première figure est celle donnée par Warner, en 1872, et qui 
représente l'« éléphant mound » ; la seconde est celle donnée, en 1884, par 
M. Middleton. 




^liSiis* 



\wM\W. 






Cette figure est la reproduction du relevé dressé par le colonel Norris poui 
le « Bureau d'Ethnologie » de Washington (d'après C. Thomas, Mound explo- 
rations). 

absente ; la tête se termine en une sorte de museau de môme 
forme que celle retrouvée sur d'autres mounds de la même région 



1. G. K. Warner, Big Eléphant mound in Grant County, Wis. (RS, 1872, 
Washington, 1873, pp. 271-275). 

2. Gyrus Thomas, Mound explorations, pp. 627-630. Hov, Who buill the 
mounds? {Transactions of the Wisconsin Academy of Sciences, vol. VI, 1881- 
83, pp. 84-86). 



£"'*. [l'origine toltèque 179 

qui représentent des ours *. Le colonel Norris, qui visita ce monu- 
ment pour le compte du Bureau d'Ethnologie, est d'avis que l'ap- 
pendice en forme de ^trompe a pu être produit par une coulée 
des terres 2 (fig. 70). 

Bref, aucun indice naturel ne permet de dater lesmounds, ni leur 
position sur les bords alluvionnaires des rivières, ni les herbes qui 
les envahissent, ni les instruments qu'ils contiennent et qui sont en 
général dans un état de conservation excellent. 

Nous pouvons] conclure par ces mots de Nadaillac : « Des 
mounds eux-mêmes, nous ne pouvons rien apprendre. Un laps de 
cinq ou de trente siècles représente aussi exactement le temps néces- 
saire au développement de cette civilisation 3 . » 

§ II. — L'origine toltèque. 

Dès'la fin du xvm e siècle, les archéologues américains ont cher- 
ché à déterminer quels étaient les constructeurs des tumulus qui 
pointillent le sol des Etats-Unis. Le voyageur Bartram ! , qui avait 
parcouru les Etats du Sud, constatant que les Indiens ne connais- 
saient pas l'usage de la plupart de ces monuments, leur assigna 
une antiquité reculée. Le D r Franklin, en réponse à une demande 
du président Stiles sur l'origine des mounds de l'Ohio, répondit à 
celui-ci que, dans son opinion, ces travaux de fortification pou- 
vaient avoir été construits par les Espagnols de l'expédition de De 
Soto 5 . Au commencement du xix e siècle, le Rév. Th. Harris émit 
le premier l'opinion que ces levées de terre étaient l'œuvre d'un 
ancien peuple civilisé du Mexique, qui a joué dans l'explication 
des ruines américaines un rôle considérable : les Toltèques. A la 

1. Voir par exemple M. Strong, Observations on the prehistoric mounds 
ofGrant county (RS, 1876, Washington, 1877, pp. 424-432). 

2. C. Thomas, Mound explorations, pp. 91-93; H. W. Henshaw, Animal 
carvings from mounds of the Mississipi valley, pp. 152-154. 

3. L'Amérique préhistorique, p. 198. 

Cependant nous croyons que le premier chiffre de Nadaillac se l'approche- 
rait plus de la vérité que le second ; aucune ruine américaine, pas plus au Pérou 
ou au Yucatan que sur les bords de l'Ohio ou du Mississipi, ne peut être 
attribuée avec certitude à une époque aussi reculée, et il est bien probable 
que la construction des retranchements à forme géométrique de l'Ohio fut 
arrêtée par l'extension de la puissance iroquoise, au xv e siècle, lorsque celle-ci 
causa tant de migrations dans cette partie de l'Amérique. 

4. Travels ihrough Florida, Londres, 1791, pp. 367-390. 

5. C. Thomas, Mound explorations, pp. 597-598. 



180 



LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS )) 



même époque, l'évêque Maclison déclarait qu'il fallait y voir l'œuvre 
des ancêtres des Indiens qui peuplaient le sol des États-Unis. 

Mais ce n'est vraiment qu'après la publication du grand travail 
de Squier et Davis ' que les discussions prirent de l'extension. En 
général, on voulut voir dans ces tumulus l'œuvre d'une nation très 
civilisée, de préférence les Toltèques, qui aurait habité la vallée du 
Mississipi avant de descendre sur les plateaux du Mexique et les 
terres chaudes de l'Amérique centrale. Cette théorie fut soutenue 
par Squier et Davis, par J. T. Short, le Rév. Mac Lean. Pour 
d'autres, tels que Daniel Wilson, J. D. Baldwin, Foster, les Tol- 
tèques seraient venus du Mexique dans les vallées du Mississipi et 
de ses affluents, et auraient été rejetés plus tard vers le sud par 
l'arrivée des Indiens barbares, descendant du Nord. 

Beaucoup d'autres auteurs, sans reconnaître les Toltèques ou 
d'autres peuples du Mexique dans les constructeurs de mounds, y 
voyaient une race totalement disparue et beaucoup plus avancée 
que ne l'étaient les Indiens. C'est une hypothèse encore admise 
aujourd'hui par un certain nombre d'archéologues américains 2 . 

§ III. — L'origine indienne. 

Cependant, l'opinion de l'évêque Madison retrouva quelques 
champions : Squier lui-même reconnaissait dans les tumulus de 
l'Etat de New-York l'œuvre des Iroquois. Mais pendant longtemps, 
sa voix resta sans écho, et le nombre des partisans de l'origine 
indienne des mounds resta très réduit. Ceux-ci basaient surtout 
leur opinion sur une tradition des Indiens Delawares, rapportée 
par le missionnaire Heckewelder 3 , et qui parlait d'une tribu d'In- 
diens très civilisés, les Tallegwis qui avaient occupé la Nouvelle- 
Angleterre et les régions voisines. Les Tallegwis furent considérés 
comme les constructeurs des mounds 5 , et peu à peu, on arriva à les 
identifier avec les nations indiennes modernes. Cette théorie eut pour 

1. En 1848. 

2. Le célèbre ethnographe et archéologue américain L. H. Morgan croyait 
qu'il fallait voir dans les peuples qui construisirent les tumulus les ancêtres 
des Indiens Pueblos, qui habitent aujourd'hui des maisons de pierre ou de 
briques, dans les déserts du Nouveau-Mexique et de r Arizona. Cette hypo- 
thèse n'eut pas de succès (Houses and house life of North-American Indians, 
pp. 209-210). 

3. Manners and Customs of the Indian Nations. 

i. Dawson, Fossil man, les identifie avec les Toltèques. 



OBJECTIONS CONTRE L ORIGINE INDIENNE 181 

principaux auteurs D. G. Brinton, F. M. Force, P. R. Hov, L. Garr 
et Gyrus Thomas ; elle fut aussi soutenue par Dall, dans la traduc- 
tion qu'il fit du livre de Nadaillac : V Amérique préhistorique, et 
contrairement à l'opinion de l'auteur français, qui tenait les construc- 
teurs de tumulus pour une race disparue. Cette théorie a gagné 
beaucoup de terrain depuis les vingt dernières années et elle est 
acceptée par le Bureau d'Ethnologie de Washington qui l'a rendue, 
en quelque sorte, officielle. 

Cependant il y a des arguments militant en faveur d'une hypo- 
thèse qui verrait dans les constructeurs de mounds une population 
venue d'ailleurs que de l'Amérique du Nord. Ils valent d'être exa- 
minés. 

§ IV. — Objections contre V origine indienne. 

Les mounds et les objets qu'ils renferment, dit-on, exigent pour 
leur exécution une connaissance des arts et un travail méthodique 
qui sont étrangers à la civilisation des Peaux-Rouges*. C'est là l'ob- 
jection principale faite à ceux qui voient dans les Indiens les cons- 
tructeurs de ces monuments. Mais certains auteurs ont précisé: les 
mounds, disent Squier et Davis, présentent des traits deconstruction 
d'une homogénéité remarquable; ils appartiennent, à n'en pas dou- 
ter, à un seul grand système. Or, pour qu'un système se trouve 
appliqué avec une telle régularité, il faut que ses auteurs appar- 
tiennent à un même peuple, qu'ils soient soumis à un seul gou- 
vernement, ce qui nous amène à conclure à l'existence d'une nation 
dirigée par une administration centrale 2 . Il est bien évident qu'une 
telle organisation sociale ne répond en rien à ce que nous savons 
des Indiens. Cette hypothèse suppose que les mounds présentent 
partout le même caractère; or, rien de plus différent des enclos de 
l'Ohio que les mounds à terrasses de la Géorgie, ou que les effigies 
du Wisconsin. Mais les archéologues, se fiant aux études de Squier 
et Davis, acceptèrent le dogme de l'homogénéité et s'y tinrent avec 
énergie 3 . 

Une autre objection d'ordre général était que les construc- 
teurs des mounds avaient certainement été des agriculteurs ; or 
les Indiens étaient des nomades chasseurs. Cette idée erronée 

1. Short, North Amer icans of antiquity, p. 65. 

2. Ancient Monuments of the Mississipi valley, p. 301. 

3. G. Thomas, Mound explorations, p. 611. 



18*2 LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS » 

a été réfutée surtout par M. Lucien Garr ', puis par J.W. Powell - 
et Gyrus Thomas 3 qui en ont montré l'inexactitude : tous les 
Indiens de la côte de l'Atlantique que virent les premiers explora T 
teurs (De Soto, W. Raleigh, R. de Laudonnière, Jacques Cartier) 
étaient des agriculteurs; toutes les nations sur le territoire des- 
quelles sont répartis les mounds cultivaient le maïs, les courges, les 
fèves et le riz sauvage (zizania aquatica). 

On a aussi invoqué, comme preuve de l'origine étrangère des con- 
structeurs de mounds, l'excellence des produits qu'ils ont fabriqués. 

Mais ce n'est là qu'une conclusion hâtive, basée sur une connais- 
sance imparfaite de l'industrie des Indiens. Les objets de pierre que 
l'on trouve dans les tumulus sont parfois d'un fini admirable, mais 
ils ne sont pas supérieurs à ceux que faisaient les Indiens au 
xvi e siècle; les formes et les modèles n'ont rien que l'on ne retrouve 
chez eux. La poterie est, dans quelques régions, inférieure à celle 
que fabriquaient les peuples de l'époque historique, et les modèles 
anciens se retrouvent pour la plupart chez les Indiens des mêmes 
régions. 

Il n'est pas jusqu'à l'art de travailler le cuivre, que l'on donnait 
autrefois comme une preuve de la supériorité des constructeurs de 
mounds, qui n'ait existé chez les Indiens, ainsi qu'en témoignent 
les voyageurs français du xvi e siècle. 

§ V. — Les tablettes à signes alphabétiques et les pipes en pierre. 

Dans certains tumulus, on a découvert des tablettes de pierre sur 
lesquelles étaient gravés des caractères qui ressemblent à ceux de 
nos alphabets '*. Mais l'authenticité de ces objets est loin d'être prou- 
vée et l'opinion des anciens auteurs, qui y voyaient l'indice d'une 
civilisation avancée, ne peut être prise en considération. 

Les partisans de l'origine mexicaine ontlongtemps cru posséder une 
preuve certaine. Plusieurs objets trouvés dans les tumulus repré- 
sentaient, disaient-ils, des animaux appartenant à la faune de l'Amé- 
rique centrale. Squier et Davis avaient reconnu, entre autres animaux 
étrangers à l'Amérique du Nord, le lamantin (Manatus americanus), 
le toucan (Rhamphastos carinatus), le perroquet. Les détails 
étaient très nets, et il était facile de déterminer avec certitude 

1. The mounds of the Mississipi valley, historically considered (RS, 1891). 

2. Linguistic f amitiés of America north of Mexico (RE, VII). 

3. Mound explorations. 

4. Voir sur ce sujet Daniel Wilson, Prehistoric Man, pp. 409-413, et Cyrus 
Thomas, Mound explorations, pp. 632 et suiv. 



LA CIVILISATION DES INDIENS DE L'AMERIQUE DU NORD 183 

quelles espèces exotiques on avait voulu représenter. M. H. W. 
Henshavv ' , reprenant la question, n'eut pas de peine à démontrer 
que les animaux sculptés sur les pipes appartenaient à la faune nord- 
américaine : le lamantin était en réalité une loutre, le toucan un pic, 
le perroquet un faucon. D'autre part c'était par erreur que cer- 
tains animaux qui vivent encore aujourd'hui sur le territoire des 
Etats-Unis avaient été classés comme animaux de l'Amérique cen- 
trale. Le D r D. Wilson 2 énumère parmi ceux-ci le jaguar, le cou- 
guar, le vautour buzard 3 . 

Tous les faits allégués ne prouvent donc rien, et l'origine méri- 
dionale des constructeurs de tumulus ne s'en trouve pas fortifiée. 

L'hypothèse est tentante, néanmoins, car elle permet de consi- 
dérer toutes les nations civilisées de l'Amérique du Nord et de 
l'Amérique centrale comme ne formant qu'une seule race, aussi 
a-t-elle encore de chauds, partisans, même aux Etats-Unis. 

§ VI. — La civilisation des Indiens de l Amérique du Nord. 

Par contre la théorie qui attribue aux Indiens la construction des 
mounds s'appuie sur des faits solides. Les Peaux-Rouges de l'est 
des Etats-Unis étaient loin d'être aussi « sauvages » que paraissent 
l'avoir cru les théoriciens de l'école de Squier et Davis. Les régions 
où l'on rencontre le plus grand nombre de mounds étaient, lors de 
l'arrivée des Européens, habitées pardes-tribusoudes confédérations 
puissantes qui connaissaient 1 agriculture, taillaient et polissaient les 
pierres dures et qui travaillaient le cuivre. 

La connaissance de leurs rites funéraires a fourni des arguments 
puissants aux auteurs qui soutinrent cette théorie : tous les modes 
d'inhumation découverts dans les mounds se pratiquaient encore, 
il y a un demi-siècle, chez les Peaux-Rouges. Souvent même, les 
pratiques particulières aux mounds étaient conservées sur place. 
Par exemple, ceux du Tennessee renferment un grand nombre de 
sépultures dans lesquelles les squelettes sont placés dans des cistes 
de pierre ; or les Shawnees ou Shawanos, qui habitaient cette con- 
trée aux xvu e et xvm e siècles, avaient conservé la même coutume *. 

!. Animal carvings f'rom Mounds of Lhe Mississipi valley (RE, II, pp. 123- 
166). 

2. Prehistoric Man, p. 305. 

3. Voir F. W. TnuE,77ie Pu ma or A merica n Lion (RUSM, 18S9, Washington, 
1891, pp. 591-614). 

i. Gyrus Thomas, Mound explorations RE, XII, p. 697). 



184 LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS » 

§ VII, — Construction de « mounds » après la découverte. 
Témoignages de divers auteurs. 

Les voyageurs anciens, les missionnaires virent les Indiens con- 
struire des tumulus pour des raisons diverses, et leurs témoignages 
ont été soigneusement réunis. Le premier en date est celui que nous 
donnent les chroniqueurs de l'expédition entreprise en 1540-1546 par 
Yadelenlado Hernando de Soto, dans les États voisins du golfe du 
Mexique. Leurs affirmations sont formelles. L'un d'eux nous dit : 
« Les Indiens cherchent à placer leurs villages sur des sites élevés; 
mais, comme la Floride ne possède pas beaucoup de lieux où ils 
puissent bâtir à leur convenance, ils élèvent eux-mêmes le sol : ils 
choisissent le point et apportent là une grande quantité de vterre 
dont ils font une sorte de plate-forme de deux ou trois piques 
de haut, et dont le sommet est assez vaste pour recevoir douze, 
quinze ou vingt maisons, où loger le cacique et ses assistants. Au 
pied de cette élévation, ils tracent une place carrée, suivant la gran- 
deur du village, et les principaux hommes bâtissent leurs maisons 
autour de cette place. » 

« Pour monter sur cette éminence, ils font une pente douce de 15 
à 20 pieds de long, allant de la base au sommet '. » Un autre 
chroniqueur de la même expédition dit : « Les caciques de ce 
pays ont coutume d'élever, près de leurs habitations, de très hautes 
collines, sur lesquelles ils construisent parfois leurs maisons 2 » ; 
ou bien : « La maison du cacique [d'Ucita] est située près de la 
grève, sur un monticule artificiel et très élevé. » 

Or les peuples dont parlent les trois historiens de la tentative 
malheureuse de de Soto occupaient la Géorgie, l'Alabama et 
une partie de la Floride et de la Louisiane jusqu'au milieu du 
xix a siècle ; les détails que nous donne Garcilasso de la Vega sur 
la « place publique » réservée à côté du monticule permettent 
de reconnaître les tribus que de Soto rencontra : ce sont des Creeks 
ou Muskokis. 

Ce que les Espagnols avaient vu en 1540 dans les Etats du Sud- 
Est et du golfe du Mexique, les Français le virent cent trente ans 
plus tard, quand, descendant de la Nouvelle-France par la voie du 

1 . Garcilasso de la Vega, Historia de la Florida, Madrid, 1723, p. 69. 

2. Iîiedma, Narraciôn (dans Fhengh, Historical Collections of the Louisiana, 
vol. II, p. 105). 



CONSTRUCTIONS DE « MOUNDS » APRES LA DECOUVERTE 185 

Mississipi, ils prirent possession de la Louisiane. Les témoignages 
se retrouvent jusqu'au xvm e siècle : Du Pratz, Buttel-Dumont, etc., 
nous parlent encore des levées de terre construites par les Indiens 
Muskokis (Ghakhtas, Greeks, Ghikasas). Buttel-Dumont dit que, 
dans un village Naktché, la maison du chef était située sur une émi- 
nence artificielle '. Le Page du Pratz, qui visita la même nation 
en 1720, parle d'une colline, sur laquelle se trouvait un temple, 
dans les termes suivants : « Le temple était situé sur un mon- 
ticule artificiel d'environ 8 pieds de haut, auprès d'une petite 
rivière. Le monticule était en pente douce du côté du front, et les 
autres côtés en pente plus raide 2 ». Dans une autre localité, il vit 
un grand temple, construit sur un autre tertre fait de la main des 
hommes ; ce temple avait « soixante pieds de côté sur huit pieds 
de haut 3 ». 

Les voyageurs anglais rapportent des faits analogues. Bartram, 
qui prétend que les Indiens avaient perdu à cette époque tout sou- 
venir de l'usage de ces monuments, nous en décrit lui-même plu- 
sieurs : « Chez les Indiens Alachuas (Greeks) de la Floride, les habi- 
tations sont placées au milieu d'un enclos carré, entouré d'un mur 
bas, fait de terre ; ». Près du lac George, également en Floride, il 
décrit un grand mound en forme de pyramide, près duquel passait 
une grande route et qui lui sembla être le site d'un ancien établis- 
sement indien s . Il vit aussi des mounds funéraires, élevés par 
une tribu creek, celle des Yamassis ; des terrasses où se réunissait 
le conseil chez les Cherokis, des enclos réservés aux jeux chez les 
Ghakhtas. 

On pourrait multiplier ces exemples, que l'on trouve très abon- 
dants dans les œuvres d'Adair, de Hawkins, de Romans pour la 
Géorgie et la Floride, dans celles de Beverley, de Lawson pour la 
Caroline et la Virginie. 

Pour les régions du Nord, les témoignages ne manquent pas et 
sont aussi démonstratifs, principalement en ce qui concerne les 
tribus iroquoises de l'État de New-York. Nous pouvons donc 
en conclure que les Indiens élevaient encore des mounds après 
l'arrivée des Européens sur le sol de l'Amérique du Nord, et les 

1 . Buttel-Dumoivt, Mémoires historiques de la Louisiane, Paris, 1753. vol. II, 
p. 109. 

2. Le Page du Pkatz, Histoire de la Louisia ne, Paris, 1758, vol. III, p. 16. 

3. Id., ihid., vol. II, p. 361. 

4. Bartram, Travels throucfh Florida, Londres, 1791, p. 192. 

5. Id., ibid., p. 99. 






186 LES CONSTRUCTEURS DES « MOUNDS » 

citations des anciens auteurs montrent qu'ils ont vu utiliser ces 
constructions. 

§ VIII . — Les différents types de mountls et leurs constructeurs. 

L'ensemble des faits réunis a permis d'attribuer à des tribus ou à 
des nations définies la construction de certaines catégories de 
mounds. 

Le groupe de monuments le plus remarquable, celui qui s'é- 
tend sur les États d'Ohio, d'Illinois, le sud-est de l'Indiana et 
une petite portion de la Géorgie, paraît être le plus ancien de 
tous, et les monuments qui le composent seraient, d'après M. Gyrus 
Thomas, l'œuvre des Gherokis '. Les mounds renfermant des 
sépultures en cistes auraient été construits par la tribu algonkine 
des Shawnees ou Shawanos, comme nous l'avons déjà dit. La 
région située aux alentours des Grands Lacs, et dans laquelle on ren- 
contre la poterie lissée noire et les pipes de terre cuite aux formes 
si variées, est couverte de témoins de la civilisation iroquoise, tan- 
dis que dans les innombrables mounds de la vallée centrale du 
Mississipi, nous devrions voir l'œuvre de la confédération algon- 
kine des Illinois. Dans les États du Sud-Est, les monuments à ter- 
rasses doivent, selon toute vraisemblance, être attribués aux tri- 
bus Mûskokies (Greeks, Ghakhtas, Ghikasas, Alibamus) et aux 
peuples allophyles vivant dans leur proximité (Naktchés, Yuchis). 
Les amas coquilliers de la Floride auraient été formés parles Timu- 
kwas. Parmi les mounds de la Louisiane, les uns peuvent avoir été 
construits par les Ghakhtas et les Ghikasas, tandis que d'autres 
sont l'œuvre de quelques tribus sious (Biloxis, Paskagulas) égarées 
sur les bords du golfe du Mexique. Enfin les mounds-effigies du 
Wisconsin semblent être, comme les mosaïques de rochers des 
Dakotas, l'œuvre des Sioux (Mandans, Winnebagos), repoussés 
plus tard dans l'Ouest par le déplacement des tribus algonkines 
des Gheyennes et des Chippewës. 

1. The Cherokee in Precolumbian Times, Washington, 1891. Cf. Introdnc- 
lionto North- American Arcluvology, pp. 153-154 . 



CHAPITRE IX 

LES « MAISONS DES FALAISES ..ET LES PUEBLOS 

Sommaire. — I. Distribution des « maisons des falaises » et des pueblos. — 
II. Classification des ruines. — III. Ruines du cours supérieur du Colorado. 

— IV. Ruines du bassin du Rio Grande. — V. Ruines du bassin du Rio Gila. 

— VI. Les « maisons des falaises » de la Sierra Madré et du Jalisco (Mexique). 

§ I. — Distribution des maisons des falaises et des pueblos. 

La région du Sud-ouest des États-Unis, si Ton en excepte la côte 
du Pacifique, manque totalement de mounds et d'amas coquilliers. 
Par contre, elle possède un genre particulier de ruines, auxquelles 
on a donné, suivant les lieux où elles sont situées et les formes 
qu'elles affectent, le nom d'habitations des falaises « (cliff-dwel- 
lings) » ou celui de pueblos 4 . 

Elles 2 sont répandues dans les parties méridionales des États 
d'Utah et de Colorado, presque tout l' Arizona, la moitié occidentale 
du Nouveau-Mexique et le nord du Mexique. 

§ II. — Classification des ruines. 

Nous suivons en partie G. Nordenskiôld 3 dans sa classification en 
trois types principaux : 1° ruines situées sur le cours supérieur 
du Rio Colorado et de ses tributaires (y compris le Rio Virgin) ; 
2° ruines des rives du Rio Grande del Norte et de ses tributaires; 
3° ruines du Rio Gila et de ses tributaires ; nous y ajouterons : 4° 
ruines delà Sierra Madré, au Mexique. Dans chacune de ces régions, 
on trouve des ruines de trois types: 1° habitations troglodytiques, 
consistant dans l'utilisation d'anfractuosités naturelles non aména- 
gées ; 2° « habitations des falaises » ou constructions élevées par- 
tie à l'extérieur, partie à l'intérieur des cavernes pour les adapter à 
leur rôle d'habitations; 3° ruines dans les vallées, sur les plaines ou 

1. Puehlo signifie « village » en espagnol. Nous conserverons ce mot tel 
quel, suivant en cela l'exemple donné par la plupart des ethnographes. 

2. G. NoRDENSKiÔLn, The cliff-dweUers of the Mesa, Verde . 

3. Cliff-dwe tiers, p. 113. 



188 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 

sur les « mesas », plateaux rocheux. Nous étudions les uns et les 
autres clans Tordre de cette double classification 1 . 

§ III. — Ruines du cours supérieur du Colorado 2 . 

M. W. H. Holmes 3 a signalé sur les bords du Rio San-Juan, à 
16 kilomètres environ du confluent du Rio Mancos, un groupe de 
cavernes d'un intérêt particulier. Les bords du fleuve sont constitués 
par un tuf volcanique jaune, de contexture grossière, suffisamment 
mou pour être creusé et travaillé avec les instruments de pierre 
dont disposaient les anciens habitants du pays. Des couches de roc 
plus dur forment des sols et des plafonds suffisamment solides. Les 
excavations s'étendent en ligne le long 1 de la falaise, à une hauteur 
de 10 ou 12 mètres au-dessus de sa base ; elles ont été creusées de 
main d'homme. Le sol est constitué par une couche de roc dur, qui 
se projette en plusieurs points en dehors de la falaise, formant une 
plate-forme, par le moyen de laquelle on peut passer d'une des 
cavernes à l'autre. Les habitations étaient construites de la façon 
suivante : les portes étaient découpées dans le flanc de la falaise à 
la profondeur d'environ 30 cm., puis on creusait la chambre qui est 
en général de forme ovale, ou irrégulièrement arrondie. Le dia- 
mètre de ces chambres est d'environ 3 m 50, et la hauteur seule- 
ment de l m 70 en certains points. Le long- des murs sont creusées 
de petites niches qui servaient à emmagasiner les ustensiles de 
ménage, les ornements, etc. Le mur extérieur était percé d'une 

1. M. W. H. Holmes (Report on the ancient ruins of South-Western Colo- 
rado dans GS, X) et après lui M. Cyrus Thomas (Introduction to the study of 
the N or th- American Archœology, p. 204) donnent une classification plus détail- 
lée et peut-être plus parfaite. Ils classent les ruines en quatre groupes dans cha- 
cune des régions: Rétablissements ou villages dans les vallées et sur les plaines; 
2° établissements ou villages sur les hauts-plateaux ou « mesas » ; 3° habita- 
tions des falaises consistant en maisons particulières ou communes, construites 
dans des ouvertures creusées naturellement dans le flanc des collines ; 4° habi- 
tations des cavernes creusées dans les collines, la plupart du temps par arti- 
fice. Cette classification a l'avantage de correspondre, ainsi que l'a montré 
V. Mindeleff (Localization of Tusayan clans, RE, XVIII, pp. 635-654), à cer- 
taines étapes de l'histoire et de la civilisation des peuples Pueblos; cependant 
nous préférons, pour un exposé archéologique, nous servir de celle, plus simple 
et plus commode, de G. Nordeinskiôld. 

2. W. H. Holmes, Report on the ancient ruins of South-ivestern Colorado 
(GS, X, Washington, 1879, pp. 381-407) ; In., Cavate dwellings of the San-Juan 
Valley (RE, XIII, Washington, pp. 185-257). 

3. W. H. Holmes, Ruins of the S.- W. Colorado, p. 388; cf. Nordenskiold, 
Thecliff-dwellersoftheMesa Verde, pp. 114 et suiv.; C. Thomas, Introduc- 
tion, pp. 205 et suiv. 



RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 189 

porte et d'ouvertures plus petites et irrégulières. Nulle part on n'a 
trouvé trace de foyers, bien que les murs noircis démontrent 
qu'on a fait du feu dans ces pièces. Le plafond est parfois 
voûté. Le sol est recouvert de terre rouge battue. Les murs, qui 
ont été blanchis au plâtre, conservent des traces de mortier; dans 
quelques cas, les chambres paraissent avoir été peintes d'une couleur 
à leur partie inférieure et d'une autre dans le haut. Les falaises ren- 
ferment, en divers endroits, plusieurs étages d'habitations troglo- 
dytiques. Au-dessus, sur le plateau supérieur, se trouvent les débris 
d'une tour ronde r de 3 m 60 de diamètre, entourée d'un mur extérieur 
rond également, mais ouvert du côté de la falaise, et que l'on croit 
avoir servi d'observatoire aux troglodytes pour surveiller les alen- 
tours de leur village. Au sud-ouest de cette construction, on a relevé 
les restes d'une autre tour de dimensions considérables et au nord- 
est ceux d'une construction rectangulaire. 

On a trouvé des villages troglodytiques analogues dans les 
falaises situées vers l'embouchure du Rio Mancos *, mais ici l'ou- 
verture des cavernes creusées dans le grès friable de la falaise est 
murée, de façon à laisser seulement un carré vide, servant de 
porte (fig. 71). Toutes les falaises du Rio Mancos sont littéralement 
criblées de semblables habitations; presque partout où une agglomé- 
ration un peu considérable a existé, nous voyons s'élever, sur le 
plateau supérieur, des tours analogues à celles du San-Juan. 

Les cavernes artificielles sont abondantes près des montagnes de 
San-Francisco, au sud-ouest du Colorado Ghiquito 2 . Leur intérieur 
est encore couvert d'un revêtement en plâtre. Les chambres sont 
rondes et ont un diamètre d'environ 3 mètres sur une hauteur de 
2 mètres. On y a trouvé de la poterie décorée en blanc et noir. 
D'autres habitations ont été signalées dans l'Utah par M. Palmer 3 . 

Les « habitations des falaises » ou « cliff-dwellings » dérivent 
directement des monuments précédents. Ils sont représentés, dans 
la région du haut Colorado, par des ruines très nombreuses. 



1. Holmes, Ruins of the S.- IV. Colorado, p. 390 ; cf. Nordenskiôld, The 
cliff-dwellers, pp. 114, et G. Thomas, Introduction, p. 207. 

2. A. W. Whipple, Itinerary Report of Explorations for a Railway Rout, 
near the 35 ih Parallel (Senate Executive Documents, n° 78, 33 d Congr., 2 d 
sess., vol. III, part I, Washington, 1856, p. 81); Môllhausen, Tagehuch einer 
Reise vonMississipi nach den Kûsten der Sûdsee, Leipzig, 1858, p. 320. 

3. Cave dwellings in Utah (RPM, vol. II, 1878, p. 268). 




Fig. 71. — « Habitations des falaises » du Rio Mancos (d'après W. H. 
Holmes, Ancient ruins of South-Western Colorado . 



RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 191 

Le terme s'applique, rigoureusement parlant, aux constructions 
logées dans des creux ou des surplombs de rochers, mais on a l'ha- 
bitude de l'étendre aux bâtiments qui sont construits à la base 
même des falaises et qui s'adossent à elles. Ces « villes des 
falaises » (cliiî-towns), ainsi les nomme M. Nordenskiold \ sont 
peut-être les ruines les plus remarquables de tout le territoire des 
États-Unis. Leur présence a été signalée sur une aire considérable : 
en divers points du bassin du Rio Colorado, tout autour du plateau 
connu sous le nom de Mesa Verde, qui a été exploré par Norden- 
skiold, sur les rives du Rio San-Juan, dans les canons et les vallées 
qui s'ouvrent sur sa rive septentrionale, et jusque dans le sud-est 
de l'Utah, dans la région presque inhabitée aujourd'hui qui s'étend 
entre le Rio San-Juan et le Rio Colorado ; on en a trouvé même dans 
les sombres profondeurs du Grand Canon du Colorado 2 . Au sud du 
Rio San-Juan, les « cliff-towns » deviennent plus rares, sauf dans 
une seule région du Canon de Chelly, qui est presque aussi 
riche que la Mesa Verde ou la vallée du Rio Mancos ; les ruines 
sont réparties dans le Canon de Chelly proprement dit et dans les 
deux branches qu'il forme : le Canon del Muerto et Monumental 
Canon 3 . 

L'une des villes du Canon de Mancos a été décrite par 
M. Holmes. Les constructions se trouvent placées sur deux avan- 
cées de la falaise. Elles sont situées à 250 mètres au moins au-des- 
sus de la rivière. La maison la plus élevée est construite dans une 
profonde niche dont la paroi supérieure, arquée et surplombante, 
est située à 30 mètres du sommet de la falaise. Les murs de la mai- 
son sont construits juste au bord du précipice. Dix mètres plus 
bas, dans une autre crevasse, se trouve une grande construc- 
tion. La maison la plus basse occupe toute la superficie d'un 

1. Cliff-dwellers of the Mesa Verde, p. 115. 

2. Nordenskiold, Cliff-dwellers, p. 116. Cf. C. Thomas, Introduction, p. 209. 
Les ruines du Rio San-Juan ont été décrites par W. H. Jackson, Report on 
theancient ruins examinée in 1875 and 1877 (GS, X, Washington, 1879, in-8, 
pp. 413 et suiv.; la mention des habitations de la falaise dansl'Utah et le Grand 
Canon est faite par Nordenskiold, loc. cit., d'après des rapports verbaux. 
Celles du Rio Mancos ont été explorées et décrites par W. H. Holmes, Rnins of 
the S.- W. Colorado, pp. 391-398 ; et celles de la Mesa Verde par Nordenskiold. 

5. Les ruines du Canon de Chelly ont été signalées d'abord par Jackson, 
Report on the ancient ruins, pp. 421-426 ; celles du Canon del Muerto et du 
Canon Monumental sont indiquées par J. II. Simpson, Report of an expédi- 
tion into the Navajo country in 1849 (Senate Executive Documents, n° 64. 
31 st Congress, l sl sess., Washington, 1850, p. 104). 



192 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 

creux du rocher, de 18 mètres de long sur i"' 55 de profondeur 
maximum. Les murs de devant sont de niveau avec le flanc de la 
colline. Les pièces de la partie de gauche renferment une chambre 
ronde. Uestufa \ de forme ronde, était divisée en sorte de compar- 
timents formés par des murs qui avancent ; l'intérieur en était bien 
badigeonné, en telle sorte que la surface des murs était parfaite- 
ment lisse ; rentrée était percée à travers un bloc plein de maçon- 
nerie, et si basse qu'il fallait ramper pour passer dans la chambre 
céremonielle. Les murs de séparation des chambres ne paraissaient 
pas avoir été élevés jusqu'au plafond de roc. Les ouvertures du 
mur de façade, situées à l m 50 du sol, étaient de proportions exi- 
guës (fîg. 7*2). Les chercheurs qui explorèrent ces ruines trouvèrent, 
enfouis sous le sol des chambres, des vases, des nattes et des tissus 
d'origine végétale. Les diverses constructions communiquaient par 
un escalier, taillé clans une partie où le roc s'élève en pente douce, 
du côté gauche 2 . Toutes les chambres de ces constructions 
sont quadrangulaires. L'un des groupes d'habitations ne conte- 
nait pas moins de 15 estufas ou kivas circulaires. A l'extrême 
gauche du groupe, il existe une tour triangulaire, adossée à la 
falaise ; elle a une hauteur de quatre étages. Toutes ces construc- 
tions sont en pierre qui présentent le même aspect que la voûte 
rocheuse qui les recouvre. Ces pierres sont d'une dimension un peu 
supérieures à celle d'une brique ordinaire ; elles ont été grossière- 
ment équarries et liées avec du mortier. Les murs ont environ 
30 cm. d'épaisseur. Pour passer d'un étage à un autre, on faisait 
usage de pierres saillantes ou de fortes chevilles de bois enfoncées 
dans les murs. 

M. G. Nordenskiold a trouvé dans une ruine de la Mesa Verde, 
qu'il a nommée Step-house, huit squelettes. Ces ossements 
n'étaient pas enfouis dans l'habitation elle-même, mais tout à côté 
d'elle, dans des excavations ovales et peu profondes ; les sque- 
lettes étaient repliés, les genoux ramenés sur la poitrine 3 . Ces 
sépultures renfermaient, outre les squelettes, tous enveloppés 
dans des linceuls de natte ou de plumes, de nombreux vases de 

1 . Nom donné, d'après le terme appliqué par les Espagnols aux chambres 
cérémonielles des Indiens Pueblos, à certaines constructions que l'on trouve 
dans de nombreuses ruines. On les appelle aussi du nom hopi de kiva. 

2. Ruins of S.- W. Colorado, p. 394. 

3. G. Nordenskiold, The Cliff-dicellers of the Mesa Verde, pp. 39-41. Cf. 
G. Thomas, Introduction, p. 213. 




Fig. 72. — Maison dans la falaise du Rio Mancos (d'après W. H. Holmes, 
Ancient ruins of South-Western Colorado). 

Manuel d'archéologie américaine. 13 



194 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 

pierre et de la vannerie. Cette découverte est exceptionnelle; les 
lieux de sépulture connus jusqu'ici sont très peu nombreux : ce 
sont des cavernes qui contiennent parfois un nombre considérable 
de cadavres (dans une de ces cavernes, à Butler Wash, Utah, 
on en a trouvé 80). Elles sont communes sur le Butler Wash et le 
Chin-lee, tributaires de droite du moyen Rio San-Juan, et ne sont 
jamais situées dans les lieux où Ton construisait des habitations '. 
Ailleurs, les morts étaient enterrés dans des monticules de terre 
qui rappellent quelque peu les mounds de l'Est ; parfois le corps 
était placé dans une ciste et enfoui dans le tumulus ; d'autres fois, 
il était seulement protégé de la pression des terres par une plaque 
en pierre mince posée au-dessus de lui 2 . 

Les « pueblos » sont très abondants dans la région du Colo- 
rado, et bien qu'ils présentent un aspect moins pittoresque que 
les ruines que nous venons de décrire, ils ont frappé l'imagina- 
tion des voyageurs qui parcoururent d'abord cette partie aride des 
Etats-Unis et ont attiré depuis longtemps l'attention des archéo- 
logues. Lorsque ces ruines sont importantes, on les désigne généra- 
lement sous le nom de « pueblos », que nous leur conserverons, 
parce que ces groupes de constructions ressemblent beaucoup 
aux « pueblos » des Indiens actuels du Sud-Ouest (Zuiïis, Hopis, 
Tanos) 3 . Outre cesgrandes ruines, il en existe d'autres, composées 
parfois d'une ou deux maisons. Les « pueblos » ruinés, explorés 
et décrits sont surtout ceux qui se trouvent dans les vallées du San- 
Juan et de ses affluents. Il en existe aussi sur le grand plateau 
s'étendant entre le Colorado Chiquito et le Rio San Juan. Suivant 
M. G. Nordenskiôld, le 113 e méridien W. Greenw. forme la limite 
occidentale des pueblos *. 

En général, les pueblos ruinés sont moins bien conservés que les 



1. T. Mitchell Prudden, The prehistoric ruins ofthe San Juan watershed in 
Utah, Arizona, Colorado, New-Mexico (AA, new séries, vol. V, 1903, p. 2 13). 

2. Id., ibid., p. 263. 

3. Il faut cependant avertir le lecteur d'une distinction dans l'emploi du 
mot pueblo : lorsque nous l'écrivons avec une minuscule (pueblo), nous vou- 
lons désigner un village, soit ancien, soit moderne ; avec une majuscule 

Pueblo),, il désigne un des Indiens (zuni, hopi, tano) du Sud-Ouest. 

4. Ces ruines ont été décrites par W. H. Holmes, Ruins of S.-W. Colorado, 
pp. 381-407 ; Jackson, Report on ancient ruins, pp. 409-449 ; puis étudiées par 
L. H. Morgan, Houses and house-life ofthe American Aborigines (CE, vol. 
IV, Washington, 1881); G. Nordenskiôld, The Cliff-divellers of the MesaVerde, 
pp. 117-128 ; G. Thomas, Introduction, pp. 215-220; Mitchell Prudden, Pre- 
historic ruins of the San Juan watershed (AA, new séries, vol. V, pp. 225-248). 



RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 195 

« habitations des falaises » ; mais ceci n'indique pas que leur anti- 
quité soit plus grande que celle des « clifF-dwellings » : les ruines 
en plein air ont eu plus à souffrir des éléments que celles qui sont 
abritées dans les crevasses presque inaccessibles des collines. 

Souvent, les pueblos étaient situés sur des « mesas » ou plateaux 
aux lianes abrupts; ils étaient ainsi défendus des incursions des 
habitants des plaines, parfois d'une façon aussi elïicace que dans 
les habitations des falaises. Dans les vallées, où la nature du 
sol aurait permis une facile invasion, les pueblos étaient fortifiés 
d'une façon particulière : toutes les constructions étaient ados- 
sées à un mur commun, formant rempart et qui n'était percé que 
de quelques ouvertures ; les pueblos ruinés du Chaco Canon appar- 
tiennent à ce type. 

La plupart de ces ruines n'ont pas encore été examinées en détail ; 
mais la description de quelques groupes typiques, mieux explorés 
que les autres, permettra de se faire une idée de ce qu'était la civili- 
sation des peuples du Grand Désert américain. 

Le système de construction paraît être partout le même. Les grès 
crétacés étaient découpés en blocs grossiers, qui, retaillés, étaient 
empilés très adroitement et liés entre eux par un mortier. Les murs 
extérieurs étaient parfois aplanis et même polis. Là où les roches 
manquaient, on a employé Yadobe (brique crue) mélangée de cail- 
loux roulés. Les pueblos construits de la sorte sont naturellement 
beaucoup moins bien conservés que ceux en pierre. La plupart du 
temps on ne trouve pas trace de toits ; cependant on en a découvert 
quelques restes dans certains pueblos ruinés du plateau de San 
Juan ' . 

Ces ruines existent en grand nombre dans la vallée du Rio 
Mancos et sur toute la surface de la Mesa Verde ; à l'est de 
cette région, on en trouve sur le Rio de la Plata et le Rio de las 
Animas. Plus au sud, Fewkes a découvert de nombreuses ruines sur 
le plateau de Tusayan (Arizona) et Hewett nous a fait connaître 
celles de la Mesa de Jemez (Nouveau-Mexique). Dans le nord, la 
limite des pueblos ruinés est marquée par le Canon de Montezuma 
(sud-est de l'Utah). 

Les pueblos de la région nord sont les plus intéressants. Les 
ruines découvertes à Aztec Springs, dans la vallée du Montezuma 
Creek, petit affluent de droite du San Juan, situé à l'ouest du Rio 

l. Mitchell Prudden, Prehistoric ruins, pp. 231-232 . 



196 



LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 



Mancos, et décrites par M. Holmes ', couvrent une superficie totale 
de 44.000 mètres carrés et sont construites en calcaire fossilifère. 
Elles se composent de deux groupés de constructions ; l'un a été 
nommé par M. Holmes la maison supérieure, l'autre la maison infé- 
rieure. La première est rectangulaire et mesure 25 mètres sur 30, 
les murs écroulés avaient, lors de la découverte, une hauteur de 
3 m 50 à 4 m 50, et l'amoncellement des matériaux fait supposer une 
hauteur primitive deux fois plus grande. Ces murs étaient doubles, 
laissant entre eux un intervalle de 2 m 15, et des cloisons transver- 
sales indiquent que cet espace avait été divisé en chambres ; la cour 
centrale semble aussi avoir été divisée en trois grandes pièces. 
Tout autour de cette maison existent les ruines d'une multitude 
de chambres ; les deux seules qui soient à peu près conservées 
sont des estufas ou kivas circulaires, situées au sud-ouest de ce 
groupe. 

La maison inférieure a la forme d'un rectangle peu allongé ; sa 
longueur est de 61 mètres et sa largeur de 54 mètres. Le mur N. 
est double et divisé en compartiments par des cloisons, comme 
dans la maison supérieure ; les chambres ont une longueur de 7™ 30 
sur une largeur de 2 m 15. Les autres murs sont bas et simples, ils 
semblent avoir formé un enclos, au centre duquel se trouve 
une estufa (fig. 73). 

Dans un canon voisin du creek de Montezuma, le canon de Mac 
Elmo, on a découvert une construction des plus singulières 2 : c'est 
une tour cylindrique, assez analogue, par l'extérieur, à celles que l'on 
trouve dans la vallée du Rio San Juan ; mais à l'intérieur elle ren- 
ferme trois murs concentriques, divisés en cellules par des cloisons ; 
ces cellules sont au nombre de quatorze et mesurent environ 
1 m 50 X 1 m 50; elles semblent avoir communiqué entre elles, mais 
on ne trouve aucune porte sur le mur extérieur. La partie centrale, 
limitée par le troisième mur, forme un cylindre qui servait peut-être 
d'estufa, mais c'est là une hypothèse et la fonction de cette tour 
reste inconnue (fig. 74). 

Les ruines les plus remarquables et les plus vastes sont situées 
dans le Ghaco canon (nord-ouest du Nouveau-Mexique). Elles 
furent mentionnées pour la première fois par Gregg 3 en 1844, 

1. W. H. Holmes, Ruins ofS.-W. Colorado, pp. 399-401. 

2. Id., ibid., pp. 398-399. 

3. J. Gregg, Commerce of the Prairies, New- York, 1844. 






RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 



197 



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Fig\ 73. — Ruines d'Aztec Springs (d'après W. H. Holmes, Ancienl ruîns 
of South- Western Colorado\ 



198 



LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 




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Fig. 74. — Tour à triple enceinte du canon de Mac Elmo (d'après W. H . 
Holmes, Ancien! ruins of South-Western Colorado). 



RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 199 

puis par Simpson ' ; décrites par Jackson 2 et étudiées par L. H. Mor- 
gan :{ . 

Ces pueblos se trouvent dans une petite plaine d'alluvions, limi- 
tée par les parois abruptes du canon. Sur une étendue de 30 kilo- 
mètres, au pied des falaises, sont dispersées les ruines de plusieurs 
grands villages, remarquables par l'adresse avec laquelle les murs 
furent construits, ainsi que par la distribution parfaitement symé- 
trique des chambres. Ces pueblos sont les spécimens les plus par- 
faits de l'architecture des peuples de l'Amérique du Nord. 

Le pueblo Pintado '' est situé sur un plateau de 10 mètres de 
haut ; il ne forme qu'une seule maison, construite en dalles de grès 
compact gris ; la maçonnerie est très bien faite, elle se compose de 
grands blocs superposés, dont les vides ont été remplis par un blo- 
cage de cailloux, le tout relié par un mortier sans chaux. Il com- 
prenait un grand corps de bâtiment de 70 mètres de long et une 
aile à angle droit de 50 mètres ; un mur en arc de cercle rejoig-nait 
les deux corps de bâtiment, en formant une grande cour. A l'ori- 
gine, le pueblo Pintado avait trois étages, et sa hauteur, au moment 
où Jackson l'examina, était encore de 8à9 mètres ; le rez-de-chaus- 
sée comprenait 54 chambres de dimensions très exig-uës et commu- 
niquant toutes les unes avec les autres par de petites portes. La 
faible superficie de ces cellules (0 ni 50 à 1 mètre carré) les a fait con- 
sidérer comme des magasins. Les étages étaient en retrait les uns 
sur les autres, laissant une terrasse à chaque étage. Cette disposi- 
tion assurait la sécurité : des échelles menaient du sol à la terrasse 
du premier étage et l'on pénétrait dans les chambres par les fenêtres ; 
le rez-de-chaussée était complètement privé d'ouvertures, portes ou 
fenêtres. Dans l'angle nord-ouest de la cour, existaient deux estufas 
circulaires de 7 m 50 de diamètre ; leurs murs intérieurs étaient par- 
faitement cylindriques, elles n'avaient pas d'ouverture dans leurs 
murs ; on y accédait par le toit. En dehors du bâtiment, au sud- 
ouest, se trouve une autre chambre circulaire de 15 mètres de dia- 

1. J. H. Simpson, Report of an expédition (o the Navajo country in 18A9 
(Senate executive documents, 31 sl Congress, l sl Session, n° 64 , Washington, 
1850. 

2. W. H. Jackson, Report on the ancient ruins examined in 1875 and 1877 
(GS, X, Washington, 1879, pp. 431-448). 

3. L. H. Morgan, Houses and house-Ufe of the American ahorigines, p. 92. 

4. Jackson, Report on ancient ruins, pp. 433-436. Cf. Nordenskiôld, Cliff- 
dwellers of the Mesa Verde, pp. 122-124 : Lewis H. Morgan, Houses and house- 
Ufe, p. 97. 



•200 



LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 



mètre, enclose dans un mur rectangulaire. Jackson y voit une 
estu fa, mais G. Nordenskiôld croit plutôt que c'est un ancien réser- 
voir (fig. 75). 

Les pueblos de Weje-gi, de Una-Vida, de Hungo Pavie, bien 
qu'assez différents comme plan, rappellent le pueblo Pintado *. 




Fig. 75. — Plan du pueblo Pintado (d'après Jacksox, Ruins of the 
Chaco canon). 



Le pueblo Chettro Kettle 2 avait conservé des traces de son ancien 
plafonnage. Dans chaque chambre, le plafond était constitué par 
deux grosses poutres, posées dans le sens transversal, sur lesquelles 
reposait un voligeage de petites perches, recouvertes d'un lattis, 
probablement en écorce de cèdre. Les estufas étaient circulaires 
et au nombre de sept 3 . 

A 500 mètres en aval, se trouvait le plus grand des édifices con- 
struits par les Indiens de l'Amérique du Nord : le pueblo Bonito. 
Sa forme est moins régulière que celle des précédents : le mur d'a- 



1. Jackson, Report on ancient ruins, p. 437 ; G. Nordenskiôld. Cliff- 
(hvellers, p. 124 ; L. H. Morgan, Houses and honse-life, p. 102. 

2. Id., ibid., pp. 438-440; G. Nordenskiôld, Cliff-divellers, pp. 124-125 ; L. 
II. Morgan, Houses and house-life, p. 98. 

3. Simpson, Report of an expédition, p. 79. 



RUINES DU COURS SUPERIEUR DU COLORADO 



201 



vant est rectiligne, tandis que les côtés latéraux et le mur d'arrière 
forment un arc de cercle irrégulier. Sa longueur est de 163 mètres 
et sa largeur de 94 mètres. L'examen des ruines montre que le bâti- 
ment n'a pas été construit en une seule fois, mais qu'il a subi, au 
cours du temps, des adjonctions et des remaniements. La cour inté- 
rieure renferme 20 estufas circulaires, de diamètres divers. Les 









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Fig. 76. — Plan du pueblo Bonito (d'après Jackson, Ruins of the 
ChsLeo canon). 



chambres sont au nombre de 650 (fig. 76 et 77). A cinq kilomètres 
du précédent, se trouve le pueblo Penascablanca, remarquable par 
son plan elliptique (fig. 78). 

Les immenses pueblos du canon du Ghaco témoignent, dans leur 
construction, des mêmes préoccupations de défense que nous trou- 
vons dans les habitations des falaises ; les particularités du sol ne 
permettant pas de construire en cet endroit des maisons situées à 
une grande hauteur au-dessus des vallées, on a eu recours à un 
procédé de fortification particulier : les murs extérieurs, hauts et 
lisses, privés de portes, ne permettaient pas à l'ennemi de rentrer 
facilement dans la place, qui n'était accessible qu'au moyen 
d'échelles mobiles ; la cour était souvent défendue par un mur assez 
bas, de forme semi-circulaire, qui était suffisant pour arrêter long- 
temps les sauvages nomades, peu habitués à la guerre de siège. 




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RUINES DU BASSIN DU RIO GRANDE 



203 



Toutes les ruines de cette région montrent un constant souci de la 
défense contre un ennemi redoutable et une utilisation très habile 
des accidents naturels pour se mettre en sécurité. 




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Fig. 78. — Plan du pueblo Penascablanca (d'après Jackson, Ruins of 
the Chaco cafion). 



S iv 



Ruines du bassin du Rio Grande. 



La région qui comprend le bassin du Rio Grande del Norte est 
moins riche en ruines que celle du cours supérieur du Colorado. 
Les habitations des falaises y font presque complètement défaut. 
Les ruines sont probablement moins anciennes que celles qui 
existent plus au nord ; elles montrent quel était le mode de con- 
struire des Pueblos lorsque des circonstances inconnues les for- 
cèrent à descendre vers le Sud. Certaines de ces ruines ont même 
une histoire, qui vit encore dans la mémoire des Indiens Pueblos 
actuels : elles sont désignées comme le site d'anciennes villes, d'où 
les uns et les autres : Zunis, Hopis, Tanos, ont dû fuir à la suite 
de combats avec les Indiens pillards ou avec les Espagnols. C'est 
dans le sud de cette région que vivent aujourd'hui les Pueblos (Tahos 
du Rio Grande, Zuhis, Hopis del'Arizona). 

Cette région est surtout riche en ruines de pueblos; cependant, 
on a signalé en plusieurs points des habitations creusées dans le 
flanc des falaises ou installées dans des cavernes naturelles. A l'ouest 



204 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 

de Santa-Fé, presque aux sources du Rio Grande, on en a signalé 
un grand nombre. D'autres ont été découvertes dans un canon 
connu sous le nom Navajo de Gunuye; cette gorge a une profondeur 
de 15 à 30 mètres; ses parois sont faites d'un tuf mou, dans lequel 
on a creusé, à la partie inférieure, de petites chambres, le plus sou- 
vent circulaires ; ces chambres ont généralement un diamètre de 3 U1 50 
à 4 m 50; le plafond est en forme de dôme, d'une hauteur maxima de 
*2 m 50 et couvert de suie ; en fait de porte on trouve une ouverture de 
niveau avec le sol de la vallée, de '" 70 de haut sur m 60 de large ; 
de plus, deux ouvertures circulaires creusées dans le mur ont dû servir 
de fenêtres. Le sol de ces chambres était généralement fait de terre 
rouge battue et polie, et les murs étaient parfois recouverts d'un 
badigeon rouge ou jaune ; des niches, creusées dans les murs, ser- 
vaient d'armoires. On a trouvé, devant la plupart de ces excavations, 
des quantités de pierres grossièrement équarries, ce qui fait supposer 
qu'on avait construit, devant le mur de la falaise, des chambres en 
pierres '. 

D'autres cavernes importantes ont été visitées, en 1891, par M. 
G. Mindeleff dans la vallée du Rio Verde 2 . Elles se comptent 
par milliers, groupées parfois par deux ou trois, ou réunies en plus 
grand nombre. Ce sont des excavations artificielles, creusées au bas 
des talus de la rivière. Ces habitations sont généralement disposées 
de la façon suivante : une entrée, taillée à la base de la falaise, 
donne accès à une grande chambre, tandis que d'autres chambres 
plus petites sont reliées au couloir d'entrée par d'étroits passages ; 
d'autres petites chambres communiquent de la même façon avec 
la grande pièce. 

On a aussi trouvé des habitations de ce type dans le mont San- 
Francisco, au nord de FlagstaiF (Arizona). Elles ont été découvertes, 
en 1883, par le colonel Stevenson, puis visitées et décrites par J. W. 

1. G. Nordenskiold, Cliff-dwellers, p. 128. 

2. Le Rio Verde, affluent de droite de la Sait River, affluent elle-même du 
Rio Gila, n'appartient pas au bassin du Rio Grande del Norte; nous avons 
néanmoins décrit ici ses ruines, ainsi que celles du puits de Montezuma, le 
seul cliff-dwelling de ces régions, parce quelles ressemblent beaucoup à celles 
du Rio Grande et qu'elles appartiennent à la même aire ethnographique. Les 
ruines du Rio Gila présentent un mode de construction très différent. 

Les ruines du Rio Verde ont été signalées d'abord par le D r Meakns, 
Ancient Dwellings of the Rio Verde valley (Popular Science Monthly, New- 
York, oct. 1890, p. 749) ; elles ont été décrites en détail par G. Mindeleff, 
Aborigin.il remains in the Verde Valley (RE, XIII, Washington, 1896, pp. 
185-257). 



RUINES DU BASSIN DU RIO GRANDE 205 

Powell '. Klles consistent en chambres irrégulières, d'une longueur 
moyenne de 3 m 75 sur une largeur de 3 mètres et d'une hauteur de 
1 U1 80 à 3 mètres, creusées dans le flanc de la montagne. D'ordinaire, les 
habitations comprennent une grande pièce dans laquelle débouchent 
d'étroits couloirs, qui conduisent à des chambres plus petites. 

Ainsi les habitations excavées de cette partie de l'Amérique du 
Nord présentent une particularité qui n'existe pas dans celles du 
Colorado : elles forment de véritables appartements, composés de 
plusieurs chambres creusées dans le roc 2 , tandis que celles du 
Nord comprennent des pièces plus vastes, divisées au moyen de 
cloisons de pierre. 

Les falaises de cette région ne renferment que deux habitations, 
et encore sont-elles situées à proximité de cours d'eau qui sont des 
affluents du Colorado. L'une est connue sous le nom de « Château 
de Montezuma », l'autre sous celui de « Puits de Montezuma ». Tous 
deux sont situés à Camp Verde (Arizona), sur la rive occidentale 
du Beaver-Creek, affluent du Colorado Chiquito. La première de ces 
ruines 3 est bâtie dans une excavation, à une assez grande hauteur. 
Elle se compose d'un grand bâtiment devant lequel est construite 
une tour carrée. 

Le Puits de Montezuma est le nom d'une dépression elliptique 
aux parois perpendiculaires, d'une profondeur de 18 à 20 mètres et 
dont les dimensions sont d'environ 100 mètres sur 60. Au fond de 
cette dépression, se trouve un petit lac. Dans des anfractuosités 
naturelles des parois, on a bâti de petites habitations, d'un accès 
périlleux; pour y parvenir il fallait descendre au fond du puits 
par un sentier très raide, puis remonter vers les habitations, 
situées à peu près à mi-chemin du fond et de la surface du sol 
(fig. 79). 

Toute cette contrée est couverte de pueblos ruinés, construits 
presque tous en adobes, avec très peu de pierre. Les groupes les 
plus importants sont ceux de la vallée du Rio Verde, des plateaux 

1. ,T. W. Powell dans RE, VII, Washington, 1891, Administrative Report, 
p. xix. Ces habitations ont été attribuées à l'industrie des Indiens Havasupais 
du groupe Yuma. 

2. A l'exception de celles de Gunuye décrites plus haut. Dans la même 
région du Rio Grande, près du pueblo actuel de Santa-Glara, J. W. Powell 
a trouvé des habitations excavées du même type que celle du Rio Verde ou 
du mont San-Francisco (RE, VII, Administrative Report, p. xxn). 

3. W. J. Hoffman, Miscellaneous on Indians inhabiting Nevada, Califor- 
nia and Arizona (GS, X, Washington, 1879, pp. 477-478) ; cf. Mearns, 
Ancient Dwellings of the Rio Verde valley (Poputar Science Monthly , p. 749); 
G. Nordenskiold, Cliff-dwe tiers, p. 129. 






Fig. 79. — Le « Puits de Montezuma 
modèle en papier aggloméré de M. V 
Trocadéro. 



>. Dessin de Ed. Touchet, d'après le 
Mi.ndeleff, au Musée d'Ethnographie du 



RUINES DU BASSIN DU RIO GRANDE 



207 



Be /uni, de Jemez et de Tusayan; ce sont les sites où habitèrent 
les ancêtres des Hopis, des /unis, des Kerès ou des Tanos '. 

Deux de ces ruines rappellent un peu les pueblos du canon du 
Chaco. La première est celle d'un ancien village hopi, appelé 
Tebngkihu « la maison du feu », situé dans le Keam's Canon, sur 
le plateau de Tusayan 2 (fig. 80). C'est une des constructions les 




Fig. 80. — Pueblo ruiné de Tebugkihu (d'après V. Mindeleff, Sludy of the 
Pueblo architecture). 

mieux conservées de la région; le mur extérieur, qui fait le tour de 
la ruine, a encore plusieurs pieds de hauteur sur presque toute sa 
circonférence. Le pueblo de Kin-tiel se compose de deux ailes, de 
dimensions presque égales, placées symétriquement de chaque côté 
d'un ancien ruisseau ensablé. Les chambres, au nombre de 565, sont 
disposées en deux rangées concentriques s'appuyant au mur exté- 
rieur; en certains points, des corps de bâtiments s'avancent dans 
l'immense cour, enclose par les murs. On a cru trouver des traces 
de l'existence de plusieurs grandes chambres circulaires, ana- 
logues aux estufas des pueblos du San-Juan. Les Zunis prétendent 
que le pueblo de Kin-tiel fut habité il y a plusieurs siècles par leurs 
ancêtres (fig. 81). 

Les autres constructions de cette région n'offrent rien de parti- 
culier ; que des diversités de plan purement accidentelles. Par- 
fois, comme dans la vallée du Rio Verde, les chambres sont toutes 
groupées ensemble, et l'édifice forme un bloc, affectant la forme 

1. Outre les ouvrages cités précédemment, voir V. Mindeleff, A study of 
the Pueblo architecture, Tusayan and Cihola (RE, VIII, Washington, 1891, 
pp. 13-230 . 

2. V. MlNDELEFF, Op . Cit., pp. 57-58. 



i>08 



LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 




Fig. 81. — Pueblo ruiné de Kin-tiel (d'après V. Mindeleff, Study of ihe 
Puehlo architecture). 



RUINES DU BASSIN DU RIO GILA "209 

carrée ou rectangulaire. Sur le plateau de Tusayan, les diverses 
constructions sont disposées de façon irrégulière; , il en est de 
même dans les pueblos Zunis. 

En résumé, les ruines de la région du Rio Grande présentent des 
particularités différentes de celles des anciens bâtiments de la 
région septentrionale : absence presque totale des habitations dans 
les falaises, construction en adobes, dispersion des corps de bâti- 
ments et absence d'estufas circulaires. Cependant, clans quelques 
cas, comme ceux de Tebugkihu et de Kin-tiel, les maisons sont 
massées dans un seul mur circulaire, ce qui rappelle les ruines du 
• Colorado. Les édifices du Rio Grande sont donc probablement 
des monuments du même type que celui des habitations du Colo- 
rado, mais adapté aux exigences d'un pays différent. 

S Y. — Ruines du bassin du Rio Gila. 

Le territoire où gisent ces ruines est habité actuellement par 
deux groupes d'Indiens, les Pimas et les Yumas. Nul doute que ce 
soit aux ancêtres des premiers qu'il faille attribuer les construc- 
tions que nous trouvons auprès du Rio Gila et de ses affluents. Les 
Yumas sont, en effet, à l'exception des flavasupais de l'Arizona,des 
chasseurs et des pillards nomades, ne possédant pas les moyens de 
construire de pareils édifices. 

Le bassin du Rio Gila manque totalement d'habitations con- 
struites dans les cavernes et dans le creux des falaises ; toutes sont 
bâties dans les plaines. Elles sont généralement connues sous le 
nom espagnol de Casas grandes, « grandes maisons », et abondent 
le long de la partie moyenne du Rio Gila et de son affluent de 
droite, le Rio Salado. La ruine typique est la Casa Grande, située 
à une quinzaine de kilomètres de Florence (Arizona), à un kilomètre 
environ du Rio Gila. Ce bâtiment fut découvert à la fin du xvn e siècle 
par le jésuite Kino * ; elle avait à cette époque quatre étages, et pas 
de toit. Plusieurs descriptions du xvm e siècle nous sont parvenues, 
entre autres celle écrite, en 1775, par le Père Pedro Font, qui est 
excellente. 

La Casa Grande fut visitée en 1848 par le capitaine Emory 
qui en donna une description fantaisiste ; beaucoup meilleure est 

1. Une traduction anglaise de la description faite par le P. Mange, secré- 
taire de Kino, a été donnée par H. H. Banchoft, Works, vol. IV, p. 622, note ; 
une autre a été publiée par Baktlett, Personal Narrative, vol. II, pp. 281-282. 

Manuel d'archéoloyie américaine. 14 



210 



LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 



celle publiée, en 1852, parle voyageur Bartleti : elle nous montre que 
l'état des lieux avait peu changé depuis la visite du Père Font, 
77 ans auparavant. La première description complète date cepen- 
dant du voyage de l'expédition Hemenway, dont les résultats furent 
publiés par F. H. Cushing ' et W. J. Fewkes 2 . En 1889, le Con- 




Fig. 



82. — Plan de la Casa Grande, Florence, Arizona (d'après 
G. Mindeleff, Casa Grande ruin). 



grès des États-Unis vota une somme de 2.000 dollars, pour réparer 
et entretenir la Casa Grande ; cette ruine fut alors visitée et décrite 
par un architecte, M. G. Mindeleff. Celui-ci trouva les ruines 
signalées par Bartlett en 1854 presque disparues ; seul le bâtiment 
principal mérite de retenir l'attention. Sa longueur est de 18 mètres 
et sa largeur de 13 mètres, ce qui s'accorde à peu près avec les 
proportions indiquées par le P. Font. Il existe encore deux étages, 
et les murs s'élèvent à une hauteur de 6 m 15 à 7 m 60. L'intérieur 
est divisé en un certain nombre de chambres (fig. 82 et 83). 

1. Preliminary Report on the archseological results of the Hemenway expé- 
dition. 

2. On présent condition of a ruin in Arizona called Casa Grande. 



RUINES DU BASSIN DU KIO (ilLA 



•211 



Les anciens auteurs ont souvent parlé de la Casa Grande comme 
d'un pueblo d'adobes*. C'est une erreur. Cet édifice a été construit 
par un procédé qui diffère totalement de celui par lequel furent 
élevés les pueblos de la région septentrionale. Les murs sont for- 
més d'énormes blocs de terre, qui n'ont pas été moulés, comme 
c'est le cas pour les adobes ou les briques, mais ont été fabriqués 






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Fig. 83. 



Le bâtiment central de la Casa Grande, Florence (d'après 
G. Mindeleff, Casa Grande ruin). 



sur place. Il est probable que l'on construisait une sorte de ber- 
ceau, fait d'un lacis de roseaux ou de perches légères, formant deux 
surfaces parallèles écartées d'un mètre environ et longues d'à peu 
près 1 ro 50 ; dans cette sorte de boîte ouverte aux deux bouts, on 
coulait de l'argile mélangée d'eau, de façon à former une pâte assez 
consistante. Quand le bloc ainsi formé était sec, le berceau était 
placé plus loin et l'opération recommençait. C'est, en somme, le 
procédé employé pour la construction en ciment. Le mur était 
ensuite aplani, du côté de l'extérieur, avec la main ; à l'intérieur, 



I. Par exemple, de Nadaillac, L'Amérique préhistorique, p. 225 : « Il est 
construit en adobes de arrande taille. . . » 



2 I 2 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 

il a été recouvert d'un badigeon blanc et a été poli. Le P. Mange 
dit qu'à l'intérieur, les parois brillaient « comme de la poterie de 
Puebla » et, lors de la visite de M. Mindeleff, ce revêtement était 
encore admirable de poli, aux endroits où les intempéries ne lavaient 
pas craquelé . 

Les planchers sont aujourd hui détruits, mais les murs portent 
encore la place des solives qui les supportaient. Les portes servant 
d'entrée se répétaient symétriquement aux deux étages; elles avaient 
" l 60 de large et environ 1 m 25 de hauteur, si l'on en juge par celle 
du second étage qui est assez bien conservée. Comme on n'a pas 
trouvé de traces d'escalier dans la Casa Grande, il est probable 
qu'on avait accès au second étage au moyen d'une échelle, posée 
à l'extérieur. Certaines des ouvertures par lesquelles commu- 
niquaient les chambres avaient été bouchées, au moment de la 
visite de M. Mindeleiï, à l'aide de blocs déterre analogues à ceux 
des murs. Des niches étaient ménagées dans l'épaisseur des parois. 

Les autres « Casas Grandes » du Rio Gila paraissent être du même 
type que la précédente. Celles du Rio Salado lui ressemblent aussi : 
ce sont d'énormes bâtiments autour desquels d'autres plus petits se 
groupaient ; il en était probablement ainsi, autrefois, de la Casa 
Grande de Florence. 

Ce type de constructions se rencontre encore dans la province 
mexicaine de Chihuahua, où les ruines sont mieux conservées 
qu'aux États-Unis '. La plus grande et la mieux préservée mesure 
240 mètres sur 75 mètres. Malheureusement, aucune description 
détaillée de ces monuments n'a été faite. 

En résumé, les ruines du Rio Gila nous montrent un procédé très 
spécial de construction, que l'on n'a pas signalé dans les ruines 
situées plus au nord et qui paraît avoir été particulier aux Pimas. 

§ VI. — Les maisons des falaises de la Sierra Madré 
et du Jalisco [Mexique). 

Les flancs escarpés de la Sierra Madré, au nord du Mexique, 
recèlent d'assez nombreuses habitations troglodytiques. Elles sont 
particulièrement nombreuses dans la vallée connue sous le nom de 
Tarahumara, sur les frontières des Etats de la Sonora et de 
Chihuahua. 

Une seule de celles qui furent explorées par M. Limholtz avait d'as- 

1. Bartlett, Personal Narrative, vol. II, p. 3 45 . 




Fig. 84. — Habitation dans la falaise à Ghuhuichupa, Mexique (d'après 
G. Lumholtz, Unknown Mexico). 



214 LES MAISONS DES FALAISES ET LES PUEBLOS 

sez grandes dimensions. Elle était située à une quarantaine de 
kilomètres au sud de l'établissement mormon de Chuhuichupa, 
sur une terrasse rocheuse occupant la moitié d'une grande exca- 
vation naturelle (fig. 84). Les constructions étaient en très mauvais 
état ; elles comprenaient deux grands groupes de maisons à deux 
étages, renfermant 53 chambres ; à côté se trouvait un certain 
nombre de petites constructions, en tout semblables aux greniers 
à céréales du Mexique central et qui ont peut-être été érigées par 
les Tarahumars modernes. D'autres constructions du même genre 
ont été signalées dans le canon de Pieclras Verdes (Chihuahua) ' . 

Les troglodytes ont laissé des traces de leur séjour jusque dans le 
centre du Mexique. Récemment, au cours d'une exploration du 
Jalisco, M. A. Hrdlicka découvrit une de ces constructions au 
sud de l'Etat de Zacatecas, non loin des limites du Jalisco. Cette 
région est habitée aujourd'hui par une tribu pima, les Tepecanos. 
Voici la description de cette ruine : 

Elle est située à environ 5 kilomètres au sud de Juchipila, sur 
deux collines nommées Gerro de Chihuahua et Cerro de las Yenta- 
nas, réunies par une crête en forme de selle. Les deux collines et sur- 
tout la crête renferment des ruines et des traces nombreuses d'habita- 
tions, attestant l'existence en ce lieu d'une population autrefois assez 
dense. Sur le versant nord-estdu Cerro de las Ventanas,à environ les 
deux tiers de sa hauteur, se trouve la ruine la plus intéressante, qui 
ressemble beaucoup à celles de l'Utah et du Colorado. Elle mesure 
12 mètres environ de longueur et 3 mètres de haut. Les murs, 
épais et construits avec soin, sont faits de pierres non équai ries, 
reliées par un mortier qui semble avoir été composé de terre, mélan- 
gée avec de l'herbe hachée . De l'édifice il ne reste que le mur de face, 
construit devant une caverne de petites dimensions; cette anfrac- 
tuosité ne paraît pas avoir été divisée au moyen de murs intérieurs. 
Le mur est peint de six bandes blanches verticales, très visibles de 
la vallée et qui ont valu à la ruine son nom de « Las Ventanas » (les 
fenêtres). La muraille est aussi percée de quatre ouvertures, assez 
semblables à celles que l'on rencontre dans les habitations des 
falaises du Nord ; celle qui servait de porte a environ ul 75 de haut 
sur U > 60 de large, les autres ont0 ,n 45 sur m 30. Les collines 
renferment plusieurs autres cavernes, moins accessibles et qui n'ont 
pas été visitées 2 . 

1. C. Lumholtz, Unknoum Mexico, vol. I, p. J25. 

2. Hrdlicka, The région of the Tepecanos, pp. 431-432. 



CHAPITRE XI 

L'INDUSTRIE DES CLIFF-DWELLERS 
Sommaire. — I. L'industrie de la pierre et du bois. — II. La céramique. 

§ I. — L'industrie de la, pierre et du bois. 

Les fouilles faites dans les habitations des falaises et dans les 
pueblos ruinés ont livré de nombreux objets en pierre, en bois et 
surtout des poteries. 

Ces divers objets ne diffèrent pas d'ailleurs de ceux que fabriquent 



Fig. 85. — Formes principales de haches trouvées dans les ruines des 
habitations des falaises et des pueblos. 



encore les Indiens (Zunis, Hopis, Acomas, etc.) qui habitent 
aujourd'hui la région. 

L'industrie delà pierre des anciens « Cliff-dwellers » nous est sur- 
tout connue par des objets de pierre polie et, en particulier, par des 
haches. Celles-ci ressemblent à la fois aux pièces trouvées dans la val- 
lée du Mississipi et à celles de régions très éloignées de l'Amérique 
du Sud. Elles sont généralement faites de roches éruptives et lourdes 
(basalte, porphyre) ou de pierres vertes rappelant la jadéite. Les 
formes sont peu variées, mais très caractéristiques. Ces haches sont 
toutes du type dit « à gorge » ; parfois la gorge est située au milieu 
et la hache a deux tranchants ; d'autres fois, la gorge est plus rappro- 
chée d'une des extrémités que de l'autre et alors la hache a pu servir 
de marteau ; quelquefois il y a deux gorges parallèles, d'autres 



"21(3 l'industrie des cliff-dwellers 

fois encore, la rainure ne s'étend que sur trois côtés, la face pos- 
térieure restant plate (fig. 85). 

Toutes ces formes se rencontrent actuellement dans les haches 
de Zuni et des autres pueblos modernes. 

On a aussi trouvé, dans les pueblos ruinés, des erminettes à soie, 
de forme spéciale, des mortiers et des tables à porphyriser, tous 
objets que l'on trouve encore chez les Pueblos modernes '. 

Les objets de bois sont plus rares : malgré la sécheresse du climat, 
l'humidité les a entamés et beaucoup étaient, lors de leur décou- 
verte, devenus méconnaissables. Toutefois, les quelques objets res- 
tés intacts nous rappellent l'industrie des Indiens qui habitent actuel- 
lement la région. Les plus intéressants sont les bàhos « bâtons de 
prière » et les kachinas, poupées en bois sculptées qui servent 
encore aujourd'hui aux Hopis dans leurs cérémonies religieuses. 
M. Fewkes 2 a découvert des bàhos dans les anciennes cités de 
Sikyatki et d'Honânki, que les Hopis disent avoir été leurs 
anciennes résidences. 

§ II. — La poterie. 

C'est surtout la poterie des anciens « clill'-dwellers » qui nous est 
bien connue. Partout on a trouvé des restes de la céramique des con- 
structeurs de maisons des falaises, soit sous forme de vases entiers, 
soit, plus fréquemment, sous forme de tessons. 

Là encore, la technique ne paraît pas avoir différé, d'une façon 
essentielle, de celle des Pueblos modernes. 

L'examen de la céramique ancienne du sud-ouest des Etats-Unis 
ne permet pas d'établir de divisions chronologiques. La poterie ne 
semble pas très ancienne, peut-être même moins encore, que cer- 
taines pièces de la régions des mounds. Le système de fabrication 
est partout le même; aucun centre ne paraît s'imposer d'où cet art 
aurait rayonné. Les pièces trouvées dans les cavernes ne sont ni 
mieux ni plus mal exécutées que celles des cités ruinées du plateau 
de l' Arizona. En outre, tous les vases des « Cliff-dwellers » diffèrent 
peu, aussi bien par leur forme que parleur ornementation. 

1. Voir J. Stevenson, Illustraled catalogue of the collections obtained 
from the Indians of New-Mexico and Arizona in 1879 (BE, vol. II, Washington, 
1883, pp. 336-342 et fig. 353-358). 

2. Preliminary account of an expédition to the cliff villages of the Red Rock 
Conntry (SR, 1895, Washington. 1896, pp. 579-581, et pi. LU et LVIII). 



LA POTERIE 217 

Toute la poterie de cette région des Etats-Unis présente un carac- 
tère particulier : la pâte en est mieux faite, mieux cuite que celle 
des régions orientales, autrefois habitées par les « Mound-Builders ». 
La matière à employer n'était d'ailleurs pas rare dans le Sud-Ouest : 
toutes les rivières laissaient sur leurs rives de riches alluvions argi- 
leuses, où la terre plastique pouvait être recueillie en abondance. 
Toutefois, cette argile était trop compacte pour donner de bonnes 
pâtes, aussi les « Cliff-dwellers » y adjoignaient-ils du sable fin, pro- 
venant de roches décomposées. 

Gomme dans toute l'Amérique, les vases étaient faits entièrement 
à la main, l'usage du tour à potier étant inconnu sur le Nouveau 




Fig. 86. — Base de vase, fabriqué par enroulement d'un boudin d'argile 
d'après W. H. Holmes, Ruins of S. \Y. Colorado) . 



Continent. Les procédés employés ont été, au moins, au nombre de 
deux : 1° la fabrication au moyen de rouleaux de terre superposés ; 
2° le modelage entièrement à la main *. Les deux procédés sont 
encore employés aujourd'hui par les Pueblos. L'enroulement de la 
pâte a été observé souvent chez ces Indiens ; en voici la description 
technique. Le potier prend la terre, qu'il a suffisamment délayée, 
et en forme un boudin, d'épaisseur variable suivant la grandeur et 
la forme du vase qu'il veut faire, mais qui, d'ordinaire, est de 1 cen- 
timètre à 1 cent. 1/2 de diamètre. Il égalise et polit soigneusement 
l'espèce de corde d'argile ainsi obtenue, puis il appuie son doigt sur 
une des extrémités et enroule autour le boudin, en forme de spi- 
rale, en appuyant fortement les tours les uns sur les autres. La 
fig. 86 qui représente une base de pot trouvée dans l'un des pue- 
blos du Rio San Juan fait comprendre ce procédé. Les premiers 
tours font peu saillie les uns sur les autres, en telle sorte que le 

l. W. H. Holmes, Pottery of the ancient Pueblos BE, Washington, 1886, 

p. 271). 



218 l'industrie des cliff-dwellers 

fond du vase est un disque presque plat, mais peu à peu la saillie 
devient plus forte de façon à former la panse. Lorsque le premier 
boudin d'argile est complètement enroulé, on en ajoute un autre, 
en ayant soin de bien souder les extrémités. Le bord du vase 
est fait à l'aide d'une bande d'argile plate, un peu épaissie du côté 
qui doit former la lèvre et quelque peu recourbé. Lorsque la pâte est 
encore fraîche on aplanit les irrégularités de l'intérieur avec la 
main 1 . La surface extérieure est laissée telle quelle, ou façonnée 
pour former des ornements très variés, décrits plus loin. 

L'autre procédé de fabrication est celui qu'employaient la plupart 
des peuples américains. Il consistait à modeler grossièrement, à la 
main, les vases dans la forme voulue, et à les retoucher ensuite. 

La cuisson était, en général, soigneusement surveillée, car la pâte 
est rarement enfumée. Peut-être les anciens « Cliff-dwellers » se ser- 
vaient-ils de fours comme ceux que l'on trouve dans les villes des 
Pueblos actuels 2 . 

Une fois cuite cette pâte était, en général, gris-clair, mais parfois 
elle était rouge ou brune, en raison de la présence d'argiles ferrugi- 
neuses, ou même, dans le Sud, jaunâtre. Souvent, la surface des 
vases était polie, probablement à l'aide d'un instrument de pierre. 
Parfois elle était recouverte d'un enduit blanchâtre, fait de terre 
blanche très délayée, qui formait une sorte de vernis sur lequel on 
peignait en couleurs variées. 

Telles sont les caractéristiques générales de la poterie des anciens 
« Cliff-dwellers ». Examinons maintenant les diverses catégories 
entre lesquelles se répartissent les produits de cet art céramique. 

La poterie non décorée. — Cette poterie est faite d'après le pre- 
mier procédé. Elle est extrêmement abondante dans toute l'aire des 
habitations des falaises et des pueblos. On la trouve depuis le sud de 
l'Utah (Rio Virgen) jusqu'au Rio Gila, et elle est très répandue 
dans les ruines du Rio San Juan, du Petit Colorado, du Rio Pecos, 
du plateau de Jemez 3 . Cette céramique présente partout le même 
aspect, la pâte en est rugueuse, ce qui provient de la grande quan- 
tité de sable qu'elle renferme, sa couleur est grise dans le nord, 
jaune dans quelques parties de l' Arizona; elle est toujours bien cuite 
et extrêmement dure. Les formes sont assez peu variées : ce sont des 

1. W. H. Holmes, Poltery of the ancienl Pueblos, pp. 274-275.. 

2. V. Mi.ndeleff, A Sludy of *the Puehlo architecture (BE, vol. VIII, 
Washington, 1891, pp. 162-168). 

3. W. II. Holmes, Potterij of the ancient Pueblos, pp. 297-299. 



LA POTERIE 219 

vases à l'orme globuleuse, des bouteilles, des plats peu profonds, 
et des écuelles. Les bouteilles, les plus intéressants de ces objets, 
ont des cols plus ou moins évasés dans le haut, la panse est en géné- 
ral très large et très basse, parfois un peu carénée (fig. 87). 

La seule décoration qui pare ces vases est obtenue par la disposi- 
tion variée des boudins de terre glaise dont ils sont faits. Parfois, la 
panse est ornée de bandes formant cascade, produites au moyen de 




rig. 87. — Vase à panse (bouteille), du Rio San Juan (d'après W. H. Holmes, 
Ruines of S.-W. Colorado). h __, 

cordes d'argile aplaties à l'extrémité et se recouvrant; parfois, les 
côtes sont alternées, larges et étroites tour à tour ; d'autre fois, elles 
sont indentées de façons diverses, pour imiter la vannerie, marquées 
avec les ongles, façonnées en forme de coulures, de pliures de la pâte, 
etc. (fig. 88) L On a trouvé aussi sur cette poterie certains orne- 
ments rapportés, faits de la même pâte que le vase ; ce sont de petits 
mamelons, des spirales, simples ou doubles, de grands chevrons, 
qui étaient appliqués sur la pâte après que le vase était fait et avant 
la cuisson 2 . 

La plupart des poteries de ce type semblent avoir eu un usage 
domestique : vases pour la cuisine ou pour renfermer de l'eau, etc. 

1. W. H. Holmes, Pottery of the ancient Puehlos, fig. 220-228, pp. 278-280. 

2. Id., ibid., fig. 231-238, pp. 282-283. 



220 



L INDUSTRIE DES CLIFF-DWELLERS 



Il existe dans la même région une autre céramique, également 
sans décors, mais dont la surface, au lieu de montrer les stries pro- 
duites par le procédé spécial de fabrication, est parfaitement unie. 



fi i 




Fig\ 88. — Décors de la poterie du Rio San Juan (d'après W. H. Holmes, 
Ruins of the S.-W. Colorado). 

Ces vases sont très nombreux, de fabrication en général assez gros- 
sière, et de formes peu variées : on trouve la bouteille et des objets 
de forme irrégulière. La plupart des Pueblos modernes fabriquent 
encore une poterie analogue. Les Zunis font en poterie unie tous 
leurs ustensiles de cuisine ; il en est de même des Hopis, des 




Fig. 89. — Poterie noire"de Santa-Clara (d'après J. Stevenson, 
Illustra ted Catalogue). 

Tanos, des Pueblos d'Acoma, de Tesuke, de Santa Clara *. Ces 
derniers ont une belle poterie noire, lustrée, sans ornements, tout à 
fait particulière, ainsi que le montrent les spécimens de la fig. 89 2 . 

1. J. Stevenson, Illustrated catalogue of the collections obtained from the 
lndians of New-Mexico and Arizona in 1879. 

2. J. Stevenson, Illustrated catalogue of the, collections from the lndians 
of New-Mexico and Arizona in 1880 (BE, vol. II, fig. 660 a 672). 



LA POTERIE 



221 



La, poterie peinte. — La poterie peinte est presque aussi fré- 
quente dans les ruines du Sud-Ouest que la poterie sans décor. Mais 
elle a une bien plus grande importance que cette dernière dans la 
civilisation des Pueblos modernes. 

La classification de ce genre céramique n'est pas encore bien fixée. 
M. W. Holmes propose la suivante : 1° Poterie à fond blanc, sur- 
tout abondante sur le plateau de Tusayan (Arizona) ; 2° Poterie très 
colorée, surfaces peintes en rouge et décorées avec profusion de 
lignes et de figures en blanc, en noir et en brun, se trouve depuis 




Fig. 90. — Écuelle du pueblo ruine de Sikyatki (d'après J. W. Fewkes, 
Preliminary account of an expédition to the Red Rock Country). 

la vallée du Petit Colorado jusqu'au Rio Gila; 3° Ecuelles à coloris 
rouge et noir sur fond jaunâtre, de la même région 4 . 

La poterie à fond blanc trouvée dans les ruines a des formes assez 
peu variées. Ce sont des ecuelles, formées de segments de sphères, 
parfois un peu ovoïdes, ou pointues vers la base, avec des bords pro- 
fondément incurvés, quelquefois très déprimés ; des pots à fond 



1. W. H. Holmes, Pottery of the ancient Puehlos, pp. 300-30! 



■2*2*2 



L INDUSTRIE DES CL1FF-DWELLERS 







Fig\ 91. — Poteries des Pueblos modernes. — 1, 2, Pueblo de Zuni 
3, Acoma ; i, Laguna ; 5, Gochiti; 6, Tesuke. 



LA POTERIE 



223 



souvent aplati ou même, très rarement, concave, avec un col plus 
ou moins large, des gobelets hémisphériques, cylindriques, coniques, 
pourvus d'anses de formes très variées, enfin des vases représentant 
des objets et surtout des chaussures. 

La décoration est toujours géométrique, généralement en noir sur 
fond blanc jaunâtre. Elle consiste en escaliers, en J bordures, 
en grecques, en rinceaux, en spirales, arrangées diversement. 

Ce genre de poterie est extrêmement répandu chez les tribus 
modernes et, en particulier, chez les Zunis. Leurs vases sont la 
plupart du temps d'une couleur blanc crème et ont des dessins en 
bleu noirâtre. Il ne saurait être question de donner ici même une 
énumération des formes, très nombreuses, qu'affectent les vases 
zunis, non plus que de leur décoration si particulière. Toutefois nous 
avons groupé sur la figure quelques vases caractéristiques 

Une des particularités de la céramique moderne des Zunis, c'est 
le développement qu'a pris la représentation d'êtres humains et 
animaux. Quelquefois, ces figurines sont en poterie blanche décorée 
en noir; d'autres fois, elles sont faites de terre rougeâtre et recou- 
vertes de paillettes de mica. 

M. Fewkes a découvert dans les ruines de Sikyatki, d'Honanki 
et (YAwatobi, près du Rio Verde, des spécimens très intéressants 
d'une poterie que l'on pourrait rapporter au troisième type men- 
tionné par M. Holmes. Ce sont des écuelles, assez profondes, de cou- 
leur jaune, et qui portent des dessins en rouge et en noir. La déco- 
ration est spécialement intéressante. Les ornements géométriques 
sont peu fréquents, au contraire de ce qui existe dans l'ancienne 
poterie à fond blanc; par contre, on y trouve comme ornements des 
papillons (fig. 90), des oiseaux, des reptiles stylisés *. 

Nous terminerons ce chapitre par quelques mots sur la poterie des 
Pueblos modernes. La technique, la forme en sont, en général, assez 
peu variées, mais, par contre, la décoration en est particulière et 
change d'un pueblo à l'autre comme on en pourra juger par l'exa- 
men de la fig. 91 qui représente deux vases de Zuni, un d'Acoma, 
un de Laguna, un de Tesuke et un de Cochiti. 

1 . J. \V. F f:\vkes, Preliminary account of an expédition to the cliff villages 
of the Red Rock Conntry . 



CHAPITRE XII 

LES CONSTRUCTEURS 



On admet généralement aujourd'hui que les ruines qui par- 
sèment le sud-ouest des États-Unis ont été construites par les 
ancêtres des Indiens Pueblos d'aujourd'hui. Ceux-ci ne constituent 
pas une race homogène et ils parlent des langues appartenant à 
plusieurs groupes très différents. C'est ainsi que les Hopisou Mokis 
sont de la race des Shoshones, peuples de pillards qui comprend 
les tribus des Yutes et des Comanches, tandis que les autres Pue- 
blos appartiennent aux groupes Zuni, Tano et Kérès. M. Hodge 
pense même que les Navajos, qui ressemblent tant aujourd'hui aux 
Apaches et aux autres tribus nomades de cette région, construi- 
sirent autrefois des « maisons des falaise », pour se mettre à l'abri 
de ceux auxquels ils paraissent tant ressembler. 

On suppose que la cause qui amena les anciens Pueblos à con- 
struire les habitations troglodytiques et les maisons des falaises est 
la guerre sans merci que leur firent les tribus pillardes venues du 
Nord, et surtout les Apaches. Cependant cette opinion a été atta- 
quée assez récemment par plusieurs américanistes. M. Hodge sup- 
pose que le choix du site des villages fut, jusqu'en 1680, — date du 
soulèvement de tous les Pueblos contre la puissance espagnole, — 
dicté non par la crainte des tribus nomades, mais parles nécessités 
de la vie agricole ; leurs travaux de défense étaient faits contre les 
autres Pueblos et non contre les Apaches, qui n'entrèrent en scène 
qu'à l'époque de l'arrivée des Espagnols. 

M. C. Mindeleff qui a fait une étude très approfondie de l'archi- 
tecture des Pueblos rejette aussi l'hypothèse défensive. Parlant des 
ruines du Canon de Chelly, il dit : « C'est ici, plus que partout 
ailleurs, que nous aurions pensé trouver confirmation de la vieille 
idée, suivant laquelle les excavations des falaises furent les rési- 
dences et le dernier refuge d'une race harcelée par de puissants 
ennemis et contrainte finalement à construire ses habitations en des 
lieux, inaccessibles où ils pussent résister efficacement; nous aurions 

Ma nuel d'archéologie Américaine. 15 



22(> LES CONSTRUCTEURS 

pu aussi y voir se réaliser la théorie plus moderne, suivant laquelle 
ces constructions représenteraient un stage primaire du développe- 
ment de l'architecture des Pueblos, stage correspondant à l'époque 
où ces tribus étaient peu puissantes et entourées par de nombreux 
ennemis. Ni Tune ni l'autre de ces théories ne peut rendre compte 
des faits observés. L'idée, plus récente encore, suivant laquelle les 
maisons des falaises étaient utilisées comme lieux de refuge tempo- 
raire par diverses tribus de Pueblos, qui, l'alarme passée, retour- 
naient à leurs villages dans les plaines, peut expliquer l'origine de 
quelques-unes de ces ruines. » 

Le même auteur a esquissé un tableau très exact de l'évolution 
du village chez les Pueblos, où il montre dans quelle mesure leur 
vie a été influencée par le contact avec les peuples guerriers d'ori- 
gine shoshone ou athapaskane. Ce contact a surtout eu pour résul- 
tat de concentrer les Pueblos en de grands villages (pueblos du 
Canon de Ghaco) tandis qu'à d'autres périodes de leur vie sociale, 
ils vivaient en petits établissements disséminés le long des 
rivières. 

L'âge de ces ruines est encore inconnu. On croyait autrefois que 
les habitations troglodytiques et les constructions dans les falaises 
représentaient l'époque la plus ancienne de l'architecture des Pueblos; 
mais M. Mindeleff a montré que quelques-unes de ces constructions 
avaient été faites, ou tout au moins réparées, après l'introduction des 
animaux domestiques, et par conséquent à une époque postérieure 
à l'arrivée des Espagnols. 11 est donc fort difficile d'assigner une 
date quelconque à ces constructions : lorsque Goronado arriva à 
Gibola (Zuni) en 1540, il existait déjà dans le pays des ruines assez 
nombreuses. Les particularités architecturales ne peuvent non plus 
nous donner d'indications vraiment précises : M. Mindeleff croit 
que les kivas ou estufas circulaires que nous voyons dans les 
maisons des falaises ne représentent pas un type plus ancien que 
la kiva rectangulaire des pueblos modernes. Rien, en un mot, ne 
permet d'assigner aux ruines de cette partie de l'Amérique une 
date même relative. 

Aussi bien, leur intérêt n'est-il pas surtout historique. Ce qui doit 
nous intéresser en elles, c'est le progrès dans les arts de la civili- 
sation qu'elles montrent. Les « Gliff-dwellers », les Pueblos 
modernes étaient et sont des peuples d'une civilisation très supé- 
rieure à celle de toutes les autres populations de l'Amérique du 
Nord, connaissant l'art de la construction en pierre, celui de la for- 



LES CONSTRUCTEURS '221 

tification ; ils pratiquaient l'irrigation artificielle des champs, sur- 
tout dans la région qui avoisine le Rio Gila, et semblent avoir été 
des horticulteurs habiles. Les produits de leur industrie sont d'un 
fini et d'une exécution que l'on trouve rarement chez les Améri- 
cains du Nord. Bref, par tous leurs caractères, ils sont les intermé- 
diaires entre les Peaux-Rouges proprement dits et les peuples que 
l'on est habitué à considérer comme civilisés. 




^^ LEGENDE 

K'I'X'l'l Terrains Pampèens 

Terrains de Santa- Cruz 

Limite du glacier 

quaternaire 

M Gisement duNèomjlodon 



Fig. 92. — Carte des découvertes [d'ossements et d'objets paléolithiques 
dans l'Amérique du Sud. 



LIVRE PREMIER 

L'AMÉRIQUE PRÉHISTORIQUE 



2« PARTIE — AMÉRIQUE DU SUD 



CHAPITRE PREMIER 

L'HOMME FOSSILE DANS L'AMÉRIQUE DU SUD 

Sommaire. — I. Les formations tertiaires et pléistocènes de l'Amérique du 
Sud. — II. Le tetraprothomo ou homo neogaeus de Monte-Hermoso. — 
III. Les restes de l'homme dans les terrains pampéens. — IV. L'homme 
préhistorique au Brésil et la race de Lagoa-Santa. 

§ I. — Les formations tertiaires et pléistocènes de V Amérique 

du Sud. 

Il semblerait, au premier abord, que la préhistoire de l'Amérique 
du Sud ne dût pas présenter des difficultés aussi grandes que celle 
de l'Amérique du Nord. En effet, la partie méridionale du Nouveau 
Monde a fourni quantité d'ossements humains anciens. De plus, 
tous les débris de squelettes, toutes les traces d'industrie se trouvent 
associés avec les restes d'animaux éteints, qui, semble-t-il, per- 
mettent de leur assigner une date précise. 

Il n'en est rien : la géographie physique et la stratigraphie de 
l'Amérique du Sud restent encore à faire, la surface est pour 
une grande partie inconnue, et le sous-sol complètement ignoré. 
La moitié nord de l'Amérique du Sud, recouverte de forêts, 
à peine habitée, est presque toute entière à explorer au point 
de vue géographique et sa géologie est à faire, sauf en ce qui con- 



230 |/h()MME FOSSILE DANS I.' AMÉRIQUE DU SUD 

cerne quelques terrains alluvionnaires et récents. Ce n'est que dans 
la région la plus méridionale (République Argentine, Chili) et sur 
les hauts plateaux (Pérou, Equateur, Bolivie) que des observations 
géologiques ont pu être faites. Le sol de la République Argentine, 
et plus spécialement la Pampa, renferme des pièces paléontolo- 
giques du plus haut intérêt, nous révélant une faune particulière ; 
on y trouve aussi des restes humains et quelques objets qui 
attestent que l'homme travailla la pierre en ces régions à l'époque 
où vivaient les gigantesques édentés de la famille du megatherium. 
Malheureusement les couches où les animaux et les hommes ont 
laissé la trace de leur existence sont difficiles à dater, les con- 
testations sur leur âge n'ont pas encore cessé, et l'avis général est 
qu'elles paraissent récentes ; ce n'est là qu'une opinion. 

Au Brésil, en Equateur, on trouve aussi des restes humains 
anciens ; ils ne peuvent cependant prétendre à l'antiquité de ceux 
de l'Europe. 

Tout compte fait, nous ne sommes pas plus avancés pour l'Amé- 
rique du Sud que pour l'Amérique du Nord, moins même peut- 
être; car ici le problème stratigraphique qui se posait presque 
seul pour celle-ci se double d'un problème paléontologique qui 
n'est pas encore résolu pour celle-là. 

La période glaciaire dans V Amérique du Sud. — On n'a 
pas constaté d'une façon certaine les traces d'une période 
glaciaire dans l'Amérique du Sud. Agassiz a reconnu l'existence de 
dépôts diluviens depuis la Terre de Feu jusqu'à la latitude 37° S., 
dans l'espace qui s'étend entre les Andes à l'Ouest et les petites Sier- 
ras côtières à l'est, et ils ont été signalés aussi sur l'autre versant 
des Andes ; on a invoqué comme preuve d'une époque glaciaire 
dans cette partie de l'Amérique l'existence sur les côtes chiliennes et 
argentines de profonds fjords, s'étendant jusqu'à 150 kilomètres à 
l'intérieur des terres; on a aussi prétendu que les blocs rocheux 
rencontrés bien à l'est des Andes et composés de minéraux 
propres à ces montagnes avaient été transportés par les glaciers l \ 
mais jamais on n'a pu décrire d'ensemble ce qu'avait été la période 
glaciaire en cette région du monde. 

Dans l'Ouest, du côté des Andes, il paraît certain que des forma- 
tions glaciaires ont existé à une époque peut-être très récente, 
et les hautes montagnes de l'Equateur sont encore sillonnées 

1. Dana, Mamial of geoloyy, 2 e éd., New- York, 1876, pp. 532-534. 



LES FORMATIONS TERTIAIRES ET PLEISTOCENES "231 

de glaciers, qui, cependant, n'acquièrent pas les dimensions de 
ceux de l'Europe ou de l'Alaska. 

Rien donc n'indique ces dépôts, appelés à tort diluviens, où 
les préhistoriens de l'Europe et de l'Amérique du Nord recherchent 
les traces de l'homme quaternaire. 

L'origine des terrains pampéens . — Des traces de l'ancienne 
existence de l'homme ont été trouvées dans une formation spéciale 
à cette partie du globe et qu'on désigne sous le nom de « terrains 
pampéens » *. Sur la surface de la Pampa, au-dessous de la terre 
végétale, on trouve une couche rougeâtre, composée d'argile et de 
sable très fin, avec de nombreuses concrétions calcaires, parfois 
groupées en bancs, qui, d'après l'étude qui a été faite par M. Frueh 2 , 
se seraient formées après le reste du terrain, par l'infiltration d'eaux 
chargées de carbonate de chaux. Cette couche a une profondeur 
de 30 à 40 mètres et présente partout la même composition et le 
même aspect, sauf en certains points assez, rares où l'on rencontre 
des dépôts argilo-marneux. 

On a beaucoup discuté sur l'origine de la formation pampéenne 1 . 
D'Orbigny qui étudia le premier ces sédiments, pensa qu'ils avaient 
été déposés par la mer. Cette opinion fut adoptée par Darwin, qui, 
s'appuyant sur les études du conchyliologiste Carpenter, affirma 
l'origine marine des concrétions calcaires. Bravard, au contraire, 
déclara que les couches pampéennes étaient de la même nature que le 
loess et provenaient de dépôts éoliens, arrachés aux flancs disloqués 
de collines aujourd'hui disparues. Cette hypothèse fut reprise par 
le géologue argentin Santiago Roth, qui la modifia, d'après la théo- 
rie, alors nouvelle, de von Richthofen sur la formation éolienne 
du loess. 

Ces hypothèses sont aujourd'hui abandonnées, au profit de 
celle, mise en avant par Burmeister s , puis par Ameghino qui 
regardèrent les dépôts pampéens comme des alluvions d'eau 
douce. Burmeister opposa à la théorie marine de d'Orbignv et 



1 . Nous avons suivi les descriptions données par Ameghino, L'antiquité de 
V homme à la Plata. et R. Lehmann-Nitsche, Nouvelles recherches sur la for- 
mation pampéenne. 

2. Dans Lehmann-Nitsche, Nouvelles recherches. 

3. On trouvera la discussion des opinions relatives à l'origine dans von 
Ihering, Couchas marinas da formaçaô pampeanas de la Plata (RMSP, vol. I, 
pp. 223-231), Saô-Paulo, 1895 et dans Lehmann-Nitsche, op. cit. 

i. Description physique de la République Argentine, Paris, 1876, vol. II. 



232 l'homme fossile dans l'amérique du sud 

de Darwin deux arguments importants : 1° la formation pam- 
péenne n'est pas limitée aux plaines argentines, mais se trouve 
dans les montagnes de ce pays jusqu'à des altitudes de 1.700 mètres 
et, en Bolivie, encore plus haut ; on peut difficilement concevoir 
une telle dénivellation, et on ne s'expliquerait pas, d'ailleurs, pour- 
quoi ces dépôts manqueraient en Patagonie; 2° on rencontre sou- 
vent dans ces couches des squelettes d'animaux très massifs, in situ, 
et il est inimaginable que des rivières, si abondant qu'ait été le débit 
de leurs eaux, aient pu charrier des squelettes complets de Glypiodon 
ou de Mylodon et que l'Océan les ait ensuite entraînés si loin de ses 
rives. Au contraire, les trouvailles de fossiles faites dans la région 
indiquent que le pays fut couvert de marais ou d'étangs, où vivaient 
les animaux dont nous retrouvons aujourd'hui les ossements. Von 
Ihering 1 a complété la démonstration de Burmeister et d'AMEGHiNo: 
il avait été frappé du nombre presque insignifiant de coquilles d'eau 
douce qui se trouvait dans les alluvions pampéennes. En étudiant le 
« Lagoa dos Patos » du Brésil (province du Rio Grande do Sul), il 
constata que les étendues d'eau alternativement douce et saumâtre 
qui sont situées dans les terres basses entre l'Océan et l'embouchure 
d'une puissante rivière sont extrêmement pauvres en coquillages 
d'eau douce et en crustacés. Il en conclut que les terres basses de 
la Pampa ont dû être arrosées périodiquement par de l'eau douce 
et de l'eau salée. 

Les études plus récentes faites sur ces terrains ont montré qu'ils 
ne présentent pas partout le même caractère. C'est ainsi que, bien 
que l'on admette en général la théorie palustre, on a abandonné les 
idées de Burmeister, pour adopter l'hypothèse d'AMEGHiNo et de 
von Ihering qui attribuent les dépôts non pas à des marais ou à 
des étendues d'eau douce dormantes, mais à des inondations plus 
ou moins prolongées. Les dépôts argilo-marneux dont nous avons 
déjà parlé sont considérés comme le fond d'étangs, d'une étendue 
assez médiocre 2 . De plus, la formation dite « pampéenne de Cor- 
doba » a été considérée comme éolienne; elle est riche en couches de 
cendres volcaniques plus ou moins modifiées par le temps et les 
agents naturels. Ces couches sont d'autant plus épaisses qu'on se 

1. Conchas Marinas, pp. 225-226. Cf. du même auteur, Die Lagoa dos Patos 
{Zeitschrift (1er Geographischen Gesellschaft zu Bremen, Bd. VIII, 1885, pp. 
164-205). 

2. M. Ameghino caractérise une certaine époque de la formation pampéenne 
par l'existence de ces marais, comme on le verra plus loin. 



LES FORMATIONS TERTIAIRES ET PLEISTOCENES 233 

rapproche davantage des Andes, dont elles sont issues, et vont en 
s'amincissant à mesure qu'on s'éloigne dans l'Est, mais on en observe 
encore des traces jusqu'aux environs de Buenos-Aires *. 

Les différents niveaux pampéens. — On a, depuis longtemps, 
distingué plusieurs couches dans les alluvions argentines. Dès 
1879, M. Ameghino 2 admettait trois couches : le pampéen ancien, 
le pampéen moderne et le pampéen lacustre ou palustre. Aujour- 
d'hui, on rejette la dernière de ces subdivisions: les dépôts palustres 
ne caractérisent pas une époque; ils se présentent, sporadique- 
ment, sur toute l'étendue de la formation pampéenne. Par contre, 
certains géologues argentins 3 ont cru découvrir un niveau anté- 
rieur au pampéen autrefois appelé « ancien » par M. Ameghino; ce 
niveau est désigné sous le nom de loess brun pain d'épice ou de 
Monte-Hermoso, d'après le nom d'une localité où eurent lieu d'im- 
portantes découvertes que nous relaterons plus loin ; au-dessus 
vient une couche de loess brun rougeâtre, appelée par les uns 
loess moyen, par les autres loess inférieur, puis une couche d'allu- 
vions jaunes : le loess supérieur '*. 

La paléontologie des terrains pampéens. — L'âge de ces diffé- 
rentes couches a été l'objet de discussions nombreuses et qui ne 
sont pas encore près de se terminer. Le dissentiment porte sur 
l'ancienneté de la faune que l'on trouve aux différents niveaux. 
Le loess de Monte-Hermoso a fourni aux paléontologistes des osse- 
ments de marsupiaux, d'édentés et d'ongulés qui appartiennent 
tous à des familles disparues: Litopterna, Toxodontia, Typothe- 
ria. Ces mammifères sont les descendants de ceux qui caractéri- 
saient la faune oligocène (dite de Santa-Cruz) de cette partie de 
l'Amérique dont ils ne diffèrent que par des caractères de spécia- 
lisation plus grande. A côté d'eux, on voit apparaître, pour la 
première fois dans l'Amérique du Sud, un certain nombre d'es- 
pèces d'origine étrangère : les genres Tapirus, Hippidium, Auche- 
m'a, Eoauchenia, Paraceros, Mastodon et Canis que l'on ren- 
contre dans ces niveaux n'ont sûrement pas d'ancêtres dans 
cette partie du Nouveau Monde, ce sont des émigrants de l'Amé- 
rique du Nord. On les a découverts — ou des espèces proche 

1 . An. Doering, dans Lehmann-Nitsche, op. cit. 

2. L'antiquité de Vhomme à la Plata. 

3. S. Roth, Ameghino. 

i. M. An. Doering reconnaît aussi trois couches dans le pampéen d'origine 
éolienne de Gordoba. Ces diverses couches seraient caractérisées par des fos- 
siles différents. 



'234 l'homme fossile dans l'amérique du sud 

parentes — dans les « Loup-fork beds » (pliocène) de l'Amérique 
du Nord. On peut en déduire qu'à l'époque de la formation du loess 
de Monte-Hermoso ', les deux moitiés de l'Amérique, séparées jus- 
qu'alors, se soudèrent et que leurs faunes se mélangèrent 2 . Dans 
les couches pléistocènes des États-Unis et de l'Amérique centrale 
(Equus et Megalonyx beds), nous voyons apparaître les ossements 
des édentés et des ongulés qui appartenaient exclusivement à l'Amé- 
rique du Sud à une époque antérieure. 

Les niveaux du pampéen proprement dit [loess brun rouge et 
loess jaune), ainsi que les tufs volcaniques de la Bolivie, du 
Pérou et du Chili, renferment une faune beaucoup plus riche, qui, 
d'après M. Ameghino, se monte à 235 espèces et 93 genres. Cette 
faune comprend tous les édentés, les toxodontes, les typothéridésde 
la formation araucane, ou de Monte-Hermoso, et les animaux car- 
nassiers ou herbivores émigrés de l'Amérique du Nord. Les ani- 
maux spécifiquement sud-américains ont une taille plus grande, 
leurs organes sont plus différenciés que ceux de leurs prédécesseurs. 
Parmi les animaux nouveaux, d'origine vraisemblablement septen- 
trionale, on peut signaler un cheval sauvage (onohippidium) et de 
nombreux petits rongeurs 3 . Suivant M. Roth, la seule différence 
qui existe, au point de vue paléontologique, entre le loess brun et 
le loess jaune, est l'absence, dans la couche supérieure, d'animaux 
du genre typotherium 5 . 

Tels sont les faits. Sont-ils suffisants pour nous permettre de 
dater avec quelque certitude les couches en question? M. Ameghino, 
qui a édifié toute une théorie paléontologique qui lui est person- 
nelle, répond oui et construit une chronologie sur cette théorie. Pour 
lui, toute la formation du loess est d'âge pliocène, c'est-à-dire de la 
fin de l'époque tertiaire, ce qui daterait l'étage de Monte-Hermoso 
de la fin du miocène, ou de l'aurore du pliocène. Cette opinion est 
repoussée parla plupart des savants : MM. Burckhardt, von Ihering, 
Steinmann 5 , Lehmann-Nitsche considèrent les deux couches supé- 



1. Appelée aussi « formation araucane » par M. Ameghino. 

2. Il est vraisemblable que le pont qui réunissait alors les deux Amériques 
était beaucoup plus large que l'isthme de Panama. 

3. Tout l'exposé paléontologique est emprunté à von Zittel, Rùckhlick 
auf die Geoloçfische Entwickelung , Herkunft und Verhreitung der Sauge- 
thiere dans Grundzùge der Paléontologie, Munich, 1893. 

4. Lehmann-Nitsche, op. cit. Cf. du même auteur, L'homme fossile de la 
formation pampéenne (CIA, XII e session, Paris, 1900, p. 144). 

5. Dans Lehmann-Nitsche, Nouvelles recherches. 



LES FORMATIONS TERTIAIRES ET PLÊISTOGÈNES "235 

rieures comme quaternaires, tout en conservant au niveau de 
Monte-Hermoso l'âge pliocène. 

En réalité, la question est très complexe : si, avec von Zittel, 
nous considérons les fossiles étrangers qui existent au Monte-Her- 
moso comme descendant des animaux que l'on trouve dans les 
couches pliocènes du « Loup-fork » de l'Amérique du Nord, il faut 
admettre que leur âge est au plus de la fin du pliocène. Gonsé- 
quemment, les niveaux supérieurs se trouvent rajeunis. 

Mais une autre difficulté s'élève : dans les couches supérieures au 
loess jaune et que certains paléontologistes considèrent comme 
pléistocènes ', on ne trouve que des animaux ayant des rapports 
directs avec les espèces actuellement vivantes, bien qu'ils soient un 
peu plus rapprochés des formes ancestrales ; faut-il les considérer 
comme quaternaires, ou devons-nous ne voir en eux que les repré- 
sentants de la faune de l'époque actuelle? On serait tenté d'adopter 
cette hypothèse, en s'appuyant sur des découvertes récentes qui 
montrent que l'extinction des espèces anciennes n'a pas eu lieu, 
dans l'Amérique du Sud, à une époque très lointaine. 

Le Neomylodon Listai. — Parmi les animaux fossiles découverts 
dans le sud du Nouveau Monde, il n'en est pas qui soient plus 
typiques que les gigantesques édentés (Megatherium, Mylodon, 
Scelidotherium) aujourd'hui disparus. Cependant, leur extinction 
aurait eu lieu à une époque peu éloignée de nous. Eh 1896, quelques 
fermiers, explorant une caverne connue sous le nom de caverne 
Eberhardt, située près de Puerto Consuelo, non loin de la baie 
Ultima Esperanza (sud-ouest de la Patagonie), trouvèrent un grand 
morceau de la peau d'un animal qui leur était inconnu, ainsi qu'un 
squelette humain. La peau renfermait, dans son épaisseur, de petits 
osselets, qui constituaient, sous l'épiderme, une cuirasse disconti- 
nue ; elle était recouverte de poils d'un brun jaune. Des morceaux 
de cette peau parvinrent à divers musées d'Europe et de la Répu- 
blique Argentine - et la présence des osselets permit de l'identifier 



1. Von Zlttel, Rue kb lie k, dans Griindzûge der Paléontologie, p. 949. 

2. Un grand morceau de peau fut rapporté, en 1897, en Suède par Otto Nok- 
denskiôld et déposé au Musée de Stockholm : un autre fragment avait été 
obtenu par M. Ameghixo et un autre encore est conservé au Musée de la Plata. 
Les objets rapportés par M. E. Nordenskiôld ont été divisés entre les Musées 
de Copenhague et de Stockholm; enfin le Polytechnicum de Zurich possède 
aussi quelques restes provenant de la Caverne Eberhardt. La galerie de paléon- 
tologie du Muséum d'histoire naturelle de Paris possède un fragment de peau 
do Neomylodon. donné par M. O. NoRr>ExsKioi.i>. 



236 l'homme fossile dans l' Amérique du sud 

à celle du Mylodon Darwinii (Owen), un scélidothéridéque Ton sup- 
posait avoir vécu dans les terrains pampéens pléistocènes. Le sque- 
lette humain ne méritait aucune attention: il avait été introduit dans 
la caverne par des Gauchos au service des fermiers qui en firent la 
découverte. Celle-ci n'en présentait pas moins un grand intérêt. 
M. Erland Nordenskiôld visita, au commencement de 1899, le lieu de 
la découverte. La caverne Eberhardt est située dans un conglomérat 
grossier; elle a presque 200 mètres de longueur, 1*20 mètres de large 
et 30 mètres de hauteur. Un éboulis de la voûte la divise en deux 
parties. Les couches superficielles de la première chambre renfer- 
maient des os d'animaux actuels, et des restes de lama fossile ; 
la seconde couche renfermait des fossiles lama et Onohippidium ; 
enfin, dans la troisième couche, on trouva un squelette entier du 
Mylodon Darwinii* , auquel appartenait le fragment de peau si 
heureusement retrouvé. Ce lit se composait presque exclusivement 
d'excréments, d'apparence encore fraîche, qui paraissent avoir été 
ceux du mylodon ; outre le squelette, on y retrouva encore un petit 
fragment de peau avec ses poils (fig. 93). Le D r Hauthal visita la 
caverne peu de temps après M. Nordenskiôld. Delà répartition du 
lit d'excréments et de la présence dans cette couche d'une cer- 
taine quantité d'herbe sèche, il tira la conclusion que le mylodon 
était un animal domestique et qu'il était séparé des hommes avec 
lesquels il partageait la caverne par une sorte d'enclos. Il trouva 
aussi des os et des objets qu'il considéra comme des preuves de l'in- 
dustrie humaine; son avis fut partagé par M. Lehmann-Nitsche 2 . 
L'hypothèse de la domestication a été combattue et détruite par 
MM. E. Nordenskiôld et Nehring, mais il n'en reste pas moins que 
le Mylodon Darwinii a vécu à une époque assez rapprochée de 
nous. Quelle est cette époque ? 

MM. Hauthal, Santiago Roth et Lehmann-Nitsche croient qu'elle 
est assez reculée et que la bonne conservation de la peau et des 
excréments du mylodon provient de la sécheresse de l'air de la 
caverne. Mais M. E. Nordenskiôld a montré que cette époque est 
certainement post-glaciaire 3 , car, lors d'une glaciation, et encore 

1 . Nous lui avons conservé ce nom, mais il est appelé de façons très diverses : 
.\eomylodon Listai (Ameghino) ; Grypotherium domesticum (S. Roth), Glos- 
sotherium (E. Nordenskiôld). 

2. R. Hauthal, S. Roth y R. Lehmann-Nitsche, El mamiferio mysterioso 
de la Patagonia « Grypotherium domesticum » (RMP, 1899). 

3. Pour cette partie de la Patagonie, on a des indices certains de l'exis- 
tence d'une période glaciaire. 



LES FORMATIONS TERTIAIRES ET PLEISTOCENES 



237 



plus certainement lors de la fusion des glaces, les lits auraient été 
érodés, remaniés et détruits en partie. Or tout a été retrouvé en 






Fig. 03. — Fragments du crâne et de la peau du neomylodon Listai (d'après 
E. Xordenskiôld, Iakttagelser och fynd i grottor vid JJltima Esperanza). 

place. M. Ameghino a supposé que le mylodon vivait encore dans 
quelques parties reculées de la République Argentine, et a voulu 
ridentifier avec un animal redoutable, célèbre dans les légendes 
patagones, le Iemish ou « tigre d'eau » 1 . On organisa des recherches, 



I. M. Lehmaw-Nitsche suppose que le Iemish désigne un animal de la 
faune moderne, soit la loutre, soit le jaguar. 



238 l'homme fossile dans l' Amérique du sud 

on offrit des primes pour la capture de cet animal, et il semble prouvé 
aujourd'hui que l'espèce du mylodon est éteinte. 

Tout porte à croire que le Mylodon Darwinii vivait dans des 
temps assez rapprochés du nôtre, dans le sud de la Patagonie. Il 
semble en être de même du palœolama et de Y onohippidium dont 
les restes ont été trouvés dans une couche supérieure à celle où 
gisait le squelette du mylodon. Enfin il faut remarquer, comme le 
l'ait von Zittel ', qu'on rencontre parmi les fossiles de la Pampa, 
un nombre beaucoup plus considérable d'espèces encore vivantes 
que dans les fossiles d'Europe ou d'Amérique du Nord. 

Ces faits doivent nous engager à la plus grande réserve quant à 
l'âge des formations pampéennes, et nous amènera à mettre en 
doute l'attribution de restes humains à la période pléistocène. 

Ceci posé, nous pouvons examiner les théories concernant l'an- 
tiquité de l'homme dans l'Amérique du Sud, et nous ne pourrons 
guère les faire remonter plus haut qu'au pléistocène. 



§ II. — Le tetraprothomo ou homo neogœus de Monte-Hermoso. 

Il y a plus de vingt ans, M. Ameghino, fouillant les terrains mio- 
cènes de Monte-Hermoso, crut y découvrir des vestiges de l'industrie 
humaine. En 1906, il affirma que l'homme miocène de Monte-Hermoso 
était connu par un atlas (dernière vertèbre cervicale), trouvé avant 
1897 dans ces mêmes terrains, dans des conditions mal définies. A 
cette vertèbre s'ajouta, un peu plus tard, un fémur de très petite 
taille. Le savant paléontologiste, après avoir longuement décrit 
l'atlas et le fémur, les rapporta à la même espèce d'animal, qui appar- 
tiendrait à un genre différent du genre homo et auquel il donna le 
nom de Tetraprothomo. Le fémur de Monte-Hermoso présenterait 
un caractère intermédiaire entre celui de l'homme et ceux des 
anthropoïdes, mais il est de taille beaucoup plus petite. L'atlas 
indique un individu de plus grande taille, mais que M. Ameghino 
n'hésite pas à rattacher à la même espèce, parce que, dit-il, il est 
impossible d'admettre deux prédécesseurs de l'homme dans le même 
gisement. 

La théorie de M. Ameghino. — Les principales conclusions sont 
les suivantes : le Tetraprothomo arc/entinus devait avoir une taille 

1. Riickblick dans Grundzùge der Paléontologie, p. 946. 



[le tetraprothomo de monte-hermoso 239 

de 1 m 05, ou tout au plus de J m 10; son attitude était parfaitement 
droite, ainsi qu'il ressort des caractères anatomiques du fémur et de 
l'atlas. Ce n'était pas un anthropoïde, mais un hominien ; par sa taille 
très petite, par certaines particularités de son fémur, il se présente 
comme un type en pleine évolution vers l'homme. Son antiquité s'ac- 
corde bien avec cette conclusion, car on sait que les premières espèces 
d'une famille animale nouvelle sont toujours de petite taille. Une dif- 
ficulté s'élevait : on admettait jusqu'ici que le Pithécanthrope repré- 
sentait une forme ancestrale de l'homme, moins parfaite cependant 
que le Tetraprothomo, et d'âge plus récent. Cette grave objection a 
été tournée par M. Ameghino d'une façon ingénieuse, sinon satisfai- 
sante. Le Pithécanthrope ne serait pas une forme ancestrale du Tetra- 
prothomo, il en serait au contraire un descendant, ainsi que le prouve 
sa grande taille, et représenterait un rameau divergent de la 
souche hominienne. Quant à l'homme quaternaire, ce serait un 
Prothomo, le Prothomo neanderthaliensis, ancêtre de l'homme 
moderne et du pithécanthrope, et descendant du Tetraprothomo 
par l'intermédiaire de deux formes hypothétiques, le Triprothomo 
et le Diprothomo. Dans ces conditions l'arbre généalogique des pri- 
mates s'établirait ainsi '. 

Tetraprothomo 

I 

Triprothomo 

i 

Diprothomo 

I 

Prothomo neanderthaliensis 

I 



Homo sapiens (americanus) Homo africanus 

I I 

Pithecanthropus 

Homo europœus Homo asiaticus 

Singes 

Comme bien on pense, une théorie si hardie et bâtie sur des 
données aussi incertaines n'a pas été sans soulever des discussions. 

1. De l'origine du Tetraprothomo, que M. Ameghino fait descendre des 
Microbiithéridés (marsupiaux didelphes), nous n'avons rien à dire, non plus 
que des hypothèses ingénieuses par lesquelles il explique la dispersion des 
hominiens. 



240 l'homme fossile dans l'amérique du sud 

La théorie de M. Lehmann-Nitsche. — M. Lehmann-Nitsche a 
protesté contre le caractère assigné aux ossements de Monte-Her- 
moso. Dans son étude sur l'atlas *, et après de nombreuses compa- 
raisons avec des pièces analogues appartenant à des anthropoïdes et 
à des hommes, il conclut qu'on se trouvait en face d'une vertèbre 
cervicale humaine. Plus tard, dans son livre sur la formation pam- 
péenne, il a discuté les caractères du fémur et il l'attribua, lui aussi, 
à un homme, d'une espèce particulière, qu'il nomma Homo neogœus. 
L'étude d'un moulage de l'atlas de Monte -Hermoso faite au labora- 
toire d'anthropologie du Muséum de Paris par M. le D r Verneau, 
professeur d'anthropologie, et M. le D r Rivet, son assistant, a per- 
mis de reconnaître que l'attribution de l'atlas à une race particu- 
lière résultait de ce que M. Lehmann-Nitsche n'avait eu à sa dispo- 
sition qu'un nombre insuffisant de pièces de comparaison. Les par- 
ticularités observées se retrouvent, en effet, dans des vertèbres cer- 
vicales humaines, européennes 2 . 

D'ailleurs la théorie de M. Lehmann-Nitsche n'est pas plus sûre 
au point de vue géologique : tandis que M. Ameghino croit que ces 
fossiles appartiennent au tertiaire moyen, ou miocène, M. Leh- 
mann-Nitsche les attribue au pliocène. Mais il est ainsi en contra- 
diction avec son premier mémoire où il déclarait que l'existence de 
Vhomo sapiens au pliocène semblait invraisemblable et que Yhomo 
neogœus était probablement un hominien et non un homme. 

Toutes ces hésitations trahissent l'impossibilité où, faute de 
détails sur la découverte et les sites, les auteurs de cette découverte 
eux-mêmes sont de dater le terrain. 

§ III. — Les restes de l'homme dans les terrains pampéens. 

Les ossements humains. — Dans les autres niveaux pampéens, 
les restes de l'homme sont nombreux, tant débris osseux que traces 
d'industrie. Ces découvertes, surtout en ce qui concerne les osse- 
ments, ont été réunies et discutées dans le livre de M. Lehmann- 
Nitsche 3 que nous avons déjà cité. M. Félix Outes a complété de 
son côté les théories énoncées par un examen critique de tous les 
restes archéologiques ''. 

1. RMP, 1907, p. 390. 

2. Communication verbale de M. le D r Rivet. Cf. son compte rendu du 
livre de Lehmann-Nitsche, Nouvelles recherches dans Anthr., 1908, pp. 642- 
644. 

3. Nouvelles recherches sur la, formation pampéenne . 

4. La edad de la piedra in Patagonia (AMB, 1905, t. XII). 



LES RESTES DE LHOMME DANS LES TERRAINS PAMPEENS "241 

Des ossements ont élé trouvés au Rio Carcarana, par le voyageur 
français Séguin, et expédiés au Muséum d'histoire naturelle de 
Paris ; ce sont quelques dents, incontestablement humaines, mais 
les détails précis manquent qui permettent de déterminer à quelle 
couche du loess elles appartiennent. A Frias, deux stations dis- 
tinctes ont fourni, la première un crâne et un squelette, la 
seconde un os coxal gauche, quelques vertèbres, plusieurs côtes, 
des os de la main et du pied et une incisive. S. Roth a trouvé, à 
Saladero, un fémur en très mauvais état et quelques dents. A Sam- 
borombôn, à Ghocori etàTigra, on a découvert des crânes. 

La découverte de Raradero est parmi les plus intéressantes ; 
elle consiste en un squelette qui est aujourd'hui au Musée de 
Zurich. Malheureusement, l'état dans lequel le crâne a été 
trouvé ne permet guère d'apprécier les caractères de la race à 
laquelle appartient ce squelette '. 

Tous ces restes étaient associés avec des animaux de la faune 
pampéenne supérieure ou inférieure, mais les conditions où ils ont 
été découverts ou les comptes rendus qui en ont été faits ne per- 
mettent presque jamais de les assigner à l'un ou à l'autre de ces 
niveaux. 

La terre cuite. — Les restes de l'industrie humaine sont, tout 
d'abord, des os brisés ou carbonisés, ou sur lesquels on a cru 
découvrir des incisions ; ils sont en très grand nombre, et appar- 
tiennent à des espèces éteintes 2 . Il est très douteux que les bri- 
sures et les incisions soient l'œuvre de l'homme; quant aux traces 
de carbonisation, elles peuvent être dues à des foyers qui, posés 
sur le sol à une époque très postérieure, les auraient carbonisés. 
On a cru trouver une preuve de la présence de l'homme et de 
la connaissance du feu dans l'existence, parmi les terrains pam- 
péens, de places où le loess est durci et présente l'aspect de la 
terre cuite. En 1900, au Congrès international d'Anthropologie 
et d'archéologie préhistoriques, M. Lehmanx-Nitsche présenta des 
fragments de cette terre cuite, trouvés à l'Arroyo Ramallo. 
C'étaient des parcelles d'inégale grosseur, quelques-unes de la 
dimension d'un grain de café, d'une couleur rouge clair, qui étaient 
disséminées, en petit nombre d'ailleurs, dans le loess brun. A Alvear* 
sur l'escarpement d'un ravin, le loess contient un bloc de 2 m 50 de 

1. Nous traiterons plus loin des découvertes de Pontimelo et d'Arrecifes en 
même temps que des crânes anciens du Brésil. 

2. Amk<hiino. L'homme préhistorique à la Plata, pp. 2i0 et suiv. 
Manuel d archéologie américaine. 16 



242 l'homme fossile dans l'Amérique du sud 

diamètre surO ni 75 de haut de cette même argile cuite 1 . Ces pro- 
ductions soi-disant artificielles furent considérées comme peu con- 
vaincantes par ceux qui les examinèrent. Néanmoins, M. Lehmann- 
Nitsche continue à les croire dues à Faction du feu, bien que M. Zirkel 
paraisse contredire cette hypothèse 2 . 

Les silex taillés. — Quant aux silex taillés découverts un peu 
partout par M. Ameghino, M. Lehmann-Nitsche croit qu'ils ont été 
presque tous éclatés par Faction des agents naturels. Les pièces 
collectionnées et décrites par M. Outes ressemblent davantage à des 
paléolithes 3 . Ces pierres taillées proviennent de huit stations, 
toutes situées sur la côte de l'Atlantique, entre les latitudes 43°45' 
et 49°50'. Six de ces gisements sont superficiels et situés sur le 
plateau de Patagonie, à peine recouverts par des amas pulvéru- 
lents apportés par le vent. Dans un autre cas (station au confluent 
des Rios Ghico et Ghubut), les circonstances de la découverte ne 
sont pas très clairement indiquées. Dans le huitième gisement, 
enfin, au Rio Observaciôn (province de Santa-Cruz), les objets 
ont été rencontrés dans des couches géologiques, que M. Ame- 
ghino date de la fin du pampéen supérieur, ce qui correspond à 
peu près, pour lui, au commencement du pléistocène. Se servant 
des pièces trouvées à Observaciôn pour dater les autres, M. Outes 
se croit en droit de les faire toutes remonter à une période géo- 
logique antérieure à la nôtre. Ces pièces ont un aspect certaine- 
ment paléolithique et qui, ainsi que le dit M. Outes, les rapproche 
beaucoup des argillites taillées de Trenton. 

On ne peut accorder une date préhistorique aux objets trouvés 
dans la caverne Eberhardt par Hauthal, Roth et Lehmann-Nitsche : 
M. E. Nordenskiôld a montré qu'ils provenaient tous du niveau 
supérieur, et qu'ils devaient avoir été fabriqués par les Indiens 
modernes qui utilisèrent la grotte comme abri temporaire ''. 

On voit que malgré la multiplicité des trouvailles, malgré l'abon- 
dance de restes paléontologiques dans les terrains pampéens, mal- 
gré l'existence certaine d'une industrie paléolithique dans la Pata- 
gonie, il nous est complètement impossible de déterminer avec 
précision l'âge des restes découverts par les savants argentins. 

1. CIA, p. 145. 

2. Nouvelles recherches sur la formation pampéenne, p. 257. 

3. La edad de la piedra in Patagonia. 

4. Iakttagelser och fynd i grottorvid Ultima Esperanza, p. 3. 



l'homme préhistorique de la race de lagoa-santa 243 



$ IV. — L'homme préhistorique au Brésil et la race 
de Lagoa-Santa. 

La découverte de Lund a Lagoa-Santa. — En 1843, le naturaliste 
danois P. W. Lund découvrit, dans une caverne de la province de 
Minas-Geraês, nommée la Lapa da Lagoa do Sumidouro, près de 
Lagoa-Santa, des ossements humains en même temps que des restes 
d'animaux fossiles. Pendant longtemps, on ne connut cette décou- 
verte que par les brèves indications données par Lund dans une 
lettre à G. Rafn. Lacerda et Peixoto publièrent, en 1876, un crâne 
appartenant à l'Institut historique et géographique brésilien, mais 
ce n'est que par la publication faite en 1888 par Sôren-Hansen 
des pièces de la collection de Lund conservées au musée de 
Copenhague, que la trouvaille de Lagoa-Santa fut connue du 
monde savant avec quelque détail. Depuis, des crânes trou- 
vés en divers autres points de l'Amérique du Sud ont été attribués 
à la même race, qui est maintenant considérée comme la souche 
de laquelle est sortie une partie des populations indigènes du sud 
du Nouveau Continent. 

Les animaux fossiles ] dont ces ossements humains paraissent, à 
presque tous les savants, avoir été contemporains sont : le Glypto- 
don, le Scelidotherium, le Chlamydotherium, le Machairodus. La 
faune des cavernes du Brésil correspondait ainsi à peu près à celle 
du pampéen supérieur 2 . Mais comme les paléontologistes ne sont pas 
d'accord pour dater ces fossiles, on n'a pu assigner un âge à cette 
race. 

Les crânes de Lagoa-Santa offrent des caractères archaïques et 
bien déterminés qui ont permis de reconnaître la race de Lagoa- 
Santa dans des gisements très éloignés jusque dans l'Equateur. Ils 
ont une capacité faible, relativement à la taille des individus. 
Leur forme est pointue : la voûte crânienne est très élevée et étroite ; 
ils sont beaucoup plus longs que larges. Tous ces traits leur ont fait 
donner par les anthropologistes le nom de crânes hypsidolichocé- 
phales. Le front n'est pas fuyant, les arcades sourcilières sont 
nettement accusées, sans être aussi saillantes que dans la race fos- 

J . Lutken, Indledende Bemserkninger om Menneskêlevninger i Brasiliens 
Huler og i de Lundske Samlinger {E Museo Lundii, n° IV), Copenhague, 1888. 

2. Et non pas le pampéen inférieur, puisqu'on n'y a pas signalé le Typo- 
therium. 



244 L'HOMME FOSSILE DE l' AMÉRIQUE DU SUD 

sile européenne de Spy. La face est large et basse, de forme pyra- 
midale ; le nez a une saillie moyenne, les orbites sont bien ouvertes, 
sans être trop grandes. Tous ces crânes ont une ossature lourde et 
puissante, avec des crêtes d'insertion aiguës et bien marquées, 
indiquant l'existence de muscles forts. 

La taille des individus de la race de Lagoa-Santa semble avoir été 
petite, mais la musculature toute entière était assez vigoureuse. 

Bref, cette race avait un type marqué, dont un certain nombre 
d'éléments se sont perpétués chez quelques populations actuelles de 
l'Amérique du Sud (Botocudos du Brésil, Patagons et Fuégiens de 
la République Argentine, etc.). 

Le squelette de Pontimelo. — En 1881 , Santiago Rotii découvrit, 
sous la carapace d'un glyptodon, un squelette humain ', sur les bords 
du Rio de Arrecifes, petit affluent du Rio de la Plata, au lieu dit 
Pontimelo 2 (province de Buenos-Aires). M. Sôren-Hansen, après 
Virchow 3 , Kollmann ' , de Quatrefages 3 , reconnut qu'il présentait 
tous les caractères de la race des anciennes cavernes du Brésil. 
M. Lehmann-Nitsche 6 compléta cette étude par une description com- 
plète des os longs, qui lui permit de calculer la taille probable de 
l'individu de Pontimelo (l m 536). 

On n'est pas d'accord sur l'âge à attribuer à ce spécimen de la 
race de Lagoa-Santa. Sôren-Hansen 7 ne croit pas que l'homme 
et le glyptodon aient été contemporains, mais Roth a protesté 
contre cette opinion dans une lettre à Kollmann. Il revient sur les 
détails de sa découverte, et il cherche à démontrer qu'il ne peut 
y avoir de doute sur l'âge de ces restes, étant donnée la position 
relative des ossements humains et animaux 8 . Quant à Lehmann- 
Nitsche 9 , il attribue le squelette au pampéen supérieur, ou loess 
jaune, et en fait ainsi un contemporain du pléistocène. 

1. On a trouvé à plusieurs reprises des os humains associés à ceux du glyp- 
todon. La découverte la plus remarquable est celle faite par M. Ameghino : une 
carapace de panochthus (espèce de glyptodon) était posée sur le sol ; elle ser- 
vait de toit à une sorte de hutte, sous laquelle on retrouva des ossements 
humains {L'antiquité de Vhomme à la Plata, p. 247). 

2. Suivant M. Lehmann-Nitsche, le véritable nom du lieu serait Fonle- 
zuelas. 

3. Ein mit Glyptodon-Reslen gefundenes menschliches Skelet. 

i. Hohes Aller der Menschenrassen (ZFE, vol. XVI, 1881, pp. 181-212). 
."). Introduction à V étude des races humaines, Paris, 1887, p. 105. 

6. Nouvelles recherches, p. 319. 

7. Lagoa Santa Racen, p. 37. 

s . Ueber den Schadel von Pontimelo . 
9. Nouvelles recherches, p. 256. 



l'homme préhistorique de la race de lagoa-santa 245 

•Le crâne iVArrecifes. — En 1888, M. José Monguillot décou- 
vrait à Arrecifes (province de Buenos-Aires), sur les bords d'un 
petit ruisseau, un crâne que M. Lehmann-Nitsche * considère comme 
très ancien, sans se hasarder cependant à l'attribuer à la forma- 
tion pampéenne. Il l'a mesuré et décrit complètement, mais diverses 
erreurs dans le calcul des indices de ce crâne l'ont empêché d'aper- 
cevoir la ressemblance avec ceux que Lund avait découverts. La 
démonstration a été Faite par M. le l) r Rivet 2 qui a rattaché le crâne 
d'Arrecifes à la race de Lagoa-Santa. 

Les ossements de Paltacalo. — M. le D r Rivet a fouillé des abris 
sous roches situés à Paltacalo, près du Rio Jubones 3 . Ces fouilles 
mirent à jour 138 crânes, la plupart en bon état de conservation, 
un grand nombre d'ossements humains, quelques restes d'animaux 
et des poteries d'un type particulier. Or, une assez forte propor- 
tion des crânes recueillis présentent avec la plus grande netteté les 
particularités de la race de Lagoa-Santa 4 . Quant à leur âge, on ne peut 
se prononcer : les animaux dont on a trouvé les ossements appar- 
tiennent tous à la faune vivante ; la présence des poteries et celle 
d'un très grand nombre de crânes d'un type autre que celui de 
Lagoa-Santa indiquent pour ces sépultures une date assez récente. 

En résumé, on peut dire que les restes les plus anciens que 
nous connaissions en Amérique sont ceux découverts par Lund 
dans les cavernes de la province de Minas Geraès, et qu'ils appar- 
tiennent à une race d'aspect très archaïque, qui a peut-être vécu au 
Brésil à l'époque quaternaire et dont les descendants se sont 
répandus sur toute la surface de l'Amérique du Sud. Cette race, 
contemporaine des grands scélidothéridés du pampéen supérieur, 
peut donc être considérée comme aussi ancienne — et même peut- 
être plus ancienne — que celle dont nous avons trouvé des reliques 
en Europe. Quant aux autres ossements humains, il nous faut 
attendre des observations plus précises avant de nous prononcer 
sur leur âge certain. 

I . Nouvelles recherches, pp. 305 et suiv. 

2. La race de Lagoa-Santa en Equateur, pp. 2 {9-251. 

3. Pour la description de ces abris sous roches, voir R. Ahthojïy et 
P. Rivet, Étude anthropologique des races précolombiennes de la République 
de l'Equateur (RSA, Paris, 1908, pp. 313-430). 

i. La race de Lagoa-Santa en Equateur. 



É CHAPITRE II 

L'ÈRE NÉOLITHIQUE DANS L'AMÉRIQUE DU SUD 
Sommaire. — I. Les sambaquis du Rrésil. — II. Les paraderos de la Patagonic. 

§ I. — Les sambaquis du Brésil. 

La plupart des objets appartenant à l'industrie néolithique de 
l'Amérique du Sud, ont été découverts sur les territoires du Bré- 
sil et de la République Argentine. 

Au Brésil, on les rencontre surtout dans des amas de coquilles 
qui sont connus sous le nom local de sambaquîs '. Ils abondent 
dans deux régions de la côte du Brésil, très éloignées Tune de 
l'autre : l'embouchure de l'Amazone et les provinces méridionales 
de Paranâ et du Rio Grande do Sul. 

Les sambaquis sont composés presque exclusivement de coquilles 
de bivalves (huîtres) et de corbula, auxquelles sont parfois jointes 
des cardiums et des melampus ; on y trouve aussi des débris osseux 
de diverses espèces de poissons. 

Ces monticules sont de formes et de dimensions très variables. 
M. C. Wiener 2 a proposé de les diviser en trois catégories : 1° ceux 
qui ont une très grande étendue et une faible hauteur ; "2° ceux en 
forme d'éminence irrégulière, isolés et appuyés contre le flanc d'une 
colline naturelle ; 3° ceux de forme plus ou moins régulière, se rap- 
prochant de celle d'un pain de sucre. 

Parmi les sambaquis de la première catégorie, on peut citer ceux 
de Luiz Alves, de Sanhassu, de Pudade, situés dans les provinces 
méridionales du Brésil, et ceux du Rio Taveres, au nombre de 
trois, situés à environ un kilomètre les uns des autres. Ils ont été 
décrits par Wiener 3 . Le premier avait 91 mètres de long, sur une 

1. Carlos Wiener, Estudos sobre os sambaquis do Sul do Brazil (AMRJ, 
vol. I, 1876, pp. 8 et suiv.); D f von Ihering, A civilisaçaô prehistorica do Bra- 
zil HMSP, SaO-Paulo, vol. I, 1895, pp. 35-159). 

2. G. Wiener, Estudos sobre os samhaquis, p. 9. 

3. Id. ? ibid., p. 8. 



248 LE RE NÉOLITHIQUE DANS l'aMERIQUE DU SUD 

largeur maxima de 35 mètres et minima de 7 mètres. Son élévation 
variait entre 6 et I I mètres. Le second et le troisième avaient des 
dimensions beaucoup plus faibles et leur élévation variait, suivant 
les points, entre un mètre et 6 m 50. 

Les sambaquis du second type se rencontrent aussi dans les pro- 
vinces méridionales du Brésil, ainsi qu'à l'embouchure de l'Ama- 
zone. Un bon type est celui d'Armaçaô da Predad : il a environ 
50 mètres de long et, en certains points, s'élève jusqu'à 30 mètres. 

On a trouvé dans les sambaquis des haches polies, avec rainure 
circulaire servant à fixer le manche à l'aide de lanières dans les 
amas de l'embouchure de l'Amazone, des haches à talon dans les 
provinces méridionales. On trouve aussi, dans la région de l'Ama- 
zone et le Parana, des haches à tranchant semi-circulaire. 

Les sambaquis renferment encore des urnes funéraires en poterie, 
de grandes dimensions, et de la poterie peinte délicatement et ayant 
une décoration d'un style singulier (fîg. 94). 

On a beaucoup discuté sur l'âge de ces amoncellements. Von 
Koseritz prétend que le sambaqui de Conceiçaô do Arroio (pro- 
vince du Rio Grande do Sul) aurait 6000 ans d'existence, mais 
cette opinion a été rejetée par M. von Ihering '. Von Kose- 
ritz basait son appréciation chronologique sur la mesure du temps 
qu'avait dû mettre à se former la plaine d'alluvions, d'une étendue 
de 10 kilomètres, qui sépare actuellement le kjôkkenmôdding de la 
mer; mais on sait combien ces évaluations sont sujettes à caution, 
surtout sur une côte basse et marécageuse comme celle du Rio 
Grande do Sul, où la moindre élévation du terrain peut amener 
l'émersion d'une étendue considérable de grève. 

M. von Ihering est d'avis que le sambaqui de Conceiçaô do 
Arroio est d'origine antérieure à la découverte de l'Amérique. 
Mais d'autres amas sont certainement postérieurs à l'arrivée des 
Européens : on y trouve des perles de verre, de la porcelaine en 
fragments, des objets en fer, des ossements de cheval ou de 
porc. De plus, certains amas du Paranâ ont fourni en grande 
abondance des coquilles d'un colimaçon (hélix similaris Fer.), 
très commun aujourd'hui au Brésil, mais qui est originaire de l'Asie 
méridionale, d'où il fut introduit par les Européens, en même temps 
que des plants de bananier. On peut conclure de ce fait que, de même 
que pour les « mounds » de l'Amérique du Nord, la coutume d'éle- 

1. Civilisaçaù prehistorica do Brùzil méridional, pp. 100-101. 



LES SAMBAQUIS DU BRESIL 249 

ver ces amas a continué après rétablissement des Portugais au Bré- 
sil. 

Toutefois un grand nombre de sa.mba.quis ne contiennent pas 
d'objets de fabrication étrangère et ont été considérés par les 
archéologues brésiliens comme précolombiens. M. von Ihering 




Fig. 94. — Cône en poterie des tumulus de lîle de Marajo, Brésil (d'après 
Th. Wilson, The Swastika). 



a cru pouvoir reconnaître, dans ces monticules, l'existence de 
trois civilisations différentes. La première aurait été celle d'un 
peuple qui errait le long de la côte et dont l'alimentation 
était principalement composée de poissons de mer et de mol- 
lusques. Par les otolithes retrouvés, on voit que les poissons qu'ils 
péchaient (Pogonias chromis, Arius Commersonni, Micropogon 
undulatus) étaient ceux que l'on capture encore aujourd'hui 
dans la même région. Quelques ossements de mammifères (cerfs, 
etc.) indiquent que la chasse devait aussi fournir, de temps à 
autre, un appoint à l'alimentation. Ce peuple côtier paraît avoir 



250 l'ère néolithique dans l'amérique du sud 

ignoré le casse-tête et avoir eu pour outil principal la hache à 
rainure circulaire dont nous avons parlé plus haut. 

La seconde civilisation aurait été celle de peuples sylvicoles, qui 
auraient laissé, comme rebuts de repas, des os de mammifères sau- 
vages. C'est à leur industrie qu'il faudrait rapporter les casse-tètes, 
les haches à tranchant semi-circulaire, ainsi que les grandes urnes 
funéraires. 

La troisième civilisation était rapportée à une population d'agri- 
culteurs, analogue à certaines de celles que trouvèrent les Portu- 
gais lorsqu'ils s'établirent dans le pays. 

Quoi qu'il en soit, les kjôkkenmôddings du Brésil représentent — 
toute différence de civilisation mise à part — un stade d'évolution 
technologique analogue à celui que nous constatons clans les amas 
de l'Amérique du Nord. 

§ II. — Les paraderos et les sépultures néolithiques 
de la Patagonie. 

Le sol de la Patagonie a fourni un nombre assez considérable 
d'objets appartenant à l'industrie néolithique. Ils proviennent de 
deux sortes de gisements : les paraderos et les sépultures. 

Les paraderos sont des élévations de terrain, sur l'emplacement 
d'anciennes demeures, où l'on trouve mélangés des ossements d'ani- 
maux et des objets travaillés; les restes humains y font défaut '. 
Le sol, au-dessous de ces amoncellements de terre, est souvent 
brûlé, comme transformé en brique, aux endroits où furent proba- 
blement, autrefois, allumés des foyers. 

Un des paraderos fouillé par M. Moreno, près du Cerro Pelado, 
avait environ 150 mètres de côté; sur l'amoncellement de terre 
qu'il formait, poussaient quelques petits arbustes. Le sol, couvert 
de cailloux roulés qui avaient été apportés à dessein, était par- 
semé d'objets divers, pointes de flèches, mortiers en pierre, poterie 
en très petits fragments ; quelques tas de cailloux « semblaient — 
dit M. Moreno — avoir été mis là pour être travaillés en forme de 
flèches » 2 . 

Les cimetières préhistoriques de Patagonie abondent dans la pro- 
vince de Carmen de Patagones. Ils sont situés près du cours de 

1. P. Moreno fils, Description des cimetières et paraderos préhistoriques 
de Patayonie (R. Eth., 1882). 

2. (Cimetières et paraderos, p. 87. 



PARADEROS ET SEPULTURES NEOLITHIQUES DE LA l'ATAGOME *2M 

« barrancas », lits d'anciens ruisseaux aujourd'hui desséchés. Les 
sépultures sont disposées par petits groupes, séparés les uns des 
autres par une distance de 50 à 100 mètres. Ces groupes sont for- 
més de fosses qui renferment une quantité variable de squelettes, 
jamais plus de dix, placés parallèlement à côté les uns des 
autres, ou, parfois, en cercle. Ils font face en dehors et sont tous 
assis, les genoux ramenés contre la poitrine, un pied sur l'autre et 
les mains croisées sur les tibias. Fait remarquable, tous les 
cadavres retrouvés dans ces sépultures proviennent d'adultes; les 
squelettes d'enfants manquent totalement. 

Les ossements d'animaux trouvés dans les parade ros et près des 
cimetières de Patagonie appartiennent tous à des espèces actuelle- 
ment vivantes. Quant aux squelettes humains, ils montrent l'exis- 
tence, à l'époque où cette inhumation fut faite, de plusieurs races 
dans cette partie de la République Argentine, en particulier celle de 
Lagoa-Santa. 

Les objets trouvés dans les paraderos et les sépultures sont très 
nombreux et très variés. La fouille des paraderos du Rio Negro a 
fourni à Moreno plus de cinq mille pointes de flèche. Dans les cime- 
tières, on a constaté que les objets déposés à côté des morts étaient 
parfois brisés et réduits en fragments inutilisables. 

Tous ces objets ont un aspect « néolithique » bien qu'un assez 
grand nombre d'entre eux soit en pierre éclatée. Les plus fré- 
quents sont des racloirs et des grattoirs, travaillés à petits éclats; 
des pointes de flèche, les unes triangulaires et sans pédoncule, les 
autres lancéolées, d'autres encore triangulaires avec pédoncule ; des 
pointes de lance, de petits couteaux de silex, des perçoirs, des 
boules en grès ou en diorite, munies d'une rainure circulaire, qui 
ont dû servir comme « bolas ». On a aussi trouvé des tessons, géné- 
ralement de petite dimension, d'une poterie grossière, de cou- 
leur noire ou rougeâtre, très peu cuite, parfois décorés de figures 
géométriques : lignes horizontales ou verticales, motifs triangu- 
laires, points ou raies formant des ondulations. 

L'industrie des paraderos peut donc se comparer à celle des sam- 
haquis du Brésil, avec cette différence, toutefois, qu'elle paraît 
représenter un stade moins avancé de la civilisation. 



LIVRE II 

LES PEUPLES CIVILISÉS DE L'AMÉRIQUE 



LES GRANDES CIVILISATIONS INDIGÈNES DE L'AMÉRIQUE 

Lorsque les Européens atterrirent en Amérique, ils remar- 
quèrent que plusieurs des peuples qu'ils rencontrèrent possédaient 
une civilisation avancée. Les premiers conquistadores firent des des- 
criptions enthousiastes de la richesse et de la grandeur des villes 
qu'ils visitèrent. Ces civilisations que les chroniqueurs du xvi e siècle 
nous montrent sous de si brillantes couleurs, succombèrent rapi- 
dement sous les coups des soldats espagnols, et il ne nous reste 
pour nous les représenter que les dires des historiens de la première 
heure et les restes des monuments. 

Les uns et les autres nous montrent l'existence, en Amérique, de 
peuples dont la civilisation était supérieure à celle des Indiens d'au- 
jourd'hui : ils connaissaient tous l'art du tissage, de la maçonnerie, 
l'usage de presque tous les métaux (sauf le fer) ; ils étaient rassem- 
blés dans de grandes cités, avaient des]chefs puissants, des armées 
régulièrement constituées, des impôts annuels, une organisation 
d'État, etc. 

Les grandes civilisations américaines ont toutes fleuri dans la 
partie occidentale du Nouveau Continent, entre les frontières des 
républiques actuelles du Mexique et du Chili, et près des côtes 
de l'océan Pacifique : ni dans les prairies de l'Amérique du Nord, 
ni dans les (forêts du Brésil, ni dans les pampas de l'Argentine 
les peuples n'ont dépassé la barbarie. 

Dans Taire ainsi limitée se sont formés un certain nombre « d'em- 
pires » dilférents. Ce sont, en commençant par le nord : 1° la civi- 



254 GÉNÉRALITÉS SUR LES PEUPLES DE l'aMÉRIQUE 

lisation mexicaine ou aztèque avec ses dépendances, celle des 
Tarasques au Michoacan et celle des Mixteco-Tzapotèques de 10a- 
jaca ; 2° la civilisation maya-qu'iché, au Yucatan, au Chiapas, au 
Guatemala et dans une partie du Honduras { ; 3° une civilisation 
que Ton pourrait appeler de l'Amérique centrale, au Nicaragua, au 
San-Salvador, et qui est peut-être la même que celle des anciennes 
populations des Antilles ; 4° la civilisation chibcha, ou du Gundi- 
namarca, qui est celle des peuples précolombiens du Costa-Rica, 
de l'isthme de Panama et du plateau de Bogota (République de 
Colombie) ; 5° la civilisation péruvienne ; 6° la civilisation des Dia- 
guites ou Calchaquis, occupant autrefois la province andine de 
Catamarca (République Argentine]. 

Il est impossible d'établir à l'heure actuelle une chronologie de 
ces « empires » et toute tentative faite jusqu'ici pour chercher à 
prouver l'antériorité de l'un ou de l'autre a été vaine. Peut-être la 
civilisation maya-qu'iché peut-elle revendiquer la palme de l'an- 
cienneté mais toute assurance à cet égard serait aventurée. Aussi 
l'ordre géographique nous est-il imposé dans la description que 
nous allons entreprendre. Il possède, de plus, un avantage : celui 
de décrire l'une après l'autre des civilisations dont les domaines 
étaient géographiquement contigus, et expliquer assez facilement 
leurs ressemblances. 



1. Cette civilisation est souvent nommée « centre-américaine», nous pré- 
férons appliquer cette épithète à la civilisation dont nous parlons ensuite. 







Fig. 95. — Carte des lagunes du plateau de Mexico. 



PREMIÈRE PARTIE 
LE MEXIQUE 



CHAPITRE PREMIER 

L'HISTOIRE DU MEXIQUE AVANT L'ARRIVÉE DES AZTÈQUES 



Sommaire. — I. Le plateau de Mexico, ou Anahuac. — II. L' « empire » tol- 
tèque. — III. La civilisation toltèque. — IV. Les Chichimèques et les tribus 
nahuas. — V. L'origine septentrionale des tribus nahuas. — VI. Les peuples 
aborigènes de l' Anahuac (Otomis, etc.). — VII. Les anciennes villes chi- 
chimèques (Cholollan, Colhuacan, etc.). — VIII. Les Téochichimèques, les 
Acolhuaques et les Tecpanèques. 



§ I. — Le plateau de Mexico ou Anahuac. 

La côte du golfe du Mexique est plate et s'étend dans l'ouest sur 
une largeur qui varie entre 20 et 100 kilomètres, distance à laquelle 
commence le plateau qui constitue la presque totalité du sol du 
Mexique; celui-ci s'élève en plusieurs degrés jusqu'à la Cordillère, 
à l'ouest de laquelle le pays s'abaisse pour former des plaines peu 
étendues bordées par l'océan Pacifique. La chaîne centrale possède 
des sommets assez élevés : le Citlaltepetl ou Pic d'Orizaba s'élance 
jusqu'à 5.550 mètres; le Popocatepetl et Ylztaccihuatl, voisins de 
Mexico, atteignent respectivement les altitudes de 5.452 et 5.286 
mètres. Dans le nord, les montagnes de la Sierra Madré sont beau- 
coup moins élevées et le bas pays, sablonneux, presque désert, forme 
la suite des plaines arides de la région des Pueblos. Au sud, les mon- 
tagnes et, dans les régions basses, l'épaisse forêt tropicale séparent 
le plateau mexicain des vallées de l'Oajaca et du Chiapas. 

Le plateau mexicain, siège de la civilisation aztèque, la plus puis- 
sante qu'ait connue le Mexique, est souvent désigné sous le nom 
Manuel d'archéologie américaine. 17 



258 l'histoire du Mexique axant l'arrivée des aztèques 

iV Anahuac '. C'est cette région qui constitue, à proprement parler, 
l'ancien Mexique ; les civilisations mixtéco-tzapotèque de l'Oajaca, 
totonaque et huaxtèque de la Vera-Cruz et du Tabasco sont géné- 
ralement considérées à part. C'est aussi de la civilisation du pla- 
teau mexicain que nous parlerons avec le plus de détails. 

§11. — L'« empire » toltèque. 

Les anciens auteurs, et certains parmi les modernes, admettent 
que TAnaliuac a été le siège de trois empires successifs, l'empire 
toltèque, l'empire chichimèque et l'empire aztèque ou mexicain. 

On disait que les Toltèques avaient précédé, sur le sol de TAna- 
liuac, les tribus de langue aztèque, souvent désignées sous le nom 
de tribus nahuas ou nahiiat laques. On admettait que les Toltèques, 
venus du Nord, s'étaient établis tout d'abord dans la ville de 
Huehuetlapallan, vers le iv e siècle de notre ère. Parvenus au 
vi e siècle dans l'Anahuac, ils fondèrent la ville de Tula ou Tollan, 
leur capitale. Peu de temps après la fondation de Tula, la civili- 
sation toltèque atteignit un degré d'élévation extraordinaire. C'est 
aux Toltèques, dit la tradition, que les peuples de l'Amérique cen- 
trale et du Mexique devaient leur calendrier ; ce furent eux qui 
les premiers composèrent des manuscrits historiques, et qui bâtirent 
les palais superbes qui couvrent une partie du sol du Mexique. 
Toutes les industries, tous les arts que les Mexicains possédaient 
lorsque Cortez mit le pied sur leur sol, étaient attribués à l'in- 
géniosité et à l'adresse des Toltèques. Les lois établies par les 
législateurs toltèques étaient sages et équitables. Le gouvernement 
était entre les mains de monarques qui exerçaient le pouvoir pen- 
dant une période de 52 ans ; si le roi vivait plus longtemps, il rési- 
gnait le pouvoir entre les mains de son fils aîné. 

On attribuait à l'empire toltèque une durée d'environ cinq siècles, 
et sa population aurait atteint le nombre de 4 millions d'âmes. Sous la 

1. On n'est pas d'accord sur la signification du mot Anahuac. Brinton, 
d'après Las Casas, traduit : « dans l'eau », tandis que Seler traduit : « au bord 
de l'eau ». Le même auteur s'élève contre l'emploi de ce nom pour désigner 
la partie du Mexique qui environne le lac de Mexico; en effet, le mot Anahuac 
se retrouve clans la composition de plusieurs noms de lieux géographiques, 
principalement de ceux désignant des pays situés au bord de la mer, des côtes, 
par exemple : Anahuac Ayotlan, Anahuac Xicalanco (E. Seler, Ueber die 
Morte Anauac und Nauatl, SGA, vol. II, pp. 49-78). 



L 1 « EMPIRE » TOLTÈQUE 259 

conduite de leurs rois, non moins habiles guerriers que sages adminis- 
tra leurs, les Tollèques avaient étendu leur domination sur la super- 
iicie entière du Mexique actuel. Vers le x e ou xi e siècle, les dissen- 
sions intestines et la famine mirent fin à la gloire de Tula, qui fut 
abandonnée. Le reste de la population partit par petits groupes et 
porta la civilisation dans le Tabasco, le Yucatan, le Guatemala et le 
Nicaragua. Le dernier roi de Tula, Topiltzin Acxitl Quetzalcohuatl, 
reparut dans le Yucatan, sous le nom de Cuculkan. Il créa dans la 
péninsule l'empire maya; puis il disparut dans la mer en annonçant 
aux Toltèques qu'il reviendrait plus tard, sous la forme d'un héros 
barbu à la peau blanche. 

Telle est la légende qui nous a été transmise par l'historien Fer- 
nando de Alva Ixtlilxochitl ' et qui a été reproduite, avec nombre 
de variantes, par les auteurs postérieurs : Veytia, Clavigero, Pres- 
cott, Orozco y Berra et Brasseur de Bourbourg 2 . Ce dernier a 
donné à l'histoire de l'empire toltèque une importance considérable, 
et s'en est servi pour édifier toute une théorie de l'histoire des civi- 
lisations américaines. 

Cependant tout, dans le récit d'IxTLiLxocmTL, indique que les évé- 
nements qu'il rapporte ne sont pas historiques : la qualité des rois, 
leur règne de 5:2 ans, le roi qui porte le nom d'un dieu mexicain, 
Quetzalcohuatl, héros civilisateur 3 . Daniel Wilson, le premier, émit 
des doutes sur la valeur historique de la tradition cITxtlilxocuitl ' , 
auteur qui n'est pas toujours très exact. Brinton lit des critiques 
décisives \ Il montra que le nom de la capitale toltèque [Tula = 
Tollan — Tonatlan « ville du soleil ») était celui d'une cité 
mythique où les ancêtres divins, sous la direction du dieu Quetzal- 
cohuatl, divinité de la lumière, vivaient dans la sagesse et com- 
muniquèrent les lois et les arts aux hommes. Cette théorie rencon- 
tra une vive opposition. Plusieurs auteurs, en particulier un 



1. Belaciones h isto rica s dans KAM, vol. IX, pp. 325 et suiv. 

2. Histoire des nations civilisées du Mexique et de V Amérique Centrale, 
vol. II, pp. 275 et suiv. 

3. E. Seler, Quetzalcouall-Çukulcan (SGA, vol. I, pp. 668-705). 
i. Prehistoric Man, p. 261. 

5. Déjà, dans son ouvrage : The Myths of Ihe New-World, New-York, 186N, 
pp. 180 et suiv. . il considère toute l'histoire de l'empire toltèque comme un 
mythe. Cette idée se trouve développée dans : American Hero-myths, Phila- 
delphie, 1882, pp. 35, 64, 82, et surtout dans un article : The Toltecs and their 
fabulons empire, publié dans ses Essays ofan Americanisl. Philadelphie, 1890. 
pp. S2 et suiv. 



260 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques 

explorateur français, M. D. Charnay ', soutinrent l'existence de 
l'empire toltèque. Mais peu à peu les auteurs adoptèrent les vues 
de Brinton : M. Seler 2 , dans un article écrit en 1895, puis MM. G. 
Thomas 3 , K. H^ebler 4 , ne virent plus, dans les Toltèques d'IxTLiLxo- 
chitl, qu'un peuple fabuleux. 

Récemment une réaction s'est produite. On reconnaît que Brin- 
ton avait raison de dénoncer des éléments légendaires dans l'histoire 
des Toltèques; on croit à un mythe de leur empire, mais on pense 
que ce mythe a été édifié sur une base historique ; bref, il fau- 
drait distinguer entre l'empire historique de Tollan et l'empire 
fabuleux. Cette nouvelle thèse a été soutenue par M. Seler :i 
et par M. W. Lehmann 6 . Pour le premier, les Toltèques appar- 
tiennent à la race mexicaine ; ils arrivèrent à une époque recu- 
lée (vn e ou vm e siècle) à une civilisation avancée, se répan- 
dirent, en suivant les côtes, sur tout le pourtour du Mexique 
et arrivèrent au Yucatan et au Guatemala, où leur action civili- 
satrice s'exerça sur les peuples mayas-qu'ichés. Il restitue donc aux 
Toltèques la mission de civilisateurs du Mexique et de l'Amérique 
centrale. Pour M. Lehmann, les récits relatifs aux Toltèques ren- 
ferment une partie historique, mélangée à des éléments mythiques. 
Mais il ne croit pas que « le grand et difficile problème de l'origine 
des Toltèques » puisse être résolu actuellement. 

§111. — La civilisation toltèque. 

De fait, nous savons bien peu de choses sur cette civilisation. 
Brasseur de Bourbourg 7 a dressé, à l'aide des documents réunis 
par les anciens auteurs (Sahagun, Torquemada, Ixtlilxochitl), 
une liste des « rois » toltèques; cette liste comprend douze noms, 



1. La civilisation toltèque (R. Eth., vol. IV, 1885, pp. 281 et suiv.) ; Les 
anciennes villes du Nouveau Monde, Paris, 1888, in-4°. 

2. Ueber den Ursprung der altamerikanischen Kulluren (Preussische Jahr- 
bûcher, vol. 79,1895, pp. 488-502 ; réimprimé dam> les SGA, vol. II, pp. 3-16). 

3. Introduction to North- American Ethnology , pp. 245. 

4. Art. Amerika, dans la Weltgeschichle d'tiELMOi/r, vol. I, pp. 255-256. 

5. Ueber den Ursprung der mittelamerikanischen Kulluren (ZGE, vol. 37. 
1902, pp. 537-552, réimprimé dans les SGA, vol. II, p. 16-31). 

6. Traditions des anciens Mexicains, texte inédit et original en langue 
nahuatl (JAP, nouv. série, vol. III, 1906, p. 284, note 1). 

7. Histoire des nations civilisées, vol. II, appendice. 



LA CIVILISATION TOLTEQUE 261 

parmi lesquels figurent deux Quetzalçohuatl et trois Huemaç. Mais 
cette énumération ne contient rien de réel: chaque auteur ancien 
donne sa liste particulière et elles sont si contradictoires qu'il est 
impossible d'asseoir une opinion sur ces documents '. 

Les documents archéologiques ne sont pas sans valeur : les ruines 
de Tula à une trentaine de kilomètres de Mexico, qu'on identifie avec 
Tollan, ont été visitées plusieurs fois. M. Charnay, qui visita la loca- 
lité en 1873, y fit des fouilles assez étendues. Le sol était couvert 
de tumulus, de montagnes de décombres qui recouvraient les 
anciennes constructions. A la base se trouvait une couche de 
ciment, à laquelle était superposée une couche de mortier peint en 
rouge. M. Charnay ne fouilla que deux bâtiments, une maison et un 
palais 2 . La maison était bâtie sur une éminence naturelle ; les diverses 
pièces ne se trouvaient pas toutes au même niveau; les murs étaient 
droits, les toits plats ; toits, plafonds et planchers étaient recouverts 
d'épaisses couches de ciment. Les dimensions du « palais » sont 
beaucoup plus vastes : situé sur une éminence artificielle, sa 
surface mesurait environ 2.500 mètres carrés et les pièces, 
comme celles de la maison, présentaient des différences de niveau 
notables. Dans ces ruines, M. Charnay trouva une quantité d'objets : 
poteries, fragments d'obsidienne, etc. , qui ne diffèrent en rien de ceux 
qu'on découvrit dans les ruines des autres parties du Mexique. 

Bref, la question toltèque reste insoluble. Il ne saurait être 
question de revenir aux opinions des anciens auteurs : le récit 
d'IxTLiLxocuiTL est certainement en grande partie légendaire. Par 
ailleurs, l'hypothèse de Charnay, reprise par Seler, est sédui- 
sante : elle nous montre la civilisation de l'Amérique centrale, che- 
minant du nord au sud, et se répandant sur les parties boisées du 
Yucatan et du Guatemala. Mais elle n'est pas prouvée, jusqu'ici. 



1. Voir Lehmaniv, Traditions des anciens Mexicains, p. 285, note 7 et 
p. 286, note 1 . 

2. Les anciennes villes du Nouveau Monde, pp. 81-90. 



262 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques 
§ IV. — Les Chichimèques. 



Entre la fin de l'empire toltèque et la construction de Mexico, on 
place d'ordinaire l'empire chichimèque. Les tribus de langue nahuatl 
donnaient le nom de Chichimèques aux barbares qui vivaient proche 
d'elles, mais ce n'est pas une désignation ethnique. Les Aztèques, 
avant leur établissement dans la lagune de Mexico, étaient des 
Chichimèques, aussi bien que les Otomis, les Mazahuas et autres tri- 
bus qui restèrent à l'état presque sauvage. Il serait préférable de 
répartir l'histoire du Mexique en deux périodes : l'une, pendant 
laquelle diverses tribus d'origine nahua jouèrent un rôle prépon- 
dérant, répondrait à l'empire chichimèque; l'autre, caractérisée par 
la suprématie de la confédération aztèque, formée par la réunion 
des trois villes de Mexico ou Tenochtillan, Tlacopan i et Telzcoco. 
Quoi qu'il en soit, les seules tribus connues, jusqu'à la fondation 
de Mexico, sont des tribus nahuas, c'est-à-dire parlant la langue 
aztèque ou nahuatl, qui prétendaient descendre du nord. . 

Les peuples nahuas ou nahuatlaques avaient conservé plusieurs 
traditions qui expliquaient leur origine. L'une nous a été rapportée 
par Mendieta 2 de la façon suivante : l'ancêtre de tous les peuples 
du Mexique serait le dieu Iztac Mixcohuatl, aussi appelé Camaxtli 3 , 
De son union avec une première femme nommée llancueye il aurait 
eu six fils, ancêtres des nations qui vivaient sur le sol du Mexique. 

D'une autre femme, appelée Chimalmail ou Chimalman 4 , Iztac 
Mixcohuatl aurait eu un autre fils, du nom de Quetzalcohuatl, qui 
fut l'ancêtre éponyme des Toltèques : '\ 



1. Aujourd'hui Tacuba. 

2. Historia Ecclesiastica indiana, éd. Vedia, liv. II, cap. 33. 

3. M. Seler traduit le nom cVIztac Mixcohuatl par « le serpent de nuages 
blanc », de iztac, « blanc » ; mix(tli), « nuage », et cohuatl, « serpent ». C'était le 
dieu des Chichimèques et de la chasse, identifié avec Camaxtli, le dieu natio- 
nal de la ville de Tlaxcallan. Ce dieu faisait partie d'une classe d'esprits, les 
Mimixcohuas (pluriel de mixcohuatl), les dieux de la chasse, qui étaient les 
divinités du Nord. Ces esprits jouent un rôle important dans plusieurs tra- 
ditions. 

4. « Le bouclier étendu ». Thévet, Histoire du Méchyque, éd. de Jonghe 
(JAP, nouv. série, t. II, pp. 1-43) ; elle était femme de Camaxtli (p. 34). 

5. Cette origine de Quetzalcohuatl est aussi rapportée dans Motol.inia, His- 
toria de los Indios de la Nueva-Espana, éd. G. Pimentel, Paris, 1903, p. 12; 
dans Thévet, Histoire du Méchyque, p. 34; dans le Ms. mexicain 334 delà 






LES CHICHIMÈQUES ET LES TRIBUS NAHILVS *263 

Nous ignorons malheureusement où Mendieta a pris cette lég-ende; 
peut-être représente-t-elle lu tradition d'une ville indépendante, 
Tlaxcallan, par exemple ; peut-être n'est-ce qu'un arrang-ement 
savant, opéré par quelque collège sacerdotal, de traditions popu- 
laires éparses par tout le Mexique et ayant pour but d'attribuer à 
tous les peuples réunis sous la suprématie de la confédération 
mexicaine, une origine commune. Quoi qu'il en soit, nous y voyons, 
descendant d'un même ancêtre, des peuples ennemis, très différents 
et parlant des idiomes non apparentés. La tradition de Mendieta 
reste, au surplus, isolée ; elle n'offre aucune analogie avec un 
groupe de légendes, originaires de Mexico même, sur lesquelles nous 
sommes beaucoup mieux renseignés et qui, pour une partie du moins, 
offrent un caractère plus historique. 

D'après ces traditions, les tribus nahuas étaient originaires d'un 
lieu nommé Chicomoztoc ' « les sept cavernes ». Saiiagun 2 nous a 
rapporté la version la plus complète : les peuples mexicains, venus 
par mer, abordèrent à Pànuco sur la côte du Tamaulipas et gagnèrent 
le Guatemala, en suivant la rive. Après un séjour en un lieu appelé 
Tamoanchan « le lieu de la descente », la séparation des tribus eut 
lieu. Les Olmecas Huixtotin ou Olmèques et les Cuextecas ou 
Huaxtèques, quittant les premiers ce point, allèrent s'établir : les 
Olmèques dans la vallée de l'Atoyac, les Huaxtèques sur les côtes 
de l'Etat de Vera-Gruz, entre la Sierra Madré orientale et le golfe 
du Mexique. Les autres peuples laissèrent en arrière les Otomis, qui 
s'établirent autour de la lagune de Mexico et remontèrent jusque 
dans les steppes du Nord, les « terres froides ». En errant dans ces 
plaines incultes, les Nahuas « découvrirent, entre les rochers, les 
sept cavernes, et de ces sept cavernes ils firent leurs temples, là ils 
prièrent ». Cette légende fait donc venir les peuples nahuas du sud 
et nous parle d'une période antérieure à leur arrivée à Chicomoztoc. 
Mais cette version ne se trouve que dans Saiiagun et nous ignorons 
d'où le Franciscain l'a tirée. 

Les peuples nahuas, et surtout les Mexicains, prétendent qu'au 
sortir de Chicomoztoc ils partirent dans des directions différentes. 
Les Mexicains seuls ont conservé le souvenir de leur itinéraire. Au 



Bibliothèque nationale, édité par W. Lehmann sous le titre de: Traditions des 
anciens Mexicains, pp. 279 et suiv. Dans ce dernier document, le fils de Mix- 
cohuatl et de Chimalmatl est désigné sous le nom de Ceacail Quetzalcohuatl. 

1. Chicome, « sept», oztotl ; pi. oztoc, « cavernes ». 

2. Historia de las Cosas de Nueva-Espana, liv. X, cap. 29, § 12. 



264 



L HISTOIRE DU MEXIQUE AVANT L ARRIVEE DES AZTEQUES 



sortir des sept cavernes, ils arrivèrent en un lieu nommé Aztlan « le 
pays des hérons blancs » ', qui, si Ton en croit les hiéroglyphes qui 
le représentent dans divers manuscrits, était situé dans une île, au 
milieu d"un lac (fig. 96). Après avoir séjourné quelque temps dans 




Fig. 96. — Aztlan, lieu d'origine des Aztèques (d'après le Manuscrit de 1576 
de la Collection Aubin). 



cette île, les Aztèques gagnèrent en bateau la terre ferme et atterrirent 
à Colhuacan 2 , où ils trouvèrent installées huit tribus, issues de la 
caverne Quineuayan « le lieu de l'origine » 3 ; ces tribus étaient celles 
des Huexolzincas, des Chalcas, Xochimilcas, Cuitlauacas, Mali- 
nalcas, Chichimecas, Tecpanecas et Matlaltzincas . Ce sont ces tribus 
qu'on appelle, en général, tribus chichimèques. Les Aztèques se joi- 
gnirent à eux et continuèrent leurs pérégrinations vers le sud. Ils éle- 
vèrent un autel en un lieu connu sous le nom de Tamoanchan ', qui 
est désigné dans les manuscrits hiéroglyphiques par un arbre brisé 
en deux parties. Reprenant leurs voyages, ils arrivèrent en une con- 



1. Pour cette étymologie et pour tout ce qui est relatif à la migration des 
Mexicains, voir E. Seler : Wo lag Aztlan, die Heimath der Azteken? SGA, 
vol. II, pp. 31-48. 

2. Colhuacan, « le lieu courbe », de col(tic), « courbé » et -can, suffixe 
locatif. 

3. De quineua, « sortir de, provenir de ». 

i. Dans YHistoria de los Mexicanos por sus pinluras (dans la IDM, t. III, 
Mexico, 1891, p. 240) cet endroit est nommé Quahuitl icacan « où est l'arbre ». 



LES CHICHIMEQUES ET LES TRIBUS NAHUAS 



265 



trée désolée, où poussaient des cactus et des acacias [mizquitl). 
C'est là que les Aztèques changèrent leur nom en celui de Mexicains 
et ils se dirigèrent ensuite sur un village appelé Cuextecatl icho- 



Matlaltzinca 1 



ecpaneca 



Chichimeca «* 



Malinalca 



Cuitlal.uaca 




•a S SHrfJ " 



Xochimi 



Ica ( S-ÛJ^ 



Chalca / 



Huexotzinca £ 




u 



ȱ-l 

Fig. 97. — Les huit tribus chichimèques (d'après le Codex Bolurini). 



cayan l , puis à Cohuall ica.mac 2 , enfin à Tollan, c'est-à-dire à 
Tula, la prétendue capitale des Toltèques. Tollan, nous l'avons 
déjà dit, se trouve située dans la vallée de Mexico; de là les Mexi- 

1. Cuextecatl ichocayan « où pleure le Huaxtèque », de cuextecatl, 
« Huaxtèque » et ichocayan. 

2. Cohuatl icamac, « dans la gueule du serpent ». 



266 l'histoire nu Mexique avant l'arrivée des aztèques 

cains se répandirent autour des lagunes et fondèrent les différentes 
villes qui formèrent ce qu'on appela plus tard l'empire aztèque 
(fig. 97). 

Toutes les tribus désignées sous le nom de Chichimèques, avaient 
gardé le souvenir d'une migration analogue Les gens de Tetzcoco, 
ville voisine de Mexico, disaient, d'après Torquemada ', qu'ils 
étaient partis d'un lieu situé dans le nord, qui s'appelait Amaque- 
mecan 2 , d'où ils avaient gagné Tollan, puis Cuextecall ichocayan 
et Cohuatl icamac ; ils arrivèrent enfin à un petit village nommé 
Cohuatl ichan, qui existait encore à l'époque de la conquête, à 
un mille au sud de Tetzcoco. De même, les Chalcas de Tlalmanaco- 
Amaquemecan, sur le lac de Chalco, au sud-est de Mexico, racon- 
taient que leurs ancêtres vinrent de la direction septentrionale et 
séjournèrent quelque temps à Tollan. 

Donc, plusieurs traditions des peuples nahuas disent que leurs 
ancêtres descendirent des steppes du Nord et séjournèrent en plu- 
sieurs localités. M. Seler croit qu'il ne faut attacher aucune valeur 
historique à ces traditions 3 . Il s'exprime ainsi : « Les quatre stations 
placées entre le départ A' Aztlan et l'arrivée à Tollan représentent 
les quatre extrémités du monde ou, mieux encore, les quatre quar- 
tiers du ciel. P]t Tollan, le point d'arrivée, est la cinquième région, 
le milieu du monde, qui fut le lieu de réunion de toutes les civili- 
sations, où le calendrier, la science sacerdotale et les arts furent 
découverts A . » 

§ V. — L'origine septentrionale des tribus nahuas. 

Toute la légende mexicaine qui a été relatée ci-dessus est compa- 
rable aux mythes d'origine de divers autres peuples américains, 
principalement des Pueblos. Ces récits légendaires sont très rare- 
ment historiques, ou bien les éléments historiques y sont tellement 
mélangés aux mythes qu'il est presque impossible de les distinguer 



1. Monnrqiiiu Indiana, lib. I, cap. 16. 

2. M. Seler (Wo lag Aztlan? SGA, vol. II, p. 40) traduit ce nom : « Où 
l'on porte des vêtements de papier d'écorce » ou bien « Où une idole habillée 
de papier d'écorce est adorée ». Cette ville légendaire d' Amaquemecan ne doit 
pas être confondue avec la ville historique d'Amaquemecan-Chalco. 

3. R. Siméon, Annales de Chimalpahin-Quauhtlehuanitzin, p. 42. 

4. Wo lag Aztlan ?, p. 43. 



L'ORIGINE SEPTENTRIONALE DES TRIBUS NAHl AS 267 

les uns des autres. Ce n'est donc pas dans les anciens documents 
mexicains ou espagnols que nous pouvons espérer trouver des ren- 
seignements positifs sur l'origine des Nahuas. 

L'ethnographie, la technologie ne nous fournissent pas non plus 
d'indications absolument précises; elles nous permettent de cons- 
tater que, sur bien des points, les peuples nahuas ressemblent aux 
Maya-Quichés du Vucatan, du Guatemala et du Honduras '. Mais 
ces deux groupes ethniques ont vécu côte à côte pendant très long- 
temps, ils ont eu des contacts nombreux et leurs civilisations se 
sont faites des emprunts; en tout cas ils diffèrent tant au point de 
vue anthropologique que linguistique. 

C'est avec leurs voisins du Nord que les Nahuas ont des affinités 
étroites. Déjà, L. H. Morgan 2 avait montré les grandes ressem- 
blances que présentait la civilisation des Pueblos avec celle des 
anciens Mexicains. Plus récemment, M. Seler a signalé des ana- 
logies entre la symbolique et le rituel des Nahuas et ceux des 
Huichols* peuple à demi sauvage qui habite encore aujourd'hui 
les ravins de la Sierra de Nayarit (État de Jalisco) et qui appar- 
tient au groupe linguistique pima 3 . 

Ce sont les ressemblances linguistiques qui ont surtout servi à 
édifier les hypothèses. De l'étude entreprise, il y a une cinquantaine 
d'années, par Buschmann il résulte que le nahuatl appartient à 
une famille linguistique d'une étendue considérable, la famille 
shoshoni-aztèque, comprenant trois branches: le shoshoni (langues 
de l'Utah, du Nevada et du Colorado), le pima (langues du sud 
de la Californie et de la Sonora) et Vaztèque (langue nahuatl 
et ses dialectes pipil et niquirane du Guatemala et du Nicara- 
gua) ''. Cette classification fut adoptée par Pimentel ;i et Brinton 6 . 

1. Sur les rapports des civilisations nahua et maya, voir E. Seler, Ueber 
den Ursprung der mitlelamerikanischen Kulluren (SGA, vol. II, pp. 16-31), 
et K. H^bler, Amerika '., pp. 228 etsuiv. 

2. Ancient Society, New-York, 1877, pp. 188-214. — Houses and house-life 
ofthe American ahorigines (CE, vol. IV, Washington, 1881). 

3. Die Huichol Indianer des Staates Jalisco in Mexico (SGA. vol. III, pp. 
355-391). 

4. Buschmann, Spuren der aztekischen Sprache, Berlin, 1859. 

5. Cuadro descriptivo y coniparativo de las lenguas indigenas de Mexico, 
Mexico, 1874-1875, 3 vol. in-8. Pimentel paraît avoir classé les langues 
un peu au hasard, c'est ainsi qu'il fait rentrer parmi les idiomes pimas de la 
Sonora les langues des Yumas et des peuples alliés, qui en sont complète- 
ment distinctes. 

6. American Race, Philadelphie. 1901, in-8, pp. 336-337 Famille linguistique 
Uto- Aztèque) . 



•268 



L HISTOIRE DU MEXIQUE AVANT L ARRIVEE DES AZTEQUES 



Powell ', en 1891, et, après lui, la plupart des ethnographes, 
séparèrent de nouveau ces langues en trois familles ; mais M. A. 
Kroeber 2 , qui a repris l'étude complète du sujet, fut amené à la 
même conclusion que Buschmann. Les familles shoshoni, pima et 
aztèque de Powell constituent en réalité une seule famille linguis- 
tique, c'est-à-dire que ces lang-ages ont une origine commune. Les 
lang-ues pimas sont apparentées de plus près aux idiomes du Nord 
(Shoshoni), qu'au nahuatl. Le Hopi ou Moki, langue d'une petite 
fraction des Pueblos de l 1 Arizona, constitue une branche spéciale 
de la famille; elle n'est pas proche parente des langues shoshonis, 
ni surtout du nahuatl, comme le croyait Brinton 3 . 

On peut donc supposer, que les Aztèques se séparèrent, il y a 
fort long-temps, du reste des Shoshonis et des Pimas, et que, lorsqu'ils 
parvinrent au Mexique, les Pimas n'y étaient pas encore installés, 
sans quoi la langue nahuatl ressemblerait plus aux idiomes pimas 
qu'à ceux des Shoshonis, ce qui n'est pas le cas. On établirait ainsi 
l'arbre généalogique de cette famille. 



* Shoshoni commun (hypothétique). 



Langues 
nahuatl 
(Nahuatl et ses 
dialectes, Cora, 
Huichol). 



Hopi 



Langues pimas 

Pima, Tepehuane 

Cahita , etc.). 



Langues Shoshonis 
Shoshoni, Comanche. 
Yute, Mono, etc.). 



Ainsi qu'on le voit, le hopi et le nahuatl forment deux branches 
peu productrices de langues : l'une est restée stérile, l'autre n'a 
formé que deux dialectes. 



1. Indian lincfiiistic familiesof America north of Mexico (RE, VII, Washing- 
ton, 1891, pp. î-132). 

2. Shoshoneandialects of California (GAAE, vol. IV, 1907; pp. 65-165. Ce 
travail est consacré à l'étude des dialectes shoshonis de la Californie, mais à la 
fin l'auteur reprend la question de la parenté des langues shoshonis avec les 
idiomes pimas et le nahuatl (pp. 15 i-165). 

3. Il en résulte un fait intéressant: c'est qu'il est impossible de faire déri- 
ver directement Tune de l'autre les deux civilisations hopi ou aztèque. 






l'origine septentrionale des trirus naiiuas 269 

Si Ton accepte la classification de M. Kroerer ', il reste encore 
une question à résoudre : de quel lieu vinrent les tribus shosho- 
nis ? D'un pays situé, pensait Brinton, entre la chaîne des Mon- 
tagnes Rocheuses et les Grands Lacs, dans les plaines des États 
actuels de Montana et des Dakotas. M. Kroerer repousse cette 
opinion comme n'ayant aucune base historique ou linguistique. 
Il ne dit pas quel serait le centre de dissémination, mais, par 
les indications éparses dans son travail, nous pouvons croire 
qu'il le placerait dans les parties arides de l'Etat de Nevada, à 
l'est de la Sierra Nevada de Californie. 

Des auteurs ont cherché le berceau de la race aztèque à l'ouest 
des Montagnes Rocheuses, le long- des fjords qui découpent le 
rivage de l'Etat de Washington et de la Colombie britannique. 
Là habitent des tribus qui parlent des langues où revient con- 
stamment le son tl si fréquent dans la langue nahuatl, qui ont 
une civilisation relativement avancée, qui sculptent le bois et la 
pierre, et construisent des maisons confortables. Il était donc assez 
naturel que des recherches fussent effectuées dans cette direction. 
Le premier, Buschmann 2 fît cette étude, qui ne donna aucun résul- 
tat positif. 

Nombreux ont été les systèmes proposés pour jeter quelque 
lumière sur l'origine des Aztèques. Nous avons rapporté celui sui- 
vant lequel les peuples civilisés de l'Amérique centrale seraient 
soit les ancêtres, soit les descendants des constructeurs de tumu- 
lus de la vallée de l'Ohio. Bien d'autres ont surgi, tous cepen- 
dant sont trop dénués de valeur pour mériter de nous arrê- 
ter 3 . 

Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les peuples nahuas 
vinrent du Nord, à une époque indéterminée, qui ne doit cepen- 
dant pas être fort ancienne. Ils passèrent un temps assez long à errer 
à travers les steppes arides des Terres froides et ils en gardaient à 



1. Pour notre compte, la parenté ne nous semble pas aussi évidente qu'à 
M. Kroebeu. Nous en avons donné les raisons dans un compte rendu de son 
article paru dans l'A nthr., vol. XVIII, Paris, 1908, pp. 192-93, et nous préfé- 
rons nous en tenir pour l'instant à la classification de Powell. Il nous paraît 
cependant certain que les Aztèques vinrent du Nord, en même temps que les 
Goras et les Huichols. 

2. Sprachen der Nord-Mexiko und der Westseite des Nor damer ikas, Berlin, 
1862, in-8. 

3. On trouvera une liste assez étendue de ces systèmes dans Bancroft, 
Native races of Pacific States of North America, vol. V, chap. 2. 



'270 l'histoire m Mexique avant l'arrivée des aztèques 

l'époque de la conquête un souvenir lointain, qui s'est manifesté 
clans leurs légendes par l'association des dieux du Nord et de la 
chasse (Mimixcohua, Izlac Mixcohuatl, Camaxtli) avec l'histoire de 
leurs migrations et leur origine. 



§ VI. — Les peuples aborigènes de l'Anahuac (Otomis, etc.). 

Les Ghichimèques trouvèrent-ils les steppes des Terres froides 
habités ? Il est bien difficile de répondre à cette question. Toute 
cette partie du Mexique est peuplée aujourd'hui par des tribus 
de langue pima, venues après les Aztèques. Mais il existe encore, 
tout autour du plateau de Mexico, des restes d'une nation qui eut 
autrefois une étendue plus considérable. Elle est connue sous 
le nom de nation otomie. Elle comprenait, suivant Pimentée 1 , les 
Otomis proprement dits, les Mazahuas, les Serranos, les Pâmes et 
les Jonaces ou Mecos, petites tribus habitant les Etats de Michoa- 
can, de Guerrero, de San-Luis Potosi, etc. Bancroft 2 ne mentionne 
que les Otomis proprement dits et les Mazahuas ; M. Seler 3 énu- 
mère les Otomis, les Mazahuas, les Pirinclas et les Matlaltzincas . 

Les Otomis présentent, tant au point de vue anthropologique 
qu'au point de vue linguistique, la différence la plus marquée avec 
les Nahuas. Les Mexicains les méprisaient, et les accusaient d'être 
sauvages et stupides. D'après Sahagun, les tribus de langue nahuatl 
se servaient du mot « otomi » comme d'un terme injurieux. Ils 
étaient nomades lorsque les Nahuas arrivèrent sur le plateau de 
l'Anahuac et ce n'est qu'avec la plus extrême difficulté qu'ils 
purent obtenir d'eux qu'ils se fixassent dans des villages. 

Nous ne savons rien des luttes qu'eurent à soutenir les Nahuas 
contre les aborigènes du Mexique. Les premiers événements que 
l'on puisse qualifier d'historiques, se passèrent dans les petites 
villes, dites chichimèques, qui environnaient lés lacs de Mexico et 
de Ghalco, principalement à Tlaxcallan, Gholollan, Huexotzinco 
et Telzcoco. 



1. Cuadro descriptivo de las lenguas de Mexico, vol. II, pp. 189-205. 

2. Native races, vol. IV, pp. 5 47-562. 

3. Die allen Bewnhner (1er Landschaft Michuacan, SGA, vol. II 
pp. 33-159. 



ANCIENNES VILLES CHICHIMÈQUES (CHOLOLLAN, COLHUACAn) 271 

§ VII. — /.es anciennes villes chichimèques {Cholollan, 
Colhuacan, etc.). 

Nous ignorons dans quel ordre arrivèrent les tribus '. Les hordes 
chichimèques qui vaguaient par les solitudes du Nord se com- 
posaient de guerriers sauvages. Un chroniqueur qui se récla- 
mait de leur ascendance 2 , nous dit qu'ils allaient presque nus et 
vivaient dans les cavernes. Leurs armes étaient Tare et les flèches 3 . 
Ils ignoraient totalement l'agriculture, et jusqu'au xn e siècle, nous 
dit-on, le maïs ne fut pas cultivé par eux ; toute leur subsistance 
provenait de leuradresse à la chasse 4 . Les noms des tribus chi- 
chimèques ne sont pas connus avec certitude : Teepanecas, Acol- 
huaqiies, Chalcas, Huexotzincas et Tlaxcallecas, selon Sahagun b , 
mais ces noms, nous le verrons plus loin, sont ceux des villes 
qu'ils fondèrent en Anahuac. Plus généralement on les distingue 
en Téochichimèques et en Acolhuaques. 

La première ville qui joua un rôle de quelque importance sur le 
plateau mexicain est Cholula ou Cholollan 6 . Elle fut, jusqu'à 
l'époque de la conquête, un grand centre religieux ; c'est là que se 
trouvait le temple ou teocalli de Quetzalcohuatl, dieu éponyme de 
la cité, dont les chefs chololtèques prétendaient descendre 7 . Ce 
sanctuaire était fréquenté par des pèlerins venus de tous les points 
de l'Anahuac ; on y célébrait des rites sanglants, des sacrifices 
humains, en l'honneur de Tezcatlipoca 8 . Le temple de Cholol- 

1 .Nous suivrons, dans l'exposé qui va suivre, le résumé fait par M. Payne, 
History of the New- Word called America, vol. II, pp. 450 et suiv. Nous 
devons faire remarquer toutefois que M. Payne est un adepte de l'authenti- 
cité historique de l'empire toltèque. 

2. Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques, trad. Ternaux-Compans, 
cap. iv, p. 30. 

3. Torquemada, Monarquia Indiana, liv. I, cap. 15. 

i. Id., ibid., liv. I, cap. 42. Cf. Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques, 
cap. ix, pp. 63-64. 

5. Historia de las Cosas de Nueva-Espana, liv. X, cap. 29. 

6. Le nom complet serait Tollan-Cholollan, qui signifierait « place de fuite 
des Toltèques » et les Chololtèques auraient été désignés parfois sous le nom 
de « Grands Toltèques » (Torquemada, Monarquia Indiana, lib. I, p. 255). 
Tous les rapports qui parlent des Toltèques nous disent que Cholollan fut une 
de leurs stations (E. Seler, Ueber die Worte Anauac und Nauatl. SAG, 
vol. II, p. 62). 

' . Las Casas, Historia apologetica de las Indias, cap. 122. 
8. J. de Acosta, Historia de las Indias, cap. 12. 



272 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques 

lan, comme la plupart des autres grands édifices du Mexique, était 
élevé sur une haute pyramide dont les ruines existent encore, elle 
était faite d'adobes, cimentées par un mortier argileux. Nous 
ne savons rien de l'histoire ancienne de Cholollan ; les renseigne- 
ments historiques qui la concernent sont tous relatifs à la période 
de la domination aztèque. 

Une autre cité à laquelle s'attachaient aussi des souvenirs légen- 
daires était Colhuacan ou Culhuacan. Elle avait été fondée, 
suivant Gomara ', par les Acolhuaques, qui, partis en 770 du 
Jalisco, auraient fondé en 780 les villes de Tollantzinco, 
Tollan, Cohuatlichan et Colhuacan. Cette affirmation de Gomara 
est toute gratuite ; en effet, ce sont trois villes puissantes : Xallocan 
située à l'extrémité nord-est du lac du même nom, Tenayu- 
can à l'ouest de la lagune de Mexico et Colhuacan au sud de la 
même lagune 2 , qu'en général on présente comme les premières qui 
aient été fondées dans la vallée de Mexico. Les deux premières 
étaient des villages otomis conquis par les Acolhuaques, lors de 
leur arrivée dans la vallée. Colhuacan, au contraire, passait pour 
une cité autrefois bâtie par les Toltèques, et elle s'enorgueillis- 
sait, à l'époque de la conquête, de toute une lignée de chefs, dont 
l'origine remontait au temps où régnaient les rois prêtres à Tollan. 
Malgré ce prestige historique et religieux, Colhuacan ne joua dans 
l'histoire de l'Anahuac qu'un rôle tout à fait effacé. 

Xaltocan, construit par les Otomis au nord du lacdu même nom, 
devint rapidement une ville importante; mais le développement 
de Tetzcoco arrêta son essor, et finalement les Xaltocanecas 
devinrent les tributaires de Tetzcoco 3 . 

Tenayucan avait été fondée, en 1120, par un chef chichimèque 
dont le nom nous a été conservé : Xolotl, considéré comme l'an- 
cêtre direct des chefs de Tetzcoco. Xolotl ayant traversé les mon- 
tagnes qui bornaient au sud la vallée de Mexico divisa son peuple 
en deux bandes ; l'une sous la conduite de Nopaltzin alla recon- 
naître la rive occidentale de la lagune de Mexico qu'elle trouva 



1. Conquista de Mexico, éd. Vedia, cap. 216-217. Gomara, et plusieurs 
auteurs avec lui, fait des Acolhuaques une branche des Toltèques et non 
point une tribu de barbares chichimèques. 

2. C'est l'interprétation de M. Seler, Wo lag Aztlan? (SGA, vol. II, 
p. 43). M. Payne, History of the New-World, vol. II, p. 421, pense que le site 
de Colhuacan est inconnu. 

3. Torquemada, Monarquia Indiana, vol. I, p. 83. 



TÉOCHICHIMÈQUES, A.COLHUAQUES ET rECPANEQUES ~21'.î 

complètement dépourvue d'habitants, sauf au sud, dans la région 
située entre (Ihnpollepec et Coyohuacan. L'autre bande explora 
la eole orientale et, sous le commandement de Xolotl, fonda 
Tenayucan '. 

§ VIII. — Les Téochichimèques, les Acolhuaqnes 
el les Tecpanèques. 

Les Téochichimèques se dirigèrent plus à Test que les Acol- 
huaques. Au sortir de la mythique Tollan, où ils s'étaient arrêtés 
en venant de Chicomoztoc, ils s'installèrent à Poyauhtlan -. Leurs 
voisins de Colhuacan et de Tenayucan se liguèrent contre eux et 
les attaquèrent. La victoire fut du côté des Téochichimèques, mais 
leur dieu Camaxtli dont ils portaient l'image, leur conseilla de 
fuir et de se mettre à la recherche de Teotlixco Anahuac, le pays 
de l'Est où se lève le soleil 3 . Ils se divisèrent en deux groupes : 
les uns se dirigèrent au nord sur le pueblo de Tollanlzinco, puis 
descendirent vers la côte du golfe du Mexique où ils fondèrent, 
dans la région connue sous les noms de Meztitlan et de Tuza- 
pan, les villes de Papantla, Achachahuitlan, Nauhllan, etc. Ils trou- 
vèrent ce pays occupé par un peuple différent des Otomis : les 
Totonaques '. Ils furent probablement repoussés par les Toto- 
naques dans la région plus occidentale du Meztitlan où, à l'époque 
de la conquête, existait une communauté florissante, de langue 
nahuatl. 

Le second groupe des Téochichimèques se dirigea aussi à l'est 
mais plus au sud, vers le volcan Popocatepetl. Une partie 
d'entre eux continua son voyage dans la direction du Gofre de 
Perote, près Jalapa, et poussa jusqu'à la côte de l'Etat de Vera- 
Cruz. Les autres restèrent autour du volcan, puis remontèrent au 
nord, dans les environs de la ville de Tlaxcallan. Ils trouvèrent le 
pays occupé par les Olmèques, qui y avaient édifié une forteresse 
nommée Tepelicpac. La guerre éclata entre Téochichimèques 

1 . Ixtlilxochitl, Histoire des Chiehimèques, cap. 12. 

2. En 1208. suivant Chavero, édition de Munoz Camargo, Hisloria de Tlas- 
cala, Mexico, 1892, in-8. 

.'}. Tohoiemada, Monarquia Indinna, lib. III, cap. 10. 

». Brinton, American Race, p. 95-97. M. K. H>eblkr (Amerika dans la 
Wellgeschichte d'HELMOi/r, vol. I, p. 261) tient encore les Totonaques pour des 
peuples mayas-qu'ichés. 

Manuel d'archéologie américaine. 1S 



274 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques 

et Olmèques. Ces derniers, commandés par le chef Colo- 
pechtli, furent vaincus et contraints de se retirer au nord, dans le 
pays de Zacatlan. 

La forteresse olmèque ne suffisant pas à contenir la population 
téochichimèrjue, deux nouveaux villages furent fondés : Xalpan et 
Xicochimalco. 

Pendant que les Téochichimèques s'établissaient à Test de la val- 
lée de Mexico, un second flot d'Acolhuaques fondait les villes des 
Tecpanèques. Les principales étaient Azcapotzalco, située sur la 
rive occidentale de la lagune de Mexico ; Coyohuacan, Huitzîlo- 
pchco '., qui renfermait un sanctuaire du dieu Huitzilopochtli, 
et Mexioaltzinco, centre du culte du dieu Mexitli, enfin Tlacopan, 
qui joua plus tard un rôle important. 

Les Téochichimèques descendant vers le sud-ouest, dépossé- 
dèrent les Otomis des villages de Chapoltepec et de Mixcohuac ; 
ils fondèrent Atlaquihuayan 2 , et poussant plus à l'ouest encore, 
s'établirent à Teohuacan 3 sur les frontières du Michoacan. Chaque 
ville était indépendante, avait son propre lecpan, ou maison du 
conseil; de là le nom de Tecpanèques qui fut donné à ces tribus. 
Leur développement fut rapide : Azcapotzalco étendait sa domi- 
nation vers le nord, de façon à menacer l'indépendance des Acol- 
huaques établis antérieurement à Tenayucan. Ceux-ci cherchèrent 
un refuge de l'autre côté de la lagune. Ils s'établirent en une loca- 
lité qu'ils nommèrent Tetzcoco, où ils s'installèrent sous la con- 
duite de leur chef Quinantzin, vers la fin du xm e siècle. Le nou- 
vel établissement prospéra vite, la population acolhuaque s'accrut 
et transforma rapidement les Otomis aborigènes, à tel point que 
trois siècles plus tard, tous les habitants de ce district parlaient le 
pur nahuatl. 

A cette époque, les trois plus puissantes villes de l'Anahuac 
étaient la cité tecpanèque d' Azcapotzalco, la ville nouvellement 
fondée de Tetzcoco et la cité téochichiinèque de Tepelicpac. Autour 
de Tetzcoco, se formèrent des villages acolhuaques (Ihiexotla, Acol- 
ma/i, Cohuatlichan, Atenco, Ocolco) ''. L'accroissement des pueblos 



I . Aujourd'hui Chiirnbusco, à peu de distance au sud-ouest de Mexico. 

2. Aujourd'hui Tacubaya. 

3. Gomara, Conquista de Mexico, éd. Vedia, cap. 247. Teohuacan, comme 
Cholùllan, possédait un grand temple de Quetzalcohuatl qu'on venait visiter 
de tous les points de l'Anahuac. 

4. Torquemada, Monarqiiid Indiana, vol. I, p. 88. 



TÉOCHICHIMÈQUES, ACOLIIUAQUES ET TEGPANEQUES 275 

téochichimèques n'était pas moins rapide. Les Tecpanèques âCAzca- 
potzalco en prirent ombrage; ils s'unirent avec les habitants de. 
IIue.ru/zinco, ville qui était probablement d'origine tecpanèque. 
Les Huexotzincas et les Azcapolzalcas se ruèrent vers le pays 
des Téochichimèques, qui s'allièrent avec les Tetzcocans. Les 
Tecpanèques furent vaincus : le dieu téochichimèque Camaxtli, 
dit-on, avait suscité un brouillard dans lequel les guerriers de 
Huexotzinco et d'Azcapotzalco s'égarèrent, et les Téochichimèques 
les délirent complètement *. 

A partir de cette époque, les Téochichimèques grandirent. 
Autour de Tepeticpac se construisirent des villages, qui se réunirent 
plus tard à la vieille citadelle pour former la ville de Tlaxcallan, la 
plus grande cité qu'ait connue l'Amérique du Nord. De ces villages, 
Ocotelolco fut toujours le plus important, c'est là que la population 
était la plus dense ; lorsque les pueblos furent devenus des « barrios » 
'quartiers) de Tlaxcallan, c'est dans le barrio à" 1 Ocotelolco que se 
trouvait le tianquizlli ou marché, centre économique de toute ville 
mexicaine; c'est là aussi qu'était bâti le grand temple ou teocalli 
de Camaxtli où, tous les quatre ans, à la fête de Teoxihuitl, 
on sacrifiait 405 prisonniers 2 . Tepeticpac, l'ancien centre de 
Tlaxcallan, s'accrut peu. Lors de l'arrivée des conquistadores, 
Tlaxcallan était une ville puissante, en pleine floraison, qui n'avait 
jamais été soumise à aucune autre ville de l'Anahuac, et qui tenait 
en échec Mexico. 

La haine des Tlaxcaltèques contre les Mexicains était telle que 
c'est, en grande partie, grâce à leur alliance, que Cortez put s'em- 
parer de la capitale de l'Analiuac. Aussi Tlaxcallan jouit-elle, 
après la conquête, d'un sort privilégié et peut-être est-ce à cela 
qu'elle doit d'être encore aujourd'hui une des rares villes du 
Mexique dont la langue est le vieil idiome des Aztèques 3 . 

J. Minoz Camargo, Historia de Tlascala, Mexico, 1892, p. 125. Ed. Chavero. 

2. Gomara, Conquista de Mexico, éd. Vedia, cap. 245. 

3. Lorsque M. Frederick Starr visita cette ville en 1895, il la trouva habi- 
tée par une population purement indienne et dont le langage usuel était le 
nahuatl : le gouverneur était un indien de pur sang du nom de Prospero 
Cahuantzin. Il y constata l'existence des trois anciens types de maisons : le 
cencalli, le tezcalli et le teopantzintli, construites proprement de bois, d'adobes 
ou de pierres et presque toujours accompagnées du temazcalli ou étuve, com- 
plément indispensable de toute habitation au temps de l'indépendance 
aztèque. Il recueillit là des superstitions médicales qui rappellent tout à fait 
celles qui nous sont rapportées par les anciens auteurs. Notes upon ethnogra- 
phij o/' Southern- Mexico iPDAS, vol. VIII, 1901, pp. 114-133). 



"276 l'histoire du Mexique avant l'arrivée des aztèques 

La cité acolhuaque de Tetzcoco, bien que n'ayant pas eu L'heureuse 

destinée de la ville téochichimèque, se développa beaucoup à celte 
époque. La vieille cité de Colhuacan, déchue de sa splendeur pre- 
mière, fut abandonnée par une partie de ses habitants qui vinrent 
s'établir dans la grande ville acolhuaque ; quelques-uns fondèrent, à 
l'ouest du lac de Xaltocan, une ville assez florissante : Quauhti- 
tlan. Suivant Ixtlilxochitl ' , d'autres allèrent, en 1301, se fixera 
Tetzcoco, où ils occupèrent un quartier spécial, Huitznahuac. Bien- 
tôt ce fut une véritable floraison de villages, qui formèrent avec elle 
une confédération qui contrebalança la puissance tecpanèque. 

Celle-ci était alors à son apogée et de nouveaux villages rece- 
vaient constamment le trop-plein de la population de ses cités. 
Parmi ceux-ci, Xochimilco, Cuitlahuac et Chalco devinrent plus 
tard des villes importantes. 

1. Histoire des Chichimèques, p. 72, cl*. Pomar, Relation de Tezcuco, trad. 
Térnaux-Compans, p. 13. 



CHAPITRE II 

L'EMPIRE AZTÈQUE 



Sommaire. — I. L'arrivée des Aztèques dans l'Anahuac et leurs luttes avec les 
Tecpanèques. — II. Fondation de la confédération aztèque (Tenochtitlan- 
TVUeoeo-Tlacopan). — III. Les conquêtes de Motecuzoma I er et d'Axaya- 
catl. — IV. L'extension de la puissance aztèque (Ahuitzotl et Motecuzoma II). 
— V. La conquête du Mexique par Gortez. 



§ I. — V arrivée des Aztèques dans l Anahuac et leurs luttes 
avec les Tecpanèques. 

C'est à l'époque où les cités acolhuaques commençaient à se 
développer librement et où la puissance teepanèque brillait de tout 
son éclat que LAnahuac vit se fixer les Aztecas, ou Tenochcas ou 
Mexicas qui devaient plus tard y régner en maîtres. La tradition dit 
qu'après leur départ de Tollan, ils descendirent dans le sud, faisant 
des séjours plus ou moins prolongés dans divers villages, et qu'ils 
vinrent enfin s'établir aux environs de Colhuacan. Les habitants 
de cette ville les laissèrent paisiblement s'installer, escomptant 
leurs services contre leurs voisins de Xochimilco. Ceux-ci ne cessaient 
de harceler les pêcheurs de Colhuacan dans la lagune, et le chef 
Coxcoxtli décida de se servir de ses alliés aztèques. Il marcha donc 
contre Xochimilco ; les premiers rangs de l'armée étaient exclusive- 
ment composés de guerriers Tenochcas. Les Xochimilcas furent com- 
plètement défaits, grâce surtout à la vaillance des alliés de Colhua- 
can. Le lieu de résidence des Aztèques était alors la petite île de 
Tizaapan, malsaine et infestée de serpents ; ils allèrent s'établir 
à Chapoltepec, qui se trouvait alors sous la suprématie de Xalfocan. 
Bientôt ils levèrent le camp et s'installèrent à lztacalco, sous la 
conduite d'un chef du nom de Tenuchtzin i . Enfin, ils fondèrent 
dans une île marécageuse de la lagune deux petits villages, Tenochli- 
ll fin et Tlaltelolco. Les Tecpanèques dWzcapotzalco tolérèrent leur* 

\. Veytia. Historia antigua de Mexico, p. 356, place la nomination de 
Tennchtzin en 1330. 



278 



L EMPIRE AZTEQUE 



présence en ce lieu malsain, moyennant une redevance en poissons 
et en oiseaux. Les deux nouveaux villages furent gouvernés 




Fia-. 98. 



Le tlacatecuhtli Huitzilihuitl (d'après le Codex Cozcatzin). 



par deux chefs, qui venaient des villes tecpanèques : Tenochtitlan 
par Acamapichtli H \ Tlaltelolco par Quaquauhpitzahuac 2 . 

1. Acamapichtli ou, avec le suffixe révérentiel, Acamapilzin, est considéré 
par tous les auteurs comme le premier « roi » de Mexico. Suivant Brasseur 
de Bourbourg, il se passa un temps assez long entre la mort de Tenuchtzin et 
la nomination cV Acamapichtli (Histoire des nations civilisées, vol. II, p. 154). 
Suivant le Codex Mendoza, Acamapichtli était déjà chef lors du transport, en 
1370, des Aztèques à Tenochtitlan. Chïmalpahin dit qu'il fut nommé en 
1366, qu'ilrégna vingt et un ans et mourut en 1387 (Annales, éd. R. Simeon, 
p. 74) ; Sahagun dit seulement qu'il régna 21 ans (Histoire des choses de la 
V ouvel le- Espagne, p. 497) ; Torquemara place sa mort en 1403. 

2. Quaquauhpitzahuac aurait été le fils de Tezozomoc, chef d'Azcapotzalco. 
Suivant Veytia (Historia antigua, p. 152^ et Ixtlilxochitl (Histoire des Chi- 
chimèques,p. 323), le premier chef de Tlaltelolco aurait été Mixcohuatl. Saha- 
gun et Torquemada ignorent Mixcohuatl. Voici les dates fournies par les 
auteurs quant à la magistrature de Quaquauhpitzahuac : Veytia : 1400-1 il i ; 
Ixtlilxochitl: 1271-1353; TorquemXda : mort en 1405; Clavigero : mort en 
1399 ; Ghimalpahin : 1412. 



ARRIVÉE DES AZTEQUES ET LUTTES AVEC LES TECPANEQUES "279 

Tanl qiïAcamapichtli fut chef, les Tenochcas vécurent paisi- 
blement dans leur île, tandis que les Tecpanèques d , Azcapotzalco 
jouissaient d'une paix analogue, sous leur chef Tezozomoc ' . Lors- 
que Acaniapichtli mourut, les gens de Tenochtillan nommèrent 
chef son fils, Huilzilihuitl, qui fut accepté par Tezozomoc 
£fig, 98). A cette époque, les Tecpanèques s'associèrent avec les 
Tenochcas pour faire la guerre aux villes du Sud 2 . Les alliés se 
mirent en campagne et, ayant vaincu les gens de Xochimilco, Cuit- 
lahuac, Mizquic, ils franchirent les montagnes qui ferment au 
sud la vallée de Mexico, et soumirent Quauhnahuac 3 . 

La confédération acolhuaque de Tetzcoco venait de perdre son 
chef Techotlalatzin et d'en nommer un nouveau : Ixtlilxochitl 4 . 
Les Tecpanèques ayant voulu faire payer un tribut aux habitants 
de Tetzcoco* , ceux-ci refusèrent et la guerre éclata entre les deux 
villes ; leurs troupes se rencontrèrent près de Tepozotlan] les Tec- 
panèques furent vaincus et firent la paix avec Ixtlilxochitl 6 . 

Sur ces entrefaites, Tezozomoc, le chef d'Azcapotzalco, mourut, 
et fut remplacé par Maxtla 7 '. La campagne contre les Acolhuaques 
fut reprise, avec l'aide des Tenochcas. Cette fois, les troupes 
alliées triomphèrent, les Acolhuaques furent complètement défaits; 
Tetzcoco fut donnée à Chimalpopoca 8 , chef des Tenochcas, et 
Huexotla au chef de Tlallelolco. 



1. Tezozomoc, le chef cVAzcapotzalco, était fils dWcolhualzin; il fut élu, 
d'après Chimalpahin, en 1375 (Annales, éd. R. Siméon, p. 70) ; suivant Saha- 
gun, en 1336 (Nouvelle-Espagne, p. 505). 

2. Les dates de la vie de Huitzillhaitl ne sont pas plus certaines que celles 
de son prédécesseur. Sahagun, suivi par Brasseur de Bourbourg dit qu'il mou- 
rut en J il 7 (Histoire des choses de la Nouvelle-Espagne, p. 497) ; c'est aussi la 
date fournie par le Codex Mendoza ; Tezozomoc (Cronica mexicana, pp. 24-25) 
donne 1415; Veytia (Historia antigua, p. 127), 1414 ; Clavigero (Storia anlica 
del Messico, vol. II, p. 108), 1409 ; Ixtlilxochitl (Histoire des Chichimèques, 
p. 104), 1353. 

3. Aujourd'hui Cuernavaca. Suivant Chimalpahin, cette campagne aurait eu 
lieu en 1403. 

4. En 1406 suivant Clavigero, Storia antica del Messico, vol. II, p. 105. 

5. Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques, vol. I, p. 103. 

6. En 1416 ou 1417 d'après Bancroft, Native races, vol. V, p. 376. 

7. Chimalpahin le nomme Maxtlaton et dit qu'il fut nommé en 1410 ; qu'il 
était chef, non d'Azcapotzalco, mais de Coyohuacan et que Tezozomoc ne 
mourut qu'en 1426 (Annales, pp. 84 et 95). 

8. Chimalpopoca était frère de Huitzilihuitl, auquel il succéda, en 1415 ou 
1417. Il mourut assassiné, peu de temps après la nomination de Maxtla. Voici 
les dates auxquelles les anciens auteurs placent cet événement : Ixtlilxochitl 

Histoire des Chichimèques, vol. I, p. 107), 23 juillet 1424 ou 1427 ; Sahagun 



280 l'empire aztèque 

Cependant Acolman et Cohuatlichan, villes importantes delà con- 
fédération acolhuaque, n'avaient pas pris part à la guerre. Elles 
conservèrent leur indépendance, à condition de reconnaître la su- 
prématie d' Azcapotzalco. Mais elles s'allièrent avec les Tecpanèques 
et marchèrent avec eux contre les Otomis révoltés ; les Otomis furent 
vaincus, Xaltocan prise ainsi que Quauhtitlan . Azcapotzalco fut 
alors seule à régner sur toute la vallée ; mais sa suprématie fut 
éphémère et ne dura que tant que les Aztèques de Tenochtitlan et 
de Tlallelolco lui prêtèrent leur assistance. Ceux-ci, à l'abri dans 
leur île marécageuse, n'excitaient pas la jalousie des Tecpanèques 
comme l'avaient fait les cités florissantes des Acolhuaques. Ils se las- 
sèrent de leur sujétion. Les eaux du lac, chargées de matières 
nitreuses, étaient impropres à la cuisson des aliments et à la bois- 
son. Ils demandèrent aux habitants d' Azcapotzalco la permission 
d'établir un aqueduc qui amènerait aux deux cités les eaux pures de 
Chapoltepec. Les Tecpanèques refusèrent d'accorder cette permis- 
sion, dans l'intention d'amener les Aztèques à s'établir sur les rives 
du lac. 

Sur ces entrefaites, Chimalpopoca, chef de Tenochtitlan, et Qua- 
quauhpilzahuac, chef de Tlaltelolco 1 , furent assassinés, à l'instiga- 
tion des Tecpanèques. Les habitants de Mexico nommèrent, comme 
successeur à leur chef assassiné, un frère de celui-ci, Itzcohuatl 2 ; 
ceux de Tlallelolco choisirent Tlacateotl 3 , le tils du chef décédé. 
Itzcohuatl nomma comme chef de ses troupes son neveu, Molecu- 
zoma (Montezuma) qui lui succéda plus tard dans l'office de chef 



{Nouvelle-Espagne, p. 497), 1426 ; Glavigero (Storia antica, vol. II, p. 112), 
1423 ; Codex Telleriano-Remensis, 1426 ; Vetaiscurt (Teatro mexicano, p. 270), 
31 mars 1427 ; Veytia (Historia aniigua, p. 122), 19 juillet 1427. Torquemada et 
Tezozomoc ne donnent pas de date ; le premier dit. que Chimalpopoca fut 
emprisonné par Maxtla et qu'il se pendit dans sa prison pour éviter de mou- 
rir de faim. 

1. Veytia (Historia antigua de Mexico, p. 113) place la mort du chef de 
Tlaltelolco en 1414, Clavigero (Storia antica, vol. I, p. 125) en 1399, Ixtlilxo- 
chitl (Histoire des Chichimèques, p. 107) en 1353, Torquemada (Monarquia 
Indiana) en 1405, Chimalpahin (Annales, éd. R. Siméon, p. 89) en 1412. 

2. La date de nomination d'itzcohuatl varie naturellement suivant la date 
donnée par les différents auteurs comme étant celle de la mort de Chimalpo- 
poca. Suivant Sahagun (Nouvelle-Espagne, p. 497) il serait mort en 1440. 

3. Pour la date de nomination de Tlacateotl voir la note relative à Qua~ 
quauhpitzahuac. Suivant Ixtlilxochitl, il y aurait lieu de placer entre ces 
deux chefs un autre personnage : Amatzin (Histoire des Chichimèques, 
p. 129). 



ARRIVÉE DES AZTEQUES ET LUTTES AVEC LES TECPANÈQUES 281 

suprême de Mexico. Il marcha-contre Azcapotzalco, s'en empara et 
tua son chef, Maxtla* . Les Tecpanèques furent ruinés pour toujours. 
Peu de temps après, Itzcohuatl installa un nouveau chef, Neza- 
hualcoyotl 2 , pour gouverner la cité de Tetzcoeo, puis il commença 
les guerres qui devaient donner aux Aztèques la suprématie 
sur tous les peuples de l'Anahuac. En 1432, il défit les Tecpanèques 
de CoyohiiRcanet d' Atlacohuayan ; deux ans plus tard, les habitants 
de Quauhtitlanet de Tultitlaii. Tournant son activité vers le sud, il 
attaqua les puissantes cités de Xochimilco et de Cuitlahuac qui résis- 
tèrent vigoureusement. Les troupes aztèques ayant reçu des renforts 
envoyés par Nezahualcoyotl 3 triomphèrent de la résistance des villes 
du Sud. Celles-ci durent fournir des hommes de corvée pour la con- 
struction d'une digue, destinée à réunir à la terre ferme l'île où étaient 
bâties les cités aztèques. En 1435, les troupes mexicaines, grossies 
des forces de Cohuatzin, chef de Xiuhtepec, s'emparèrent sans peine 
de Quauhnahuac. A son retour, Itzcohuatl commença la construc- 
tion, à Tenochtitlan, du grand temple de Huitzilopochlli,\e plus vaste 
des édifices religieux du Mexique '*. Itzcohuatl mourut en 1440; 



1. Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. 9 ; Duràn, Historia de las Indias, 
éd. Ramirez, vol. I, p. 78. Maxlla fut le dernier des chefs indépendants 
d' Azcapotzalco. Voici la liste de ceux-ci : 

Coxcoxtli(?) j Coxcoxtli est mentionné comme chef de Colhuacan par 

Acolnahuacatl ' plusieurs auteurs. 

Tezozomoc 

Maxtla 

Acolnahuacatl aurait gouverné Azcapotzalco en même temps quHuitzili- 
huitl était chef des Aztèques. Nous sommes informés par Sahagun (Nou- 
velle-Espagne, p. 507) que Tezozomoc fut élu chef en 1348. Chimalpahin 
(Annales, p. 89) donne 1426 comme date de sa mort ; il place la nomination 
de Maxtla en 1410, mais en fait un chef de Coyohuacan. 

2. Suivant Glavigero (Storia antica, vol. I, p. 102), la ville de Tetzcoeo 
serait restée sans chef, après la victoire des Tecpanèques sur les Acolhuaques; 
les deux chefs d' Azcapotzalco, Tezozomoc et Maxtla, l'auraient directement 
gouvernée. Cet auteur place l'installation de Nezahualcoyotl en 1426, tandis 
que les auteurs modernes admettent, en général, la date de 1432 ou 1433 (Ban- 
croft, Native races, vol. V, p. 402). Sahagun (Nouvelle- Espagne, p. 503) dit 
qu'il régna 71 ans, et qu'il s'allia avec Itzcohuatl de Mexico, pour défaire les 
Tecpanèques d' Azcapotzalco. Suivant Clavigero, il mourut en 1470. Ixtlilxo- 
chitl (Histoire des Chichimèques) a tracé de Nezahualcoyotl, dont il préten- 
dait descendre, un portrait romanesque qui en a fait un souverain légendaire 

voir Prescott, Histoire de la conquête du Mexique, vol. I). 
3 Acosta, Historia de las Indias, pp. 488-490. 

». Duran, Historia de las Indias de Nueva-Espana. p. 167, ajoute aux con- 
quêtes d' Itzcohuatl la prise des villes de Chalco, de Huexotzinco et de Cohua- 
Ûinchan. 



282 l'empire aztèque 

son neveu, Molecuzonia /'' ou Ilhuicamina vulgairement appelé 
Montezuma /''', lui succéda en 1441 '. Il eut à soutenir une première 
guerre contre les Chalcas. Chalco était une des rares villes tecpa- 
nèques qui eût été épargnée par Itzcohuatl et elle voyait avec 
inquiétude l'ascension rapide de la puissance mexicaine; sous leur 
chef Toteoztin, ses habitants attaquèrent les Tenochcas. Mal leur en 
prit, car ils furent battus (1443). 

§ II. — Fondation de la confédération aztèque 
(Tenochtitlan-Tetzeoco-Tlacopan). 

Chalco abaissée, les gens de Tenochlitlan n'avaient plus en face 
d'eux que la puissance grandissante de Telzcoco. La vieille ville 
acolhuaque avait pris, sous le gouvernement de Nezahualcoyotl, un 
grand accroissement, et il semblait qu'un conflit fût inévitable entre 
ces deux peuples nahuas. Il n'eut cependant pas lieu, au plus grand 
avantage des deux parties. Un traité d'alliance fut conclu avec Telz- 
coco et avec un pueblo teepanèque jusque-là obscur, situé tout près 
de Mexico : Tlacopan 2 . 

La confédération des trois villes eut un résultat important : c'est 
grâce à elle que les Aztèques purent conquérir le reste du Mexique 3 . 
Il fut décidé que le chef de guerre de Mexico aurait le commande- 
ment de toutes les forces de la confédération. Cette disposition n'affec- 
tait en rien l'organisation intérieure des villes intéressées : chacune 
des trois cités élisait ses chefs de guerre particuliers, qui avaient seuls 
le droit de conduire leurs guerriers au combat, mais le choix de cha- 
cun de ces chefs devait être ratifié par tous les autres chefs militaires 
de la confédération. Chaque ville restait libre de faire la guerre pour 
son proprecompte, maisencas de besoin, elle devait faire appel aux 



1. Suivant le Ms. Mexicain de 15 76 (collection Aubin-Goupil de la Biblio- 
thèque nationale), cet événement eut lieu en 1443. Chimalpahix (Annales, 
p. 75) dit qu'il gouverna de 1440 à 1468. Sahagun {Nouvelle-Espagne, p. 198) 
donne à son gouvernement une durée de trente ans. Ghlmalpahin ajoute qu'il 
naquit en .1378, et qu'il était fils de Huitzilihuitl et d'une femme libre de 
Quauhnahuac , du nom de Chalchinhtlalonac [Annales, p. 75). 

2. Aujourd'hui Tacuba. 

3. Sur tout ce qui concerne la formation de la confédération aztèque, nous 
renvoyons le lecteur à A. F. Baadelier : On the distribution and lenure of 
lands, and the cuslomswith respect toinhe ri tance, among the ancienl Mexicans 

RPM, XI, 1 s 7 s , pp. 557-700). L'auteur s'inspire de L. H. Morgan; il a cherché 
quelles furent les conditions de la création de la confédération mexicaine. 



LES CONQUETES 1>K MOTKCl'ZOMA I er ET d'aXAYACATL 283 

autres cités confédérées, et alors c'était Mexico-Tenochtitlan qui pre- 
nait le commandement. Lorsque les confédérés obtenaient un succès 
sur quelque ville ennemie, la distribution des dépouilles était fixée 
de la façon suivante : Tenochtillnn et Telzcoco recevaient chacune 
deux cinquièmes du butin, et Tlacopan un cinquième '. 

On remarquera que la confédération ne comprenait, outre 
Telzcoco et Tlacopan, que Tenochtillan ; Tlallelolco, l'autre ville 
aztèque, restait en dehors. De fait, les rapports entre les deux pue- 
blos aztèques paraissent avoir été peu cordiaux. Dans cette ville, à 
Quaquauhpitzahuac avait succédé Tlacateotl, qui semble avoir eu 
une vie très courte. Il y fut remplacé par Quauhtlatoa, en 14"28 2 , 
suivant Ghimalpahin. Ce chef de Tlaltelolco était plutôt hostile aux 
Aztèques de Tenochtitlan . Pendant la guerre contre Chalco, il con- 
spira contre eux et, au retour de la campagne, Motecuzoma lui 
déclara la guerre; les Tlaltelolcas furent vaincus, leur chef tué et 
remplacé par Moquihuix, qui passait pour favorable aux Tenoch- 
cas :i . A la même époque, les Tetzcocans eurent des difficultés avec 
les Otomis du Nord; Tollantzinco se révolta et fut subjuguée par 
A ezahualcoyotl. 

5i III. — Les conquêtes de Motecuzoma I er et cV Axayacatl. 

Les guerres de Motecuzoma I er dépassèrent bientôt l'étroite limite 
de la vallée de Mexico. Des marchands mexicains, en tournée 
vers le Sud, avaient été tués par les Mixtèques, qui habitaient une 
partie de TOajaea. Les Tenochcas envoyèrent une ambassade au 
chef du pays, Tonaltzin ou Dzawindanda, qui se moqua des ambas- 
sadeurs. Motecuzoma marcha alors sur Tilantonco, capitale de 

1. Les sources de l'histoire de la confédération aztèque sont les suivantes: 
Herrera. Historia général de los hechos de los Castellanos en las Islas y la 
Tierra Firma Décade III, liv. IV, cap. 13, p. 133) ; A. de Rprita, Rapport sur 
les différentes classes de chefs delà Xouvelle-Espag ne CTC, pp. 11-12 et 67) ; 
Mendjeta, Hisloria ecclesiastica, liv. II, cap. 37, p. 153 ; Torquemada, 
Monarquia Indiana, liv. XI, cap. 26, p. 353 ; Durais-, Historia de las Indias de 
Nueva-Espana, éd. Ramirez, passim ; Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. il 
et 56 ; Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques, cap. i, pp. 2 et 3 ; Glavigero, 
Storia anlica. vol. I, cap. 3. 

2. Annales, éd. R. Siméon, p. 97. Sahagun (Nouvelle-Espagne, p. 501) le fait 
gouverner pendant38 ans. 11 dit que c'est pendant son « règne » que les Mexi- 
cains vainquirent Azcapolzalco. Ghimalpahin dit qu'il gouverna seulement 
trente-trois ans et mourut en 1461 [Annales, p. 122). 

3. Ghimalpahin Annales, p. 123J dit qu'il fut nommé en 1461 ; Sahagun 
.Xouvelle-Espagne, p. 502) dit que ce fut le dernier « roi » de Tlallelolco. 



284 l'empire aztèque 

Dzawindanda. Le chef des Mixtèques avait t'ait alliance avec les 
Téochichimèques de Tlaxcallan et de Huexotzinca et il attendit 
de pied ferme l'attaque des Aztèques. Ceux-ci furent battus à 
Tilantonco, mais prirent leur revanche à Tlachquiauhco qui 
devint sujette de Mexico, ainsi que Tochtepec, Tzapotlan, Tototlan 
et Chinant la. 

Puis vint la conquête du Cuetlachtlan, ou Cuexllan, pays habité 
par les Huaxtèques, au nord du pays totonaque, le long- des rivières 
Panuco et Timesi. Les Aztèques livrèrent une grande bataille, à 
Ahuilizapan, près cYOrizaba. Les Huaxtèques furent battus et 
leur cité de Xiuhcoac prise *. Duran dit que lorsque les vainqueurs 
rentrèrent à Mexico, on inaugura le grand temple de Huitzilopo- 
chtli, commencé par Itzcohuatl, et qu'on y sacrifia un grand nombre 
de prisonniers. Peu de temps après, les Chalcas et les Huaxtèques se 
révoltèrent et furent soumis à nouveau. Rien enfin ne menaçant plus 
la confédération, Tetzcoco fit des conquêtes dans la direction de 
PEst, tandis que Tenochtitlan assujettissait les villes de Tepeyacac, 
Quauhlinchan et Acatzinco, autour de Cholollan. Mais les Chalcas 
se révoltèrent encore ; ils furent définitivement soumis en 1465. Peut- 
être est-ce vers cette époque qu'éclata une grande famine, dont 
parle Sahagun 2 , qui dura quatre ans et qui décima en partie les 
villes de la confédération. 

Motecuzoma I er mourut en 1469 et Axayacatl lui succéda la même 
année 3 . Sous le commandement de celui-ci, les armées aztèques firent 
des conquêtes très lointaines ; en même temps Tenochtitlan s'agran- 
dissait considérablement, et s'emparait de Tlaltelolco. Cet événe- 
ment eut lieu peu de temps après la mort de Motecuzoma ; il eut pour 
cause l'inimitié croissante qui existait entre les Tenochcas et les 77a/- 
lelolcas. Moquihuix, ayant obtenu le concours d'Azcapotzalco, de 
Tenayucan et de Quauhtitlan, déclara la guerre aux Tenochcas . 
Axayacatl marcha contre la ville sœur de Mexico. Les Tlaltelolcas 
furent repoussés de rue en rue et finalement se réfugièrent sur la 
place du marché et jusque sur la plate-forme supérieure de la pyra- 



1. Enl -458, d'après le Codex Telleriano-Remensis (éd. IIamv, Paris, 1899) ; en 
I i 19, d'après le Manuscrit Aubin de 1576. 

2. Nouvelle-Espagne, p. 498. 

3. Le Manuscrit Aubin de 1576 place cet événement en 1450. Ghimalpahipj 
(Annales, p. 129), en 1469. Suivant le même auteur et Clavigero (Storia antica, 
vol. I, p. 103) Axayacatl était fils de Tezozomoc, frère d'Itzcohuall. Suivant 
Sahagun {Nouvelle-Espagne, p. 498) il régna 14 ans. 



LES CONQUÊTES DE MOTECUZOMA I er ET d'aXAYACATL 285 

mide du grand l emple. Les Mexicains montèrent à l'assaut de cette 
pyramide et Axayacatl Luadesa propre main lechet'des Tlaltelolcas '. 
La ville de Tlaltelolco fut réunie à celle de Tenochtitlan, pour for- 
mer la grande cité de Mexico, telle que la virent les Espagnols lors 
de leur arrivée. La place du marché, centre de la vie économique 
de Tlalelolco, fut supprimée et les Tenocheas nommèrent un chef, 
qui fut chargé de gouverner les nouveaux quartiers 2 . 

Les Mexicains reprirent alors leurs expéditions. Ce fut sur- 
tout contre les Mallaltzincas, habitants de la partie orientale du 
Michoacan, que porta leur effort. En 1474, les guerriers dWxayacall 
conquirent diverses villes en cette région et particulièrement la 
capitale matlaltzinca, ToLlocan 3 . Puis ce fut le tour des Tarasques, 
voisins occidentaux des Mallaltzincas . L'une de leurs villes les 
plus importantes, Tlaximaloyan (en tarasque Tangimaroa), fut 
prise et brûlée par les Mexicains. Les Tarasques marchèrent alors 
contre les envahisseurs, sous la conduite de leur chef Tsisiz-Pan- 
clacuaré, et délirent l'armée d' Axayacatl '; mais les Tenocheas 
reprirent le dessus, rentrèrent à nouveau à Tangimaroa et à Xiqui- 
pilco et menacèrent la capitale Tzîntzuntzan ; les Tarasques firent 
tête encore une fois et repoussèrent à nouveau les Aztèques, avec 
des pertes énormes pour ceux-ci. Les historiens nous conservent le 
souvenir de campagnes beaucoup plus lointaines, dans l'État d'Oajaca 
et même de Chiapas; bien qu'on ne puisse guère avoir confiance 
dans ces dires, il est certain que les Aztèques s'éloignaient de 
plus en plus, dans leurs expéditions, du berceau de leur race, 
la vallée de Mexico. 



1. Voici la liste des chefs de Tlaltelolco, depuis sa fondation: 
Quaquauhpitzahuac (1400-141 4) ^ Pour le premier de ces chefs, nous avons 
Tlacateotl ( 1 414-1428) / admis les dates de Veytia ; pour les autres, 
Quauhtlatoa (1428-1 461) l celles de Chimalpahin. Ainsi que nous 
Moquihuix (1461-1473; ; l'avons déjà dit, Ixtlilxochitl interpose, 

entre Quaquauhpitzahuac et Tlacateotl, un autre chef, Amatzin. 

La destruction de Tlaltelolco aurait eu lieu, suivant le Manuscrit Aubin de 
I.V6, en 1477: suivant Chimalpahin (Annales, p. 135), en 1474 ; suivant le Codex 
Telleriano-Remensis, en 1473; suivant le Codez Cozcatzin, manuscrit delà 
collection Aubin-Goupil, en 1473). 

2. Ce chef s'appelait Izquanhtzin ; il fut installé en 1475, d'après Chimal- 
pahin (Annales, p. 135). Sur la punition des Tlaltelolcas et sa signification, 
voir A. Bandelier : On the social organization and mode of government of 
the ancient Mexicans (RPM, XII, pp. 593 et suiv.) où sont réunis tous les 
textes relatifs à cet événement. 

3. Chimalpahin, Annales, p. 135. Il parle d'une autre campagne contre les 
Matlaltzincas, en l 177, au cours de laquelle on prit la ville de Callimayan. 



286 



L EMPIRE AZTEQUE 



§ IV. — L extension de la puissance aztèque (Ahuitzotl et 
Motecuzoma II). 

Axayaeatl mourut eu 1481 * et fut remplacé la même aunée par 
Tizoe 2 . Celui-ci ne paraît pas avoir beaucoup ajouté au territoire 
aztèque par ses conquêtes (fig. 99). Ahuitzotl, qui lui succéda, fut, 




Fig. 99. — Victoires remportées par Tizoc sur les Toehpanecas et les Matlalt- 
zincas (d'après le moulage de la « Piedra del sacrificio» de Tizoc, au Musée du 
Trocadéro). 

au contraire, constamment obligé de combattre. Il eut à lutter à plu- 
sieurs reprises contre les Huexotzincas, qui ne voulaient pas accepter 
le tribut auquel Mexico les avait assujettis. Mais le fait important 
de cette époque de l'histoire mexicaine est le contact forcé 
qu'eurent, par la guerre, les Nahuas avec les peuples de l'Oajaca, et 
principalement avec les Tzapotèques qui occupaient le pays situé 
au sud de celui des Mixtèques. Déjà, les armées de Motecuzoma I er 
s'étaient avancées vers le Tecuantepec et avaient conquis Tlach- 
quiauhco ; mais c'est seulement sous Ahuitzotl que les rapports 
entre les deux peuples devinrent fréquents. 



1. Chimalpahin, Annales, p. 146. Le Manuscrit de 1576 donne 1483, le Codex 
Mendoza, 1482 et Clavigero (Storia antica, vol. I, p. 103), 1477. 

2. Le Manuscrit de 1576 place l'installation de Tizoc en 1484, un an après 
la mort d' Axayaeatl. Tizoc était fils de Tezozomoc et frère d Axayaeatl. 
Sahagun (Nouvelle-Espagne, p. 498) dit qu'il gouverna quatre ans. Le Manuscrit 
de 1576 ne lui attribue que trois ans de règne et place la nomination de son 
frère et successeur Ahuitzotl en 1487. Chimalpahin (Annales, p. 157) donne la 
même date, ce qui fait que, d'après lui, Tizoc fut chef pendant six ans. 



PUISSANCE AZTÈQUE (aHUITZOTL ET MOTECUZOMA II) *287* 

En 1488, les armées mexicaines se dirigèrent vers l'isthme de 
Tehuantepec et fondèrent la citadelle de Huaxyacac L C'était un 
poste avancé, établi en vue de conquêtes futures. Au cours des années 
qui suivirent, les Aztèques attaquèrent les Tza.potequ.es, Ils mirent 
à sac la plupart des villes importantes du pays, entre autres Mitla 
ou Miel Lui, la ville sainte (fig 1 . 100), et Teotzapollan 2 , où résidaient 
les chefs tzapotèques. Ils établirent des garnisons dans les villes 
mixtèques 3 de Teotitlan et de Quauhtenanco, non seulement pour 
maintenir des forces militaires dans le pays, mais encore pour pro- 
téger les collecteurs chargés de faire rentrer le tribut dont furent 
frappées les villes tzapotèques. Une dizaine d'années plus tard, la 
guerre éclata de nouveau : les Tzapotèques, alliés aux Mixtèques 
et à diverses petites tribus voisines, assiégèrent les forteresses 
aztèques et plusieurs garnisons mexicaines furent massacrées. Une 
armée fut levée parmi les confédérés et se dirigea vers l'isthme de 
Tehuantepec ; elle reprit Mitla (1494) et assiégea les troupes tzapo- 
tèques, commandées par Cociyoeza, dans la forteresse de Tecuan- 
tepec. Les Tzapotèques résistèrent longtemps ; les Aztèques en- 
vovèrent par trois fois des renforts, mais le résultat de la campagne 
demeura indécis. Cociyoeza fit la paix et épousa une sœur de 
Molecuzoma, connue sous les noms tzapotèque de Pelaxilla et 
aztèque de Coyolicatzin. Les pays tzapotèque et mixtèque gar- 
dèrent ainsi leur indépendance, bien que, jusqu'à la conquête euro- 
péenne, ils dussent lutter contre les empiétements incessants de la 
puissance mexicaine. 

Les Aztèques poussèrent encore plus loin dans la direction de 
l'Est et du Sud. Le Chiapas, le Guatemala, l'est de l'État d'Oajaca 
furent parcourus par les armées d'Ahuitzotl. Ils vinrent ainsi en 
contact direct avec les peuples mayas du Chiapas ( Tzentals, Marnes), 
du Guatemala (Quiches, Cakchiquels, KehcJiis) et avec les nom- 
breuses peuplades d'affinités mal connues qui habitaient Test de 
l'Oajaca et l'ouest du Chiapas. 

Le pays des Mazatèques fut conquis par les Mexicains en 1488 * ; 

1. D'où le nom de la province d'Oaxaca, aujourd'hui État d'Oajaca. 

2. Eu tzapotèque : Zaachila. 

3. Le pays mixtèque touche à celui des Tzapotèques ; il occupe la partie 
occidentale de TOajaca. Le nom général de ce pays est nuudzavui, « terre esti- 
mée, vénérée », en nahuatl, Mixtecapan, « le pays des nuages, ou des brouil- 
lards » L. Diguet, Le Mixtecapan; JAP, nouv. série, vol. III, 1906, pp. 15- 
45). 

i. Tezozomoc, Cronica mexicana, p. 135. 



*288 



I. EMPIRE AZTEQUE 




PUISSANCE AZTEQUE AHUITZOTL ET MOTECUZOMA II 



289 



la même année, suivant Brasseur de Bourbourg ', une campagne 
entreprise contre les populations du Chiapas se termina par la 
prise de Chinant la et de Tzinacantlan. D'autres expéditions ame- 
nèrent la soumission des pays situés sur le Pacifique, entre le]Michoa- 
can et l'Oajaca ; elles furent surtout entreprises par les j Tetzeocans, 
sous leur chef Nezahualpilli 2 . Les Huaxtèques, ligués avec les Toto- 




Fig. 101. — Hiéroglyphe représentant le nom cTAhuitzotl, sculpté dans le 
temple de Tepoztlan (d'après E. Seler, Die VYandskulpturen im Tempel 
des Pulquegoites von Tepoztlan). 



naques, s'étaient soulevés en 1491 ; les confédérés fondirent sur eux, 
les vainquirent facilement et trois de leur villes, Oztoman, Telo- 
loapan et Ahuilizapan, furent saccagées. 

Vers la fin de la vie d'Ahuitzotl (fig. 101), en Tan 1500, les Mexi- 
cains, souffrant du manque d'eau douce, s'assurèrent des sources de 
Coyohuacan et de Huitzilopochco ; les travaux, mal exécutés, pro- 
voquèrent une inondation qui fit beaucoup de tort non seulement 
h Mexico, mais encore, suivant Tezozomoc 3 , aux villes voisines de 
Cuitlahuac, Xochimilco et Chalco. 



1. Histoire des n<itions civilisées, vol. III, p. 185. 

2. Fils et successeur de Nezahualcoyotl, nommé en 1470 chef de Tetzcoco, 

3. Cronica mexicana, p. 140. 

Manuel d'archéologie américaine. 19 



290 l'empire aztèque 

Motecuzoma II (ou Montezuma), surnommé Xocoyoll (le jeune), 
succéda à Ahuitzoll ' comme chef de Mexico. Il eut surtout à con- 
duire les luttes entre la puissance aztèque de Mexico-Tefzcoco-Tla- 
copan et la ville téochichimèque de Tlaxcallan. Les habitants de 
Cholollan avaient déclaré la guerre à Tlaxcallan et bientôt les 
Aztèques et les Huexotzincas se joignirent à eux. Une armée compo- 
sée de Chololtecas et de Iliiexotzincas pénétra dans la cité téochichi- 
mèque et le chef Tizatlacatzin fut tué; les Tlaxcaltecas, par repré- 
sailles, mirent à sac Iluexotzinco ; les Aztèques qui intervinrent 
alors furent complètement battus et Tlacahuepantzin, un de leurs 
chefs de guerre, frère de Motecuzoma II, fut tué dans le combat 2 . 
Les Aztèques firent un nouvel effort pour subjuguer les Tlaxcaltecas , 
mais ils ne purent y réussir. 

Bientôt leur activité fut appelée ailleurs : les Mixtèques s'étaient 
révoltés et avaient massacré par traîtrise la garnison de Huaxyacac. 
Une première campagne échoua, et ce ne fut qu'au bout d'un 
long siège que les Mexicains en vinrent à bout. Ils entreprirent 
aussi une campagne contre le Guatemala, et les troupes nahuas 
ramenèrent une grande quantité de captifs, qui furent sacri- 
fiés dans le temple de Tzinteotl, déesse du maïs. De nombreuses 
autres villes furent soumises dans diverses parties du Mexique. 

Mais les Tlaxcaltecas ne désarmaient pas et leur agitation était 
un danger sérieux pour les villes confédérées de la vallée de Mexico. 
Les Huexotzincas s'étant, encore une fois, révoltés contre la puis- 
sance des Aztèques, ceux-ci, conduits par Tlaxcaltecatl, marchèrent 
contre eux. Les forces téochichimèques, commandées par Xicoten- 
catl, attaquèrent les Mexicains qui, néanmoins, vainquirent complè- 
tement les Huexotzincas (1518) 3 . L'année suivante les Espagnols 
débarquèrent et les anciens auteurs nous racontent que leur venue 



1. La date de la mort d'Ahuitzotl est la suivante, d'après les divers auteurs : 
le Manuscrit de 1576 donne 1501; Chimalpahix, Clavigero, Vetancurt : 1502; 
Brasseur de Bourrourg et Bancroft : 1503; Ixtlilxochitl : 1505. La même 
année fut installé Motecuzoma II (le Manuscrit de 1576, seul, dit que ce fut 
Tannée suivante). Motecuzoma II était fils à'Axayacatl et d'une femme d'/hla- 
pallapan, nommée Macuilmalinalzin (Chimalpahin, Annales, p. 173). 

2. Suivant Torquemada (Monarquia Indiana, vol. II, p. 98), ces événements 
eurent lieu trois ans après la nomination de Motecuzoma II, c'est-à-dire en 1505 
ou 1506. Chimalpahin (Annales, p. 183) raconte les faits de façon très diffé- 
rente : la guerre aurait été déclarée à Tlaxcallan par les Chololtèques ; les 
Huexotzincas, craignant d'être cernés, se seraient sauvés à Mexico ; ces événe- 
ments auraient eu lieu en 1412. 

3. Chimalpahin, Annales, p. 186. 



PUISSANCE AZTÈQUE (aIIUITZOTL ET MOTECUZOMA II) 291 

fut annoncée par une suite de prodiges. Sahagun, Chimalpahin, 
le Codex Telleriano-Remensis , le Codex Vaticanus, en énumèrent 
plusieurs : en 1509, un nuage très sombre s'éleva au milieu du ciel 
et tut vu de partout; en 1510, une clarté immense resplendit sur la 
terre * ; des voix prédirent les malheurs qui allaient fondre sur les 
Mexicains 2 , etc. 

Lorsque Gortez débarqua au Tabasco, les Aztèques étaient les 
maîtres d'une grande partie du Mexique moderne. Du plateau 
entourant les lagunes, leur puissance s'étendait au nord-ouest 
jusque vers le lac de Ghapala, dans la région nommée par les 
Aztèques Chimalhuacan 3 ; dans le nord-est, l'est et le sud-est, leur 
territoire allait du rio Panuco au rio Alvarado, à l'exception de la 
république de Tlaxcallan, dont ils ne purent arriver à vaincre la 
résistance. Dans le sud et le sud-ouest, ils atteignaient la côte du 
Pacifique, en contournant le pays des Tarasques (Michoacan), et 
exerçaient leur souveraineté sur les tribus de l'État actuel de Guer- 
rero et de la partie occidentale de l'Oajaca ; enfin, une portion du 
Chiapas, jusqu'au volcan de Soconusco (du nahuatl xoconochco), 
leur appartenait. En dehors de ces limites, ils ne purent jamais 
exercer de pouvoir efficace, soit sur les tribus pimas du nord, soit 
sur les peuples mayas du midi 4 . 

Dans les limites mêmes que nous venons de tracer, leur domina- 
tion n'était pas établie de la même façon que celle des nations 
européennes ou même des empires asiatiques de l'antiquité. Les ter- 
ritoires des tribus vaincues n'étaient pas, à proprement parler, an- 
nexés, leur gouvernement intérieur n'était pas transformé du fait 
de la conquête aztèque. Les seules conséquences de celle-ci étaient 
l'obligation pour les vaincus de fournir des soldats à la confédéra- 
tion mexicaine et de payer tous les ans un tribut en objets manu- 
facturés ou en produits naturels 5 (fig. 102). Généralement, les Mexi- 
cains ne nommaient pas de surveillants à demeure, de gouver- 
neurs, mais seulement des intendants qui étaient chargés de perce- 
voir le tribut 6 . Ainsi, les peuples vaincus conservaient la propriété 

1. Chimalpahin, Annales, pp. 181-182. 

2. Sahagun, Nouvelle-Espagne, p. 499. 

3. L. Diguet, Le Chimalhuacan et ses populations avant la conquête espa- 
gnole (JAP, nouv. série, vol. I, 1903, pp. 1-58). 

4. Bancroft, ISative races, vol. V, p. 473. 

5. Durân, Historia de las Indias, vol. I, pp. 114 et 123 ; Tezozomoc, Cronica 
mexicana, p. 29. 

6. A. Bandelier, On the distribution and tenure of lands among the 
nncient Mexicans, pp. 412 et suiv. 



292 



L EMPIRE AZTEQUE 



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Fig. J02. — Tributs payés par un peuple vaincu 
d'après Seler, Die mexikanischen Bilderhandschriftert 
Alexander von Humboldfs). 



LA CONQUETE DU MEXIQUE PAR CORTEZ 



293 



de leurs territoires, seules les récoltes étaient frappées d'un impôt. 
Toutes ne supportaient pas patiemment ce joug : aux portes mêmes 
de Mexico, des villes comme Hu exotzinco et Chalco étaient dans un 
état perpétuel de rébellion et la confédération avait les plus grandes 
peines à se faire obéir. Nul doute que, dans les régions éloignées 
du Chiapas ou du Zacàtollan (Guerrero), les rentrées fussent 
encore plus difficiles à opérer et que la domination mexicaine fût 
surtout nominale. 

Néanmoins le prestige et la puissance de la confédération 
aztèque étaient, au moment du débarquement des Espagnols, incom- 
parablement plus grands que ceux d'aucun peuple de cette région. 

§ V. — La conquête du Mexique par Cortez. 

Le 1*2 mars 1519, Cortez (fig. 103) et ses troupes débarquaient à 
l'embouchure du fleuve Grijalva, dans le Tabasco * . Us furent assaillis 
par les indigènes totonaques. Cortez expédia un de ses lieutenants, 
Pedro de Alvarado, en reconnaissance avec cent hommes ; cette petite 
bande d'éclaireurs fut assaillie par les Indiens et le conquistador se 
porta à son secours 2 . Arrivé à Cempohuallan (Cempoal), il entendit 
parler de la puissance et de la grandeur de Mexico, et se dirigea 
incontinent sur cette cité. Etant cantonné à Quiahuiztlan, gros vil- 
lage totonaque, il y fit arrêter les percepteurs de tributs mexicains 
et déclara qu'à l'avenir les Totonaques ne paieraient plus d'impôts 
aux Aztèques. Les conquérants espagnols, informés de l'impor- 
tance de Tlaxcallan, y envoyèrent des messagers qui furent arrêtés 
par les Tlaxcaltèques, bataille entre ceux-ci et les Espagnols, vic- 
toire de ces derniers et finalement alliance entre les habitants de 
la république téochichimèque et les envahisseurs. Cortez, renforcé de 
vingt mille Tlaxcaltèques, marcha sur Mexico. Ils eurent, chemin fai- 
sant, à combattre les Chololtèques qui s'opposaient à leur passage, le 

8 novembre 1519 3 . Ils furent bien reçus par Motecuzoma II, qui les 

1. Bernal Diaz del Gastillo, Hist. de la conquête de la Nouv. Espagne, p. 66. 

2. Nous ne pouvons nous étendre longuement sur l'histoire de la conquête, 
aussi renvoyons-nous le lecteur aux ouvrages de Bernal Diaz, déjà cité ; 
F. L. de Gomaba, Conquista de Mexico, éd. Vedia, Madrid, 1856 ; Herrera, 
Historia gênerai de los hechos de los Castellanos, Madrid, 1723 ; A. de Solis, 
Historia de la conquista de Mejico, et les Cartas de Cortez. 

3. Bernal Diaz del Gastillo, Histoire de la conquête, p. 230. La date du 
calendrier mexicain donnée par Ghimalpahin (Annales, p. 188) qui est 8 ehecall, 

9 quecholli placerait cet événement du 28 au 31 octobre. Il règne une grande 
indécision dans toutes ces dates. Nous en reparlerons en traitant du calendrier. 



294 l'empire aztèque 

logea avec honneur et leur fit visiter les cités de Mexico et de 77a/- 

P 




Fig. 103. 



Hernando Gortez (d'après un tableau de l'école de Velasquez. 
Annales de la Société américaine de France). 



telolco. Mais bientôt, les rapports entre Espagnols et Mexicains 
se gâtèrent. Les conquistadores découvrirent un trésor qu'ils crurent 
appartenir à Motecuzoma ; ils firent prisonnier le chef aztèque, le 



LA CONQUÊTE DU MEXIQUE PAR CORTEZ 295 

ligotèrent et le gardèrent à vue dans sa propre habitation, en le 
menaçant, à la moindre tentative d'évasion, de mettre Mexico à 
feu et à sang '. Bientôt, une certaine liberté lui fut laissée, et Cortez 
lui iit prêter serment d'obéissance au roi d'Espagne. Les conquista- 
dores lui tirent révéler l'existence des mines d'or qui existaient 
sur le territoire mexicain, et exigèrent de lui qu'il fît verser à Cortez 
le tribut payé par les villes soumises à Mexico. 

Des difficultés s'étant alors élevées entre Cortez et l'envoyé du gou- 
verneur de Cuba, Panfilo de Narvaez, une partie des Espagnols qui 
occupaient Mexico durent marcher contre les troupes dont disposait 
ce dernier; Narvaez fut battu. Cortez et les siens revinrent à Mexico, 
qui s'était soulevée contre les quelques Européens restés avec Pedro 
de Alvarado pour gouverner la ville. Lorsqu'ils rentrèrent, ils furent 
attaqués, repoussés de rue en rue, jusqu'au grand temple. Les Espa- 
gnols ordonnèrent à Motecuzoma, qui était resté entre leurs mains, 
de haranguer ses sujets du haut de la plate-forme ; il fut atteint par 
une pierre et tué 2 . Les Espagnols réussirent à sortir de la ville et se 
réfugièrent à Tlaxcallan. Les Mexicains nommèrent un successeur 
à Motecuzoma II en la personne de Cuitlahuac, son frère, fils 
ÏÏAxayacatl, qui rassembla les forces éparses des Tenochcas pour le 
cas d'un retour offensif des Espagnols 3 . Ceux-ci, en effet, revinrent 
bientôt, après avoir fait une alliance secrète avec Chalco. Sur ces 
entrefaites Cuitlahuac mourut et eut pour successeur Quauhternoc 
ou Quauhtemotzin, plus connu sous le nom hispanisé de Guati- 
mozin \ 

Les Espagnols vinrent mettre le siège devant Mexico ; ce siège 
dura quatre-vingt-treize jours' 1 avec des fortunes diverses. Un jour, 
les Espagnols furent repoussés avec pertes; soixante-deux d'entre eux, 
faits prisonniers, furent sacrifiés et Cortez fut blessé à la jambe. 

1. Bernal Diaz del Castillo, Histoire de la conquête, cap. xcv. D'après 
Chimalpahin (Annules, p. 1 89), les Espagnols, dès leur arrivée, auraient enchaîné 
Motecuzoma, Cacamatzin, le successeur de Nezahualpilli et chef de Tetzcoco, 
et un chef du nom <ï ltzquauklzin, gouverneur de Tlaltelolco. 

2. Le 29 juin 1520. Les historiens sont tous en désaccord sur la façon dont 
mourut Motecuzoma. La version que nous rapportons est celle de Cortez. 

3. Cuitlahuac gouverna en tout quatre-vingts jours (Chimalpahin, Annales, 
p. 193 ; Sahagun, Nouvelle-Espagne, p. 500) ; il mourut de la variole qui lit rage 
parmi les Mexicains pendant cette désastreuse année 1520. 

4. Suivant Chimalpahin (Annales, p. 193), il était tWsd'Ahuitzotl et par consé- 
quent neveu de Motecuzoma II. Suivant Sahagun (Nouvelle-Espagne, p. 500Ï, 
il aurait gouverné quatre ans, ce qui est une erreur évidente. 

â. Bernal Diaz. Chimalpahin dit 90 jours. 



296 l'empire aztèque 

Enfin les conquistadores emportèrent la ville d'assaut, avec l'aide de 
leurs alliés tlaxcaltèques qui ne les abandonnèrent jamais (13 août 
1521). Mais une fois entrés dans Mexico, les Espagnols rencon- 
trèrent encore une résistance acharnée. On envoya des ambassadeurs 
à Quauhtemoc dans l'espoir qu'il rendrait la place sans combattre 
davantage, mais il refusa obstinément. Enfin, la ville fut prise en 
entier et Quauhtemoc fait prisonnier. On le mit à la question pour 
lui faire dire où il cachait ses trésors. Il mourut quelques années 
après, au cours d'une expédition dans le Honduras, où Gortez Pavait 
emmené. Avec lui s'éteignit la lignée des chefs mexicains, de même 
qu'avec la prise de Mexico s'écroulait à jamais l'édifice de la civilisa- 
tion indigène au Mexique *. 

I. Voici la liste des chefs de Mexico : 
Tenuchtzin (1330-1366) 
Acamapichtli (1366-1387) 
Huitzilihuitl (1387-1410) 
Ghimalpopoca (1410-1412) 
Itzcohuatl (1412-1440) 
Motecuzoma I Ilhuicamina (1 i 40-1468) 
Axayacatl (1469-1481) 

Tizoc (1481-1487) 

Ahuitzotl (1487-1502) 

MotecuzomaII Xocoyotl (1502-1520) 

CuiTLAHUAC (1520) 

Quauhtemoc (1520-1521) 
La date de Tenuchtzin nous est fournie par Veytia (V. supra). Pour les 
autres chefs, nous avons suivi Ghimalpahin. 

Voici maintenant la liste des chefs de Tetzcoco, d'après Clavigero : 

olotl (xn siec e i Ces trois chefs commandèrent les Acolhuaquespen- 

NOPALTZIN XIII e ld. i l i . t, 

„ ) . ' , \ dant leur seiour a Tenayucan 

Tlotzin (xiv e îd.) 1 J * 

QUINANTZIN (XIV e id) 

Techotlala (xiv° id.) 

IXTLILXOCHITL (1406) 

Tezozomoc et Maxtla [ gouvernent directement pour Azcapotzalco. 
Nezahualcoyotl (1426-1470) 
Nezahualpiuli (1470-1516) 
Gacamatzin (1516-1520) 

CuiCUITZCATZIN (1520) 
GOHUANACOCHTZIX (1520) 

La liste des chefs de Tlacopan ne peut être dressée avec certitude. 



CHAPITRE III 

L'ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE 



Sommaire. — I. Les phratries et les clans. — IL Les calpullis. — III. La tribu. 
— IV. La confédération. — V. L'organisation militaire. — VI. La réparti- 
tion des terres et des biens. — VIL Les classes de la société. — VIII. Le 
système juridique. 



La civilisation qui tomba sous les coups de Cortez et de ses 
alliés indigènes a été décrite sous des traits infiniment trop bril- 
lants. Du xvi e au xix e siècle, la civilisation aztèque a été vue avec 
des yeux européens, jugée à la mesure européenne et déclarée 
tour à tour admirable ou haïssable. En tout cas, elle a toujours été 
considérée, à la suite des premiers chroniqueurs du xvi e siècle, 
comme une civilisation féodale, monarchique, où les classes de la 
population étaient hiérarchisées, bref, comme un reflet de l'Espagne 
au temps de Ferdinand et d'Isabelle. Personne ne mit en doute, 
pendant bien longtemps, la constitution féodale de « l'empire » du 
Mexique, comme on nomme encore la petite confédération des 
trois bourgades de Tenochtitlan-Tlalielolco , Tetzcoco et 71a- 
copan. La connaissance des autres peuples américains nous a donné 
une idée différente de la constitution du Mexique. 

Certainement, la confédération mexicaine représente une des 
formes supérieures de la civilisation américaine; sauf dans l'Amé- 
rique centrale et peut-être au Pérou, nulle part les aborigènes du 
Nouveau Monde ne s'élevèrent aussi haut, mais leur civilisation 
n'était cependant pas comparable à celle des états féodaux de l'Eu- 
rope du Moyen Age. Des écrivains déjà anciens, comme Robert- 
son ', s'étaient montrés sceptiques sur les beautés de la civili- 
sation aztèque; mais ce n'est qu'après les études de L. H. Morgan 
sur le fonctionnement des gouvernements tribaux des Peaux-Rouges 

I. History of America, Londres, 9 e éd., 1800, vol. III, p. 281 : « The infancy 
of nations is so long, and, even whenevery circumstance is favourable to their 
progress, they advance so slowly towards any maturity of strength or policy, 
that the récent origin of the Mexicans seems to be a strong presumption of 
exaggeration, in the splendide descriptions which hâve been given of their 
government and manners. » 



298 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE 

de l'Amérique du Nord, que les ethnographes purent entreprendre 
l'étude des systèmes juridique et économique du Mexique. 
Morgan en a tracé les premiers linéaments *. M. A. Bandelier a 
essayé d'en donner un tableau plus complet, bien qu'encore insuf- 
fisant. 

§ I. — Les phratries el les clans. 

Les Aztèques et les autres Ghichimèques étaient, comme toutes 
les tribus nord-américaines, divisés en clans, c'est-à-dire en 
groupes plus étendus que les familles, dans lesquels tous les indivi- 
dus portent un même nom. 

Mais ce groupe n'avait déjà plus au Mexique la cohésion qu'il 
possède encore dans la plupart des tribus de l'Amérique du Nord ; il 
n'avait plusde chef particulier ; d'ailleurs la notionde la famille, au 
sens strict du mot, existait chez les peuples de l'Anahuac. Cepen- 
dant, les anciens auteurs nous ont conservé le nom des sept clans 
qui formaient la tribu aztèque lors de son arrivée dans la vallée de 
Mexico: les Yopicas, les Tlacochcalcas, les Huitznahuacs, les Cihua- 
tecpanecas, Chalmecas, Tlacatecpanecas et Itzcuintecails 2 . A l'ex- 
ception de ce dernier clair 5 , ils ne portaient pas de noms d'animaux, 
d'où nous concluons que ces clans n'étaient pas totémiques. lui 
réalité cette septuple division est le résultat de la scission d'une 
organisation plus ancienne, comportant quatre clans primaires ou 
phratries, qui subsistait encore au temps de la conquête. Cette 
division en phratries est l'un des traits dominants de la société 
aztèque. Chacune des phratries formait un des quartiers, « bar- 
rios », de la ville de Mexico. Ces quatre quartiers qui furent nom- 
més plus tard par les Espagnols « barrios » de San Juan, San Pablo, 
San Sébastian et Santa Maria la Redonda ', portaient les noms 
nahuatl de Moyotlan, Teopan, Aztacalco et Cuepopan. 



1. Ancient Society, New-York, 1877, pp. 188-214. 

2. Durân, Historia de las Indias, pp. 20-21; Tezozomoc, Cronica mexicana, 
p. 6; Veytia, Historia antigua, vol. II, p. ,91. Nous avons suivi l'orthographe 
de Veytia. 

3. De ilzcuintli « chien ». 

t. Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. lix ; Durân, Historia de las Indias, 
p. 42; Vbtancurt, Teatro mexicano, p. 124. 



LES CALPULLIS 299 



II. — Les calpulli 



Lorsque Cortez débarqua au Mexique, les quatre clans primitifs 
étaient subdivisés en 20 clans secondaires locaux '. Ces groupes, 
nommés calpullis, possédaient des domaines particuliers et s'admi- 
nistraient eux-mêmes. Leurs territoires portaient le nom de calpu- 
lallis « terres du clan » et devaient être possédés et cultivés exclusi- 
vement par eux. 

Les afïaires du calpulli étaient administrées par un conseil, com- 
posé de vieillards, probablement les chefs de famille ou de mai- 
sonnées. Le nombre des membres de ce conseil variait avec l'impor- 
tance numérique du clan * 2 . Les décisions de cet aréopage étaient 
exécutées par les soins de deux fonctionnaires : le calpollec ou 
chinancallec et Y achcacauhtli ou teachcauhtli.Le calpollec ou chi- 
nancallec était élu par le conseil ; il surveillait la répartition des 
terres et les greniers du clan, et il commandait les calpixquê ou 
intendants, chargés de faire rentrer les impôts nécessaires à l'entre- 
tien des fonctionnaires du clan. Il rendait aussi la justice dans les 
affaires de peu d'importance, les affaires graves devant être portées 
devant le conseil 3 . En cas de contestations avec d'autres clans, 
il était l'orateur de son calpulli et l'avocat des gens de sa lignée. 

L achcacauhtli, teachcauhtli ou encore, par abréviation, tiacauh, 
était le chef de la police du clan. C'était aussi lui qui était 
chargé de l'instruction militaire des jeunes gens '. 

Le calpulli était l'unité primaire, fondamentale de la société des 
Aztèques. 



1. Ces vingt quartiers existaient encore à Mexico en 1690, et Vetancurt 
[Teatro mexicano, pp. 131 et 212) nous en donne la liste. A cette époque, ils 
portaient leurs noms nahuatl, auxquels les Espagnols avaient adjoint un nom 
de saint (cf. A. Bandelier, On the social organization, p. 578 à 580). 

2. A. Bandelier, On the social oryanization, pp. 633 et suiv. 

3. Ib., ibid., p. 635 ;E. Seler, Altmexikanischer Schmuck und soziale und 
militiiri sche Ranyabzeichen (SGA, vol. II, p. 509). Ces auteurs ont utilisé les 
renseignements de A. de Zurita : Breva y sumaria Relacion de los Senores 
y muneras y diferencias que habian de ellos [en la Nueva Espana (dans 
J. G. Icazrai.ceta : Nueva Coleccion de Documentos, vol. III, pp. 72-227). Il a 
été publié en traduction française par Ternaux-Compans : A. de Zurita, Rap- 
ports sur les différentes classes de chefs de la Nouvelle Espagne. 

î. A Bandelier, On the social organization, p. 639. 



300 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE 

§ III. — La tribu. 

Tous ces groupes se fondaient dans la grande unité, la tribu de 
Mexico, propriétaire du territoire de la ville. L'ensemble des terres 
occupées parles calpullis formait le terrain tribal (altepetlalli). 
Le gouvernement de Mexico présentait, à l'époque de la conquête, 
une certaine complication. Le pouvoir législatif était exercé par 
un conseil tribal (tlatocan), composé de 20 membres (tlatoani 
« orateur », pluriel : tlatoquê) délégués par les clans. Ce conseil 
se réunissait à la maison commune (tecpan) 1 tous les douze jours 
environ d'une façon régulière, et plus souvent en cas de besoin 2 . 
Dans ces réunions, le tlatocan jugeait les affaires, tant civiles que 
criminelles, que lui soumettaient les clans ; il ratifiait les nomina- 
tions de chefs faites par ceux-ci et les investissait; c'était lui qui 
décidait des opérations militaires de la tribu, concluait la paix, les 
alliances, etc. Le territoire tribal comprenait des terrains n'appar- 
tenant à aucun clan, mais qui étaient la propriété de la tribu dans 
son ensemble : tels étaient les emplacements du grand teocalli, 
temple réservé au culte de la grande divinité de Mexico, Huitzi- 
lopochtli, et du marché, tianquiztli. Les crimes ou délits commis 
en ces lieux ne relevaient de la juridiction d'aucun clan et étaient 
jugés directement par le tlatocan. Lorsque les membres de cette 
haute assemblée ne pouvaient se mettre d'accord sur la solution à 
donner à certaines questions, ils la réservaient au nau hpohu ait la- 
to lli 3 , grand conseil qui se réunissait tous les 80 jours au tecpan 
et qui était formé de tous les chefs de la cité. Outre les tlatoquê, 
membres du tlatocan, y prenaient part les vingt calpollequê '', 
les vingt teachcacauhtin ou tiacahuan \ les quatre chefs des 
quatre quartiers 6 et les principaux prêtres ou tlamacazquê 7 . Cette 

1. Les auteurs espagnols ont souvent désigné le tecpan par le nom de 
« cabildo », c'est-à-dire « chapitre » et aussi « hôtel de ville ». 

2. Torquemada (Monarquia Jndiana, cap. xxvi, p. 355) dit qu'il se réunis- 
sait tous les dix jours; Veytia 'Historia antigua, p. 209), Zurita (Rapport, 
p. 101), disent tous les douze jours. Au temps du séjour de Gortez à Mexico, le 
tlatocan siégea en permanence (Bernai, Diaz del Castillo, Histoire véridique. 
p. 265). 

3. De Nauhpohual « quatre-vingts » et t lato lli « conversation, conseil ». 

4. Pluriel de calpollec. 

5. Pluriel de teachcauhtli et de iiacauh. 

6. Les quatre « phratries » ne possédaient aucun organe législatif spécial. 

7. Chaque quartier possédait aussi un ilamacazqui « prêtre ». Il existait 
des prêtres des clans et un tlamacazqui suprême. 



LA TRIBU 301 

réunion plénière des fonctionnaires de Mexico était présidée par 
le cihuacohuatl, fonctionnaire exécutif dont nous parlerons bientôt; 
les décisions prises au nauhpohualtlalolli étaient suprêmes et sans 
recours. 

Le personnel exécutif de la tribu était très nombreux. Outre les 
leachcacauhtin, les calpollequè et autres fonctionnaires de clans, il 
comprenait les chefs des quatre quartiers principaux ; chacun d'eux 
avait un nom particulier. Celui de Moyopan portait le titre de tlacoch- 
calcatl, celui de Teopan était nommé tlacatecatl, celui àWztacalco : 
ezhuahuacatl, celui de Cuepopan : tlillancalqui ou quauhnochtecuh- 
tli ' (fîg. 104). Ces chefs exerçaient des fonctions surtout militaires ; 
en l'absence des grands chefs de guerre, c'étaient eux qui condui- 
saient l'armée mexicaine au combat. En temps de paix, ils remplis- 
saient pour l'ensemble de la tribu le même rôle que les tiacahuan 
ou leachcacauhtin dans les clans. 

Au-dessus d'eux, venait le cihuacohuatl. Ce fut pendant long- 
temps la plus haute charge de la société mexicaine. Il rési- 
dait au tecpan, présidait le tlatocan dont il était chargé d'exécuter 
toutes les décisions. 11 était responsable vis-à-vis du tlatocan pour 
la rentrée des tributs levés sur les clans, pour l'entretien des fonc- 
tionnaires et pour leur distribution entre les différents services ; 
c'était lui aussi qui répartissait les terres, révisait cette répartition, 
etc. Il avait sous ses ordres une quantité d'agents chargés de la police des 
lieux publics, et surtout du marché. Ces agents de police étaient nom- 
més tianquizpantlayacaquê 2 ; ils restaient sur la place du marché 
et arrêtaient les délinquants qui étaient conduits de suite au lecpan, 
où un certain nombre de tlatoquê étaient en permanence, pour juger 
les flagrants délits commis sur les terrains tribaux. Le cihuacohuatl 
surveillait aussi les calpixquê ou hueycalpixquê, collecteurs d'im- 
pôts chez les tribus soumises. 



1. Il est très difficile de se faire une idée quelque peu exacte des fonctions du 
quauhnochteciitli ou tlillancalqui, on ne saurait même affirmer s'il s'agit là d'un 
seul personnage. Durân (Historia de las Indias, pp. 97, 102 et 103), Tezozomoc 
(Cronica mexicana, p. 24), nomment quauhnochteciitli le chef de Cuepopan. 
Il aurait rempli dans la cité de Mexico des fonctions de haute police (alguazil 
mayor) mais il n'aurait pas occupé un rang aussi élevé que le tlacochcalcatl, 
le tlacatecatl etYezhuahuacatl. Durân (Historia de las Indias, p. 103), Tezozo- 
moc (Cronica mexicana, p. xv) et Acosta (Historia natural, cap. xxv) disent 
par ailleurs que le tlillancalqui était l'égal des trois autres chefs. 

2. Sahagun, Nouvelle-Espagne, p. 323; tianquizpantlayacaquê se décompose 
en tianquiz (tli) « marché » et tlayacatia « chose première ou en avant ». 



302 



ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE 




~«i» 






Fig.104. — Les chefs des quatre quartiers de Mexico (d'après Seler, Altniexi- 
kanischer Schmuck und soziale und milita rische Rangabzeichen). 
1. Tlacochcalcatl; 2. Tlacalecatl; 3. Qnauhnochtecuhtli; 4. Ezhuahuacatl. 



LA CONFÉDÉRATION 303 

Égal, ou presque égal, en puissance au cihuacohuall, était le tla- 
catecuhtli, u chef des hommes, ou des braves », quia été désigné par 
les Espagnols sous le nom de « Roi » ou d' « Empereur ». 

Cette fonction avait été créée par suite de nécessités militaires. 
Les Aztèques avaient été d'abord commandés par des chefs de guerre 
occasionnels ; le premier des tlacalecuhtin fut Acamapichtli, sa no- 
mi un lion correspond à ce que les nuteurs espagnols nommèrent la 
création de la royauté. Cependant le tlacatecuhtli n'avait rien d'un 
souverain. Il résidait au tecpan, avec sa famille et les assistnnts 
nécessaires de sa charge. Il recevait et hébergeait les hôtes étran- 
gers, assistait le cihuacohuall dans la répartition du tribut et trans- 
mettait au conseil et au cihuacohuall les affaires qui lui étnient rap- 
portées par ses assistants. Sa véritable fonction était celle de com- 
mandant en chef, des Mexicains d'abord, de la confédération plus 
tard. Lorsque les forces confédérées entraient en campagne, le tla- 
catecuhtli de Tenochtitlan prenait le commandement général, les 
forces mexicaines étaient commandées par le cihuacohuatl ; lorsque 
Tenochtitlan seule partait en guerre, le tlacatecuhtli ou le chef d'un 
des quatre quartiers commandait. 

§ IV. — La confédération. 

Chacune des tribus qui formaient la confédération aztèque était 
indépendante ; elle possédait son territoire tribal, sur lequel était 
située la ville dont la tribu prenait son nom. Ces groupes étaient com- 
mandés par des tlacalecuhtin indépendants, car la confédération ne 
possédait pas d'organisation politique spéciale. Ces chefs ratifiaient 
l'élection du tlacatecuhtli de Mexico, mais ce n'était probablement 
qu'une mesure de courtoisie, car aucun des chefs des trois tribus 
n'avait le droit de s'immiscer dans les affaires de ses voisines. Cha- 
cune des trois villes était libre d'entreprendre des guerres pour son 
propre compte, de lever le tribut sur les villes qu'elle avait vain- 
cues ; lors d'expéditions entreprises en commun, les produits du 
pillage étaient partagés de façon inégale : Mexico-Tenochtitlan 
recevait deux cinquièmes des dépouilles, Tetzcoco, deux cinquièmes 
et Tlacopan, un cinquième seulement. Mexico n'avait sur ses deux 
confédérées qu'un avantage purement militaire et restreint à la 
durée de l'action commune : son tlacatecuhtli était commandant 
en chef des forces ; l'action cessant, les trois tribus se séparaient et 
vivaient indépendantes les unes des autres. 



304 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE 

§ V. — V organisation militaire. 

Les fonctions du tlacatecuhtîi de Mexico n'avaient, comme on vient 
de le voir, rien de celles d'un roi ou d'un empereur : tous ses actes 
émanaient de décisions du conseil, qu'il exécutait fidèlement ; il était 
simplement un chef de guerre, et, comme tel, il portait des insignes 
particuliers, auxquels s'attachait un grand respect ; mais, s'il sortait du 
tecpan sans insignes, il devenait un simple citoyen, auquel nulle défé- 
rence spéciale n'était due. C'est donc à l'office et non à la personne 
du tlacatecuhtîi ques'attachèrent lesprérogatives. Cependant, en cer- 
taines circonstances, le « chef des hommes » agissait de sa propre 
initiative et de façon telle que son pouvoir pouvait passer pour 
tyrannique, mais cette prérogative s'appliquait uniquement aux 
choses militaires. 

La société mexicaine était par-dessus tout une société militaire. 
C'est autant à l'heureuse organisation de leur armée qu'à leur vail- 
lance que les Aztèques durent les succès qu'ils remportèrent sur les 
tribus voisines. 

Tous les hommes de la tribu étaient, obligatoirement, des 
guerriers. A l'âge de quinze ans, l'enfant (piltontli) devenait un 
éphèbe (telpochtli) ; on le menait au temple (teocalli) pour y remplir 
certains des rites de son clan et au telpochcalco\ « maison de l'éphé- 
bie », pour y être exercé dans l'art militaire par Y achcacauhtli de 
son ealpulli 2 . 

L'exercice consistait à frapper sur des poteaux avec des armes pour 
se fortifier les bras, à tirer l'arc, à lancer des javelines contre 
des cibles, etc. 3 . Dès que les jeunes gens étaient suffisamment 
entraînés, on les emmenait au combat, les plus forts comme com- 
battants, les autres comme porteurs 4 . 

Les guerriers recevaient des titres honorifiques et des insignes', 
mais ces distinctions ne leur conféraient aucun commandement. 

1. Il existait un telpochcalco dans chacun des quatre « grands quartiers » de 
Mexico (Tezozomoc, Cronica mexicana, p. 134). 

2. En raison de cette fonction Y achcacauhtli portait aussi le nom de telpoch- 
llato « qui parle à la jeunesse » (Sahagun, Nouvelle-Espagne, p. 118; Mendieta, 
Historia ecclesiastica,p. 124; Acosta, Historia, p. 444). 

3. Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. xli; Durân, Historia de las Indias, 
pp. 259-260. 

4. Memdiet a, Historia ecclesiastica, p. 124; Tezozomoc, Cronica mexicana, 
p. 121. 

5. Sur les chefs de guerre, leurs titres et leurs insignes, voir E. Sèlër, Alt- 
mexikanischer Schmuck und sozial- und militarische Rangabzeichen (SGA, 



LA RÉPARTITION DES TERRES ET DES BIENS 305 

J ,e commandement était l'affaire de fonctionnaires élus par le clan ou 
la tribu, et on peut dire que l'organisation des clans était une orga- 
nisation militaire. Chaque clan déléguait un teachcauhtli qui com- 
mandait ses forces; ces teachcacauhtin étaient placés sous l'auto- 
rité de l'un des chefs qui commandait les quatre groupes de clans. 
Au-dessus de ceux-ci venaient le cihuacohuatl et le tlacatecuhtli, 
général en chef des forces de la confédération. 

Les armes étaient, en temps de paix, renfermées dans des maga- 
sins (tlacochcalco « maison des javelines »). Il en existait un pour 
chacun des quatre grands quartiers de Mexico. 

Les soldats mexicains marchaient au combat vêtus d'une tunique 
ouatée (ichca-huipilli) qui leur servait de cuirasse. Les principales 
armes des Mexicains étaient le bouclier rond en bois (chimallï), la 
massue faite de fragments d'obsidienne tranchants insérés entre deux 
planches (maquahuitl) ', la lance (tlatzontectli ou tepoztopilli) avec 
une pointe en pierre ou en cuivre, l'arc (tlauitolli) et les flèches 
rnitl); la fronde (tematlatl) et le propulseur (atlall) qui servait à 
lancer les javelines - (fig. 105). 

Les combats étaient menés à la façon des Indiens de l'Amérique du 
Nord, sans ordre de bataille, toutes les troupes donnant à la fois : 
c'étaient des mêlées où chacun combattait pour son compte. Le ser- 
vice des éclaireurs était très important, le but à atteindre étant de 
tomber à l'improviste sur l'ennemi. Les guerriers mexicains cher- 
chaient à faire des prisonniers qui étaient ramenés à Mexico et sacri- 
fiés à Huitzilopochtli 3 . 

§ VI. — La répartition des terres et des biens. 

A cette organisation juridique et militaire des clans et de la 
tribu, correspondait la répartition des terres '' . Le territoire tribal 

vol. Il, pp. 509-619); cf. A. Bandëlier, On the art of war and mode of war- 
fare of the ancient Mexicans, p. 117. Les guerriers ordinaires se nommaient 
yaoquizqué; les titres honorifiques gagnés au combat étaient très nombreux. 

1. Les auteurs espagnols désignent souvent le maquahuitl sous le nom 
d'épée, « espada ». 

2. Sur cette dernière arme, voir E. Seler, Altmexikanische Wurfbretter 
(SGA, vol. II, pp. 368-396); Z. Nuttall, The Atlatl or spear-thrower of the 
ancient Mexicans (Arch. and Ethn.papers ofthe Peabody Muséum, vol. I, Cam- 
bridge. Mass., 1891). 

3. A. Bandëlier, On the artofwar, p. 128. 

4. Sur ce sujet voir A. Bandëlier, On the distribution and tenure of lands 
among the ancient Mexicans. 

Manuel d'archéologie américaine. 20 



306 



ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE OU MEXIQUE 



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LA RÉPARTITION DES TERRES ET DES BIENS 'M)l 

altepetlalli) était divisé en vingt territoires de clans [calpolalU et 
en terrains neutres (place du marché, grand leocalli, tecpan-tlalli ', 
pillalli, etc.). Le calpolalU était divisé en parcelles [tlalmilli ' ; 
elles étaient attribuées chacune à un homme marié du clan, qui 
devait la cultiver, ou la faire cultiver. Si la terre restait en Triche 
pendant plus de deux années, elle retournait à la communauté et 
le titulaire était exclu du clan. Donc, la terre n'appartenait pas aux 
individus ; ceux-ci ne pouvaient pas la vendre, ni la transmettre à 
leurs héritiers, c'était le conseil du clan, et son fonctionnaire exé- 
cutif, le calpollec, qui en disposait après sa mort. Tous les hommes 
mariés possédaient, en théorie, un tlalmilli, qu'ils devaient cultiver, 
les chefs comme les autres. Mais ceux-ci, absorbés par leurs fonc- 
tions officielles, ne pouvant faire produire leurs terres, on institua 
des terres publiques [tlatocamillï) qui étaient cultivées pour eux 
par des ilalmaitl -. Les produits de ces terres étaient engrangés au 
grenier commun du clan et distribués aux fonctionnaires par les 
soins du calpollec. 

Pour l'entretien des llatoquê formant le conseil, du cihuacohuatl 
et du tlacalecuhtli, du personnel des temples et du teepan, il exis- 
tait des terrains publics de la tribu, désignés d'une façon géné- 
rale sous le nom de pillalli. Le plus important de ces lots était le 
tecpantlalli, cultivé par les tecpanpouhquê ou tecpantlaca. Enfin, 
chez les tribus vaincues, des terres officielles spéciales nommées 
yaotlalli ou milchimalli 3 assuraient la production des matières 
premières demandées en redevance (maïs, agave, cacao, etc.^. Ces 
terres étaient surveillées par des intendants (calpixquê), placés sous 
la dépendance du cihuacohuatl. Mexico entretenait dans les villes 
vaincues un certain nombre de ces intendants, chargés de surveil- 
ler la culture des yaotlallin et d'assurer l'expédition de leurs pro- 
duits au grenier tribal de Mexico. 



1. Pluriel : tlalmilpa. 

2. Les cultivateurs portaient le nom générique de inacehualtin (sing\ 
macehualli). Les tlalmaitl qui cultivaient les terres officielles étaient probable- 
ment des gens mis hors le clan, et qui n'ayant plus de terre pour assurer leur 
subsistance étaient obligés de louer leurs services. En tout cas, la culture des. 
terrains de chefs n'était pas due par les citoyens. 

.'}. De yao[tl), « guerre » et lalli, « terre •> ; mil(li), « champ » et chimnlli. 
« bouclier » . 



308 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE 

§ VII. — Les classes sociales. 

La confédération mexicaine constituait donc non pas une royauté 
féodale, mais bien une démocratie militaire, dont l'organisation était 

fondée sur le régime des clans, avec propriété commune de la 
terre. Les citoyens aztèques ne formaient, à proprement parler, 
qu'une seule classe. Ceux qui refusaient de se marier, ou de culti- 
ver leurs terres, étaient chassés du clan et perdaient ainsi, en 
même temps que leurs moyens de subsistance, la personnalité civile. 
Ils se louaient chez les gens qui, ne pouvant cultiver eux-mêmes 
ïeur terre, les employaient et les nourrissaient en échange de leurs 
services ; ils se louaient aussi comme porteurs dans les expéditions 
guerrières. C'est ce que les auteurs espagnols ont nommé les 
« esclaves » (tlacotli, au pluriel : tlacotin) : mais leur sort ne ressem- 
blait pas à l'esclavage : dans certaines conditions, ils pouvaient ren- 
trer dans le clan, les enfants qu'ils avaient étaient libres et apparte- 
naient au calpulli dont eux-mêmes avaient été exclus, etc. C'était 
donc leur travail et non leur personne qu'ils louaient pour subsister. 
Les tlacotin n'appartenant à aucun clan étaient placés sous la surveil- 
lance directe du cîhuacohuatl. 

Une portion très particulière de la population était celle des mar- 
chands (pochteca). Le terme de « marchand » n'est peut-être pas tout 
à fait exact et ne saurait, en tout cas, rendre compte de la fonction très 
particulière des pochteca. Ceux-ci se réunissaient, parfois en nombre 
assez considérable, et, accompagnés de porteurs, faisaient des expé- 
ditions lointaines, souvent très périlleuses, au cours desquelles ils 
échangeaient les produits naturels et manufacturés de Mexico contre 
ceux des tribus qu'ils visitaient. Au cours de leur randonnée, ils 
notaient toutes les particularités des pays qu'ils traversaient et leur 
rentrée à Tenochtitlan était célébrée par une grande fête au teepan, 
où ils informaient le tlacatecuhtli des choses qu'ils avaient remar- 
quées au cours de leur voyage. C'étaient donc aussi bien des espions 
que des commerçants. D'ailleurs ces voyages n'étaient pas des entre- 
prises privées, mais des expéditions tribales. Quant aux gens qui 
négociaient sur le tîanquiztli, ce n'étaient pas des commerçants de 
métier, mais des cultivateurs ou des artisans qui venaient là échan- 
ger leurs produits contre ceux des autres ; on les nommait tlanama- 
cani l . 

I. Sing. tlanamacac, de nile-tlanamictia, « donner ou troquer une chose en 
échange d'une autre ». 



LES CLASSES SOCIALES 309 

Les artisans, de même, ne formaient pas de castes fermées ; ils n'ha- 
bitaient pas de quartier spécial '. Le fils pouvait prendre le métier 
de son père (et, en fait, cela arrivait souvent), mais ce n'était pas 
une obligation 2 . Comme les pochteca, les artisans ne cultivaient pas 
leurs terres, mais ils étaient obligés de les faire cultiver :{ . Certains 
métiers étaient très honorés, surtout celui des orfèvres, l'or et l'ar- 
gent passant pour être d'origine divine. 

Donc la division que les anciens auteurs, suivis par beaucoup de 
modernes, faisaient de la nation mexicaine en esclaves, laboureurs 
et artisans ou commerçants n'existait pas, en droit, bien qu'elle exis- 
tât en fait, à quelque degré. Reste à examiner la question des chefs, 
des « nobles » comme on les appelle souvent. Ici, les anciens Espa- 
gnols ont constamment confondu le titre et la fonction. 

Nous avons déjà vu que les fonctions executives du clan et de la 
tribu étaient tenues par des individus élus à vie, parmi l'ensemble 
des membres quelconques du clan ou de la tribu. Nous avons vu aussi 
que les hommes qui s'étaient distingués au combat obtenaient des 
titres honorifiques, auxquels ne s'attachait aucune fonction et qui 
s'éteignaient avec eux ' ; ces gens titrés ne pouvaient donc constituer 
une noblesse. Restent les tecuhtin :i . Onnommaitainsileshommesqui 
s'étaient soumis à des ri tes de pénitence extrêmement sévères, dès leur 
jeunesse, dans des établissements spéciaux, appelés calmeca fi , situés 
dans l'enceinte du grand teocallide Mexico 7 . Leur temps d'initiation 
terminé, ils prenaient le titre très honoré de tecuhtin 8 . Ce titre s'é- 

1. Bien qu'on ait cru, sur la foi d'un passage de Sahagun (Nouvelle-Espagne, 
1. IX, p. 392) et d'IxTLiLxocHiTL (Histoire des Chichimèques,pp. 262-263), qu'ils 
possédaient des quartiers particuliers. Mais le passage de Sahagun peut s'in- 
terpréter autrement qu'il ne l'a été (voir A. Bandelier, On the social organisa- 
tion, n.69, p. 600). Zurita, Hrrrera, Torquemada disent formellement que les 
<( barrios » contenaient des artisans de toute espèce. 

2. Gomara, Conquista de Mexico, éd. Vedia, p. 438; Zurita, Rapport, p. 129: 
Clavigero, Storia antica del Messico, p. 462. 

3. Le fait de la possibilité de faire cultiver leurs terres montre qu'ils pos- 
sédaient, de fait sinon de droit, une certaine supériorité économique sur les 
macehualtin ou simples citoyens agriculteurs. 

i. Ces titres militaires étaient aussi conférés parfois aux pochteca (Sahagun, 
Nouvelle-Espagne, p. 5Î8). 

5. Pluriel de lecuhtli . 

6. Pluriel de calmecac.de sont les « écoles de la noblesse » des anciens auteurs. 

7. D'après Sahagun (A ouvelle-Espagne , pp. 197-211), il y avait sept calmeca 
dans l'enceinte du grand temple. Peut-être ce nombre correspond-il à relui 
des clans qui existaient lors de la création de Mexico (V. p. 298). 

8. Voir ïernaux-Gomi' ans, Des cérémonies observées autre fois par les Indiens 
lorsqu'ils faisaient un tecle [Recueil de mémoires sur l'Amérique, vol. I, p. 233 . 



310 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE 

teignait avec celui qui le portait et ne constituait pas un signe 
de noblesse héréditaire; il ne conférait à celui qui en était revêtu 
aucun pouvoir politique. Mais, en fait, les chefs étaient toujours choi- 
sis soit parmi les lecuhiin, soit parmi les guerriers ayant reçu un 
titre honorifique. D'autre part, bien que le titre ne fût pas hérédi- 
taire, il arrivait très souvent que le fils suivît la même voie que 
son père; ainsi Terreur des premiers observateurs, imbus au surplus 
des idées européennes du temps, s'explique-t-elle facilement f . 

D'ailleurs, le Mexique se trouvait probablement, à l'époque de la 
conquête, en état de transformation sociale. Les grandes expéditions 
des règnes à'Ahuitzoil et de Molecuzoma //avaient amené dans les 
villes confédérées une prospérité extraordinaire ; on ne réclamait 
plus seulement aux tribus vaincues des produits de leur sol, mais 
aussi des objets manufacturés. D'autre part, l'héritage, au temps de 
la conquête, ne revenait pas au clan, mais allait directement du père 
aux enfants du sexe masculin, ou à ses aînés 2 ; dans ces conditions 
les diverses familles voyaient leurs biens s'accroître; déplus l'abon- 
dance des tributs enrichissait les fonctionnaires du clan et de la 
tribu qui en recevaient, naturellement, la meilleure part. Seuls, les 
tlacolin, étant hors du droit, ne recevaient rien. La transformation 
qui s'opérait ainsi était d'ordre purement économique, mais elle ten- 
dait à donner une importance de plus en plus grande aux chefs qui 
remplissaient des fonctions officielles, en même temps qu'elle créait 
une propriété individuelle composée de biens meubles, à côté du 
principe de la propriété commune de la terre. 

Cette transformation économique eut pour conséquence le déve- 
loppement de monnaies rudimentaires. L'essai fut maladroit et 
insuffisant, il est vrai, mais il montre que le système du troc, de 
l'échange en nature, commençait à être jugé trop incommode. 
Cette monnaie consistait en grains de cacao pour les petites unités, 
en manteaux, en pièces de cuivre ou d'étain, en forme de T ou de 
hache pour les valeurs un peu plus élevées, en tubes de plumes 
d'oiseau remplis de grains d'or pour les fortes sommes 3 . Cependant, 

1. Il est même probable que certaines charges restèrent dans certains clans 
ou même dans certaines familles. Ceci paraît prouvé pour la charge de tlacate- 
Guhtli de Tetzcoco (Sahagux, Nouvelle-Espagne, p. 570; Durais, Hisloria, p. 
496; Ixtmlxochitl, Histoire des Chichimèques) et on peut l'inférer pour celui 
de Mexico de la généalogie donnée par les auteurs. 

2. A. Baxdelier, On the lenure of lands, p. 429. 

3. A. Baxdelieh, On the social organization, n. 74, p. 602, a réuni les témoi- 
gnages des anciens auteurs sur ce sujet. 



l'organisation judiciaire 311 

le système monétaire était très imparfait; les « pièces » n'avaient 
pas une valeur bien déterminée, il fallait s'entendre sur cette valeur 
et le commerce ressemblait encore beaucoup plus au troc qu'à la 
vente et à l'achat. 

§ VIII. — L'organisation judiciaire . 

Toute la population relevait, au point de vue judiciaire, des fonc- 
tionnaires du clan et de la tribu, qui appliquaient les lois. Celles- 
ci étaient très sévères, et les anciens auteurs nous en donnent une 
idée suffisante. Les homicides étaient toujours punis de mort ; la 
même peine était appliquée aux hommes qui revêtaient des habits 
de femme et aux femmes qui revêtaient des habits d'homme. Les 
adultères subissaient le même sort *. On condamnait encore à mort 
les hommes qui avaient changé les limites des tlalmilpa ou champs 
attribués par le clan aux individus, et ceux qui négligeaient de cul- 
tiver, dans un délai de deux ans, les terres que le calpollec leur avait 
désignées pour servir à l'entretien des orphelins du clan. Tous les 
délits de trahison (renseignements fournis à l'ennemi, usurpation 
des insignes d'un chef militaire, etc.), tous les sacrilèges (séduction 
d'une femme ayant fait le vœu de chasteté pour entrer dans le sacer- 
doce, violation des vœux d'un prêtre, ivresse d'un prêtre) étaient 
également punis de mort. 

Les autres délits étaient punis de façon plus ou moins rigoureuse : 
l'ivresse, qui était tolérée dans les fêtes publiques et chez les 
hommes ayant passé l'âge de soixante-dix ans, était châtiée avec 
rigueur : si le coupable était un chef, il était dégradé de son titre 
de tecuhtli et s'il remplissait un office, il en était chassé ; les citoyens 
ordinaires étaient rasés, pour les signaler au mépris de la population. 
Le vol était puni plus ou moins, suivant la valeur de l'objet volé 
et la moralité du délinquant : si l'objet volé était de peu de valeur, 
si le coupable en était à son coup d'essai, la simple restitution suffi- 
sait à éteindre l'action judiciaire ; s'il y avait récidive, le voleur 
devenait tlacotli de celui auquel il avait fait tort : on le privait 
de son tlalmilli et il devait cultiver celui du volé. Enfin le vol de 
l'or et de l'argent était puni de mort 2 . 

1. Dans le cas où un mari surprenait sa femme en flagrant délit d'adultère et 
la tuait, lui-même devait payer de sa vie son acte meurtrier, qu'il fût chef ou 
simple macehualli (Mendieta, Historia ecclesiastica,\>. 136; ToRQUEMADA,Monar- 
quia Indiana, p. 378). 

2. Mendieta, Historia ecclesiastica, p. 138: Vetancurt, Teatro mexicano, 
vol. I. p. -484. 



31 "2 ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU MEXIQUE 

Dans certains cas, les criminels étaient enfermés dans des prisons : 
teilpiloyan ou fecaltzaqualoyan, où ils restaient sans air et sans 
nourriture. 

Ces prisons servaient à la fois pour la détention préventive et 
pénale. Les condamnés à mort étaient enfermés dans le quauhcalli , 
cage de bois située au milieu d'une chambre obscure, en attendant 
d'être sacrifiés '. 



1. Le sujet des prisons mexicaines a été traité très complètement par 
H. Bancroft, Native races, vol. II, pp. 453 et suiv. 



CHAPITRE IV 

LA RELIGION 

Sommaire. — I. Le totémisme et les cultes de clans. — IL Les grands dieux. 
— III. Les mythes. — IV. Les rites. — V. La prêtrise. — VI. La magie. 

La mythologie mexicaine comprenait, à l'époque de la conquête, 
un nombre énorme de divinités. Cette abondance ne provient pas 
seulement de la richesse de l'imagination aztèque. En eftet, les Mexi- 
cains avaient coutume d'emmener prisonnières dans leur capitale les 
divinités des peuples vaincus, que l'on renfermait dans des temples 
spéciaux. Souvent, avec la statue du dieu, son culte, ou au moins 
certains des rites de son culte, s'implantaient à Mexico, et y trou- 
vaient des possibilités de développement. 

Parmi ces dieux « prisonniers », on peut citer Tlaloc, la vieille 
divinité otomie, dont le culte prit, parmi la population de Mexico- 
Tenochtitlan, une importance de premier ordre ; Camaxtli, l'ancien 
dieu des Chichimèques, dont le culte fut probablement introduit dans 
la capitale aztèque à la suite d'une campagne contre les populations 
du Chimalhuacan ; Xochipilli et Xochiquetzal, qui étaient vraisem- 
blablement des divinités mixtèques ; Xilonen, déesse du maïs ; Cipac- 
tonal et Oxomoco, dieux qui présidaient aux opérations magiques 
et dont il faut probablement chercher l'origine chez les Xicalanques 
ou les Huaxtèques du Tabasco et de la Vera-Cruz. 

Le panthéon mexicain était hiérarchisé : les spéculations du clergé 
donnaient à chaque dieu une place déterminée. 

§ I. — Le totémisme et les cultes de clans. 

Cependant ce savant arrangement gardait quelques traits primitifs. 
Nous ne trouvons plus au Mexique de culte totémique proprement 
dit, c'est-à-dire que nulle part un clan ne se considère comme appa- 
renté à une espèce animale ; il ne possède plus de rites destinés à 
perpétuer l'espèce en question et à l'honorer d'une façon quel- 
conque. Mais nous en trouvons pourtant des survivances dans 
les noms d'animaux que portent un grand nombre de dieux. Le toté- 
misme avait pris chez les Aztèques la forme du nacjualisme '. C'est 

1. Voir : D. G. Brinto;y, Nagualism, Philadelphie, 1892, qui a réuni quan- 



314 



LA RELIGION 



une sorte de totémisme individuel, où un homme se croit en rapports 
étroits avec un animal ou un objet naturel, qui lui a été révélé au 
cours d'un rêve ou dune transe extatique. 

Une autre particularité du panthéon mexicain est la répartition 
des divinités suivant les « quartiers »' de l'espace. Cette notion de 
la division du monde suivant les points cardinaux existe chez la plu- 
part des peuples de l'Amérique du Nord. Chez les Indiens Pueblos 
modernes, et surtout chez les Zunis, elle devient un système, qui 
régit la vie religieuse et, en partie, la vie civile. 

MM. Durkheim et Mauss ont montré que cette division du monde 
correspond à une division de la société en clans, possédant certains 
totems, certaines divinités qui peuvent agir sur les forces naturelles 
des diverses parties de l'espace. C'est la forme de la société elle-même 
qui détermine la conception qu'un peuple se fait du monde '. 

Nul doute que les quatre grands quartiers de Mexico n'aient été 
considérés, à une époque très reculée, comme correspondant aux 
quatre quartiers du monde, et, de même, les vingt calpullis 2 . 

A l'origine, les divisions de l'espace furent probablement au 
nombre de quatre (les quatre directions du plan terrestre) ; puis, on 
distingua le haut (zénith) et le bas (nadir), ainsi que le centre ou 
milieu, d'où l'existence de combinaisons cabalistiques où les nombres 
6 et 7 jouèrent un grand rôle. Plus tard, la spéculation sacerdo- 
tale en vint à considérer le haut et le bas comme des plans, analogues 
au plan terrestre et dans lesquels on distingua également quatre 
directions, d'où le rôle joué dans la cosmologie mexicaine par les 
nombre 9 (2 plans à quatre directions -f le milieu) et 13 (3 plans à 
4 directions -f- le milieu) 3 . 

tité de faits modernes à ce sujet. Cf F. Stahr, Noies upon ethnography of 
sou thern Mexico, p. 122, qui nous montre que cette tradition existe encore 
sous une forme corrompue, à Tlascala. Cette notion du totem ou de l'esprit 
protecteur individuel existe chez tous les peuples sauvages des deux Amé- 
riques. 

1. E. Durkheim et M. Mauss, De quelques formes primitives de classifica- 
tion Année sociologique, vol. VI, Paris, 1903, pp. 1-72). 

2. Gomme on le verra souvent par la suite, 20 était, chez les Mexicains, un 
nombre sacré. 

3. Sur le développement de la symbolique des nombres au Mexique, voir : 
G. Raynaud, Les signes cruciformes et les nombres sacrés en Amérique cen- 
trale (Revue de l'Histoire des religions, vol. 31, Paris, pp. 265 et suiv.); E. Seler, 
Der Codex Féjervàry-Mayer, Berlin, 1902, in-f° ; W. Me. Gee, Primitives Num- 
bers (19 lh Annual Rep. ofihe Bureau of Eihnology , Washington, 1900, part 2, 
pp. 821-851). 



LE TOTEMISME ET LE CULTE DES CLANS 315 

Il est probable que le classement des dieux suivit une évolution 
parallèle et que, tout d'abord, chaque quartier du monde terrestre 
eut son dieu particulier; l'organisation sociale des Mexicains gardait, 
au moment de la conquête, un souvenir de ce temps, puisqu'il existait 
encore un tlamacazqui ou prêtre principal pour chacun des « bar- 
rios » ; mais le nom des dieux des quatre points cardinaux ne nous 
a pas été conservé '. Les sept clans, dont nous avons parlé plus haut 
et qui représentent la première division des « barrios », avaient cha- 
cun leur dieu, dont les chroniqueurs nous ont conservé les noms. 
Ce sont : 

Pour le clan Yopica le dieu Quetzalcohuatl 

Tlacochcalca — Tlazolleoll ou Oxomoeo 
Huitznahuac — Macuilxochitl 
Cikuatecpaneca — Chichilticcenieotl 
Chalmeca — Piltzintecuhtli 

Tlacatecpaneca — Tetzeatlipoca 

Itzcuintecatl — Mictlantecutli 

Yeytia et Tezozomoc qui nous donnent cette liste ne sont en 
désaccord que pour la divinité du clan Tlacochcalca : le premier 
nous donne Tlazolleotl et le second Oxomoeo -. A ces dieux vinrent 
s'en ajouter d'autres de telle sorte que la mythologie de Mexico 
comptait, à l'époque de la conquête, une multitude de divinités, 
anciennes et modernes. 

Elles étaient groupées suivant les sept points de l'espace, mais leur 
place n'était pas absolument fixe. Un manuscrit des plus précieux, le 
Codex Féjervâry-Mayer, nous montre leur répartition, qui change 
d'après la figure divine qui est supposée occuper le milieu :î . C'est 
ainsi que Tlaloc est attribué à l'Ouest, à l'Est ou au Sud, suivant que 
la divinité centrale est le dieu du feu Xiuhteeuhtli, le dieu Macuilxo- 
chitl ou une divinité dont l'effigie est effacée sur le manuscrit. De 
plus certaines formes de la divinité peuvent occuper des places qui 



J. Bien qu'on ne puisse dire avec certitude quels dieux correspondaient ori- 
ginairement aux quatre points cardinaux, on sait qu'au temps de la conquête, 
le nord (Mictlampa) était plus spécialement la résidence de Tezcatlipoca, le sud 
(Huitznahuac) celle de Huitzilopochtli, l'est (Tlapallan) celle de Tonatinh et 
l'ouest Tamoanchan) celle de Quetzalcohuatl. 

•2. Yeytia, Historia antigua, p. 91 ; Tezozomoc, Cronica mexicana, p. 6. 

3. E. Seler, Codex Fèjervàry-Mayer, pp. 160-164. Le tableau de ces varia- 
tions a été dressé par K. Th. Preuss, Die Feuergôtter als Ausgangspunkt zum 
Verstiindniss der mexikanischen Religion (Mitteilungen der anthropologi- 
schen Gesellschaft in Wien, vol. XXXIII, 1903, pp. 14Ç-148). 



316 



LA RELIGION 



diffèrent de celle du dieu principal dans un même groupement : 
Tetzcatlipoca, sous le nom de Iluitznahuacteotl occupe le Sud, mais 
il régit aussi le Nord sous Lépithète de Tlacochcalco yaotl. Mictlan* 
tecuhtli, « le seigneur des enfers », est aussi une divinité du Nord, etc. 
On ne saurait donner actuellement une explication entièrement satis- 
faisante de ce « roulement ' ». Il est très probable qu'à Mexico, 
pour chaque calpulli les anciens dieux de clans occupaient la place 
centrale, et que les autres dieux leur étaient subordonnés ; chan- 
geant de clan et par conséquent de point cardinal, ils étaient clas- 
sés ailleurs, à un point cardinal plus ou moins honorable, suivant 
leur importance 2 . Enfin, les anciens Aztèques cultivaient l'astrolo- 
gie et il est naturel que, suivant les heures du jour et les jours du 
mois, les dieux, tous plus ou moins assimilés à des astres, aienl ;igi 
sur des régions différentes du ciel. 

§11. — Les grands dieux. 

Huitzilopochtli, le dieu de la guerre 3 , était la divinité tribale des 
Tenocheas. Huitzilopochtli avait été mis au monde par une vierge, 
tout armé. Dès son enfance, il avait victorieusement combattu les 
esprits nommés les Centzon Huitznahuas, « les quatre cents méridio- 
naux ' ». Des traditions de basse époque en faisaient le conducteur 
des Aztèques dans leur voyage dAzllan à Mexico. C'était à Huitzi- 

1. Un fait analogue existe chez les Zunis: le Lion des montagnes (puma oucou- 
guar) est un dieu du Nord, adoré comme tel par les clans réputés être associés 
à ce point cardinal, mais il est censé avoir des représentants (frères cadets, de 
l'Ouest, du Sud, de l'Est, etc., qui sont adorés par les clans des autres régions. 
Cependant, même parmi ceux-ci, les « jeunes frères » du Lion des montagnes 
sont toujours censés avoir une relation avec le Nord, peut-être en était-il ainsi 
au Mexique. F. Cushixg, Zuni fetishes (RE, vol. II, Washington, 1883, pp. 1-45), 

2. Chez les Zunis, les points cardinaux étaient classés suivant un ordre hié- 
rarchique; le plus haut était le Nord, et par conséquent les dieux du Nord gar- 
daient une certaine prééminence dans n'importe quel clan. 

3. Le nom de Huitzilopochtli a longtemps été traduit « le colibri gaucher ». de 
huitzi[tzilin], « colibri » et opochtli, « gaucher »; M. Seler a montré (SCA, 
vol. IL pp. i23 et 966) que opochlli voulait dire « méridional », les Aztèques 
considérant le Nord comme le point cardinal situé à leur droite. D'ailleurs le 
colibri est désigné comme l'oiseau symbolique du Sud dans le Codex Féjer- 
vàry-Mayer, pi. I. Il faut donc traduire par « Colibri du Sud » ou même 
« celui du Sud ». Sahagun le désigne une fois sous le titre de xoxouhqui 
ilhuicatl, « le ciel bleu », le bleu étant la couleur symbolique du Sud. 

1. Dans ce trait mythologique, M. Seler (SGA,I, p. 967) voit un symbole du 
jeune soleil de printemps. Cette hypothèse parait plausible, presque tous les 
grands dieux mexicains participant plus ou moins du caractère solaire. 



LES GRANDS DIEUX 



317 



lopochlli qu'était consacré le grand teocalli ou temple de Tenochti- 

ll;ui. et là, on lui sacrifiait, au dire des anciens auteurs, des vic- 
times innombrables (fig. 106). 

Tetzcallipoca ' était une divinité d'un caractère très analogue. 
Il portait le surnom de lelpochtli, « le jeune ». C'était un dieu 
solaire et, plus spécialement, le symbole du soleil d'été, mûris- 
seur des moissons, mais il envoyait aussi la sécheresse et la stéri- 




Fig. 106. — Le dieu Huitzilopochtli (d'après le Codex Borbonicus, p, 



M 



lité. Gomme dieu du soir, il était parfois assimilé à la lune 2 . Sous 
le nom de Huitznahuacyaotl « le guerrier du sud », il patronnait 
les jeunes g-ens qui s'exerçaient dans les telpochcalli; on l'invoquait 
dans les fêtes sous celui d'Omacatl,el sous le nom de Macuilxochitl, 
il était le dieu de la musique et de la danse. Son temple était bâti 
dans le sud-est de Mexico (Huitznahuac) ; c'était là que le tlaca- 
tecuhtli de Tlacopan faisait exécuter ses prisonniers 3 (fig. 107). 
Quetzalcohuatl était le troisième des grands dieux de la confédé- 



1. Le « miroir fumant », de tezcatl, « miroir » et [po]poca, « fumer, émettre 
des vapeurs ». 

2. Seler, SGA, vol. II, p. 973. 

3. Tezozomoc, Cronica mexicana, cap. lvi; cf. Seler, op. cit., p. 973. 



MIS 



LA RELIGION 



ration. Quelques auteurs — Brasseur de Bourbourg, par exemple — 
l'ont représenté comme un prince toltèque divinisé, réformateur du 
culte sanglant qui prévalait jusqu'à lui chez les peuples du Mexique. 




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Fig. 107. — Tetzcatlipoca iztacolinhqui (d'après le Codex Cospi, p. 12). 

Les documents anciens paraissent démontrer que Quetzalcohuatl 
fut, à l'origine, la divinité suprême de Gholollan. 




Fig. lus. — Quetzalcohuatl (d'après le Codex Borgia, p. 51). 



C'était le dieu du vent et l'inventeur de tous les arts : orfèvrerie, 
travail des plumes, des pierres précieuses, etc. Malgré les dires 



LES GRANDS DIEUX 



319 



d!IxTLiLX0CHiTL, so.i culte ne différait en rien de celui des autres 
dieux de Mexico et il exigeait comme eux des sacrilices humains 
fig. 108 • 
Tlaloo était le dieu des montagnes, des sources, de la pluie l . 




Fit 



109. — Chalchiuhtlicue (figurine en terre de la collection Uhde, 
au Musée de Berlin). 



Il possédait dans le massif montagneux que domine Vlztaccihuatl, 
près de Huexotzinco, un très ancien sanctuaire, où Ton venait le 
fêter, de toutes les parties de l'Anahuac, à un certain jour de Tan- 
née. On lui offrait des sacrifices d'enfants [nextlahualli) et des objets 



1. On traduit généralement Tlaloc par « pulpe delà terre », de tlal[li], « terre » 
et ocltli], « pulpe, boisson fermentée faite avec le jus d'agave ». M. Seler 
(SGA, I, p. i 13) y voit un nom verbal dérivé de tlaloa, « faire pousser, activer » . 



320 



LA RELIGION 



divers : bâtons emplumés, ornements en papier, perles de jadéite, 
semences et fruits variés, etc. Souvent le nom apparaît au pluriel 
(tlaloquê), ce qui fait penser à toute une classe de dieux de la pluie. 
Chalchiuhtlicue était la femme de Tlaloc. C'était une déesse des 
sources et de Teau courante ' (fig\ 109). 

Les Aztèques, peuple d'agriculteurs, possédaient nombre de divi- 
nités des produits de la terre et surtout du maïs, qui formait la 




Fig-. 110. — Tzinleotl (d'après le Codex Cospi, p. 13). 



base de leur alimentation. La principale de ces divinités était Tzin- 
leotl (fig. 110). D'autres divinités, Xilonen, Chicome coati 2 repré- 
sentaient les diverses périodes de maturité de la plante. 

La Terre était Cihuacohuatl ou Cihuateotl 3 , vieille divinité chi- 
chimèque, parfois adorée sous les noms de Quauhcihuatl, « la 
femme-aigle » ou de Yaocihuall, « la guerrière », comme inspira- 
trice des g-uerriers. Elle était, disait-on, la sœur de Mixcohuatl ou 
Camaxili, le dieu du Nord, le seigneur des hordes chichimèques qui 
envahirent le plateau de l'Ànahuac (fig. 111). 



1. « Celle aux vêtements d'émeraude », de chalchihuitl, « émeraude » ; cueifl 
« jupon, vêtement de femme ». 

2. « Sept serpents », de chicome, « sept » et coati, « serpent », aussi appelée 
chicomollotzin, « sept épis ». 

3. « Le serpent qui est une femme », de cihua, « femme » et cohuatl, aussi 
nommée quilaztli; sous ce dernier nom, on l'adorait à Colhuacan . 



LES GRANDS DIEUX 



321 



Le monde souterrain était régi par les divinités infernales : Mie- 
tlantecuhtli et sa femme Mictlancihuatl i , qui gouvernaient les 




Fis. I 11. — Cihuacohuatl ou Cihualeotl (d'après le Codex Borgia, p. 47). 




Fig. 112. — Mictlantecuhtli (d'après le Codex Cospi, p. 13). 

chieunahui apan, « les neuf rivières souterraines », et les âmes des 
morts (fig. 112). 

1. De mictlan, « le monde souterrain », primitivement le nord, et tecuhtli, 
« chef », cihuatl, « femme ». 



Manuel d'archéologie américaine. 



21 



3-2*2 



LA RELIGION 



Les neuf cieux (parfois les treize cieux) sont le séjour des dieux. 
Là résident Tonatiuh, « le soleil » (fig. 113 et 114); Meztli, « la 




Fig\ 113. — Tonatiuh (d'après le Codex Cospi, p. 12). 

lune»; Tlahuizcalpantecuhtli (fig. 115), « le seigneur des rougeur? 
du matin », régent de la planète Vénus et grand amateur du sangde: 




Fig. 1J4. — Symbole de Tonatiuh (d'après le Codex Borgia). 

sacrifices. Les dieux des astres, sauf le dernier, n'avaient pas de per- 
sonnalité très marquée et revêtaient volontiers les caractères d'autres 
divinités '. 



J . Tlahuizcalpantecuhtli se présente même parfois comme une hypostase d< 
Tezcatlipoca. 



LES GRANDS DIEUX 



323 



Les Mexicains possédaient une multitude d'autres dieux : Yacale- 
cuhfh\ dieu des marchands; Xochipilli et Xochiquelzal, divinités 




Fig. 115. — Tlahuizcalpantecuhtli (d'après le Codex Borgia). 
mâle et femelle des fleurs, du chant, et de la danse (fig. 116); 




Fig. 116. — Xochipilli et Xochiquetzal (d'après le Codex Borgia, p. 57). 

Xiuhtecutli ou lxcozauhqui, dieu du feu * ; Xipe totec, « notre sei- 
gneur Técorché » ; Tlazolteotl, déesse de l'amour impur et des 

1. Sur ce dieu, voir le travail très complet de K. Th. Preuss, Die Feuergôt- 
ter nls Ausgangspunkt zum Verstîindniss der mexikanischen Beligion (Mittei- 
lungen der anthropologischen Gesellschaft in Wien, vol. XXXIII, Vienne, 
1903, pp. 129-233). 



324 LA RELIGION 

ordures ; Xolotl, dieu du jeu de balle et protecteur des jumeaux 
(fig. 1 17), et cent autres à attributions diverses et changeantes. 




Fig. 11". — Xolotl d'après le Codex Borgia . 

Parmi les dieux mal individualisés dont les anciens auteurs et 
les manuscrits décrivent les troupes, citons les divinités des subsis- 
tances, Tonacatecuhtli et Tonacacihuatl (fig - . 118), les (^entzon 




Fig. 118. — Tonacatecuthli et Tonacacihuatl (d'après le Codex Borgia). 

Huitznahuas, « les quatre cents méridionaux », défaits par Huitzi- 
lopochtli, qui représentent peut-être les nuages de la tempête ; les 
Tepicloton, nains qui protègent et conservent les montagnes, aux- 



LES MYTHES 



325 



quels on faisait des sacrifices d'enfants à la mamelle (fig. 1 19), et les 
Yohual tecuhtin, « seigneurs de la nuit », qui régissaient la desti- 
née des hommes, divinités astrologiques qui changeaient avec les 
jours. 







Fiji. 119. — Les Tepictoton (d'après le nis. de Sahagun conservé à h 
Bihlioteca del Palacio à Madrid). 



$ III. — Les mylhi 



Les mythes mexicains nous sont en partie connus par les œuvres 
de Motolinia, Mendieta, Torquemada et surtout celles de Sahagun, 
qui nous permettent d'interpréter un certain nombre .des représen- 
tations peintes dans les manuscrits. 

Parmi ces mythes nous ne citerons qu'un exemple, celui qui a été 
nommé << Histoire des quatre soleils ». Il raconte l'origine et les 



326 



LA RELIGION 



périodes du monde 1 . Il montre dans quel esprit était construite 
toute la tradition mexicaine. 

Les dieux créèrent successivement quatre mondes, éclairés par des 
soleils différents, le premier fut nommé Chalehiuhtonatiuh, « soleil 
de pierre précieuse » — ou Chalchiuhllicue, « déesse de la pluie » : 
lorsque cet astre eut éclairé quelque temps la terre, des pluies très 
abondantes survinrent, tous les hommes furent noyés et quelques- 
uns furent changés en poissons. Le second soleil, nommé Tletona- 
tiuh 2 , « soleil de feu », brilla sur une humanité misérable, se nour- 
rissant d'ivraie; les hommes de la seconde création furent détruits 
par une pluie de feu et transformés en poules, en papillons et en 
chiens. Vint ensuite le Yohualtonatîuh 3 ou soleil d'obscurité; pen- 
dant qu'il éclaira la terre, les êtres se nourrirent de poix et de 
résine ; ils furent détruits par de grands tremblements de terre ou 
dévorés par des animaux féroces. Le soleil qui éclaira la quatrième 
création fut VEhecatonatiuh, « le soleil du vent ou de l'air » ; pen- 
dant cette période les humains se nourrirent de fruits ; ils furent 
détruits par de furieuses tempêtes et changés en singes *". Chacune 
de ces périodes solaires dura 23 ans. Après cette première période 
d'instabilité vint une création, que les Mexicains, aux dires de Thé- 
vet "', attribuaient à Tetzcatlipoca et au dieu du vent, Ehecatl. Les 
prêtres des différentes villes expliquaient cette création chacun à 
leur façon. Ceux de Tetzcoco 6 racontaient que le soleil qui éclaire 

1. Ce mythe a été publié en nahuatl, avec traduction française, par Bras- 
seur de Bourbourg, Histoire des nations civilisées du Mexique, vol. I, pp. 
lxxviii et suiv., d'après un manuscrit qu'il nommait Codex Chimalpopoca et qui 
figure aujourd'hui dans le fonds mexicain Aubin-Goupil de la Bibliothèque 
nationale, sous le n° 334. Il a été republié, avec une traduction latine, par M. 
W. Lehmann, de Berlin, sous le titre: Traditions des anciens Mexicains (JAP, 
nouv. série, vol. III, Paris, 1906, pp. 239-298). Il est mentionné par divers 
auteurs anciens : Motolinia, Memoriales, pp. 346-348; Gomara, Cronica de la 
Nueva Espana, éd. Barcia, Madrid, 1749, p. 208; Torquemada, Monarquia 
lndiana, p. 79; Thévet, Histoire du Méchyque, éd. de Jonghe, pp. 25-26, etc., 
et des épisodes en sont figurés dans plusieurs mss. précortésiens. 

2. Aussi appelé Tlequiahuitl, « pluie de feu ». 

3. Appelé ailleurs Ocelotonatiuh, « soleil du jaguar ». Le jaguar était le sym- 
bole de la terre et de la nuit. 

4. Nous avons suivi l'ordre des soleils que donne Thévet (Histoire du 
Méchyque), qui, d'après son savant éditeur, M. de Jonghe, aurait emprunté son 
texte à l'ouvrage aujourd'hui perdu du franciscain A. de Olmos, Antigûedades 
Mexicanas. L'ordre des soleils varie suivant les auteurs. Le Codex Chimalpo- 
poca donne : 1 Atonatiuh (= Chalehiuhtonatiuh) ; 2 Ocelotonatiuh (=Yohual- 
tonatiuh); 3 Quiauhtonatiuh (= Tletonatiuh) ; 4 Ehecatonatiuh . 

5. Op. cit., p. 25. 

6. Les dieux assemblés pour faire cesser l'obscurité construisent un bûcher 



LES RITES 327 

aujourd'hui notre monde était la réincarnation du syphilitique 
Nanahuatzin qui s'était offert en holocauste aux dieux '. A Chalco, 
on croyait que cet astre avait été créé directement par Tetzcatli- 
poca et Ehecatl 2 . 

£ IV. — Les rites. 

Tous les actes de la vie étant plus ou moins religieux, les Mexi- 
cains accomplissaient, au cours de leur existence, d'innombrables 
cérémonies. Au telpochcalli, les jeunes gens étaient soumis à de 
sévères exercices, religieux aussi bien que militaires: les postulants 
au titre de teeuhlli subissaient une initiation encore plus rigou- 
reuse '*. 

Les rites funéraires variaient suivant la classe sociale du défunt, 
l'époque et les circonstances de sa mort. La grande masse des gens 
était brûlée, et leur âme était censée aller au Mictlan, le monde sou- 
terrain, demeure de Mictlantecuhtli et de Mictlancihuatl; les gens 
qui se noyaient, ceux qui mouraient de la lèpre, de la syphilis ou 
d'autres maladies de peau réputées impures, étaient enterrés et 
allaient au Tlalocan, autre enfer, gouverné par Tlaloc ; enfin les 
guerriers qui mouraient au combat ou sur la pierre des sacrifices, 
ainsi que les femmes mortes en couches étaient divinisés et allaient 
habiter dans le ciel, au zénith, dans les vastes salles de la maison 
du Soleil '*. 

Les rites de purification avaient, presque toujours, un caractère 
sanglant : on se purifiait, le plus souvent, en se tirant du sang de 
diverses parties du corps, principalement des oreilles. Ce rite jouait 
un grand rôle dans toutes les cérémonies d'inauguration et de dédi- 
cation des édifices 5 . 

<»ù ils jettent des objets en offrande ;Nanahuatzin, le « buboso », n'ayant rien à 
offrir, se jette au bûcher et, après avoir été consumé, monte^au ciel [comme 
soleil (Sahagun, Nouvelle- Espagne, pp. 479-482; Mendieta, Historia ecclesias- 
tica, p. 2 ; Torquèmada, Monarquia Indiana, p. 41 ; Thévet, Histoire du 
Méchyque,p. 30, etc.). 

1. Thévet, op. cit., p. 30. 

2. Id., ibid., pp. 31 et suiv. 

3. Voir surtout : Des cérémonies observées autrefois par les Indiens lors- 
qu'ils faisaient un tecle (trad. de Ternaux-Gompans, Recueil de mémoires, vol. 
I. pp. 225 et suiv.). 

». Sahagux, Nouvelle-Espagne. 1. III. 

'). Voir dans Seler, Gesammelte Abhandlungen, vol. II, fig. 47, p. 766, le 
bas -relief représentant la dédicace du grand temple de Mexico, par Tizoc et 
Ahuitzotl en 1487. Les deux tlacalecuhtin se tirent du sans des oreilles. 



328 



LA RELIGION 



La valeur attachée à l'effusion du sang humain est démontrée 
par la fréquence et la solennité des sacrifices de prisonniers de guerre 
ou d'enfants. Les prisonniers étaient sacrifiés à Huitzilopochtli. On 
les menait en grande pompe au teocalli dont on leur faisait gra- 
vir les degrés; sur la terrasse supérieure, la victime était étendue sur 
la pierre du sacrifice (teçhcatl, temalacatl); on lui faisait bomber 




Fig, 120. — Un sacrifice humain (d'après le Codex Nuttall). 

la poitrine, que le sacrificateur ouvrait d'un seul coup de son cou- 
teau de silex (tecpatl) ; on arrachait le cœur; qui était placé dans un 
réceptacle appelé quauhxicàlli, «coupe des aigles » (fig. 120) '. Le 
corps était précipité en bas des degrés ; le soir, les prêtres réunis- 
saient les cadavres, les découpaient et en faisaient un repas rituel. 
Parfois, le guerrier qui devait être sacrifié étaijt attaché par la 
jambe à la pierre et devait combattre contre des guerriers mexi- 



1. De quauh[lli], « aigle », et xicalli, « coupe, écuelle ». Peut-être un jeu de 
mot; car, à l'origine, c'était peut-être une coupe de bois (quauh[uitl] bois -h 
xiealli). Voir Sëler, Quauhxicalli, Die Opferblutschale der Mexikaner (SGA, 
vol. II, pp. 705-716). 



LES RITES 



329 



cains jusqu'à ce qu'il succombe. C'est ce que les auteurs espagnols 
ont nommé le « sacrilicio gladiatorio » ' (fig. 121). 

Les hymnes chantés en l'honneur des dieux jouaient aussi un 
rôle important. Sahagun nous en a conservé un grand nombre, dans 
le texte uahuatl original, accompagnés de commentaires, égale- 
ment rédigés dans l'ancienne langue aztèque 2 . Ces hymnes sont 




Fig. 121. — Le sacrificio gladiatorio (d'après Duran, Historia) 



ie et de la religion 



très précieux pour la connaissance de la mytholog 

des anciens Mexicains ; ils fourmillent d'énigmes et d'allusions à des 

rites et à des légendes. 

Voici la traduction que M. Seler 3 a donnée de l'un d'eux chanté 
en l'honneur des Mimixcohuas : 

e II est sorti des sept cavernes ; 

<( Il est sorti du pays des plantes épineuses ; 

« Je vins de là-haut (du Nord, pays d'origine des Mimixcohuas), 
je vins de là-haut avec ma lance faite avec la plante épineuse ; 

« Je vins de là-haut avec ma lance faite avec la plante épineuse ; 

« Je vins ici, je vins ici avec mon filet de pêche ; 

« Je le prends, je le prends; 

« Et je le prends, je le prends; 

« Et il est pris. » 

A certaines époques de Tannée, les Mexicains se rendaient en 
grande pompe au sanctuaire du dieu, où l'on accomplissait des rites 

1. Th. Preuss, Menschenopfer ans Mexico (ZE, 1908). 

2. Ils forment le chapitre XV du manuscrit conservé à la Biblioteca del 
Palacio à Madrid. Ces hymnes ont été publiés par D. G. Brinton, sous le 
titre : The Rig-Veda Americanus, à Philadelphie en 1895 , accompagnés d'un 
essai de traduction extrêmement défectueux. E. Seler les a republiés sous le 
nom de Die religiosen Gesange der alten Mexikaner dans ses SGA, vol. II, 
pp. 960-1107, avec une excellente traduction. 

3. Die religiosen Gesange, pp. 1017-1018. 



330 



LA RELIGION 



de purification, des sacrifices, etc., accompagnés de grandes réjouis- 
sances, se terminant le plus souvent par une ivresse générale. En 
cette occasion les lois civiles étaient suspendues f . 

Les dieux du panthéon mexicain étaient représentés par des idoles, 
le plus souvent en pierre, revêtues des emblèmes appartenant à cha- 
cun d'eux. On a retrouvé un grand nombre de ces statues divines, 
les unes très grossières et paraissant fort anciennes, les autres beau- 
coup mieux travaillées et d'origine plus récente. 

Dans les manuscrits, les dieux se distinguent par leurs attributs. 
Huitzilopochtli a le visage rayé transversalement de lignes bleues 
et d'une bande brun clair; il tient à la main un bâton recourbé en 
forme de serpent. Tetzcatlipoca porte, sur la face, des rayures jaunes 
et noires ; son corps est peint en noir et ses chevilles sont garnies 
de sonnettes ; Quetzalcohuatl a la figure, le corps et les membres 
peints en noir ; il porte le plus souvent un masque à museau pointu, 
de couleur rouge vif et sur la poitrine un signe en forme de spi- 
rale ou une coquille de strombus sciée par le milieu; Tlaloc est, 
comme les précédents, peint en noir; il porte une couronne de plumes 
blanches surmontées d'une plume verte, etc. 

§ V. — La prêtrise. 

11 existait des prêtres qui formaient un corps organisé (les tla- 
macazquê) 2 . Les quatre teonamaquê (porteurs de dieux) qui étaient 
chargés du transport des idoles des Aztèques pendant leur migra- 
tion d'Aztlan au plateau de l'Anahuac représentent probablement 
l'embryon de la prêtrise mexicaine. Leur souvenir s'était per- 
pétué dans les tlamacazquê des quatre « barrios » qui existaient 
encore à l'époque de la conquête. Il est probable que chaque calpulli 
possédait aussi son tlamacazqui, qui accomplissait ses rites spéciaux. 
Au-dessus de tous ces prêtres existait un tlamacazqui tribal, sou- 
vent appelé « Grand Prêtre » par les Espagnols. 

Les prêtres étaient très nombreux. Torquemada nous dit que, 
pour la ville de Mexico, il n'en existait pas moins de 5.000, nour- 

1. Sur les l'êtes, voir l'ouvrage capital de E. Seler, Die achtzehn Jnhresfeste 
der MexikanerJVerôffentlichungen nus den Koniglichen Muséum fur Vôlker- 
kunde, vol. VI, Berlin, 1899 . Nous reparlerons de ces fêtes à propos du calen- 
drier. 

2. Singulier : tlamacazqui. Ils sont souvent appelés papas par les anciens 
auteurs espagnols. 



LA MAGIE 



33 1 



ris par les produits de terrains spéciaux, que cultivaient les gens 
des villages environnants '. 

§ VI. — La magie. 

A côté des rites et du culte régulier, proprement religieux, les 




Fig. 122. — (Jxomoco et Cipaclonal d'après le Codex Borbonicus). 
Mexicains connaissaient des rites magiques 2 , qui passaient pour 

1. Torquemada, Mon ar quia Indiana, 1. VIII, cap. 20. 

2. E. Seler, Zauberei im Allen Mexico (SGA, vol. II, p. 78) et Altmexi- 



332 



I.A RELIGION 



avoir été appris aux hommes par deux divinités, Oxomoco et 
Cipactonal (ûg. 122). 

La suggestion (leixcuepaliztli), « changement du visage », était 
assez ordinairement pratiquée. Les magnétiseurs (tetlacuicuiliqui) 
passaient pour opérer la guérison de certaines maladies ou pour 
découvrir les voleurs. 

Parmi les magiciens, on comptait naturellement tous ceux qui 
pratiquaient la médecine ; on considérait aussi comme doués de 
pouvoirs magiques les bateleurs et les montreurs de marionnettes 
(teoquiquixtê), qui étaient le plus souvent d'origine étrangère et 
principalement Huaxtèques. 

Les adeptes de la magie noire étaient très redoutés ; leurs noms 
nous indiquent les méfaits qu'on leur attribuait : lecotzquani, « man- 
geurs de mollets » ; leyolloquani, « mangeurs de cœur » ; tecochtUtz- 
quê, « endormeurs » ; temacpalitotiquê , « ceux qui dansent avec un 
mort » étaient la terreur de la population, ainsi que les sinistres 
« hommes-hiboux » (tlatlatecolô) qui semaient la maladie en faisant 
des gestes mystérieux. On conjurait les actions de ces dangereux sor- 
ciers par des actes de contre-magie : ainsi, une plaque d'obsidienne, 
placée dans un vase plein d'eau près de la porte, réduisait à néant 
les plus puissants malélices. 

Les devins étaient divisés en plusieurs classes suivant les procédés 
qu'ils employaient; les principaux étaient: le jet d'un certain nombre 
degrainsdemaïsetde haricots (tlaolchalyàuhqui, tzompanquahuitl), 
le dénouement des cordes (mecatlapouhqui) , l' examen de l'eau (atlan 
tèittani). 

kanische Studien (Verôffentlichungen nus dem Kônigl. Muséum fur \'<il- 
kerkunde. vol. VI, Berlin, 1899, pp. 29-57), traduction du chapitre de Sahagk-v 
relatif à la magie. 



CHAPITRE V 

LE CALENDRIER 

Sommaire. — I. Le tonalamatl. — IL Le tonalpohnalli ou année solaire. — 
III. L'année vénusienne. — IV. Les diverses périodes. — V. La concor- 
dance entre le calendrier mexicain et le calendrier européen. 



§ I 



Le Tonalamatl. 



Les anciens chroniqueurs parlent souvent de l'astrologie mexi- 
caine ; pour les besoins de leurs calculs astrologiques, ainsi que pour 
la fixation des fêtes, les anciens Aztèques possédaient un système de 
computation très complexe que, en raison de son importance, nous 
exposerons avec quelques détails. 

A l'époque de la conquête, les Mexicains avaient une année de 
365 jours, divisée en 18 périodes de 20 jours que les auteurs espa- 
gnols anciens ont désignées, à tort, sous le nom de « mois », aux- 
quelles on ajoutait 5 jours complémentaires appelés nemontemi. Le 
calendrier comportait une double période : un cycle de 260 jours, 
divisé en vingt treizaines, le tonalamatl 1 , et le tonalpohualli - de 
dix-huit vingtaines, plus 5 jours. 

Le Tonalamatl, qui est souvent figuré dans les manuscrits 3 , 
paraît être le plus ancien des deux systèmes. On a cherché à expli- 
quer son origine de plusieurs façons : observation des mouvements 
de la lune, durée approximative d'une gestation, combinaison des 
deux nombres sacrés 13 et 20. 

Le Tonalamatl était constitué par 20 signes, portant les noms : 



Cipactli (crocodile) 
Cuetzpallin (lézard) 
Mazatl (chevreuil) 
Itzcuintli (chien) 
Acatl (roseau) 



Ehecatl (vent) 
Cohuatl (serpent) 
Tochtli (lapin) 
Ozomatli (singe) 
Ocelotl (jaguar) 



Cozcaq uau ht li (vautour) Olin (mouvement) 
Quiaiiitl (pluie) Xochitl (fleur) 



Calli (maison) 
Miq u iz tli (mort) 

Atl (eau) 
Malinalli (liane) 
Quauhtli (aigle) 
Tecpatl (silex) 



1. « Livre des jours », de tonal[li], « jour », etamatl, « livre ». 

2. « Compte des jours », de tonal[li] et pohualli. « compte ».. 

3. Le Tonalamatl de la collection Aubin (manuscrit mexicain, n°* 18 et 19 de 
la Ribliothèque nationale), publié par M. Seler sous le titre Das Tonalamatl 
der Aubinschen Sammluny, Rerlin, 1900, le Codex BorbonicusAe Codex Vati- 
canns. 



334 



LE CALENDRIER 



Ces signes étaient, en outre, numérotés de 1 à 13. Si le treizième 
signe reçoit le numéro 13, le vingtième portera le numéro 7, la 
série numérique étant interrompue après 13. La seconde série de '20 
signes commencera donc par le signe cipactli, accompagné du 
numéro 8, elle se terminera par le signe xochitl accompagné du 
numéro 1 et la troisième série de 20 signes commencera par le 
numéro 2. Au bout de 13 séries, soit '260 jours (13 X 20), le pre- 
mier signe se retrouvera accompagné du numéro I ; un tonalamatl 
sera alors écoulé. 

Le Tonalamatl esl donc une période de 260 jours, dont le compte 
est établi par l'alternance de 20 signes et de 13 nombres. Cette 
période ne répond à la durée d'aucun phénomène astronomique 



Les études de M . de Jongiie sur le calendrier mexicain ont mon- 
tré que, outre les 20 signes, les jours du tonalamatl possédaient 
encore une notation particulière, qui permettait de les reconnaître 
entre eux. Les anciens auteurs parlent souvent de divinités qu'ils 
classent en un groupe particulier, et qu'ils désignent par le nom de 
« senores de la noche » (nahuatl : yohualtecuhtin) . On a beaucoup 
spéculé sur leur fonction ] ; c'est l'étude du Codex Borhonicus - qui 
a donné à M. de Jonghe la clef de l'énigme : chacun des jours du 
tonalamatl était sous l'invocation d'une des neuf divinités : 
Xiuhtecuhtli, Itztli, Piltzinleotl, Tzinteotl, Mietlanteeuhtli , Chal- 
chiuht lieue, Tlazolteotl, Tepeyollotl et Tlaloc. 

L'attribution de ces divinités à des jours différents entraîne de^ 
conséquences fort importantes pour la distinction des quantièmes 
du calendrier, ainsi qu'on le verra plus tard. 

$ IL — L'année solaire ou Tonalpohualli. 

L'année solaire ou tonalpohualli comptait 365 jours, répartis en 

18 périodes de 20 jours, plus 5 jours complémentaires (tableau n° 1). 

Mais les Mexicains attachaient au tonalamatl une telle importance 

J. M. Seler (Das Tonalamatl. SGA, vol. I, p. 611), guidé par leur nom, a 
cru y reconnaître les divinités de la nuit, qui aurait été divisée en neuf 
heures. 

2. Ms. mexicain conservé à la Bibliothèque du Palais-Bourbon. Il a été 
publié, aux frais du nue de Loubat, et avec un commentaire de E. T. Hamy, 
sous le titre : Codex Borbonicus, manuscrit mexicain de la Bibliothèque du 
Palais-Bourbon, Paris, L899, in-i°. 





Tableau n* 1. 








Pages 334-333. 




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l'année SOLAIRE ou tonalpohualli 335 

qu'ils s'en servaient pour marquer les dates de l'année solaire, mal- 
gré l'extrême complication que présentait ce système. 

L'ajustement des deux périodes se faisait par un procédé par- 
ticulier. On comptait les jours de Tannée au moyen du lona- 
lamatl : le 1 er jour commençait avec le numéro 1 et l'un des quatre 
signes calli, (ochtli, acatl ou tecpail. Au bout de '260 jours ou 
^13 X '20), le jour reprenait le même numéro et le même signe. La 
suite des jours se numérotait en recommençant un second tona- 
lamatl, et le 261 e jour portait le numéro i et l'un des signes 
calli, tochtli, acatl ou tecpail, suivant l'année. 

Mais ce système comporte deux conséquences numériques : 
365 jours = (28 X 13) + 1 ; donc, si une année commence avec le 
numéro 1, Tannée suivante commencera parle chiffre 2; de plus 
365 = (18 X 20) + 5, le signe de la première année étant acatl, 
celui de la seconde année sera tecpail. L'année suivante aura pour 
indices du 1 er jour le chiffre 3 et le signe calli et la quatrième le 
chiffre 4 et le signe tochlli, et ainsi de suite jusqu'à la treizième 
année. La quatorzième débute à nouveau avec le numéro 1 et le 
signe tecpail ; la vingt-septième (première année de la seconde 
treizaine) par le chiffre 1 et le signe calli, la quarantième année par 
le chiffre 1 et le signe tochtli. Au bout de 52 ans, Tannée se trouve 
recommencer par le signe acatl et le numéro 1, comme on le verra 
par le tableau n° 2. 

Cette façon de numéroter continûment les jours semble assez 
bizarre et peu commode. Elle résulte de l'application du tonala- 
matl à une année solaire. Cet emploi de l'ancien calendrier com- 
porte même un inconvénient assez grave : supposons une année 
dont le premier jour est / acatl; le 261 e jour sera affecté du même 
chiffre et du même signe, et il sera impossible de distinguer, en 
nommant un jour, s'il s'agit, par exemple, du 3 e ou du 263 e . Mais 
le tonalamatl apporte à ceci un supplément de précision. Si le 
système des numéros et des signes est impuissant à désigner la 
place exacte d'un jour dans Tannée solaire, l'emploi des yohualte- 
euhtin ou « senores de la noche » permet de le faire. En effet, les 
yohualtecuhtin sont au nombre de 9 ; le 1 er jour ayant pour yohual- 
tecuhtli le premier de ceux-ci, xiuhtecuhtli, le 10 e jour aura le 
même que le 1 er , le 11 e que le 2 e , etc. Mais 260 n'est pas divisible 
exactement par 9, il en résulte que le 261 e jour de Tannée, s'il 
porte le même nombre et le même signe que le premier, n'a pas le 
même yohualtecuhtli, ce qui suffît à l'en différencier. 






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l'année solaire ou tonalpohualli 337 

La série des vingt signes du lonalamatl formait nue période, que 
les anciens auteurs ont désignée sous le nom de « mois »-. Ces 
périodes, au nombre de 18 dans l'année, portaient le nom des fêtes 
qui étaient célébrées à leur dernier jour : ces noms sont les suivants : 

Atlcahualo, fête de Tlaloc 
Tlacaxipeualiztli, fête de Xipe 
Tozoztontli, fête de Tzinteotl 



Hueitozozili, fête de Tzinteotl 
Toxcatl, fête de Tetzcatlipoca 
Etzalqualiztli, fête de Tlaloc 
Tecuilhuitontli, fête de Huix- 

tocihuatl 
Hueilecuilkuitl, fête de Xochi- 

pilli 
Miccailhuitzintli, petite fête des 

morts ou Tlaxochimaco 



Ilueiniiceailhuitl, grande le te 

des morts ou Xocotluetzi 
Ochpaniztli, fête de Toci 
Teotleco, fête de Tetzcatlipoca 
Tepeilhuitl, fête de Tlaloc 
Quecholli, fête de Mixcohuatl 
Panquetzaliztli, fête de Huitzi- 

lopochtli 
Atemoztli, fête de Tlaloc 
Tititl, fête de Ilamateciilli 
ltzcalli, fête de Xiuhtecuhtli ' 



Les auteurs, tant anciens que modernes, sont en désaccord sur 
le point de savoir dans laquelle de ces vingtaines tombait le com- 
mencement de l'année 2 . Ceci paraît prouver, comme le dit M. de 
Jonghe 3 , que le commencement de Tannée n'offrait rien de très 
remarquable : les Mexicains avaient une série continue de lonala- 
matls et ces séries étaient jalonnées, tous les 365 jours, par un sigme 
qui donnait son nom à l'année. 

Quel était ce sig-ne ? Les anciens auteurs : Sahagun, Chimalpahin, 
Ixtlilxochitl, l'anonyme qui composa la « roue cyclique » publiée à 
la suite des Memoriales de Motolinia, disent que les signes chan- 
geaient tous les ans, pendant quatre années, et que c'étaient acall , 
tecpatl, calliet tochtli qui servaient de « supports d'années ». Plus 



1. Pour la liste des mois, voir E. Seler, Eine Liste der mexikanischen 
Monatsfeste (SGA, vol. I, pp. 145-151); Die achtzehn Jahresfeste der Mexi- 
kaner {Verôffentlichungen ausdem Kgl. Muséum fur Vôlkerkunde. vol. VI, 
Berlin, 1899); cf. E. de Jonghe, Le calendrier mexicain, pp. 207-209. 

2. Sahagun, Vetancurt, Duran, Torquemada, les interprètes des Codices 
Telleriano-Remensis et Vaticanus A, Clavigero ont désigné le mois d'Atlca- 
hualo ; Léon y Gama (d'après Gristoral del Castillo) et l'auteur anonyme du 
calendrier édité à la suite des Memoriales de Motolinia ont choisi Tititl ; Orozco 
y Berra a choisi Itzcalli. Il semble résulter des études entreprises à ce sujet 
par M. Sei.eh que le premier mois était Toxcatl (Die mexikanischen BU- 
derhandschriften. Gesammelte Abhandlungen, vol. I, pp. 173-183). 

3. Le calendrier mexicain, p. 208. 

Manuel d'archéologie américaine. 22 



338 LE CALENDRIER 

tard, Gemelli Garreri et Léon y Gama proposèrent des systèmes 
différents. 

Un manuscrit de la collection Humboldt ■ a permis à M. Seler 
de résoudre définitivement cette question, depuis si longtemps con- 
troversée. Les fêtes y sont indiquées pour dix-neuf ans, et nous 
apprenons quelles avaient toujours lieu le dernier jour de la 
vingtaine. Or, pour Tune d'elles, la fête Klzalqualiztli, on donne 
les dates 12 olin, 13 ehecatl, 1 mazatl, 2 malinalli, etc. Les jours 
qui suivent ces dates et qui, par conséquent, commencent les 
vingtaines suivantes sont : 13 tecpatl, 1 calli, 2 tochtli, 3 acatl, 
etc. Or les mois, de par la façon dont sont numérotés les jours, 
commencent toujours par le même signe que Tannée : c'est une 
preuve que l'année commençait bien par les quatre signes acatl, 
tecpatl, calli et tochtli . 

Mais l'année mexicaine avait 365 jours, tandis que les 18 ving- 
taines ne font que 360 jours (18 X '20). Les cinq jours complé- 
mentaires étaient nommés, par les anciens Mexicains, nemon- 
temi, « les jours supplémentaires, les jours qui ne servent qu'à 
compter » 2 . La plupart des anciens auteurs disent que les neinon- 
temi n'étaient pas « comptés ». Si les nemontemi n'avaient pas eu 
de numéro, ni de signe de jour, l'année aurait toujours commencé 
par le même signe et le même nombre. Ce système, complètement 
arbitraire, a été proposé par Gemelli Carreri et Léon y Gama : 
l'année commence toujours, d'après ces auteurs, par le signe 
/ cipactli. Mais tous les faits prouvent qu'il n'en était pas ainsi, 
puisque les années commençaient par les signes acatl, tochtli, etc. 
La solution du problème des nemontemi a été trouvée, à notre avis, 
par M. de Jongiie. 

Le Tonalamatl du Codex Borbonicus montre que les nemontemi 
n'ont pas de « sefïores de la noche » ; c'est là ce que voulaient dire 
les anciens auteurs par l'expression : « ils n'étaient pas comptés ». 
Le Tonalamatl commence non par un des quatre signes acatl, 
tecpatl, calli, tochtli, mais par le signe cipactli, que tous les 
auteurs nous donnent comme le premier des signes de jours. Or 
360 == (40 X 9) ou un nombre entier de neuvaines, si bien que, si 
l'année commençait par cipactli, tous les jours auraient le même 
yohuallecuhtli. Mais nous voyons, au contraire, que les signes ini- 

1. Die mexikanischen Bilderschriften Alexander von HumboldVs (SGA, 
vol. I, pp. 168-182). 

2. E. Sei.er, Zur mexikanischen Chronologie (SGA, vol. I, p. 510 etsuiv.). 



l'année vénusienne 339 

tiaux des années ont des yohualtecuhtin différents. M. de Jongiie 
exprime cette particularité de la façon suivante : « Le premier jour 
de l'année rétablit l'équilibre entre les signes diurnaux et la série des 
senores de la noche, en ce sens qu'il est combiné avec la figure qui 
lui revient normalement de par le tonalamatl ; donc les jours qui 
ont donné leur nom aux années sont, en qualité de régulateurs, les 
jours initiaux des années L » 

Reste à savoir à quelle époque tombaient les nemontemi ou, ce 
qui revient au même, quels étaient les jours qui n'avaient pas de 
yohualtecuhtin. Tous les anciens auteurs nous disent que les 
nemontemi sont placés immédiatement avant Tannée nouvelle. Mais 
M. de Jonghe, d'après les données des divers manuscrits, a supposé 
que les jours supplémentaires étaient placés, sans avoir égard à 
l'année solaire et à ses fêtes, les 204, 205, 206, 207 et 208 e jours 
de l'année, immédiatement après le 3 e jour de panquelzaliztli - 
voir tableau 3). 

Nous pouvons donc définir ainsi l'année mexicaine : année de 
365 jours, divisée en 18 vingtaines, plus 5 jours complémentaires. 
Les années commençaient alternativement parles signes du tonala- 
matl, acall, tecpatl, calli, tochtli. Les jours portaient un nombre 
et un signe au moyen desquels ils se distinguaient; mais la distinc- 
tion aurait été insuffisante s'ils n'avaient eu, comme signe addi- 
tionnel, l'un des 9 yohualtecuhtin ou « senores de la noche ». Les 
jours supplémentaires n'avaient pas de yohualtecuhtin, mais ils 
avaient des nombres et des signes comme les autres jours. Les 
vingtaines, désignées, à tort, parles anciens auteurs espagnols sous 
le nom de « mois », étaient nommées d'après la fête qui se célébrait 
le 20 e jour. L'année commençait le 1 er jour du mois de Toxcall. 

Tel est le système de l'année mexicaine. Il reste à parler d'une 
question qui a fort préoccupé les auteurs des xvm e et xix e siècles : 
celle de l'intercalation. En effet, l'année mexicaine, telle que nous 
l'avons décrite, ne comporte que 365 jours. Or la durée de l'année 
vraie est de 365 jours, 5 heures, 48 minutes, 47 secondes 1/2. Donc, 
tous les quatre ans environ, le commencement de l'année se trouve- 
rait en retard d'un jour sur l'année tropique. On a imaginé des sys- 
tèmes qui mettaient en accord l'année mexicaine avec l'année 

1. Le calendrier mexicain, p. 207 ; ceci revient à dire : bien que les nemon- 
temi n'aient pas de yohualtecuhtin, signes, les jours tecpatl, calli, tochtli, acatl, 
qui commencent L'année, reçoivent le même yohualtecuhtli que s'ils en avaient. 

2. Le calendrier mexicain, pp. 211-212. 



340 LE CALENDRIER 

réelle '. Mais il est impossible de prouver que les Mexicains aient 
pratiqué aucune correction pour faire coïncider leur année avec le 
temps réel de la révolution de la terre autour du soleil. Tout paraît, 
au contraire, prouver qu'ils n'ont pas tenté un pareil effort. 



$ III. — L'année vénusienne. 

• 
Outre Tannée solaire, les Mexicains possédaient un système de 
mesure du temps, basé sur la révolution synodique de Vénus. 
L'année vénusienne comptait 584 jours. La préoccupation des astro- 
nomes mexicains a été de trouver une commune mesure aux 
nombres 584, 365 et 260 ; or, au bout de 5 révolutions synodiques 
de Vénus, équivalant à 8 années solaires (5x584) = 2.920 = 
(8 X 365), Tannée vénusienne coïncide avec Tannée solaire, mais le 
nombre 2.920 n'est pas divisible par 260, nombre des jours 
tonalamatl. L'accord entre les trois périodes n'est possible qu'au 
bout de 104 ans, c'est-à-dire au bout de 65 années vénusiennes et de 
146 tonalamatl comme le montre l'égalité suivante (104x365) = 
37.960 = (65x584) = (146 x 260). 

Comme le Tonalamatl, Tannée vénusienne, produit de la spécu- 
lation sacerdotale, commençait par le jour cipactli. Au bout de 
6 périodes, Tannée vénusienne recommençait par le même signe, 
affecté d'un chiffre différent ; au bout de 13 périodes, le signe 
différait, mais le chiffre était le même, ainsi que le montre le 
tableau suivant. 



J. Motolima et Torquemada sont cependant d'avis que les Mexicains ne 
connaissaient pas Tintercalation ; Sahagun prétendait que, tous les quatre 
ans, Tannée comptait 366 jours — c'est le système européen de Tannée bissex- 
tile ; Jacinto de la Serna, Sigïienza y Gongora, et à sa suite, Gemelli Car- 
heri et Clavigero, croyaient qu'on intercalait, non un jour tous les quatre ans 
mais 13 jours tous les 52 ans, ce qui avait une saveur plus mexicaine, et cor- 
respondait à la période dont nous parlerons plus loin ; Léon y Gama avait 
remarqué que cette intercalation donnait tous les 1040 ans un certain nombre 
de jours en trop, aussi supposa-t-il que Ton intercalait 13 jours après le pre- 
mier cycle de 52 ans, 12 après le second, etc., ce qui, en effet, rétablit à peu 
près le compte. Lino Fabkega et, à sa suite, A. de Humboldt admirent que Ton 
intercalait 13 jours tous les 52 ans, à la condition de retrancher 7 jours tous 
les 1040 ans. Orozco y Berra proposa de retirer 8 jours au lieu de 7. Ces sys- 
tèmes, fort ingénieux, ne tiennent aucun compte de la réalité ; on remar- 
quera, de plus, que les exigences qu'ils montrent, augmentent au fur et à 
mesure que Ton a mieux connu la durée réelle de Tannée. 



LES DINERS CYCLES 



341 



LES S TREIZAINES DU CYCLE VENUSIEX 



1 " treizaine 


2 e treizaine 


3° treizaine 


4 e treizaine 


5 e treizaine 


/ Cipactli. 


Acatl. 


Cohuatl. 


OUn. 


Atl. 


13 Cohuatl. 


OUn. 


Atl. 


Cipactli. 


Acatl. 


12 Atl. 


Cipactli. 


Acatl. 


Cohuatl. 


OUn. 


Il Acatl. 


Cohuatl. 


OUn. 


Atl. 


Cipactli. 


10 OUn. 


Atl. 


Cipactli. 


Acatl. 


Cohuatl. 


i) Cipactli. 


Acatl. 


Cohuatl. 


OUn. 


Atl. 


S Cohuatl. 


OUn. 


Atl. 


Cipactli . 


Acatl. 


7 Atl. 


Cipactli. 


Acatl. 


Cohuatl. 


OUn. 


6 Acatl. 


Cohuatl. 


OUn. 


Atl. 


Cipactli. 


>') OUn. 


Atl. 


Cipactli. 


Acatl. 


Cohuatl. 


î Cipactli. 


Acatl. 


Cohuatl. 


OUn. 


Atl. 


3 Cohuatl. 


OUn. 


Atl. 


Cipactli. 


Acatl. 


2 Atl. 


Cipactli. 


Acatl. 


Cohuatl. 


OUn. 



C'est au bout de 65 révolutions synodiques de Vénus que le 
même signe et le même chiffre reparaissaient au commencement 
de Tannée. 

Il en résulte que Tannée vénusienne présentait un système d'al- 
ternance régulière, qui n'était pas le même que celui de Tannée 
solaire, ce qui permettait de distinguer toujours une des dates du 
système vénusien d'une de celles du calendrier ordinaire. 

La particularité la plus frappante de ce système est de coïncider 
à la fois avec le calendrier solaire et le tonalamatl tous les 104 ans, 
c'est-à-dire à une période double de celle où le tonalpohualli et le 
tonalamatl s'accordent. 

§ IV. — Les divers cycles. 



Ainsi, le calendrier comprenait les cycles suivants : 

1) le tonalamatl (20x13) = 260 jours. 

2) le tonalpohualli, ou année solaire (20xl8)-f-5 = 365 jours. 

3) Tannée vénusienne, basée sur la révolution synodique de 
Vénus — 584 jours. 

4) le cycle de 4 ans, au bout desquels Tannée solaire commence 
à nouveau par le même signe, mais affecté d'un chiffre différent. 

5) le cycle de 5 années vénusiennes (5x584) = 2.920 jours, au 
bout duquel Tannée vénusienne recommence avec le même signe, 
mais avec un chiffre différent. 

6) le tlalpilli (13X365) au bout duquel Tannée solaire commence 
par le même chiffre, mais avec un signe différent. 



342 LE CALENDRIER 

7) la treizaine vénusienne (13X584) au bout de laquelle Tannée 
vénusienne commence par le même chiffre, mais avec un signe diffé- 
rent. 

8) le xiuhtonnlli, de 52 années solaires (52x365) ou de 73 fona- 
laniatl (73x260) où tonalamatl et tonalpohualli s'accordent et 
au bout duquel Tannée solaire recommence par le même chiffre et 
le même signe. 

9) le huehuetiliztli de 104 années solaires (104x365), 146 toua- 
lamatls (146x260) ou 65 années vénusiennes (65x584) où ces trois 
périodes s'accordent. 

5$ V. — La concordance du calendrier mexicain et du 
calendrier européen. 

La concordance du calendrier mexicain avec le calendrier euro- 
péen a été établie de façons diverses : les désaccords proviennent 
pour la plupart des idées que les auteurs se faisaient sur le fonctionne- 
ment du système chronologique mexicain. 

Pour déterminer cette concordance, cherchons à identifier la 
date de la prise de Mexico avec une de celles du calendrier aztèque. 
Nous savons que cet événement eut lieu le 13 août 1521 et les 
auteurs indigènes nous disent que c'était le jour / cohuatl de l'an- 
née S calli. Léon y Gama nous rapporte un passage de Gristôbal del 
Gastillo où il est dit que le « sefior de la noche » de ce jour était 
Chalehiuhtlieue. Nous avons donc tous les éléments nécessaires 
pour établir la concordance avec notre propre calendrier. M. Seler, 
par une étude critique des documents mexicains et des données de 
Sahagun, a établi que Tannée 3 calli dont il est ici question, avait 
commencé au 1 er jour de la vingtaine ou « mois » Toxcatl, qui 
correspondait au 3 mai '. 

Nous pouvons donc en conclure que Tannée mexicaine, en 1521, 
commençait au 3 mai, premier jour du mois de Toxcatl. 

Les années ne comportant aucune intercalation du genre de 
celle de nos années bissextiles, le commencement de Tannée avait. 
tous les quatre ans, un jour de retard sur Tannée européenne. Il 
en résulte qu'en 1572, par exemple, le mois de Toxcatl commen- 
çait, non plus le 3 mai, mais le 21 avril 2 . 

1. E. Seler, Die mexikanischen Bilderschrifien Alexander von HumboldVs 
(SGA, vol. I, pp. 177-183). 

2. M. de Jonghe Le calendrier mexicain, pp. 223 etsuiv.)a dressé un tableau 



Tecpatl 
Quiauitl 
Xochitl 
Cipactli 
Ehecatl 



a 


c 


12 


6 


h 


d 


13 


l 


c 


e 


1 


8 


d 


/' 


2 


9 


e 


9 


3 


10 


/" 


h 


4 


11 


9 


i 


5 


12 


h 


a 



ff 


i 


b 


d 


1 


1 


8 


'2 


h 


a 


c 


e 


8 


2 


9 


3 


t 


7j 


d 


/' 


9 


3 


10 


\ 


il 


c 


e 


9 


10 


4 


11 


5 


jb 


d 


/" 


/i 


11 


5 


12 


6 


c 


e 


9 


/ 


12 


6 


13 


7 


d 


/" 


/j 


a 


13 


7 


1 


8 


e 


tf 


i 


7) 



9 e de Quecholli = 7 cipactli. 



CONCORDANCE DES CALENDRIERS MEXICAIN ET EUROPEEN 343 

Tel est, dans ses grandes lignes, le calendrier mexicain ; il reste 
bien des détails inconnus. L'étude, de jour en jour plus sûre et plus 
approfondie, des manuscrits permettra dans un avenir prochain de 
les comprendre. 

de ces dates entre les années 1520 et 1572 et a montré que toutes les indica- 
tions données par les historiens espagnols ou indigènes (Ixtlilxochitl excepté) 
qui ont écrit pendant cette période, désignent bien le I e1 ' jour de toxcatl 
comme jour initial de Tannée, et que ce jour était bien, en 1521, le 3 mai. Il est 
reproduit dans notre tableau n° 3. 



CHAPITRE VI 

L'ÉCRITURE 



immaike. — I. Généralités. 
L'écriture. 



§ I. — Généralités sur l'écriture mexicaine. 

Lorsque Cortez débarqua au Tabasco, sa renommée se répandit 
rapidement jusqu'à Mexico, centre de la puissance aztèque, 
et le chef suprême de cette nation, Motecuzoma II, envoya des 
émissaires, chargés de saluer les étrangers et de s'assurer de 
leurs intentions futures. Les ambassadeurs étaient accompagnés de 
peintres qui dessinèrent le camp des Espagnols et cherchèrent à 
rendre sur le papier les traits du chef de l'expédition et des princi- 
paux capitaines, pour les faire connaître à Motecuzoma et à ceux de 
sa cour ' . Nul doute que les peintures qu'ils firent furent détruites, 
soit lors du siège de Mexico par Cortez, soit plus tard, lorsque les 
conquistadores livrèrent aux flammes une grande partie des docu- 
ments aztèques, qu'ils considéraient comme des monuments de 
l'idolâtrie, inspirés parle Diable. 

Fort heureusement, un certain nombre des productions de l'art 
des « peintres » mexicains a survécu. Les premiers missionnaires 
chrétiens prirent les scribes indigènes sous leur protection ; l'art 
de la peinture mexicaine se perpétua ainsi pendant plus d'un siècle 
après la conquête, tant pour les besoins de la propagande catholique 
que pour ceux de la vie courante. D'où l'existence, à l'heure 
actuelle, d'un certain nombre de « manuscrits » écrits en caractères 
figuratifs mexicains. 

Le premier qui réunit une collection importante de ces manus- 
crits fut l'antiquaire milanais Boturini Benaducci. Il fut chargé en 
1736, par bref du Pape et avec l'autorisation de l'Audience de la 
Nouvelle-Espagne, de régulariser le culte de Notre-Dame de 
(uiadalupe. Au cours de sa mission ecclésiastique, il rassemble un 

1. Bernal Diaz del Castillo, Histoire véridique de la conquête de la Nou- 
velle-Espagne, traduction Jourdanet, Paris, 1877, p. 87. 



:Ut> 



L ECRITURE 



nombre considérable de documents, relatifs à l'histoire et à la reli- 
gion des anciens peuples du Mexique. Accusé de s'être enrichi par 
des moyens illégaux, il fut emprisonné par ordre du vice-roi, le 
comte de Fuenclara, dépouillé de presque tout le fruit de ses tra- 
vaux et, finalement, banni d'Amérique. Le vaisseau sur lequel il 
revenait en Europe fut pris par des corsaires anglais qui lui enle- 
vèrent le peu qu'il avait pu sauver de sa collection. Jeté sur les 
côtes de Gibraltar, il se constitua prisonnier du roi d'Espagne. Il 
fut reconnu innocent des fautes qu'on lui avait imputées, mais sa 
collection ne lui fut pas rendue et resta au Mexique ] . Aubin, astro- 
nome français, put retrouver, en 1830, une partie des documents 
réunis par Boturini ; il en fit l'acquisition et les ramena en France ; 
en 1889, il vendit sa collection à E. Goupil qui la légua à la 
Bibliothèque nationale 2 . 

Une autre grande collection fut faite par le baron de Humboldt 
au cours de son voyage au Mexique ; elle fut donnée par le célèbre 
voyageur à la Bibliothèque royale de Berlin, en 1806 3 ; elle con- 
tient divers fragments de manuscrits qui ont peut-être aussi figuré 
dans l'ancienne collection de Boturini. 

Les bibliothèques publiques et privées de l'Europe et de l'Amé- 
rique possèdent aussi quelques-unes de ces productions; il est cer- 
tain que les archives du Mexique doivent renfermer à l'heure 
actuelle, plusieurs manuscrits du plus haut intérêt. 

Un grand nombre de ces peintures sont encore inédites. Le pre- 
mier, Humboldt publia quelques pages de manuscrits mexicains ', 
mais les reproductions qu'il donna étaient fragmentaires et ne 
purent être utilisées. Vers 1830, Lord Kinsgborough fit dessiner 
par Aglio les manuscrits mexicains que renfermaient les biblio- 
thèques d'Europe et les publia en lithographie :i . Malheureuse- 
ment, les dessins d'Aglio ne sont pas toujours très fidèles, et le 

1. Boturini a publié le catalogue de sa collection clans son ouvrage : Me;» de 
una historia de la Nueva-Espaiïa, Mexico, 1745. 

2. Aubin a donné une analyse sommaire des pièces composant sa collection 
dans son Mémoire sur la peinture didactique des anciens Mexicains (Revue 
orientale et américaine, Paris, 1860, pp. 224-255). Le catalogue de la collection 
Goupil a été publié par E. Boban, Catalogue raisonné de la collection Aubin- 
Goupil, Paris, 1899 (avec un atlas où sont reproduits, en phototypie, des spé- 
cimens des manuscrits). 

3. E. Seler, Die mexikanischen Bilderschriften Alexander von Humboldt' s 
SGA, vol. I, pp. 162-301). 

i. Vues des Cordillères, Paris, 1802. 

5. A nticfiiities of Mexico, comprising fac-similés of ancient Mexican pain- 
tings and hicroglyphics. Londres, 1831, 5 vol. in-fol. 



LES MANUSCRITS ET LEURS CATEGORIES 347 

coloris est souvent fantaisiste. De plus, la pagination est fré- 
quemment inexacte ; ces défauts rendent difficile l'emploi de la col- 
lection de Kingsborough. La publication de plusieurs nanuscrits 
dans les Anales del Museo nacional de Mexico est entachée de 
défauts analogues. 

Récemment, M. le duc de Loubat, qui a tant fait pour les études 
américaines, a republié la plupart des manuscrits compris dans 
la collection de Kingsborough. Ils ont été copiés par le pro- 
cédé de l'impression photographique et ne laissent rien à dési- 
rer, au point de vue de l'exactitude des détails. De plus, certaines 
des éditions sont accompagnées de notices historiques contenant 
des détails précieux pour l'histoire des documents. Ce sont des ins- 
truments de travail excellents. 

§11. — Les manuscrits et leurs catégories. 

Les manuscrits mexicains étaient généralement de grandes 
bandes, de peau de cerf apprêtée ou d'une sorte de feutre mince 
fabriqué avec les fils du maguey [agave americana), et recouverts 
d'un enduit calcaire. Ces bandes étaient peintes des deux côtés et 
divisées en rectangles que Ton repliait les uns sur les autres, à 
la façon d'un paravent. Les figures paraissent, dans bien des cas, 
avoir été dessinées à l'aide d'un instrument pointu, peut-être une 
épine d'agave; le contour ainsi tracé était rempli de couleurs, d'ori- 
gine végétale ou minérale. 

On peut d'abord diviser ces manuscrits suivant les époques: nous 
ferons une classe des manuscrits antérieurs à la conquête et nous 
placerons dans une autre tous ceux qui furent exécutés postérieu- 
rement à cette date. La première de ces classes contient un nombre 
beaucoup plus restreint de manuscrits que la seconde. 

On peut ensuite considérer l'origine des manuscrits : les divers 
documents sont attribués à tel ou tel des peuples qui habitaient 
l'ancien empire aztèque : 1° les manuscrits aztèques proprement 
dits, provenant du plateau de Mexico ; 2° les manuscrits xica- 
lanques, de la partie orientale de l'État actuel de la Vera-Cruz 
et du nord de l'Oajaca ; 3° les peintures mixtèques provenant du 
centre de l'Oajaca; 4° les peintures tzapotèques, cuicatèques, maza- 
tèques, mixes, chinantèques, originaires aussi de l'Oajaca et de^ 
parties avoisinantesde l'Etat de Chiapas. 



348 



L ECRITURE 



Les peintures appartenant à ces quatre groupes présentent entre 
elles une très grande ressemblance. 

Les manuscrits composés avant la conquête sont peu nombreux ; 
parmi ceux appartenant au Mexique proprement dit, on peut citer 
les Mappes Tlotzin et Quinanlzin. Ce sont des documents histo- 
riques, qui nous montrent la vie et les migrations des tribus chi- 
chimèques avant leur établissement sur le plateau de Mexico. 

Les manuscrits xicalanques sont les plus intéressants. M. Seler ' 
croit qu'ils ont été exécutés dans la partie de l'Oajaca habitée par 
des Mexicains, vers les localités de Teotitlan del Camino, Tochte- 
pec et Coatzacualco, où passait la grande route de commerce qui, 
partant de Mexico, se dirigeait vers l'isthme de Tehuantepec et les 
provinces du Chiapas et du Tabasco. Tous ces manuscrits sont 
antérieurs à la conquête du Mexique. Le plus connu est le Codex 
Borgia, qui est conservé à la Bibliothèque du Vatican. Il doit 
son nom à l'un de ses possesseurs, le cardinal Stephano Borgia 
(1731-1804). Une interprétation de ce manuscrit fut composée 
au xvm e siècle par le jésuite Lino Fabrega ; elle n'a plus de valeur 
aujourd'hui 2 . A. de Humboldt a publié quelques pages du Codex 
Borgia dans ses Vues des Cordillères, et King-sborough en adonné, 
dans son grand ouvrage, une reproduction complète, mais assez 
infidèle et mal paginée. Ce n'est qu'en 1898 que ce précieux docu- 
ment fut publié par M. le duc de Loubat, en impression chromo- 
photographique :{ . M. Seler a récemment édité une reproduction au 
trait du Codex Borgia, accompagnée d'un commentaire qui en ren- 
dra l'étude des plus faciles '. 

La Bibliothèque du Vatican possède un autre manuscrit du même 
groupe, connu des spécialistes sous le nom de Codex Vaticanus B. 
Quelques pages en ont été publiées par A. de Humboldt ; Kings- 
borough le fit copier et reproduire en entier :i . L'édition de M. le 

1. E. Seler, Der (lotie* Borgia undtlie verwandten aztekischen Bilderschrif- 
ten (ZE, 1887, vol. XIX, pp. 105-lli) republic dans les SGA, vol. I, pp. 133- 
144. Cf. W. Lehmann, Les peintures mixteco-zapotequ.es (JAP, nouv, série, 
I. II, Paris, 1905, pp. 241-280). 

2. Ce travail, écrit en italien, a été publié in-extenso, dans les Anales del 
Museo national de Mexico, vol. Y, pp. 1-260, avec traduction espagnole de 
T. Lares. 

3. Codex Borgia, Rome, Danesi, 1S98. 

4. Codex Bort/ia, eine altmexikanische Bilderschri/Ï der Bibliothek des 
Contfregnlio de Propngnnda Fideœ, vol. I, Berlin. 1901 ; vol. II. 1906: vol. III, 
1 908. 

5. Antiquities of Mexico, vol. III. 



LES MANUSCRITS ET LEURS CATEGORIES 349 

duc de Loubal remonte à 1896 *. M. Seler en a publié le commen- 
taire complet en 1902 -. 

La Bibliothèque municipale de Bologne conserve également un 
de ces manuscrits. Il est généralement désigné sous le nom de Codex 
Cospi ou Cospianus, du nom de l'un de ses possesseurs. Publié par 
Ivingsborough 3 , il a été réédité par M. le duc de Loubat '. Une 
brève analyse de son contenu a été faite par M. Seler \ 

Ces trois manuscrits forment un sous-groupe appelé par M. Seler 
« sous-groupe borgien ». Un autre sous-groupe comprend le Codex 
Féjervâry-Mayer, le Codex Laud et un manuscrit de la collection 
Aubin, qui présentent quelques particularités dans la notation des 
nombres. Le premier de ces documents est actuellement conservé 
à la « Free Public Library » de Liverpool, à laquelle il a été donné 
par M. Mayer qui l'avait acquis du savant hongrois Gabriel Féjer- 
vâry. Il a été publié par Kingsborough'% par M. le duc de Loubat 7 
et commenté par M. Seler 8 . 

Le second a appartenu à l'archevêque de Ganterbury, W. Laud 
(1573-1645). Il est aujourd'hui à la Bibliothèque Bodléienne d'Ox- 
ford. La seule reproduction que nous en possédions est celle de 
Kingsborough 9 . Le manuscrit de la collection Aubin porte le n° 20 
et est encore inédit. 

Tous les manuscrits du groupe que nous venons d'examiner pré- 
sentent un grand intérêt pour l'étude de la chronologie, de l'astro- 
logie et de la religion des anciens Mexicains. G'est grâce à eux 
que l'on a pu reconstituer le système complet du calendrier, établir 
la relation des dieux avec les points cardinaux et déterminer 
beaucoup de faits de l'iconographie religieuse des Aztèques. 

Les peintures mixtèques ont, à première vue, une grande res- 
semblance avec celles du groupe précédent ; cependant l'exécution 
en est généralement moins soignée, les couleurs moins vives. Les 
Codices Becker n° / et n° 2 et le Codex Columhinus ou Doren- 

1. Codex Vaticanus B, Rome, Danesi. 

2. Der Codex Vaticanus B, Berlin, 1902. 

3. Antiquities of Mexico, vol. II. 

1. Codex Cospianus, Rome, Danesi, 1899. 

5. Codex Cospi. Die mexikanische Bilderhandschrift von Bologna tSGA, 
vol. I, pp. 341-351). 

6. Antiquities of Mexico, vol. lll. 

7. Codex Féjervàry, Rome, Danesi, 1901. 

8. Der Codex Féjervâry-Mayer, Berlin, 1901. 

9. Antiquities of Mexico, vol. II. 



350 



L ECRITURE 



berg ont été composés avant la conquête. Plusieurs de ces manus 
crits portent des notes écrites en caractères latins et en langue mix- 
t è ( [ u e ou espagnole. 

Le Codex Bêcher n° 1 a été publié, en 1892, par H. de Saussure, 
sous le titre de Manuscrit du Cacique \ avec une interprétation 
complètement fantaisiste 2 . Sur plusieurs des pages de ce document 
il v a des notes en langue mixtèque ; elles n'ont pas encore été 
l'objet d'un travail sérieux de traduction. Le contenu du manus- 
crit paraît être religieux ou mythologique. Il en est de même du 
Codex Columbinus, publié en 1892, par la « Junta Colombina » :{ . 

Le Codex Bêcher n° 2 est inachevé et semble être historique. 
On connaît aussi plusieurs manuscrits mixtèques composés pos- 
térieurement à la conquête. Le plus important est celui dési- 
gné sous le nom de Lienzo de Zacatepec ou Codex Martinez 
Gracida. C'est un document cadastral et géographique où sont 
ligures divers villages, avec leurs noms écrits en hiéroglyphes; cer- 
taines parties semblent cependant posséder un caractère historique. 
Le Lienzo de Zacatepec a été publié en 1900 par M. Penafiel 4 . Le 
Lienzo de Amoltepec, conservé à la Bibliothèque de l'« American 
Muséum of Natural History » de New-York et le Lienzo Vischer 
n° l sont également des documents post-colombiens et d'un carac- 
tère analogue à celui du Lienzo de Zacatepec. Ils sont tous deux 
inédits ?.. 

Les manuscrits tzapotèques sont, eux aussi, très semblables à 
ceux du groupe auquel appartient le Codex Borgia. Le plus connu 
est le Codex Vindobonensis, également désigné sous le nom erroné 
de Codex Indise meridionalis. Son histoire est assez intéressante : il 
fut envoyé, le lOjuillet 15 L9, par Cortez à l'empereur Charles-Quint, 
avec d'autres présents destinés à montrer la richesse du Mexique. 
L'empereur se trouvant à cette époque dans les Pays-Bas, ce ne 
fut qu'en 1520 que les objets envoyés du Mexique lui furent pré- 

1. H. de Saussure, Le manuscrit du Cacique, antiquités mexicaines, Genève, 
1892. 

2. Voir W. Lehmann, Les peintures mixteco-zapolèques, p. 260. 

3. Antigûedades mexicanas publicadas por la Junta Colombina de Mexico, 
Mexico, 1892, Atlas, pi. x-xi. Cf. delPaso v Troncoso, Catalogo de Mexico en la 
Exposicion de Madrid, Mexico, 1892, t. I, pp. 57-59, qui reconnaît clans ce ms. 
un calendrier rituel. 

4. Codice mixteco. Lienzo de Zacatepec, Mexico, 1900, in-f°, 

5. Le Lienzo Vischer n° 1 a été décrit en détail par M. W. Lehmanx, Les 
peintures mixleco-zapotè([ues, pp. 263-265. 






LES MANUSCRITS ET LEURS CATEGORIES «*i5 1 

sentes. Charles-Quint en lit radeau à Emmanuel de Portugal; le 
manuscrit passa aux mains de divers prélats italiens, puis il arriva 
au xvh 6 siècle en la possession de l'empereur Léopold I er qui le 
remit à la Bibliothèque impériale de Vienne. Des fragments en 
furent édités à titre de curiosité, dès 1655, par Olaiïs Wormius \ 
puis par Robertson et A. de Humboldt. La seule reproduction com- 
plète que nous en possédions est celle de Kingsborough 2 . 

Le Codex Nuttall paraît avoir fait partie du même envoi de Gor- 
tez. Il passa de la bibliothèque de la famille des Médicis à celle du 
couvent de San-Marco à Florence, et figure aujourd'hui dans la 
collection particulière de Sir Robert Nathaniel Gurzon, où il a été 
copié parM me Nuttall, qui le publia en 1902, avec le concours du 
Peabody Muséum 3 . Son contenu est religieux, bien que certaines 
parties puissent avoir, comme le croit M me Nuttall, une valeur his- 
torique 4 . 

La Bibliothèque Bodléienne d'Oxford possède trois manuscrits 
tzapotèques, désignés sous les noms de Codex Bodleianus, Codex 
Selden n° I et Codex Selden n° 2. Tous trois ont été publiés par 
Lord Kingsborough r \ 

Outre ces documents, qui ont tous été peints antérieurement à la 
conquête, il en existe de plus récents, où l'influence européenne se 
fait sentir. Le plus important est le Codex Sanchez Sôlis (aussi 
appelé Codex Wœcker-Gotter, du nom de son possesseur actuel), 
qui porte des annotations en langue tzapotèque 6 . Les autres dessins 
de même origine sont encore tous inédits. 

Très proches parentes des manuscrits tzapotèques, sont les pein- 
tures dues à divers autres peuples de TOajaca (Guicatèques, Maza- 
tèques, Popolocas, Chinantèques). Ils ne s'en distinguent que par un 
dessin moins soigné et l'emploi de couleurs moins éclatantes. Ils datent 
tous d'une époque postérieure à la domination espagnole. Les plus 
importants sont le Codex Porfirio Diaz et le Codex Fernandez 
Leal, tous deux œuvres de scribes cuicatèques. Le premier se 

1. Olaus Wormits, Muséum Worniianum seu historia rerum rariorum 
Leide, 1655. p. 383. 

2. Antiquities of Mexico, vol. II. 

3. Codex Nuttall, Cambridge (Mass.), 1902. 

i.<Voir l'Introduction du Codex, cf. Lehmax.v, Les peinture mixteco-zapo- 
tè({ues, p. 270, note 2. 

>. Antiquities of Mexico, vol. I. 

6. Ces annotations manquent dans la reproduction du manuscrit publiée par 
M. Penafifx, Monumenlos del arte mexicano anliquo, Berlin, 1896. 



Mj'2 lécriture 

compose de deux parties bien distinctes : l'une paraît avoir un carac- 
tère historique, l'autre semble être un calendrier rituel ' . Le Codex 
Fernandez Leal a un contenu entièrement historique 2 . Tous les 
autres documents de TOajaca sont inédits. 

La plupart des manuscrits mexicains sont des peintures d'origine 
proprement aztèque, laites après la conquête. On peut citer, le 
Codex TeUeriano-Remensis (manuscrit mexicain n° 1 de la Biblio- 
thèque nationale), le Codex Vaticanus A, le Codex Mendoza, le 
Codex Vergara. Le plus grand nombre des manuscrits des collec- 
tions d'Aubin et de Humboldt appartiennent à ce groupe. Leur 
contenu est très varié ; le Codex TeUeriano-Remensis ren- 
ferme des peintures qui représentent des divinités aussi bien que 
des événements historiques. Le Codex Vaticanus A a une compo- 
sition analogue; le Codex Mendoza présente un mélange de scènes 
domestiques et historiques ; le Codex Vergara nous montre les 
tributs payés par les différentes villes à Mexico, etc. 

Les documents connus sous le nom de « plans cadastraux » sont 
très nombreux. C'étaient des pièces que les Indiens faisaient établir 
par les scribes et qu'ils remettaient à leurs avocats auprès de 
Y « Audiencia » qui jugeait les différends entre les Indiens et leurs 
maîtres espagnols. 

Il nous reste à signaler les peintures chrétiennes. Leur origine et 
leur inspiration sont purement européennes; elles passent pour 
avoir été inventées par Testera, de Bayonne, frère du chambellan 
de François I er ; il faisait peindre sur une toile les rudiments de la 
foi chrétienne et les faisait expliquer aux Indiens par ses interprètes " 5 . 
Les Franciscains qui, les premiers, évangélisèrent le Mexique, se 
servirent de ces peintures qui s'arrêtèrent à un style fixe et furent 
reportées sur papier. Il existe des catéchismes de ce genre dans les 
collections Aubin et de Humboldt. 

$ III. — U écriture. 

Les manuscrits mexicains, à quelque classe qu'ils appartiennent, 
contiennent un mélange de figures purement descriptives, à la 

1. Le Codex Porfirio Diaz a été publié dans les Antigiiedades mexicanas 
puhlicadas por laJunta Colombina, Mexico, 1892, Atlas. 

2. Publié par A. Penafiel, Codice Fernandez Leal, Mexico, 1895. 

3. Torquemada, Monarquia lndiana, livres XIX et XX. 



L ECRITURE 



353 



façon des illustrations de nos livres, et de signes ayant la valeur 
d'une véritable écriture. Aubin ' les a très justement comparés à 
nos tartes géographiques et à nos plans, où les indications écrites 
complètent le sens des dessins. 

Ce sont les caractères d'écriture qui nous intéressent plus spé- 
cialement et c'est sur eux que nous insisterons davantage 2 . Ces 
signes servaient surtout à désigner, dans les manuscrits, les per- 
sonnes et les lieux qui étaient parfois désignés par des figures ; par 
exemple, dans le Ms. mexicain n° 3 de la Bibliothèque nationale, 
nous voyons le nom d'un personnage appelé cuixtli, « autour », 
indiqué de la façon suivante (fig. 123 3 , n os / et 2). 

Dans la dernière figure, la partie est prise comme représentant le 
tout. De même le nom de la ville de Zacatlan, « le lieu de l'herbe », 
est indiqué dans le Codex Mendoza par l'hiéroglyphe n° 3. Sou- 
vent ces représentations sont tellement stylisées qu'il est difficile 
de reconnaître l'objet; la montagne, par exemple, est figurée par un 
tracé tout conventionnel (n os 4 et 5) qui se retrouve toujours à tra- 
vers de nombreuses variantes ; la pierre est indiquée par les signes 6 
et 7. la maison est toujours remplacée par le tracé conventionnel 
n° 8 ; le temple par une maison surmontée d'un grand toit surplom- 
bant et placé sur une pyramide (n° 9) ; le cœur parle signe n° 10. 
Certains signes sont particulièrement importants : tels sont celui 
qui sert à désigner les liquides (n° 11)) — peint en rouge, il indique 
le sang ; en bleu, l'eau, — et celui qui représente à la fois la parole, 
la fumée, le vent (n° 12) dont les volutes, plus ou moins abondantes, 
indiquent l'intensité de l'action ou la chose exprimées. 

Ces divers signes se combinent entre eux pour former des dérivés. 
Nous trouvons, par exemple, dans le Codex Nuttall plusieurs 
représentations de volcans (n os 13 et 14). Le premier de ces des- 
sins est des plus faciles à comprendre : il se compose d'une mon- 
tagne qui produit de la fumée ; le second contient, outre ces deux 
éléments, une représentation de la flamme au sommet de la mon- 
tagne et, dans l'intérieur, un signe qui symbolise le tremblement de 
terre. 

Nous avons ici deux des éléments de l'écriture mexicaine : 

1. Mémoire sur la peinture didactique des anciens Mexicains, p. 225. 

2. Sur le système graphique desMexicains, voii'plus spécialement, A. Aubin, 
Mémoire ; D. G. Brinton, Essays of an Americanist, Philadelphie, 1896. 

3. Par suite de nécessités typographiques, nous avons été obligé de réunir 
sur une même planche (fig. 123) les signes de l'écriture dont nous parlons. 
Les numéros qui suivent, en italique, renvoient aux divers signes. 

Manuel d'archéologie américaine. 23 



354 



L ECRITURE 




Fig. 123. — Signes de récriture mexicaine. 



l'écriture 355 

l'élément purement figuratif et l'élément idéographique. Mais ce 
n'est pas là que se trouve l'originalité du système. Les Aztèques, 
et les peuples qui se servaient d'une écriture analogue, avaient fait 
un pas, bien timide à la vérité, vers le phonétisme. Ils se servaient, 
pour rendre les syllabes dont se composaient les noms de 
lieux ou de personnes, d'images, d'objets ayant un nom ou un son 
semblable, sans attacher aucune valeur à la signification du signe 
choisi. Prenons, par exemple, deux localités, Quauhtitlan ' et 
Quauhnahuac ; leurs noms signifient tous deux: « sous la forêt » ; 
ils sont composés de quauh, racine du mot quauhitl, « arbre », et par 
extension, « foret » et des postpositions -llan et -nahuac, qui ont pour 
sens, Tune et l'autre, « à, dans ». La première de ces bourgades est 
indiquée par le signe n° 15 où la syllabe quauh est bien indiquée 
par un arbre, mais où le son tlan est rendu par des dents (tlan-lli) ; 
la seconde est figurée par (n° 16) un arbre (quauh-itl) avec une 
ouverture représentant une bouche, de laquelle sort le signe de la 
parole (nahuatl, « la parole juste »). Autre exemple : Tollantzinco 
signifie « le petit Tollan » et ce dernier mot signifie : « lieu où 
poussent des roseaux » ; on trouve parfois ce nom figuré par le 
signe n° / 7, c'est-à-dire un faisceau de roseaux (tollan), auquel 
on a adjoint la partie postérieure du corps d'un homme, parce 
qu'elle est nommée, en nahuatl, tzin-tli ; le -co locatif n'est pas 
écrit, comme c'est le plus souvent le cas. 

Quelques hiéroglyphes représentant des noms de personnes com- 
pléteront notre démonstration. Le Codex Xolotl, l'un des manus- 
crits de la collection Aubin, donne, sur Tune de ses pages, les 
noms de plusieurs chefs chichimèques, parmi lesquels Cuetlaxihuitl, 
figuré par le n° 18, c'est-à-dire : une peau d'animal (cuetlax-tli) 
et deux plumes d'oiseaux (ihuitl); on trouve également le nom de 
Iluitzilihuitl , l'un des chefs ou tlacatecuhli de Mexico, écrit 
(n° 19) par une tête de colibri (huitzitzil-in) entourée de 
plumes (ihuitl). 

On voit que ce système correspond tout à fait à celui de notre 
écriture en rébus. Mais, de même que nos rébus ne se lisent pas 
tous phonétiquement, l'écriture mexicaine marque des mouvements, 
des actions qu'il s'agit d'interpréter pour connaître le son que le 
scribe a voulu représenter. En voici quelques exemples : dans le 
Manuscrit mexicain n° 3 de la Bibliothèque nationale, nous voyons 

I. Village situé à l'ouest de la lagune de Xaltocan, au nord-ouest de Mexico. 



356 l'écriture 

le signe n° 20 accompagné de la glose tilmallaneuh, en caractères 
latins. Ce nom se compose des mots tilma-tli, « couverture », 
llaneuh, « prêter », et l'hiéroglyphe représente l'acte dont il s'agit. 
Le même document nous donne pour le village d' Almoyahuacan, 
« le lieu où Feau va en cercle », le signe n° 21 où l'hiéroglyphe 
de l'eau est contourné de manière à donner l'illusion d'un tourbil- 
lon. Nombreux sont les exemples de ce genre d'écriture. Le surnom 
du tlacatecuhtli Motecuzoma I, Ilhuicamina, « qui tire (des flèches) 
dans le ciel », est rendu par une flèche s'enfonçant dans le ciel, 
lequel est représenté de façon conventionnelle et renferme la figure 
du soleil et des étoiles (n° 22). 

L'interprétation des hiéroglyphes est parfois très difficile, les 
rébus devant être lus de façon plus ou moins métaphorique. Dans 
le Manuscrit n° 3 de la Bibliothèque nationale, le nom d'un individu 
appelé Anahuacatl est rendu par la figure n° 23, c'est-à- 
dire atl, « l'eau» ; -nahuatl, « parole », le signe de l'eau étant con- 
tourné de la même façon que celui qui sert à désigner la parole. Le 
signe n° 24 doit être lu xipanoc, le signe supérieur représentant 
la turquoise (xihuitl) placée sur un tracé conventionnel d'un fleuve; 
le sens est : la turquoise posée sur un fleuve (verbe pano). 

Les exemples de lecture métaphorique abondent : le signe n° 25 
représentant un œil duquel coulent les larmes désigne un individu 
du nom d'Icnoix, « le veuf » ; les noms de deux tlacatecuhlin de Tetz- 
coco, Nezahualcoyotl et Nezahualpilli, sont figurés respectivement 
par les hiéroglyphes n os 26 et 27. Nezahualcoyotl signifie : 
le loup (coyotl) qui jeûne (nezahualli), et Nezahualpilli, « lenfant 
qui jeûne ». Gomme on le voit, l'idée déjeune est rendue par une 
sorte de bande d'étoffe ; ce symbole se retrouve dans le nom 
Nezahualcolotl, « le hibou qui jeûne » (n° 28). 

Une dernière particularité, qui rend très difficile l'interprétation 
des hiéroglyphes mexicains, est la suivante: le choix des signes pho- 
nétiques était entièrement laissé à l'arbitraire du scribe qui pouvait 
choisir entre plusieurs signes homophones. Pour rendre la syllabe 
quauh, par exemple, il pouvait se servir soit de l'image d'un arbre 
(quauh-itl), soit de celle d'un aigle (quauh-tli) ; c'est ainsi que le nom 
de Quauhtitlan que nous avons donné précédemment se trouve par- 
fois figuré par le signe n° 29 dans lequel quauh est représenté par 
une tête d'aigle ; Huitzilopochco, nom d'un village autrefois situé 
sur les bords de la lagune de Tetzcoco, est parfois indiqué par le 
signe n° 30, image dans laquelle figure le dieu de la guerre, Huitzi- 



L ECRITURE 



357 



lopochtli, comme élément phonétique: d'autres fois par l'hiéro- 
glyphe n° 3 1 : un colibri (huilzitzil-in) étendant l'aile gauche 
(opochtli, « la gauche »). De même le nom d'Aztèan, la patrie 
mythique des Aztèques, est tantôt écrit avec l'image d'un héron 
[aztatl), tantôt avec celle d'un Aztèque. 

Ainsi qu'on le voit, le phonétisme de l'écriture mexicaine était 
des plus imparfaits et tenait peu de place clans le système graphique. 
On peut se convaincre de son imperfection par les quelques 
exemples qui suivent et qui montrent comment les Aztèques ont 
cherché à rendre les noms de divers personnages espagnols. Dans le 
Codex Ossuna, manuscrit postcolombien de la Bibliothèque royale 
de Madrid, nous voyons le nom d'un certain docteur Gallego rendu 
par l'hiéroglyphe n° 32 dont les éléments phonétiques sont la 
maison (cal-li) et la fève (e-tl) et doivent être lus cale ; le nom de 
Zurita est écrit (n° 33) par une tête de caille (zoliin) et doit être 
lu zolli (la langue nahuatl ne possédant pas IV le remplace par un 
/) ; dans la notation des noms Horozco (n° 34) et San-Francisco 
(n° 3ô) nous voyons le pot (co-mitl) qui sert à indiquer l'élément 
phonétique co. 

Plus tard, les Mexicains cherchèrent à perfectionner le phonétisme 
de leur écriture. Nul doute que cet effort ait été fait pour imiter le 
système graphique des Espagnols. Le Codex Vergara renferme des 
noms écrits d'après ce système : le nom Itzcoatl, figuré presque par- 
tout de la façon idéographique n° «56, des pointes de flèche en 
obsidienne (itz-tli) sur un serpent (coati), est aussi rendu d'une façon 
purement phonétique, par le signe composé d'une flèche à pointe 
d'obsidienne (itz-tli), d'un pot (co-mitl), n° 37, et du signe de l'eau 
(ail) ; lecuhtlacoz était rendu par le signe n° 38 (tecuh-tli, « chef»; 
tla-ntli, « les dents » ; co-mitl et z ou zo figuré par une pointe). Mais 
la difficulté qu'éprouvaient les scribes aztèques à se servir de ce mode 
d'écriture se trahit par l'emploi fréquent clans ce même document 
désignes purement figuratifs ou idéographiques; ex. : çayol, nom 
propre, est rendu par le n° 39 (çayol-lin, « mouche »); yaotl, nom 
signifiant « ennemi » et aussi « guerre », par un bouclier traversé 
par l'arme appelée maquahuitl (n° 40), etc. 

Aubin, se basant sur les figures du Codex Vergara, avait cru pou- 
voir établir un tableau des éléments phonétiques de l'écriture mexi- 
caine '. Ce travail, très exactement fait, est malheureusement d'un 

1. Mémoire sur la peinture didactique des anciens Mexicains ; le tableau d'Au- 
bin a été reproduit par Bhasseur de Bourbourg, Histoire des nations civilisées 
du Mexique el de V Amérique centrale, Paris, 1857, vol. I, Introduction. 



358 



L ECRITURE 



faible secours pour la lecture des noms hiéroglyphiques des autres 
manuscrits et il ne peut dispenser celui qui veut se livrer à ce tra- 
vail d'étudier d'abord la langue mexicaine, dont la connaissance est 
indispensable pour la compréhension des hiéroglyphes tracés en 
rébus idéographiques. 







Fig. 124. — Un guerrier mexicain 
(d'après le Codex Telleriano-Remensis. p. 37). 

Les hiéroglyphes ne se trouvent pas dans tous les manuscrits mexi- 
cains : le Codex Borgia et les autres documents du même groupe en 
manquent presque totalement ; dans les manuscrits tzapotèques, tels 
que le Codex Vindobonensis, on les voit dans les parties qui semblent 
historiques, tandis qu'ils font défaut dans celles qui représentent 
des scènes religieuses. 

Le style des figures qui accompagnent les signes d'écriture varie 
aussi d'après la nature des manuscrits. Dans les documents histo- 
riques, il est assez réaliste; les personnages sont, figurés de profil, 
plus ou moins ornés suivant le rang auquel ils appartiennent. Les 
simples guerriers sont dessinés ainsi (fig. 124) ; les chefs de guerre 
sont distingués par des ornements divers 1 . Le tlacatecuhtli ou 



3. Voir à ce sujet l'étude de M. E. Seler, Alimexiknnischer Schmuck und 



L ECRITURE 



359 



chef suprême de la confédération mexicaine est représenté assis sur 
une sorte de chaise (icpalli). 

Les prêtres ont le plus souvent le corps peint en noir, et tiennent 

£3> 




Fig. 125. — Destruction de la ville de Xocotitlan 
(d'après le Codex Mendoza, p. 10). 

la main une sorte de bourse ou un brûle-parfums. Les divers 



r 



j- 



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mS\ 



-S. 



Fig. 126. — Migration des Aztèques dans les steppes du Nord 
(d'après un Manuscrit de la collection Aubin). 



peuples sont différenciés parleurs attributs ou par certaines particu- 
larités de leur costume. C'est aussi à la diversité de leurs attributs 
(peintures, coiffures, ornements) que l'on reconnaît les divinités K . 

soziale und militârische Rangabzeichen(Verhandlungen der Berliner Anthro- 
pologischen Gesellschafl, ZE, vol. XXI, pp. 69-83 et XXIII, pp. 114-144 
réimprimé dans les SGA, vol. II, pp. 509-619). 

1. Sur lesattributs des divinités, voir Selbr, Ein Kapitel nus demGeschichts- 
werke des P. Sahagun (SGA, vol. II, pp. 420-508). 



360 



L ECRITURE 



Les actes sont dessinés de façon conventionnelle. Par exemple, 
dans les peintures historiques, la destruction des villes est représen- 
tée comme l'indique la fig. 125 ; les migrations sont figurées par une 
suite de personnages allant sur un chemin dont la direction est mar- 
quée par des empreintes de pas (fig. 126). Dans les manuscrits à con- 
tenu purement religieux, l'obscurité du symbolisme employé masque 
souvent la nature des faits représentés. Cependant, un certain nombre 
de ces symboles ont pu être reconnus et expliqués de façon satisfai- 
sante ; telle est la première page du Codex Féjervâry-Mayer qui repré- 
sente les six régions du monde, avec les arbres et les animaux qui 
y étaient attachés. 

Il nous reste à parler d'une catégorie de signes qui joue un rôle 
important dans tous les manuscrits du Mexique précolombien. Ce 
sont les signes du calendrier et les chiffres. 

Les signes du calendrier sont de plusieurs sortes. Ce sont, tout 
d'abord, les signes des jours, au nombre de vingt, qui sont tou- 
jours accompagnés d'un chiffre, indiquant leur place dans l'année. 
Voici les figures de ces signes, tels qu'on les rencontre dans les 
manuscrits du groupe auquel appartient le Codex Borgia (fig. 127). 

Ces figures se retrouvent aussi dans les manuscrits mixtèques, 
tzapotèques, cuicatèques, etc. Il existe cependant des différences 
dans leur usage : dans les peintures aztèques, mixtèques et tzapo- 
tèques, les années commencent par l'un des quatre signes : eu Ut, 
tochtli, a,ca.tl ou tecpatl, accompagnés d'un chiffre qui ne peut être 
supérieur à 13; dans les manuscrits cuicatèques, au contraire, les 
signes initiaux des années sont : ehecatl, mazatl, malinalli et 
ollin, ce qui indique un calendrier de même système que celui des 
peuples précédents, mais dans lequel le point de départ du comput 
était différent. 

La seconde catégorie de signes comprend les représentations de 
neuf divinités, les « senores de la noche » qui présidaient tour à 
tour aux jours de l'année (fig. 128). Certains manuscrits, comme le 
Tonalama.ll de la collection Aubin *, sont entièrement consacrés à 
la représentation de ces divinités, auprès desquelles sont figurés les 
signes des jours qu'ils régissent. On trouve des tableaux de ce 
genre dans plusieurs autres manuscrits, particulièrement dans le 
Codex Borgia, le Codex Féjervâry-Mayer, etc. Quelquefois, au lieu 

1. Publié par M. E. Seler, Dus Tonalamatl der Aubinschen Su m m lu nr/, 
Berlin, 1900. 



L ECRITURE 



361 






Fig. 127. — Les signes tics jours. 



362 



L ECRITURE 



des neuf divinités on a dessiné des symboles, sur lesquels nous ne 
sommes pas encore fixés. 

Dans beaucoup de manuscrits précolombiens, certaines scènes 
mythologiques indiquent symboliquement la fin ou le commence- 












Fii 



128. — Les neuf Yohualtecuhtin ou « senores de la noche » 
(d'après le Codex Cospi). 



ment des périodes du calendrier ; c'est à cette catégorie de repré- 
sentations qu'appartiennent les dessins du Codex Borbonicus ou 
calendrier rituel de la Bibliothèque du Palais-Bourbon qui a été 
édité par M. le duc de Loubat, avec un commentaire du 
D r Hamy 1 . Ce précieux manuscrit, dont la publication a rendu 
un service des plus signalés à la science des antiquités mexicaines, 
reproduit en peinture les rites accomplis lors de la célébration des 
18 fêtes de Tannée mexicaine 2 . 



1. Codex Borbonicus, Manuscrit mexicain de la Bibliothèque du Palais- 
Bourbon, Paris, 1899. 

2. Sur les 18 fêtes de l'année mexicaine, voir E. Seleu, Die achtzehn Jahres- 
feste der Mexiknner (Verôffentlichungen rus dem Kônigl. Muséum fur 

Vôlkerkunde, Berlin, 1902, vol. VI, Heft 2/4). 



L ECRITURE 



363 



Les signes du calendrier, surtout ceux représentant les jours, 
se rencontrent dans tous les manuscrits. Les signes initiaux 
des années accompagnés d'un chiffre nous indiquent en quelle 
année s'est passé l'événement figuré par un dessin ; si une plus 
grande précision a été jugée nécessaire, on a inscrit à côté le jour 
où le fait a eu lieu ; les événements mythiques que relatent les 
manuscrits religieux sont datés de la même façon. Mais c'est sur- 
tout dans les peintures mixtèques et tzapotèques que ces signes 
jouent un rôle important ; les noms des divinités, ceux des prêtres 
et, en général, des individus, y sont exprimés par des signes de 
jours, accompagnés de leur numéro '. Cette notation indique que, 
chez les anciens habitants de l'Oajaca, les gens étaient appelés 
d'après le jour de leur naissance, qui servait à fixer, par ailleurs, leur 
horoscope. Cette coutume nous est mentionnée par un auteur espa- 
gnol du xvi ( ' siècle. 

Les nombres sont indiqués de façon très simple, par autant de 
petits cercles que le nombre énoncé contient de fois l'unité. Ces 
cercles sont peints de couleurs diverses ; ils sont groupés de façon 
irrégulière, suivant la place occupée par les signes qu'ils accom- 
pagnent et la forme de ceux-ci. Dans le Codex Féjervâry-Mayer et 
le Codex Laud, les nombres sont écrits de façon différente : jusqu'à 4, 
on se sert de cercles, mais 5 est figuré par une barre, 10 par 
deux barres, etc. ; 13 s'écrit ^£ 

Les manuscrits d'une époque antérieure à la conquête ne ren- 
ferment pas de grands nombres ; les chiffres sont employés le plus 
souvent pour indiquer les jours du calendrier, où il n'est pas néces- 
saire de noter de nombres supérieurs à 13. Le Codex Mendoza, le 
Codex Telleriano-Remensis et le Codex Vaticanus A, qui datent 
d'une époque peu postérieure à l'arrivée des Européens, nous 
montrent le procédé dont usaient les anciens Aztèques pour écrire 
les grands nombres. Il est basé sur les principes de leur numéra- 
tion verbale qui était vigésimale et dont les unités d'ordre croissant 
étaient 1, 20, 400, 8.000. Les nombres jusqu'à 20 étaient notés 
à l'aide de cercles, comme il a été dit plus haut; pour 20, on se 
servait d'un petit drapeau pnntli ou pamitl. Pour 400, le Codex 

1. E. Seler, Die nrchiïolocjisehen Ergebnisse meiner ersten Diexikanischen 
Iieise CA, VII, Berlin, 1888, pp. 111 à 115, réimprimé dans les SGA, vol. II, 
pp. 1^9-396. Voir pp. 358-359 de cette réimpression) ; cf. W. Lehmann, Les 
peintures mixleco-zapotèques, pp. 2Î9-250. 



364 l'écriture 

Mendoza et le Codex Telleriano-Remensis emploient l'image dune 
plume. Pour 8.000, la figure était celle d'une bourse aussi bien 
dans le Codex Mendoza que dans le Yaticanus A. Ces chiffres se 
combinaient de façon très simple. On ne les trouve que dans . les 
manuscrits qui montrent les tributs exigés des villes soumises à la 
confédération mexicaine. 

Tels sont les éléments de l'écriture mexicaine, autant que les 
progrès du déchiffrement nous permettent de les analyser. Ce déchif- 
frement, commencé par Aubin, est bien loin d'être achevé. Les 
manuscrits postérieurs à la conquête sont aujourd'hui sinon tous 
interprétés, du moins interprétables. Mais les documents tels que 
le Codex Borgia, le Féjervâry-Mayer et surtout les peintures mix- 
tèques, tzapotèques et cuicatèques sont loin d'être expliqués dans 
leur ensemble. Les patientes recherches de M. Seler ont éclairci 
beaucoup de questions, principalement en ce qui concerne les 
représentations religieuses, mais leur contenu intime nous est encore 
celé. En particulier, les dates que nous lisons à côté de ces ligures 
ont un sens qui nous échappe. 

Les scènes historiques des peintures mexicaines ont toutes été 
expliquées, mais il n'en est pas de même de celles qui remplissent 
les productions graphiques de l'Oajaca. Nous ne sommes même 
pas en mesure, à l'heure actuelle, de lire les noms de villes qui 
abondent dans le Codex de Vienne, par exemple. Ceci provient de 
l'insuffisance de nos connaissances des langues de l'isthme de 
Tehuantepec (tzapotèque, mixtèqué, cuicatèque). Il y a là un champ 
ouvert à l'étude. 



CHAPITRE VII 

LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS 

Sommaire. — I. La vie urbaine, la ville et les monuments. — II. Le vêtement 
et la parure. — III. L'alimentation et la cuisine. — IV. Les arts industriels : 
tissage, teinture, poterie, travail des métaux, taille des pierres dures. 

§ I, — La vie urbaine, la ville el les monuments. 

"La civilisation mexicaine est une civilisation urbaine. Mexico, 
connue Rome, avait soumis à ses lois des peuples divers, et, comme 
à Rome, les citoyens mexicains avaient seuls un status social bien 
établi : la plèbe des villes et des bourgades environnantes ne comp- 
tait pas, tout au moins dans les documents que l'histoire nous a 
apportés. 

Cortez nous donne une description de la capitale, cœurde l'empire 
aztèque l . « Cette ville de Mexico, dit-il, est fondée dans la lagune 
d'eau salée (lacune de Tetzcoco), de manière que, de n'importe quelle 
partie de ses bords au cœurde la ville, il y a deux lieues de distance. 
Elle a quatre entrées auxquelles on accède par des chaussées artifi- 
cielles, d'une largeur de deux lances de cavalerie. Son étendue égale 
celle de Séville et de Cordoue . Ses rues principales sont fort larges et 
très droites. Quelques-unes sont partagées, de manière qu'une moitié 
de la rue est faite de terre tandis que l'autre est un canal dans lequel 
circulent les embarcations. Çà et là, des terre-pleins sont coupés 
par des tranchées qui font communiquer les uns avec les autres, 
les canaux des différentes rues ; ces tranchées, dont certaines sont 
très larges, sont traversées par des ponts, faits d'épaisses poutres, 
bien jointes et artistement travaillées. Sur certaines de ces passe- 
relles, dix cavaliers pourraient cheminer de front. » 

Les anciens auteurs nous disent que les rues de Mexico étaient 
étroites, très nombreuses et coupées de places, ombragées par de 
vieux arbres, où se tenaient les marchés. Ils nous disent aussi que 

1.- Nous emprunterons cette description à Cortez lui-même : Carias de rela- 
ciôn. : ?e relacinn éd. Vedia, Historindores primitivos de India, vol. I. Madrid, 
1N52 . 



366 LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS 

chaque corporation occupait un quartier spécial : ici, celle des 
orfèvres; là, celle des tailleurs de pierre dure ; plus loin, celle des 
jongleurs, etc., mais nous avons vu ce qu'il faut penser de leurs 
affirmations. 

Les « palais des princes », c'est-à-dire les édifices municipaux, 
s'élevaient au centre de la ville, et occupaient une vaste super- 
ficie. Le grand ieocalli, temple de Huitzilopochtli, dont les substruc- 
tures ont été récemment découvertes ! , était encore plus vaste. 
Enfin la place du grand lianquiztli, ou marché, établie sur rem- 
placement de Tlallelolco, était, au dire des chroniqueurs, une 
des parties les plus intéressantes de Mexico. 

Le chiffre de la population de Mexico a élé l'objet d'appréciations 
diverses. Torquemada - dit que la capitale aztèque comptait un 
million d'habitants ; Cortez, Pierre Martyr prétendent qu'elle 
renfermait soixante mille maisons, ce qui aurait donné, d'après 
Jourdanet 3 , un chiffre de 300.000 habitants; les auteurs modernes 
tendent à réduire considérablement ce nombre et à attribuer à 
Mexico une population de 50 à 60.000 habitants '. Plusieurs parti- 
cularités de l'histoire de la conquête paraissent indiquer que la 
population de Mexico n'excéda jamais ce nombre. Les alliés tlascal- 
tèques et chololtèques de l'armée de Cortez étaient au nombre de 
75.000; les soldats espagnols qu'ils accompagnaient étaient au plus 
quelques centaines. Or Mexico, ville située au milieu d'un lac et 
accessible seulement par des chaussées faciles à barricader, fut 
emportée avec peine, il est vrai, par les assaillants, la plupart 
armés à l'indienne. Si Mexico avait eu 100.000 habitants elle eût 
été imprenable pour l'armée du conquistador. 

Les Espagnols, lors de leur entrée à Mexico, furent frappés du 
nombre et de la variété des édifices. 

Les maisons étaient de deux espèces : le leopantzinlli et le tez- 
calli :i . 

1. Au cours de fouilles faites pour l'assainissement de la partie centrale de 
Mexico. Voir E. Seler, Die Ausgrabungen am Orte des Haupttempels in 
Mexico (SGA, vol. II, pp. 767-905). 

2. Monarquia Indiana, vol. I, lib. III, cap. 23. 

3. Introduction à la traduction de Y Histoire des choses de la Nouvelle- 
Espagne de Sahagun, p. xxv. 

4. Le chiffre de 60.000 habitants a été proposé, dès le xvin e siècle, par 
Kobertsox, History of America. 

5. La construction de ces deux sortes de maisons se poursuivait encore à 
Tlaxcallan, dans les dernières années du xix e siècle. Voir Starr, Noies npon 
ethnography of Southern-Mexico (PDAS, vol. VIII, 1901, pp. 114-116). 



LA VIE URBAINE, LA VILLE ET LES MONUMENTS 



367 



Le teopan tzintli était construit en pierres d'appareil . C'était une 
construction d'une seule pièce, rectangulaire ; le sol était fait de 
terre battue, les murs blanchis à la chaux. Le toit de ces maisons 
était plat ou incliné sur un ou deux versants et couvert d'herbes. 

Le tezcalli était de dimensions moindres, les murs étaient con- 
struits enadobes, ou en pierres non équarries, cimentées avec de la 
glaise ; parfois même, il était bâti de perches recouvertes d'argile, 
mélangée avec des herbes hachées. 

Les maisons étaient toujours accompagnées de deux dépendances : 
le cencalli ou grenier et le lemazcalli ou sudatorium. 

Le cencalli existe encore aujourd'hui dans tout le Mexique. C'est 
une construction d'adobes ou de terre cuite, ayant la forme d'un vase, 
qui s'élève à des hauteurs variant de 2 Q1 50 à 5 mètres. On y em- 
magasine le maïs en épis. 

Le temazcalli était le lieu où l'on prenait des bains de sueur. Ces 
constructions avaient de 1 U1 50 à 2 mètres de haut sur 2 m à 2 m 50 
de diamètre ; elles étaient voûtées en encorbellement, et on y péné- 
trait par une porte basse, que l'on franchissait en rampant. 

Les grandes constructions de Mexico ont été détruites, mais il 
reste dans l'Anahuac des ruines qui nous en donnent une idée. 

Les ruines de Xochicalco \ situées à peu de distance au sud-ouest 
de Cuernavaca (l'ancienne Quauhnahuac), sur un plateau calcaire, 
sont remarquablement bien conservées. 

Xochicalco, centre de la tribu nahuatlaque des Tlalhuicas, était 
fortifié. A l'est, on voit encore les restes de deux puissants bas- 
tions ; à gauche, existe une arête très aiguë, au pied de laquelle on 
avait pratiqué une tranchée profonde. D'autres tranchées se ren- 
contrent du côté nord. L'éminence sur laquelle se dressent les 
ruines nommées « Temple de Xochicalco » est défendue par un 
fossé large et profond, qui en fait le tour. Au sommet se dressent 
les ruines, protégées sur le flanc de la colline par des levées de 



1. Les ruines de Xochicalco ont été visitées et décrites dès 1777 par Alzate 
y Ramirez : Descripcion de las Antigiiedades de Xochicalco. Elles furent revi- 
sitées en 1831 par Dupai.y et Gastaneda dont la description fut publiée dans le 
vol. IV des Antiquities of Mexico de Kingsborough. Humboldt (Vue des Cor- 
dillères, p. 98), Tylor (Anahuac, p. 189), Nebel les décrivent brièvement. La 
description la plus récente et la meilleure est celle de E. Seler, Die 
Ruinen von Xochicalco (SGA, vol. II, pp. 128-168). Les sculptures qui 
couvrent ce monument ont été publiées intégralement dans l'ouvrage de 
A. Penaeiei.. Monumenlos del arte antiguo mexicano, Berlin, 1890, vol. I. 



368 



LA VIE PRIVEE DES ANCIENS MEXICAINS 



terre. Le temple de Xochicidco, comme tous ceux du Mexique et 
de l'Amérique centrale, était élevé sur une pyramide quadrangu- 
aire, orientée suivant les points cardinaux (fig. 129). La base mesure 
*21 m. sur les côtés N. et S. et 20 m 93 sur les côtés Ë. et 0. '. La 
pyramide a deux terrasses. La première est à 3"' 89 du sol; les murs 
qui la supportent sont inclinés de 73°, recouverts de sculptures 
et coupés par une corniche de m 47 de haut et saillante de 
m 23. Sur le côté ouest de la pyramide, existe un escalier, dont les 



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Fig. 129. — Plan du temple de Xochicalco 
(d'après E. Seler, Die Ruinen von Xochicalco). 



marches ont une largeur de 9 m 53, une hauteur de 40 cm. et une 
épaisseur de m 30 ; des pierres qui existent encore au bas de l'esca- 
lier font supposer qu'il était autrefois divisé en deux parties. Toute 
la première terrasse est couverte de décombres, mais on y voit 
encore des murs faits de plaques d'andésite 2 . Ces murs circon- 
scrivent une vaste chambre qui était probablement couverte autre- 
fois de poutres de bois ou de dalles de pierre légère. Cette cou- 
verture formait un toit qui supportait la seconde terrasse. 

Les murs, ainsi que les frises qui ornent les blocs de soutènement 
de la première plate-forme sont couverts de sculptures. Sur trois 
des faces de la pyramide (la quatrième étant occupée par le grand 
escalier) court un bas-relief, qui représente un serpent au corpsdécoré 



1. D'après les mesures du Sr. Segura, ingénieur qui accompagnait M. E. 
Seler dans son voyage à Xochicalco. 

2. Le P. Alzate (Description, p. 11) prétendait que sur cette terrasse s'éle- 
vaient quatre autres étages, ce que les auteurs modernes n'admettent pas 
(voir Seler, Die Ruinen von Xochicalco, pp. 132-133). 



LA VIE URBAINE, LA VILLE ET LES MONUMENTS 



369 



de plumes de quetzal ' (fig. 130). Au-dessus du serpent est sculpté un 
personnage assis. Les jambes croisées « à la lurque »,et au-dessous 
on lit une date : 9 quiahuitl. 

La corniche et la partie conservée des murs d'andésite sont aussi 




Fi;;-. 130. — Frise sculptée du temple de Xochicalco (d'après E. Seler. 
Die Ruinen von Xochicalco). 



couvertes de sculptures, plus ou moins détruites et qui représentent 
des personnages, des animaux et des dates du calendrier. 

Le temple de Tepoztlan est un autre exemple de l'architecture 
religieuse des Mexicains. Il est situé au sommet d'une pyramide, 
élevée sur la crête d'une sierra, à 600 mètres au-dessus de la ville 
actuellede Tepoztlan (fig. 13»). Les constructions furentdéblayées aux 
mois d'août et de septembre 1895, par les soins d'un jeune ingénieur 
mexicain, Sr. R. Francisco M. Rodriguez et de la population de 
Tepoztlan. Peu de temps après, il fut visité par l'archéologue amé- 
ricain Marshall II. Sabille, qui en a publié une description excel- 
lente 2 . 

On a ménagé dans la colline sur laquelle est élevée la construction, 
des escaliers, en partie artificiels, en partie taillés dans le roc ; çà 
et là, on rencontre des inscriptions faites sur des blocs de roche 
dure. Le sommet du « Cerro de los Tepoztecos », comme il est appelé 
dans le pays, porte deux plates-formes. La plate-forme occiden- 
tale est occupée par les ruines du temple; sur celle de l'orient sont 
des constructions d'espèces et de dimensions diverses, que M. Seler 
croit avoir été les habitations des prêtres et autres annexes. 



1. Le quetzal ou mieux quetzalli (trogon collaris) est un oiseau de la 
famille des couroucous, remarquable par les longues plumes vert brillant de 
sa queue. 

2. BAMN, vol. VIII, New-York, 1896, pp. 25-31. Cf. E. Seler, Die Tem- 
pelpyramide von Tepoztlan. 

Manuel d'archéologie américaine. 24 



370 



LA VIE PRIVEE DES ANCIENS MEXICAINS 



Le temple est construit sur un soubassement grossier (fig. 13*2), 
u-dessus vient la pyramide à trois étages. Du côté oriental un escalier 




Fig. 131. — La pyramide et le temple de Tepoztlan (d'après E. Seler, 
Die Tempel 'pyramide von Tepoztlan). 



mène à la première plate-forme, élevée de 9 m 50 au-dessus du roc. On 
y accède aussi par un escalier ménagé du côté sud. Il reste un vaste 
espace libre devant les degrés qui conduisent à la terrasse supé- 
rieure. Au milieu de cet espace, il existe une petite dépression 
quadrangulaire, dans laquelle on devait descendre autrefois, des 
quatre côtés, par quelques marches. Cette dépression répondrait au 



LA VIE URBAINE. LA VILLE ET LES MONUMENTS 



371 




Fig. 132 < — Plan du temple de Tepoztlan (d'après E. Seler, 
Die Tempelpyramide von Tepoztlan). 



:m 



LA VIE PRIVEE DES ANCIENS MEXICAINS 



quauhxicalli, lieu où l'on mettait les cœurs des victimes du sacrifice, 
et dont les anciens auteurs nous décrivent la structure à propos du 
grand temple de Mexico. L'escalier qui se trouve derrière conduit à la 
seconde terrasse, sur laquelle est construit le temple qui forme le 
troisième étage de la pyramide. Du temple, il ne reste que des murs 
laits de (elzontli (pierre poreuse, d'origine volcanique) rouge et noir, 
d'une épaisseur de I '" 90 et d'une hauteur de 2 m 50. Le toit est 
complètement détruit. Le mur de face est remplacé par deux gros 
piliers quadrangulaires, qui laissaient une large porte centrale et 









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Fig. 133. — Vue de la chambre intérieure du temple de Tepozttan (d'après 
E. Seler, Die Tempe Ipyrami de von Tepoztlan). 



deux petites latérales. L'espace antérieurest divisé en deux chambres 
par un mur de m 90 d'épaisseur, dans lequel était ménagé une large 
ouverture. La chambre de devant a une longueur de 3 m 73, celle de 
derrière 5 m 20, sur une largeur uniforme de 6 mètres. Au milieu de 
la chambre intérieure, M. Rodriguez a trouvé un enfoncement qua- 
drangulaire qui contenait encore du charbon et des fragments de 
copal bien conservés : c'était un foyer où l'on faisait brûler le copal 
(eopalli) qui servait d'encens aux anciens Mexicains-. Tout à fait au 
fond de la seconde chambre, dans l'axe de la porte centrale d'en- 
trée se trouvait la place de l'idole, déjà disparue avant les fouilles. 



LE VÊTEMENT ET LA PARURE 37! 3 

Près de l'endroit où elle se dressait, M. Rodrigue/, a trouvé une sorte 
de piédestal, sur lequel étaient fixés deux bas-reliefs. Tout autour de 
la chambre postérieure, court un banc de pierre dont la partie retom- 
bante est sculptée (fig. 133). M. Seler suppose que le temple de Tepoz- 
tlan était consacré à Tepoztecatl, divinité locale du pulque ou octli, 
dont nous parlent les auteurs anciens '. Quant à la date de la con- 
struction du temple, deux tables de pierre trouvées sur la première 
terrasse nous la donnent avec beaucoup d'exactitude. L'une porte la 
date 10 Tochtli, l'autre l'hiéroglyphe bien connu du tlacatecuhtli 
Ahuitzotl : le leocalli de Tepoztlan fut donc construit en 1502. 

Nombreuses sont les autres ruines de la région de Mexico. Il 
en existe à Chalco, à Atlinchan, à Tetzcoco, etc. Des fouilles 
récentes ont mis à jour, à Mexico même, des restes de l'ancienne 
cité et, en particulier, du grand teocalli. 

L'aspect général des villes aztèques semble avoir été le suivant : 
au centre, une vaste place, autour de laquelle étaient disposés les 
bâtiments municipaux, et le teocalli. Pour le reste, un amas de 
maisons basses, parfois en pierre, mais plus souvent en roseaux, 
séparées par des rues étroites et rectilignes. 

§ IL — Le vêtement e( la parure. 

Le vêtement des hommes comprenait un pagne, ou maxllatl, et 
une couverture, qu'ils plaçaient sur les épaules et qui descendait, 
jusqu'aux genoux (tilmatli). 

Les femmes portaient une sorte de longue chemise de tissu gros- 
sier, huipilli, et un jupon, cueitl. 

Le vêtement différait suivant la situation sociale des individus. 
Les guerriers, par exemple, avaient des costumes particuliers 2 . 
Les anciens manuscrits, et spécialement le Codex Mendoza, nous 
ont transmis les images des couvertures [tilmatli) que portaient les 
guerriers des villes du plateau de l'Anahuac. Elles étaient les unes 
très simples, les autres très travaillées, suivant le clan, la répu- 
tation, le grade militaire de ceux qui les portaient. Elles mon- 
traient, outre les insignes particuliers du clan, quelques particulari- 
tés individuelles. On ne pourrait mieux comparer le recueil de 

1. Die Tempelpyramide von Tepoztlan (SG A, vol. II, pp. 209-21 i). 

2. Voir sur ce sujet, E. Seler, Allmexikanischer Schmnck und soziale und 
militàrische Rangabzeichen (SGA, II. pp. 509-619). 



374 



LA VIE PRIVEE DES ANCIENS MEXICAINS 



ces dessins, publié par M. Seler ', qu'à un « armoriai ». 
Les divers grades étaient distingués par des insignes spéciaux : 
certains chefs portaient des tuniques garnies déplumes (xiuheuatl, 
« la chemise de plumes 7 de cotinga bleues » ; tozeuatl, « la chemise de 
plumes de perroquet jaunes » ; aztaeuatl, « la chemise de plumes de 
héron blanches », etc.). 




a 7) 

Fig-. 135. — Vêtements militaires mexicains. a. Cuezalpatzactli ; h. Quelznlpntzactli 
d'après le Libro de los Tribntos) 



Certains soldats portaient des justaucorps, surmontés de têtes 
artificielles d'animaux. D'autres fois, le maillot se terminait au 
cou et le guerrier se donnait un aspect imposant par une coiffure 
de longues plumes. 

Décrivons deux de ces vêtements. L'un, le quetzalpalzactli, « la 
double rangée de plumes de quetzal », a été emprunté aux Tzapo- 
tèques par les Aztèques, sous Ahuitzotl, et les tlacatecuhtin seuls le 



1. Seler, Altmexiknnischer Schmuck. 



LE VÊTEMENT ET LA PARURE 37.J 

portaient. L'autre, le cuezalpatzactli, « la décoration de plumes 
de héron en forme de peigne », est extraite du même manuscrit ; 
elle était portée par les chefs subalternes, probablement les 
achcacauhtin (fig. 134). Les guerriers portaient des boucliers ornés 
de la même « devise » que leurs couvertures. 

Les chefs civils avaient, eux aussi, des costumes particuliers : 
Sahagi N,dansle 5 e paragraphe de son « Histoire » en langue nahuatl, 
nous énumère les vêtements que revêtaient les « princes » ou 
tecuhtin l . Dans ce même chapitre, il décrit les pièces du costume 
des « femmes nobles ». La seule différence entre le costume des chefs 
et ceux des gens du peuple est l'ornementation, qui varie pour 
chaque espèce de chef ou chaque « princesse », tandis qu'elle n'existe 
pas pour la plèbe, les macehualtin. 

Chefs et simples citoyens portaient le même costume, c'est-à-dire, 
pour le sexe masculin, le maxtlatl et le tilmatli; pour le sexe fémi- 
nin, le hnipilli et le cueitl. 

La parure prenait mille formes. Nous avons parlé plus haut des 
coiffures et des boucliers que portaient les guerriers. Mais chaque 
individu, suivant son clan, sa situation sociale, sa valeur person- 
nelle, et aussi suivant le rang qu'il occupait dans les cérémonies reli- 
gieuses, avait droit à des ornements spéciaux. 

Les Aztèques étaient de très habiles orfèvres ; ils travaillaient 
les pierres dures : cristal de roche, jaspe, jadéite. La plupart des 
bijoux qu'on a retrouvés sur le sol du Mexique sont d'une facture 
excellente, mais de formes peu variées. Il faut en accuser moins 
l'imagination des artistes mexicains que la tradition qui paraît avoir 
imposé un nombre restreint de modèles. 

Comme les premiers conquérants réunirent tout l'or qu'ils 
purent trouver au Mexique pour l'envoyer en Europe ou le faire 
fondre sur place, il ne reste plus que quelques bijoux d'or et de 
cuivre : clochettes, petits animaux en feuilles d'or recouverts de 
fils d'or, etc. Nous possédons aussi des pendentifs en pierre dure : 
jaspe, cristal de roche, qui paraissent, pour la plupart, dater d'après 
la conquête. 

On a trouvé en abondance des ornements de nez ou de lèvres en 
métaux précieux ou en pierres dures. Le plus répandu était le ten- 
tetl ou « labret ». Comme beaucoup d'autres peuples américains, les 
Aztèques portaient à la lèvre inférieure un objet, le plus souvent 

1. Seler, Altmexikanischer Se hmûck, SGA, t. II, p. 515. 



376 LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS 

en pierre, parfois en métal, analogue aux « botoques » des indi- 
gènes du Brésil oriental. Le tentell avait généralement la forme d'un 
petit cylindre, s'élargissant à la base. Les ornements de nez portaient 
le nom générique de yacametztli, « lune du nez » ; ils étaient faits en 
forme de croissant, d'où leur nom. 

Lors des fêtes, les Mexicains se peignaient le corps ; les dessins 
changeaient avec les fêtes, leurs formes étaient fixées par la tra- 
dition, mais chaque individu avait le sien; aussi employait-on des 
sortes de timbres, faits de terre cuite et que Ton s'appliquait sur 
diverses parties du corps après les avoir enduits de couleurs. 

§ III. — U alimentation et ta cuisine. 

Les Mexicains étaient des agriculteurs, et la base de leur alimen- 
tation était le maïs. 

Le grain était broyé sur une plaque de pierre (metlatl) ', à 
l'aide d'un rouleau, également en pierre (metlapilli). La pâte qui 
servait à faire des sortes d'oubliés était préparée sur la même 
pierre. La pâte de maïs était aromatisée avec du piment, et par- 
fois avec de la vanille (tlilxochitl). On faisait aussi des sortes 
de crêpes de maïs, dans lesquelles on étendait une pâte faite de 
haricots et de piments écrasés. 

Les Mexicains faisaient une grande consommation de chocolat 
(chocolatl). Ils tiraient le cacao (cacahuatl) des provinces du Sud, 
et principalement du Soconusco ; c'était un objet important de 
commerce, et les grains de cacao servaient de monnaie. Pour faire 
le chocolat, les Aztèques pulvérisaient, en quantité égale, des grains 
de cacao torréfiés et des grains de l'arbre poehotl [Bombax ceïba) ; 
cette poudre était jetée dans l'eau et remuée avec un « fouet », ou 
moulinet ; la partie grasse du cacao montait à la surface, et elle 
était séparée du reste du liquide. On jetait dans l'eau une poignée 
de maïs rôti et pulvérisé et Ton cuisait à feu doux ; le vase était 
ensuite retiré du feu, puis le beurre de cacao retiré auparavant 
était ajouté, le tout mélangé et l'on buvait tiède. Souvent le cho- 
colat était aromatisé avec de la vanille 2 . 

Outre ces plantes, ils cultivaient dans leurs champs la citrouille, 

1 . Ce mot. hispanisc sous la forme metate. sert à désigner aujourd'hui cette 
sorte de moulin que l'on trouve employé chez tous les peuples indigènes de 
l'Amérique centrale et d'une partie de l'Amérique du Sud. 

2. Brassf.ufi r>F. Boirbouko, Histoire des nations civilisées, vol. III, pp. 642- 
643. 



l'alimentation et la cuisine 377 

la patate et l'igname (camotl), le haricot {ell), le piment (chilli), 
la sapotille (chieotzapotl), etc. 

Les Aztèques consommaient une certaine proportion de viande : 
outre la venaison, dont les marchés étaient toujours abondam- 
ment fournis, ils mangeaient de petits chiens (lechichi) qu'ils 
engraissaient, des dindons (huexolotl) et des faisans (coxcoxtli). 

Les Mexicains n'avaient aucune répugnance à manger des insectes, 
principalement une certaine espèce de mouche, nommée axayacatt , 
qu'ils pétrissaient avec du maïs ; cette pâte était cuite au four et 
vendue dans les marchés. On faisait également un plat nommé 
ahuauhtli* avec les œufs de ces mêmes mouches, récoltés dans 
les jonceraies de la lagune. 

Les Mexicains possédaient diverses boissons fermentées. La plus 
connue est Yoctli ou pulque 2 , faite du jus fermenté de Y agave 
nmericana. Le pulque est obtenu de la façon suivante : lorsque 
l'agave a atteint sa maturité, on coupe sa hampe et les feuilles 
tendres qui entourent celle-ci, et on laisse au cœur de la plante une 
assez grande cavité. La surface des grosses feuilles de la périphérie 
est ensuite grattée ; il s'en échappe un jus clair qui se déverse dans 
la cavité centrale ; on extrait ce liquide avec un chalumeau et on 
le place dans des vases où il fermente 3 . L'octli est d'une couleur 
blanchâtre, il a un goût un peu astringent et enivre facilement. 
La force, et même le goût du pulque diffèrent suivant les variétés 
d'agave duquel on l'extrait et suivant les localités; il s'en fait 
encore aujourd'hui une grande consommation. 

Les Mexicains employaient d'autres intoxicants que le pulque ; 

ils s'en servaient dans les cérémonies chamanistiques pour produire 

des hallucinations. Les principaux étaient le tabac (yetl), le peyotl 

[Anhalonium Lewinii), le toloache [datura sp.) et Yololîuhqui 

convolvulacée du genre ipomœa). 

Le tabac était fumé soit dans la pipe, soit mélangé à du liqui- 
dambar, sous forme de cigare. Son emploi était plus ou moins lié à 
des rites religieux. 

1 On vendait encore de ces œufs de mouche sur le marché de Mexico dans 
la seconde moitié du xix e siècle ; Jourdanet (traduction de Y Histoire de la 
conquête de lu Nouvelle-Espagne de Bernal Diaz del Castillo, p. 517, note 1) 
dit que cette matière a un goût fort de mauvais fromage et qu'on la vend 
particulièrement les vendredis de carême. Son nom est à peine changé : 
aquauhtle. 

2. Le nom « pulque », sous lequel cette boisson est désignée aujourd'hui au 
Mexique môme, est d'origine araucane. 

3. Ci.avigero. Historia antica del Messico, vol. [. lih. VII. 



378 LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS 

Le peyotl est encore employé aujourd'hui par les Indiens Hui- 
chols de la Sierra de Nayarit ' et jusque chez les Kiowas des 
Etats-Unis. C'est une cactée naine, dont on coupe la racine, que 
l'on mange sèche. L'effet physiologique est très violent: surexcita- 
tion très grande, accompagnée de visions colorées, et d'une exagé- 
ration du besoin de locomotion; cette excitation est suivie d'une 
forte dépression. Cette plante n'était pas cultivée par les Mexicains, 
qui l'obtenaient, par commerce, des Chichimèques du Nord. 

S IV. — Les arts industriels [tissage, teinture, poterie, 
travail des métaux, taille des pierres dures). 

Les Aztèques étaient d'adroits artisans. Les étoffes dont ils tai- 
saient leurs vêtements, étaient tissées avec des matières variées. Bien 
qu'ils ne connussent pas la laine, la soie et le chanvre, les Mexicains 
possédaient cependant un nombre suffisant de matières textiles 
pour leur permettre de produire des tissus divers. 

Ces matières textiles étaient le coton — le plus important des 
textiles américains — le fil d'agave, le fil d'icxotl (un palmier nain) 
et le poil de lapin ou de lièvre. 

Des fils du maffuey, ou agave, les habitants de l'ancien Mexique 
faisaient des toiles très fines ; le palmier iexotl fournissait les gros 
fils, employés comme chaîne dans la fabrication des étoffes de coton ; 
le poil de lapin ou de lièvre était réservé pour les étoffes fines 
et remplaçait, pour les Mexicains, la soie; le coton, enfin, servait 
à tous les usages auxquels les Européens d'alors employaient la laine. 

Le métier était de l'espèce la plus primitive. Sa largeur corres- 
pondait à celle de la pièce d'étoffe à faire. Aux deux extrémités, 
deux traverses maintenaient la chaîne, dont les fils étaient séparés, 
de deux en deux, au moyen d'une réglette plate, en bois, qui pou- 
vait glisser d'une extrémité à l'autre du métier. Les fils qui formaient 
la trame étaient enroulés sur des navettes, formées de petits mor- 
ceaux de bois pointus aux deux extrémités. 

Les ouvrages textiles étaient très variés de forme et de couleur, 
et, malgré la grossièreté de l'appareil de tissage, ils étaient, presque 
toujours, d'un fini admirable. Il suffît, pour se rendre compte de la 
variété d'aspect des tissus mexicains, de jeter un coup d'œil sur 

1. L. Diguet, Le peyoll et son emploi rituel chez les Indiens du Nayarit 
JAP, nouv. série, vol. IV, pp. 21-29). C. Lumholtz, Symbolism of the ffui- 
chol Indians (MAMN, vol. III, n° l . 



LES AltTS INDUSTRIELS 



379 



les « devises » que portaient les divers chefs et guerriers mexi- 
cains '. 

L'une des beautés de Fart textile mexicain était la richesse du 
coloris des étoffes. L'art de la teinture était, en effet, un de ceux 
dans lesquels les peuples de l'Anahuac excellèrent. Les couleurs de 
teinture étaient empruntées aussi bien au règne minéral qu'au 
règne végétal et même animal. 

Les principales couleurs de teinture étaient le bleu sombre, pro- 
duit par l'indigo ; le vert clair, tiré des carbonates et des acétates 
de cuivre ; l'orange, extrait de diverses plantes, et le rouge, des 
graines de Yachiotl (bixa orellana) et surtout de la cochenille. Cette 
dernière teinture, qui fut plus tard employée en Europe, était ori- 
ginaire de rOajaca et plus spécialement de la Basse Mixtèque. 
Lorsque les Mexicains s'emparèrent de la ville mixtèque de 
Nochiztlan, ils exigèrent que cette cité leur livrât comme tribut 
annuel une quantité déterminée de cochenille. Cet insecte vit sur 
certaines variétés d" Opuntia dont les Aztèques cherchèrent à étendre 
la culture dans les parties du Mexique qui environnaient 'Mexico. 
Lors de la conquête, il existait des élevages de cochenille dans la 
république de Tlaxcallan, à Cholollan et à Huexotzinco. Mais, même 
à cette époque, le centre le plus actif de production était la province 
mixtèque 2 . 

Les Aztèques faisaient encore des étoffes de plumes, dont tous les 
anciens auteurs vantent la perfection et le fini. Ces manteaux et 
ces costumes servaient, comme on l'a vu, aux guerriers et aux 
prêtres de vêtements d'apparat, ou pour recouvrir les statues des 
dieux. 

L'art de la mosaïque de plumes était des plus délicats : non 
seulement les artisans devaient assortir les plumes de couleurs dif- 
férentes, mais encore ils obtenaient, par transparence, des demi- 
teintes et choisissaient leurs matériaux en conséquence. Les plus 
grosses plumes, qui formaient le fond, étaient attachées sur l'étoffe 
de base avec des fils ; les plumes plus légères, qui figuraient les 
demi-teintes, étaient collées sur les précédentes 3 . Un bon exemple 

1. E. Seler, Altmexikanischer Schmuck nnd soziale und mililarische Rang- 
abzeichen{SGA, vol. II). 

2. Aujourd'hui même où l'industrie de l'élevage de la cochenille s'est com- 
plètement éteinte aux îles Canaries, où les Espagnols l'avaient introduite. 
c'est encore clans la partie de l'Oajaca habitée par les Mixtèques, que se per- 
■pétue cette industrie (voir L. Diguet, Histoire de la Cochenille au Mexique, 
JAP, nouv. série, vol. VI, Paris, 1909, pp. 75-99). 

• >. Voir E. Seler, L'orfèvrerie des anciens Mexicains et leur art de travailler 



380 LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS 

de cette mosaïque de plumes est conservé au Musée de Vienne. Le 
tissu est monté sur une carcasse de lines baguettes de bambou, unies 
par un filet sur lequel sont liées les grandes plumes ; certains orne- 
ments sont faits de bandes de papier de maguey sur lequel on a 
collé les plumes fines. 

Un tablier de plumes, conservé au Musée de Berlin, est fait d'un 
tissu grossier sur lequel sont collées des bandes de papier découpé 
qui servent de support aux plumes. 

L'art de la broderie de plumes s'est perpétué jusqu'au xix e siècle, 
pour la confection d'ornements d'église et on peut en voir un très 
bel exemple au Musée du Trocadéro. 

Les objets de pierre utilisés pour les besoins domestiques ou guer- 
riers sont nombreux. On doit surtout mentionner les pointes de 
lances et les armatures de maquahuitl en obsidienne éclatée. Avec 
la même roche, les Aztèques faisaient de petits couteaux, très tran- 
chants, qui ont été trouvés en grande abondance dans toutes les 
fouilles. Ils taillaient aussi cette roche et la polissaient pour en faire 
des miroirs, carrés ou circulaires. Mais cette substance n'étant pas 
suffisamment réfléchissante, ils polirent des miroirs dans une pyrite 
de fer brillante, la marcassite. 

Nous possédons peu de sculptures sur bois de l'ancien Mexique ; 
le climat humide du pays les a presque toutes fait disparaître. On 
peut cependant citer, comme un bon exemple de l'adresse des 
Aztèques à ce genre de travaux, le teponaztli (tambour) sculpté, 
trouvé à Malinalco ' . 

Les Mexicains étaient des potiers excellents. La plupart des vases 
qu'ils fabriquaient étaient de pâte assez grossière, mais certains 
objets de céramique, imités de ceux de l'Oajaca, sont d'une 
réelle finesse. Pas plus que les autres peuples de l'Amérique, les 
Aztèques ne connaissaient le tour à potier. Les vases les plus 
grossiers semblent avoir été faits en poussant de la terre dans une 
corbeille en vannerie et en cuisant le tout. 

La céramique plus fine comprend trois types principaux : le pre- 
mier est celui des vases en terre claire, d'un jaune rougeâtre, mon- 
tés sur pieds ; e second comprend les objets faits de terre cuite non 
polie, sur lesquels on a fait des ornements en relief, par pastillage; 

lu pierre et de faire les ornements en plumes (CIA, vol. VIII. pp. 401-452, 
reproduit dans SGA, vol. II, pp. 620-663). 

1. Seler, Die holzgeschnitzte Pauke von Malinalco und das Zeichen atl- 
tlachinolli (SGA, vol. III, pp. 305-355). 



LES ARTS INDUSTRIELS 



381 



le troisième renferme les vases de formes diverses, représentant des 
hommes ou des animaux, très finement modelés. 

Les principales formes sont : l'assiette, plus ou moins profonde, 




Fig. 133. — Bol en terre cuite sombre provenant de Cholollan (d'après E. Seler, 
Die archœologischen Ergehnisse). 

montée ou non sur trois pieds ; le bol, à fond plat et à parois 
arrondies (fig. 135); le panier de céramique, cylindrique, muni 




Fig. 136. — Assiette décorée du symbole de Mictlantecuhtli, provenant de 
Cholollan d'après E. Seler, Die archseologischen Ergehnisse). 

d'une anse ; des vases globuleux, à col plus ou moins larg-e, avec 
des panses de galbes divers ; des vases cylindriques, à pied bas, 



382 



LA VIE PRIVEE DES ANCIENS MEXICAINS 






creux, munis de grandes anses latérales ; des vases tronconiques 
doubles; des amphores d'un très beau profil et à fond plat, etc. 

Un grand nombre d'objets d'usage commun étaient faits de terre 
cuite : les cuillers à encens, dont on se servait dans le culte, les 





Fig. 13- 



Xochipilli, statue de pierre du Musée de Mexico. 



braseros (qui atteignaient jusqu'à m 75 de hauteur), les poncis 
avec lesquelles on s'imprimait des dessins sur le corps, etc. 

La décoration était parfois en relief, et obtenue en appliquant sur 
le vase, avant qu'il ne soit cuit, de petites parcelles de terre mode- 
lée ' ; parfois, les vases eux-mêmes étaient modelés en forme de tête 
humaine, de fruit, etc. ; le plus souvent, le décor était peint. La 
variété des motifs d'ornementation est très grande : souvent, pour 
les vases destinés àdes usages domestiques, la décoration était géomé- 
trique : lignes, cercles, losanges, suite de points; pour les objets ayant 
une utilisation rituelle, on employait des symboles religieux: tête 
de mort (insigne de Mictlantecuhtli) (fîg. 136), tête de jaguar, etc. Le 
coloris était parfois très riche : sur un vase trouvé à Mexico, on relève 

1. Ce procédé, connu sous le nom de pastillage, a probablement été emprunté 
par les Aztèques à leurs voisins du Sud (Mixtèques, Tzapotèques) ou de l'Est 
(Totonaques, Xicalanques), chez lesquels il était usité couramment. 



LES ARTS INDUSTRIELS 



383 



les couleurs suivantes : jaune, blanc, rose, rouge sombre, noir. Cette 
polychromie paraît être due à une influence méridionale, ainsi que le 
style de certaines fisrures. 




Fig. J3H. — Jaguar en pierre trouvé à Mexico 
d'après E. Seler, Die Ausgrahungen am Orte des Haupttempels in[Mexico). 

Les Mexicains sculptaient la pierre. Les bas-reliei's du temple 
de Xochicalco, certaines statues, telles que celle de Xochipilli 
(fig. 137), et un jaguar (fig. 138), trouvées à Mexico, nous montrent 
ce qu'était leur sculpture. 

Ils réussissaient des travaux fort exacts et faisaient des boîtes en 
pierre fermant hermétiquement (fig. 139). 

De très nombreuses statues et bas-reliefs nous permettent de 
suivre l'évolution du travail de la sculpture au Mexique : tout 
d'abord, les statues sont très imparfaites, taillées dans des pierres 
poreuses (lave) et remplies de trous ; peu à peu la technique s'a- 



384 



LA ME PRIVEE DES ANCIENS MEXICAINS 



méliore, les figures perdent de leur raideur et on aborde la sculp- 
ture des pierres siliceuses. 

Mais c'est surtout dans la taille des pierres dures qu'ils excel- 
laient. Les lapidaires aztèques taillaient et sculptaient la jadéite 




Fig. ].'>!>. — Caisse de pierre avec son couvercle, provenant de Tetzcoco 
(d'après E. Seler, Ueher Steinkisten). 



(chalchihuitl), le cristal de roche, {iztaetehuilotl), l'améthyste 
(tlapal tehuilotl), le jaspe et la calcédoine. Ils montaient les pierres 
qu'ils voulaient tailler dans un morceau de bois et les travaillaient 
avec de l'émeri et un instrument de cuivre durci. Lorsque la pierre 
avait reçu la forme désirée, elle était polie avec un fragment de 
bambou et du sable humide L 

Nous possédons quelques-uns des produits de l'art lapidaire des 
anciens Mexicains : on peut voir au Musée du Trocadéro toute une 
série de petits écussons et d'ornements en jaspe et en cristal de 
roche, d'un tini et d'un travail admirable. Ce même musée possède 



1. E. Seler, L'orfèvrerie des anciens Mexicains et leur nrt de travailler la 
/j/erre,SGA, pp. 635-640). 



LES ARTS INDUSTRIELS 



385 



une pièce'de tout premier ordre : c'est une tête de mort, en cristal 
de roche, ayant environ 15 cm. de diamètre, et percée, de haut en 
bas, d'un trou parfaitement cylindrique. Non moins remarquable 
est le vase à pulque taillé dans la jadéite, qui fait partie de la col- 
lection Bilimek, à Vienne (fig. 140). 





^ig lio. 



Le vase à pulque en jadéite de la collection Bilimek, au Musée d'histoire 
naturelle de Vienne. 



Nous possédons quelques objets en mosaïque, tel est surtout le 
poignard en silex, avecjun manche représentant un homme accroupi 
qui fait partie de la collection^Uhde, au musée de Berlin. 

Enfin, les anciens Aztèques travaillaient divers métaux : le cuivre, 
le zinc, l'argent et l'or. Divers passages des anciens auteurs per- 
mettent de croire qu'ils connaissaient plusieurs des alliages du cuivre, 
peut-être le bronze et le laiton, et des mélanges de cuivre et de 
plomb. 

Les métaux étaient travaillés par martelage et par fusion. Le 

Manuel d archéologie américaine. 



25 



38t) LA VIE PRIVÉE DES ANCIENS MEXICAINS 

cuivre, ou ses alliages, surtout employés pour les armes et pour les 
besoins de l'économie domestique, étaient fondus de façon grossière. 
Mais les métaux précieux considérés comme doués d'une puissance 
mystérieuse et auxquels on attachait un respect quasi-religieux 
étaient travaillés par des artistes qui formaient un corps privilégié: 
les teocuitlahuaquê . 

Ceux-ci travaillaient For et l'argent par martelage, à l'aide de 
marteaux de pierre et au repoussé, en bosselant le métal avec 
des pointes également en pierre. Les fondeurs (teocuiilapitzquê) 
fabriquaient les objets les plus délicats, destinés au culte. Ces 
objets étaient fourrés et exécutés à cire perdue: l'orfèvre faisait 
d'abord un mélange d'argile et de charbon de bois finement 
pulvérisé, qu'il laissait sécher et durcir au soleil ; lorsque le 
mélange était sec, il était sculpté suivant la forme voulue, puis on 
trempait la sculpture dans un bain de cire fondue, de façon que 
toute sa surface fût couverte d'une couche de cire mince et égale. 
Autour de l'objet, on faisait un moule, également de terre et de 
charbon. L'or, ou l'argent, fondus dans un creuset, étaient versés 
dans le moule avec une cuiller de terre ; la cire fondait et le noyau 
se recouvrait d'une couche de métal précieux ; il suffisait de casser 
le moule pour retirer le bijou, composé d'un noyau d'argile et de 
charbon recouvert d'une couche d'or '. 

Ainsi que nous l'avons déjà dit, les spécimens de l'orfèvrerie 
mexicaine sont très rares. Les conquistadores ont fondu la plupart 
des bijoux qui tombèrent entre leurs mains. Toutefois, il existe 
quelques-uns de ces objets dans les musées d'Europe et du 
Mexique. Aujourd'hui encore, les Mexicains sont d'habiles orfèvres, 
et l'on peut voir au Musée du Trocadéro une grande plaque d'or et 
d'argent, exécutée par des artistes indigènes, qui fut envoyée par la 
république du Mexique à l'exposition universelle de Paris, en 
1889. 

J. E. Seler, L'orfèvrerie des anciens Mexicains (SGA, vol. II, p. 620-635). 



CHAPITRE VIII 

LES NATIONS NAHUAS DE L'AMÉRIQUE CENTRALE 

Sommaire. — I. Les Pipilesclu Guatemala et du San-Salvador. — II. Les Niqui- 
rans du Nicaragua. 

5j I. — Les Pipiles du Guatemala et du San-Salvador. 

Le Chiapas constituait la limite méridionale de l'empire aztèque ; 
au sud, s'étendait le territoire des Mayas-Quichés, peuple entière- 
ment différent des Mexicains. 

Cependant il existait parmi les Mayas des îlots habités par des 
populations parlant la langue nahuatl. Le premier de ces îlots était 
peuplé par les Pipiles, il comprenait une partie du Guatemala, du 
San-Salvador et du Honduras; le second était celui des Niquirans, 
au Nicaragua. 

L'origine des Aztèques de l'Amérique centrale n'est pas nettement 
définie. Ixtlilxochitl fait remonter leur migration au temps de la 
destruction de l'empire toltèque ; il dit : « On laissa vivre le peu de 
Toltèques qui avaient échappé à la destruction. Il y en eut même 
quelques-uns qui allèrent s'établir dans le Nicaragua et dans d'au- 
tres pays plus éloignés '. » 

Torquemada 2 prétend que les peuples de langue nahuatl de l'A- 
mérique centrale descendaient d'une colonie de Chololtecas, venus 
de YAnahuac sept ou huit générations avant la conquête. Ces 
Nahuas avaient été chassés par la tyrannie des Olmèques) sur le 
conseil d'un de leurs prêtres, ils quittèrent leur pays, se glissèrent 

J. F. de Al va Ixtlilxochitl, Histoire des Chichimèques, trad. Ternaux- 
Gompans, Paris, 1840. — L'origine « toltèque » des Pipiles et des Niquirans a 
été acceptée récemment par M. W. Lehmann, qui, se basant sur des considé- 
rations archéologiques et linguistiques, voit dans ces peuples les restes d'une 
grande population pré-aztèque, qui aurait occupé dans les temps préhisto- 
riques l'Amérique centrale jusqu'au Costa-Rica. 

2. Monarquia Indiana, lib. III, cap. 40. Torquemada fait certainement une 
erreur en donnant Cholollan comme point de départ de cette émigration. Le 
nom de Chololtecas veut dire, ici, « les gens du lieu de la fuite », du verbe 
nahuatl choloa, « fuir ». 



388 LES NATIONS NAIIUAS DE l' AMERIQUE CENTRALE 

de vallée en vallée et s'établirent en différentes parties de l'Amé- 
rique centrale. 

Juarros, dans son Compendio de la hisloria de Gualhemala l , 
s'appuyant sur Fuentes y Guzman 2 et, prétend-il, sur un manuscrit 
pipile aujourd'hui perdu, nous en dit beaucoup plus long*. Il raconte 
quAhuitzotl, n'ayant pu soumettre les belliqueuses tribus des 
montagnes du Guatemala, Pokomames, Qu'ichés, CakchiqueU, etc., 
chercha à obtenir par la ruse ce que la force n'avait pu lui don- 
ner. Il réunit un grand nombre de guerriers qui parcoururent la 
«côte du Pacifique, en se faisant passer pour des marchands. Il 
voulait abandonner ces gens dans le pays où ils s'installeraient, pour 
que, opprimés par les aborigènes, ils se révoltassent; à la faveur 
de cette révolte, les Mexicains auraient envahi le territoire. Mais 
la mort d'Ahuitzotl vint interrompre l'intrigue, et les Mexicains 
restèrent isolés au milieu des populations mayas. Ils se répandirent 
peu à peu, dans les provinces de Sonsonate, San-Salvador et San- 
Miguel, où beaucoup de noms de lieux rappellent l'occupation 
aztèque. Leurs établissements devenant prospères, les Quiches 
et les Cakehiquels craignirent pour leurs propres villages et réso- 
lurent d'exterminer ces étrangers. Les immigrants, avertis de l'at- 
taque, s'armèrent et purent se maintenir dans le pays. Les affir- 
mations de Fuentes sont invraisemblables. Dès long-temps, Squier 
a montré qu'il n'est pas possible d'admettre l'origine attribuée aux 
Pipiles par l'auteur guatémalien. Ahuitzotl fut nommé tlatohuani 
de Mexico en i486, soit 38 ans avant la conquête espagnole ; il 
est impossible qu'en si peu de temps une troupe de marchands 
mexicains ait formé au Guatemala une population dense et homo- 
gène 3 . 

Les Pipiles, au Guatemala et au San-Salvador, habitent encore 
une partie de la côte du Pacifique, près d'Escuintla et de Cuajini- 
quailapa. Ils sont signalés dans cette région, dès 1524, par Alva- 
rado ''. Le district était à cette époque fort peuplé. Alvarado nous 
informe que, au delà de Cuzcatlan, le point extrême qu'il atteignit 
dans son voyage d'exploration, il existait de grandes villes con- 

1. 2 e éd. 1857. 

2. Historia de Guatemala o Recopilaciôn florida, écrit en 1609, ne fut publié, 
à Madrid, qu'en 1882. 

3. Squieh, The States of Central America, p. 332. 

i. Segunda carta de Pedro de Alvarado à Hernan Corles, 1 52 i (dans Icaz- 
balceta, Collecciôn de documentes, vol. I. 



LES PIPILFS DU GUATEMALA ET DU SAIN-SALVADOR .i89 

struites en pierre. Il s'excusa auprès de Coûtez de ne pas continuer 
son entreprise parce que le pays était trop vaste et trop peuplé pour 
que la conquête en puisse être achevée avant la saison des pluies. 

Suivant le chroniqueur Vasquez, le pays des Pipiles était appelé 
Cuzcatlan, c'est-à-dire « pays du collier » ou encore Zalcoatitlan '. 

Voici comment Juarros raconte l'histoire des Pipiles. 

Lorsque les Quiches et les Cakchiquels, inquiets du développe- 
ment pris par les colonies aztèques du Guatemala, cherchèrent à les 
exterminer, les Pipiles s'organisèrent à la mexicaine pour résister 
à leurs tentatives. Mais les chefs militaires abusèrent de leur puis- 
sance. Lorsque le chef suprême Cuaucmichin (Quauhmichiri) voulut 
instituer des sacrifices humains et changer quelques-unes de leurs 
coutumes, les Pipiles se révoltèrent, et le tuèrent. Ils nommèrent à 
sa place Tutecotzimit, dégradèrent les chefs militaires, ainsi que les 
alahuaes, qui étaient les premiers des capuls (calpulli). Tute- 
cotzimit voulut rendre héréditaire la fonction de chef suprême ; 
il nomma un conseil de huit nobles, choisis parmi ses proches, et 
leur donna les attributions judiciaires les plus étendues et leur 
fit promulger une sorte de constitution. 

Tutecotzimit devenait roi à vie, et la fonction royale se trans- 
mettrait directement dans sa famille, parmi ses descendants mâles. 
Tilquantzimit, le fils aîné du roi, était constitué chef suprême de 
l'armée, qu'il dirigerait, avec quatre assistants, nommés par lui. 
A la mort du roi, son fils aîné, le généralissime, devait lui succéder, 
si, toutefois, le Sénat le trouvait assez âgé, ou assez capable pour 
occuper cette place importante ; sinon, cette assemblée pouvait 
choisir le frère du roi décédé ou un de ses proches parents. Celui-ci 
régnait jusqu'au moment où l'héritier légitime était jugé apte à 
mener les affaires de l'Etat. Les femmes ne pouvaient prétendre à 
la succession au trône ou à aucune fonction. Tous les dignitaires 
étaient choisis parmi la noblesse, mais ils devaient montrer qu'ils 
pouvaient remplir les devoirs de leur charge. 

L'esquisse de Juarros, malgré des invraisemblances de détail, 
montre que l'organisation politique des Pipiles était assez sem- 
blable à celle des Aztèques. Il n'est pas parlé de chefs de tribus, 
mais on nous signale, de façon formelle, l'existence des chefs de 
clans (les capuls-calpulli) : les alahuaes ne sont autre chose que 
les achcacauhtin. La fonction de grand chef de guerre, donnée au 

1. Squier, The States of Central America, p. 350. 



390 LES NATIONS NAHUAS DE l' AMÉRIQUE CENTRALE 

fils aîné du roi, était la première de l'État après celle de chef 
suprême. Nous ignorons s'il portait le titre de cihuacohuatl, de 
llacochcalcatl ou de tlacatecatl, mais il est probable que son office 
était analogue à celui des chefs militaires mexicains. 

De plus, le pouvoir du chef était limité: les règles de succession 
établies par le prétendu Sénat sont les mêmes que celles qui exis- 
taient au Mexique. Il est certain que le tlacateciihtli appartenait 
au même clan que son prédécesseur, peut-être était-ce son fils aîné 
qui lui succédait : en tout cas, c'était le frère du décédé ou « un 
de ses proches parents ». 

La noblesse, les esclaves, dont parle Juarros, sont peut-être les 
équivalents des classes sociales que mentionnent les anciens 
auteurs chez les peuples de la vallée de Mexico. 

Sur la religion, les renseignements sont plus vagues encore. La 
mythologie des Pipiles nous est complètement inconnue. Un rite 
sacrificiel nous est signalé par Herrera ] ; ils avaient deux idoles, 
l'une de forme masculine, l'autre de forme féminine et ils leur 
offraient des sacrifices. Leurs sacrifices avaient lieu à des temps 
fixés par leur calendrier. Ces sacrifices se célébraient au com- 
mencement de l'hiver et de l'été. On offrait aux dieux des enfants 
illégitimes, âgés de six à douze ans. Les rites ressemblaient à ceux 
de Mexico. La victime avait la poitrine ouverte, son cœur était 
arraché et on faisait des aspersions de sang aux quatre points cardi- 
naux. 

On faisait aussi des sacrifices lors du retour d'une expédition guer- 
rière couronnée de succès : la fête durait quinze jours si elle 
était donnée en l'honneur de la divinité masculine et chacun des 
guerriers qui s'était signalé par sa bravoure sacrifiait un prisonnier; 
si elle était, au contraire, en l'honneur de la divinité féminine, la 
fête ne durait que cinq jours. 

Herrera nous a parlé du sacerdoce chez les Pipiles. Les prêtres 
étaient organisés comme à Mexico; leur chef était le grand prêtre, 
vêtu d'une longue robe bleue, coiffé d'une sorte de mitre, ornée 
de touffes de plumes multicolores, et portant dans la main un bâton, 
insigne de son grade. Venait ensuite ce que Herrera appelle: « un 
docteur notable connaissant tout de leurs livres et de leurs sorcel- 
leries, et qui expliquait les présages », puis quatre hauts fonction- 
naires religieux que l'on consultait sur toutes les matières. Il y avait 

l. Historia de los hechos, vol. IV, p. 156. 



LES PIPILES DU GUATEMALA ET DU SAN-SALVADOR 



391 



encore de nombreux prêtres subalternes et des sorciers. Lorsque 
le grand prêtre mourait, son successeur était choisi parmi les quatre 
déjà nommés L 

Ces prêtres paraissent avoir eu des attributions très étendues. Ils 
accomplissaient les sacrifices, lisaient et interprétaient les livres 
sacrés, fixaient le temps des fêtes, consultaient les oracles avant 
de déclarer la guerre, célébraient les mariages, réglaient les funé- 
railles des chefs, etc., bref, ils avaient toutes les attributions des 
tlamacazquê mexicains. 

Le calendrier pipile est mal connu, mais ce que Ton en sait per- 
met de croire qu'il est très semblable à celui du Mexique. 

Un manuscrit, conservé au cloître des Franciscains de la ville 
de Guatemala, adonné les noms des jours qui correspondent com- 
plètement à ceux du calendrier aztèque : 





Mexique 




Pipile 


1. 


cipactli 


« crocodile » 


cipactli 


»J # 


ehecatl 


« vent » 


ehecatl 


3. 


calli 


u maison » 


calli 


4. 


cuetzpallin 


9 lézard » 


qùetzalli 


5. 


coati 


« serpent » 


cohuall 


6. 


miquiztli 


« mort » 


miquiztli 


7. 


mazatl 


« cerf » 


mazatl 


8. 


tochtli 


« lapin » 


toxtli 


9. 


ail 


« eau » 


atl ou quiahuitl 
« eau ou pluie » 


10. 


itzcuintli 


« chien » 


ytzcuintli 


11. 


ozomatli 


« singe » 


ozumatli 


12. 


malinalli 


« liane » 


malinalli 


13. 


acatl 


« roseau » 


acatl 


14. 


ocelotl 


« jaguar » 


teyollocuani 
« sorcier » 


J5. 


quanhtli 


« aigle » 


quauhtli 


16. 


cozcaquauhtli 


« vautour » 


tecolotl « hibou » 


17. 


olin 


« mouvement » 


tecpil anahuatl 
« temple » 


18. 


lecpatl 


« silex » 


lecpatl 


19. 


quia huit! 


« pluie » 


ayutl « tortue » 


20. 


xochitl 


« fleur » 


xochitl 2 



1. Historia de los hechos, vol. IV, lib. VIII, cap. 12. 

2. Le manuscrit dont cette liste est tirée, est intitulé : Cî^onica de la S. Pro- 



392 LES NATIONS NAIIUAS DE L'AMERIQUE CENTRALE 

Comme on le voit, les deux calendriers sont identiques ; chose 
curieuse, les noms de jours diffèrent moins des noms mexicains 
que ceux du Meztitlan, province côtière assez voisine du plateau 
de l'Ananuac. Les jours du calendrier mexicain ayant chacun une 
divinité protectrice particulière, tout nous permet de croire qu'il en 
était de même pour le calendrier pipile. 

Sur les mois, les cycles et la synchronolbgie avec le comput euro- 
péen, nous ne savons rien. 

Quant aux fêtes, peut-être est-il possible d'identifier les deux 
grandes solennités que mentionne Herrera avec des époques du 
calendrier aztèque. La fête du solstice d'hiver et celle du solstice 
d'été correspondaient sans aucun doute aux fêtes Hueitecuilhuitl 
et Toxcatl des Mexicains. Par conséquent l'idole masculine aurait 
représenté Xilonen et la féminine Tzinteotl. 

Le Guatemala et le San-Salvador n'ont pas fourni de ruines pipiles ; 
nulle trace de villes ou de grands édifices, si abondants dans la 
région voisine, habitée parles Mayas-Qu'ichés. La seule découverte 
est celle qui fut faite, en 18(V2, par le D ! Habel dans les environs de 
Santa-Lucia Cozûmalhuapa*. Il mit à jour des débris de monu- 
ments et surtout des tables de pierre, sculptées en très bas relief. 
Les plus belles de ces pierres furent acquises par le Musée ethno- 
graphique de Berlin, où elles se trouvent aujourd'hui; elles ont été 
décrites et commentées par Bastian 2 . 

D'autres ruines signalées par Stoll sur le sol du Guatemala, à 
Pantaléon, à Baul, lui semblent aussi devoir être attribuées à cette 
nation 3 . Ces restes, qui furent ensuite mentionnés par Bransforf» ', 



vincia del Santissimo Nombre de Jésus de Guathemala. Elle a été publiée par 
M. Seler, Die Tageszeichen der aztekischen und maya Gottheiten (SGA, 
vol. I, p. 418). Cf. Ê. Seler, Der Codex Borgia, Berlin, 1902, in-f°. 

t. S. Habel, The sculptures of Santa-Lucia Cozumalhuapa (SCK, vol. XXII, 
Washington, 1880), traduit en français sous le titre : Sculptures de Santa- 
Lucia Cosumal whuapa 'Annales du musée Guimel, vol. X, Paris, 1894). 

2. Steinsculpturen aus Guatemala, Berlin, 1882, in-8. Traduction française 
sous le titre: Notices sur les pierres sculptées du Guatemala acquises par le 
musée de Berlin {Annales du musée Guimet, vol. X, Paris, 1894). 

Le D r Bastian émit l'hypothèse que ces monuments étaient d'origine toi-, 
tèque ; plus tard, le D r Berenut crut y voir l'œuvre des Qu'ichés. C'est Stoll 
(Zur Ethnographie der Republik Guatemala, Zurich, 1880, pp. 13-14) qui 
démontra l'origine pipile de ces ruines. 

3. Zur Ethnographie der Republik Guatemala, Zurich, 1880, in-8, p. 12. 

4. Report on explorations in Central America, in /&?/-(RS, 1882, Washing- 
ton, 1884, p. 811). 



LES NIQUIKANS DU NICARAGUA 393 

furent figurés par Vreeland*. A Pantaléon, ville voisine d'AV 
cuintla, Vreelànd trouva plusieurs statues de grande taille, en 
basalte noir, d'un style assez grossier et très différent de celui de 
l'Amérique centrale. On peut attribuer ces monuments à la nation 
pipile. Peut-être des fouilles bien menées en cette partie de l'Amé- 
rique nous donneront-elles quelques renseignements nouveaux sur 
les Pipiles. 

§ IL — Les Niquirans du Nicaragua. 

Les premiers témoins, Oviedo 2 , Las Casas 3 , nous disent que le 
Nicaragua était partagé entre deux races fort différentes. L'une, 
habitant sur les côtes de l'Atlantique, menait une vie précaire, par 
la chasse et la pêche ; l'agriculture lui était presque inconnue. L'autre 
habitait les coteaux élevés de l'intérieur, salubres et fertiles. 

Ce dernier, au dire cI'Oviedo, se subdivisait en deux nations : les 
Chorolegas, qui s'étendaient le long de l'océan Pacifique, jusqu'à 
la région des deux grands lacs et jusqu'à la péninsule de Nicoya, 
c'est-à-dire jusqu'au delà de la frontière actuelle du Gosta-Kica ; ils 
formaient plusieurs tribus, dont il sera plus loin question. Au nord 
de ceux-ci, sur le lac de Nicaragua et les îles qu'il renferme, et sur 
une étroite bande de terrain atteignant le Pacifique, vivait un peuple, 
auquel M. Squier a donné le nom de Niquirans". 

Les Niquirans avaient une tradition suivant laquelle ils venaient 
du nord-ouest; leur pays d'origine se nommait Ticomega Emagua- 
tega 6 . Torquemada dit que les Aztèques qui poussèrent jusqu'au 
Nicaragua comprenaient les Cholultecas, qui s'établirent aux alen- 
tours du golfe de Nicoya' 5 . Il n'est pas encore certain que ces Cho- 
lolfèques fussent des peuples d'origine aztèque". 

Sur l'histoire des Niquirans nous n'avons que ce que nous dit 

1. Gh. Vreelam) et .1. F. Brani>skori>, Anliquities at Pantaléon, Guatemala 
(RS, 1884, Washington, 1885, pp. 719-730). 

2. Historia gênerai de las Indias,\ïb. XXIX, cap. xxi. 

3. Historia de los Viajes y descuhrimienlos de los Castellanos in America, 
p. 28. 

Î. Nicaragua, p. 309. Plus tard, le D 1 Berendt les a désignés comme les 
Nicaraos (Brintox, The Gûegûence, p. vi). 

5. Squier, Nicaragua, p. 329. 

6. Torquemada, Monarquia Indiana, lib. III, cap. Î0 (Squier, Nicaragua. 
p. 330, fait remarquer qu'il doit s'agir non du golfe de Nicoya, au Costa-Rica, 
mais du golfe deFonseca où il trouva encore, en 1850, une tribu de Chololtecas. 

1. Brixton, The Gûegùence, p. ix, voit dans ce nom un terme de mépris 
qui leur aurait été appliqué par les Niquirans). 



394 LES NATIONS NÀHUAS DE l'aMERIQUE CENTRALE 

Torquemada, et Ixtlilxochitl ' l'ait remonter leur arrivée au Nica- 
ragua à la grande émigration toltèque. Fort heureusement nous eu 
savons plus sur leurs mœurs, leur religion, leurs arts. 

Les Niquirans étaient divisés en nombreuses tribus. Dans cer- 
taines, le pouvoir législatif était exercé par un conseil électif de 
vieillards (très probablement un conseil de clan) auxquels on don- 
nait le nom de Huehue 2 . C'étaient eux qui nommaient les chefs 
militaires. Ces derniers prenaient place au conseil, mais ils étaient 
surveillés jalousement: celui d'entre eux qui paraissait devenir 
influent, et susceptible de centraliser le pouvoir, était mis à mort 
par ordre des Huehue. Ces vieillards étaient aussi les chroni- 
queurs; ils tenaient les livres qui indiquaient les frontières tribales 
et fixaient les limites des propriétés particulières. Ces sortes de 
plans cadastraux étaient de véritables cartes, sur lesquelles étaient 
marqués les rivières, les lacs et les forêts. 

D'autres tribus étaient gouvernées par des caciques à pouvoir 
absolu. Leur organisation politique était au fond semblable à celle 
des tribus démocratiques et nous y retrouvons encore des traits qui 
rappellent Mexico. 

Les caciques étaient toujours assistés d'un conseil, dont les 
membres portaient des insignes honorifiques. Ces conseillers 
étaient nommés pour quatre mois, puis ils rentraient dans la masse 
de la population. Leur principal devoir était de nommer des fonc- 
tionnaires exécutifs, qui leur étaient subordonnés pendant les quatre 
mois que duraient leurs fonctions. Deux de ces officiers exécutifs 
surveillaient les marchés pour assurer le bon ordre, punir les tra- 
liquants qui se servaient de fausses mesures ou qui fraudaient les 
marchandises. Ces mêmes officiers de police veillaient à l'accom- 
plissement des devoirs de l'hospitalité envers les étrangers. Ils 
correspondent donc parfaitement aux ti&nquizpantlayacaquê du 
Mexique 3 . 

Le conseil portait le nom de Monexica et résidait dans un édifice 
particulier, nommé grepon (le tecpan mexicain), entouré de larges 
couloirs où étaient emmagasinées les armes de la communauté (le 



1. Histoire des Chichimèques, p. 185. 

2. Squieh, Nicarnyuu, p. 340, n. 1, a fait des spéculations très aventurées sur 
ce terme: il suppose qu'il provient du redoublement du mot /nie, « grand » [au 
vrai : huey], et qu'il aurait voulu dire: « très grands ». Huehue signifie sim- 
plement <« vieux ». 

3. Voir p. 301. 



LES NIQUIRANS DU NICARAGUA 395 

tlacochcalco de Mexico). Le conseil pouvait combattre dans sesdéci- 
sions les actes du cacique, mais celui-ci avait le droit de passer 
outre ; de plus il pouvait dissoudre le conseil, et celui-ci n'était 
convoqué à nouveau que par ses ordres. 

Les caciques avaient des hérauts qui portaient leurs ordres et 
traitaient les affaires avec les autres chefs '. 

Les guerriers élisaient, dans leurs rangs, un chef de guerre. Ce 
chef était l'équivalent des capitaines des « barrios » de Mexico, 
llacatecnhtli, etc. C'était lui qui menait les troupes à la bataille. Il 
était assisté des chefs civils et héréditaires, et si le chef militaire suc- 
combait, c'est un de ceux-ci qui prenait le commandement de l'ar- 
mée. Tous les guerriers qui s'étaient signalés par leur vaillance, qui, 
par exemple, avaient vaincu un ennemi dans un combat singulier 
acquéraient le titrede tapaliqui (les tequihua de Mexico). Contraire- 
ment à ce qui se passait au Mexique, les lâches qui abandonnaient le 
combat n'étaient pas mis à mort; on se contentait de les dépouil- 
ler de leurs armes et on les chassait de l'armée. Le butin n'était pas 
réparti d'une façon égale : chaque guerrier gardait ce qu'il avait pu 
prendre. Quant aux prisonniers, les guerriers cherchaient à en faire 
le plus possible pour les sacrifices, car cette capture leur rapportait 
de grands honneurs. 

Sur la constitution du clan, nous ne connaissons rien de positif; 
les quelques renseignements que nous fournissent à ce sujet les 
anciens auteurs semblent à peine dignes de foi : OviEDo,par exemple, 
nous dit que la parenté n'était pas une entrave au mariage, au delà 
du premier degré (?), et qu'au contraire les mariages interfamiliaux 
étaient encouragés comme resserrant les liens de parenté 2 . Le 
mariage, par ses rites, ressemblait fort à celui des Mexicains : les 
parents des deux futurs époux s'entendaient entre eux ; lorsqu'ils 
étaient d'accord, un prêtre sacrifiait quelques volailles et un rula 
(un chien), et invitait à la fête les voisins et les amis. Puis les époux 
se rendaient à une maison où brûlait un feu de résine, et le cacique 
leur faisait un discours ; il les laissait ensuite seuls : lorsque la 
résine était consumée, le rite était terminé. Les parents donnaient 
au couple une certaine étendue de terrain et des arbres fruitiers 
qui devaient assurer leur subsistance; si le couple restait stérile, ce 
champ devait revenir aux familles respectives 3 . Il est probable que 

i. Oviedo, Historia (/entrai de las Indias, lib. XXIX, cap. xxi. 
•2. Id., ibid., lib. X.' 
3. Id.. ibid., lib. X. 



396 LES NATIONS NAHUAS DE L'AMERIQUE CENTRALE 

cette distribution de terre était faite non par les « parents » des 
nouveaux mariés, mais par le clan ; là comme au Mexique, la terre 
ne devait pouvoir être reprise que dans le cas où on la laissait en 
Triche ou improductive, mais ce qui a pu tromper Oviedo, c'est que, 
probablement, alors que les couples qui avaient des enfants 
voyaient s'accroître leur terrain de culture, les couples stériles 
conservaient seulement le lopin de terre qui leur avait été attribué 
lors de leur mariage. 

Oviedo nous dit qu' « à l'exception du cacique, tous les hommes 
devaient être monogames »; la bigamie était punie d'exil, les biens 
du coupable étaient confisqués et donnés au conjoint lésé, homme 
ou femme, qui se trouvait délivré des liens du mariage et pouvait 
en contracter un nouveau. Non moins étonnante est l'assertion 
qu'à une certaine fête il régnait une promiscuité totale. 

Les lois pénales étaient strictes : le meurtre volontaire était puni 
de mort, l'homicide involontaire devait être racheté par une forte 
indemnité ; les voleurs étaient rasés et devenaient les esclaves de 
leurs victimes jusqu'à restitution complète des biens volés ; les 
hommes accusés de crimes contre nature étaient lapidés. Quant au 
jugement, à ses formes, nous ne savons que ce qui a été dit plus haut. 

Nous sommes un peu mieux renseignés sur ce qui concerne la 
religion des Niquirans. 

Oviedo nous assure que les habitants du Nicaragua avaient tous 
la même religion. Il nous en donne une esquisse, d'après les résultats 
d'une enquête, faite en t528 par Fray Francisco de Bobadilla, pai 
ordre de Pedrarias Davila, gouverneur du Nicaragua. 

Les dieux des Niquirans s'appelaient teole (nahuatl teotl) ; ils 
résidaient au ciel et étaient immortels. Les deux divinités suprêmes, 
le dieu Tamagosfad et la déesse Zipaltonal (le Cipactonal de 
Mexico), avaient créé la terre et tout ce qu'elle contient ; elles rési- 
daient dans l'Est. L'un des informateurs de Bobadilla leur adjoignait 
un dieu plus jeune, nommé Ecalchotet le petit Ciagat (Ceacatl, un 
des surnoms de Quetzalcohuatl) , qui prirent aussi part à la création, 

Oviedo mentionne encore Home-Atelite (Ome-lecuhtli), et Home- 
Ateciguat (Ome-cihuatl), parents du dieu Quiateot (Quiahuiteotl), 
qui envoie la pluie aux hommes. 

Mixeoa (Mixcohuatl) était invoqué par les marchands : une prière 
lui était adressée avant la conclusion d'une affaire, car il portait de 
la chance. Le dieu de l'air se nommait « Chiquinau ou Hecact » , c'est- 
à-dire chicunaui ehecatl (9 vents). Enfin, Bobadilla nous mentionne 



LES NIQUIRANS DU NICARAGUA 397 

le dieu de la famine Vizetot, dans lequel on retrouve facilement le 
Huitziton de PAnahuac. 

Le monde fut créé par Tamagoslad et Zip al tonal, et détruit 
une fois par un déluge. Tamagoslad et Zipalfonal descendirent 
alors du ciel, dispersèrent les eaux et créèrent à nouveau toutes les 
choses que nous y voyons aujourd'hui. 

Les Niquirans croyaient que l'âme était un principe immortel; ils 
le nommaient le julio ou « cœur ». A la mort, le julio s'échappait 
du corps, sous forme humaine. 

Après la mort, les âmes n'avaient pas toutes le même sort: les 
unes s'en allaient vivre au ciel avec Tamagoslad et Zipallonal; les 
autres descendaient sous terre, pour être hébergées par Miquelan- 
leote (Mictlantecuhlli). Les divers informateurs de Bobadilla, qui 
appartenaient à des classes sociales différentes, définissaient de façons 
diverses les qualités nécessaires que devait avoir l'âme du défunt 
pour aller vivre dans l'Elysée de Tamagoslad. Les morts habitaient 
leurs territoires célestes pour l'éternité toute entière. Exception 
était faite, cependant, pour les âmes des enfants morts avant d'être 
sevrés. Suivant le chef Mizeztoy, ils retournaient aux maisons de 
leurs pères et ceux-ci les reconnaissaient et pourvoyaient à leur sub- 
sistance. C'est dire que, dans une famille où était mort un enfant, 
le premier-né portait le nom de celui qui venait de disparaître. 

La partie de la religion que nous connaissons le moins mal est le 
rituel. Les renseignements que donne Bobadilla lui furent fournis 
par treize indiens Niquirans qui lui décrivirent en détail les 
temples et les prêtres. Les temples servaient surtout d'oratoires ; le 
peuple venait y brûler des parfums devant les idoles ; ces idoles, 
nommées teohat, étaient de pierre. 

Les temples étaient probablement semblables aux teocallis mexi- 
cains, bien qu'aucune construction de ce genre n 1 ait été découverte 
au Nicaragua ; il est vraisemblable qu'ils se composaient d'une cour 
et d'un sanctuaire, où étaient placées les teohat. Devant, s'élevaient 
des huttes déterre, déforme conique, nommées tezaril, auxquelles 
on accédait par un escalier. C'est là que s'accomplissaient les rites 
solennels sous la direction des prêtres nommés tamagoz (souvenir 
lointain du nom aztèque de tlamacazqui). 

Les renseignements relatifs aux prêtres sont moins précis et 
indiquent une différence assez considérable avec ce que nous savons 
du sacerdoce de Mexico : le cacique principal faisait fonction de 
pontife. Il entrait au temple où il priait pour tous ; pendant ce 



398 LES NATIONS NAHUAS DE L'AMERIQUE CENTRALE 

séjour, personne ne pénétrait dans le sanctuaire. Le cacique restait 
en prière une année entière: on lui apportait des vivres, de façon 
qu'il n'eût pas à quitter l'enceinte sacrée. Lorsque l'année était 
écoulée, on donnait une grande fête en son honneur, on lui perçait 
les narines, puis un autre chef venait le remplacer, qui devait éga- 
lement passer une année en ce lieu, car le temple devait toujours 
être occupé par un chef. Les serviteurs du temple étaient des céli- 
bataires qui y entraient à la condition d'y rester un an dans la conti 
nence absolue, depuis le moment où le cacique entrait dans le 
temple jusqu'à celui où il en sortait. On admettait parfois des gens 
mariés, qui passaient une année à servir les dieux. 

Les temples étaient balayés exclusivement par de jeunes garçons, 
les gens âgés et mariés ne pouvaient s'acquitter de cette besogne. 
Jamais les femmes n'y étaient admises et elles ne pouvaient touchei 
aucun des objets qui pénétraient dans les lieux sacrés. 

Le rite principal de la religion des Niquirans, comme de tous les 
peupJes de l'Amérique centrale, était le sacrifice d'êtres humains, 
prisonniers de guerre ou enfants. Cerezeda décrit en détail ces 
sacrifices. « Les chefs gardaient un certain nombre de captifs de 
guerre ou d'enfants élevés dans ce but. Ils étaient très considérés et 
on leur fournissait toutes les choses qu'ils demandaient. Au joui 
désigné pour la cérémonie, le cacique principal, le « roi », montait 
au tezarit et le peuple se rassemblait autour de l'autel ; après le 
cacique venaitle prêtre qui proclamait qu'un sacrifice allaitavoir lieu 
La victime était étendue sur une pierre plate, de la longueur d'un 
homme, le prêtre lui ouvrait la poitrine, lui arrachait le cœur et 
oignait avec le sang la bouche des idoles; puis le corps était découpé 
en morceaux, qui étaient distribués entre les prêtres, les chefs et 
le peuple ; la tête était pendue, comme une sorte de trophée, à cer- 
tains arbrisseaux, qui étaient plantés près du temple. » Suivant 
Bobadilla, les corps des enfants sacrifiés étaient enterrés. 

Les rites funéraires sont décrits sommairement par Bobadilla. 
Les enfants étaient enveloppés dans une étoffe de coton et enterrés 
devant le seuil de la maison. Les cadavres des adultes étaient brûlés, 
avec tous leurs biens et un peu de maïs, placé à côté d'eux dans 
une calebasse ; on brisait sur le lieu de la sépulture des idoles de 
pierre, « pour qu'elles pussent penser au mort pendant 20 ou 30 
jours, puis les oublier ensuite ». A la mort d'un cacique, on jetait 
au feu toutes ses richesses et tout l'or qu'il possédait, puis les cendres 



LES NIQUIRANS DU NICARAGUA 399 

étaient recueillies, placées dans un vase de terre et enterrées devant 
le seuil de sa maison. 

Les premiers colons espagnols virent pratiquer une sorte de 
confession auriculaire. La confession n'était pas faite à des tamagoz 
mais à des vieillards, d'une discrétion à toute épreuve, choisis parle 
conseil, et qui devaient observer pendant toute leur vie une chasteté 
absolue. Ils portaient une calebasse pendue à leur cou comme insigne 
de leurs fonctions. Ces sortes de religieux imposaient certaines péni- 
tences, au profit des temples. 

Comme dans tous les pays de langue nahuatl, il était de rigueur, 
lors de certaines fêtes, de se sacrifier les organes génitaux; le sang 
était répandu sur du maïs, qui était ensuite consommé en repas 
communiel. 

Bobadilla nous dit que les Niquirans avaient tous les ans vingt 
et une fêtes, dont il n'a pas conservé les noms. Cerezeda etHERRERA 
nous décrivent Tune de ces grandes cérémonies, comprenant un 
sacrifice et une procession accompagnée de danses et de chants. Tout 
le peuple prenait part à la procession, conduit par les prêtres, vêtus 
de longs surplis en étoffes de coton et portant des sacs remplis 
d'herbes pulvérisées. Le peuple suivait, chaque personne tenant un 
petit drapeau, sur lequel était représentée une divinité. Le sol sur 
lequel se déroulait le cortège était recouvert de tapis et jonché de 
fleurs. Le prêtre principal portait un grand étendard et prenait la 
tête; tous les assistants chantaient en marchant; lorsque l'étendard 
faisait halte, les chants cessaient et les assistants commençaient les 
prières. A un signe du prêtre, tous se piquaient, recevaient le sang 
sur du papier de maguey, avec lequel on frottait la face de l'idole ; 
les jeunes gens dansaient pendant cette cérémonie. 

Le prêtre s'inclinait légèrement devant l'étendard, les chefs, puis 
les gens du peuple faisaient de même, à tour de rôle, et chacun 
allait murmurer à l'idole ses souhaits. 

Il est possible qu'il y ait eu vingt et une fêtes ; dans ce cas, dix- 
huit devaient correspondre aux fêtes mensuelles des Aztèques et trois 
étaient particulières aux Niquirans. Il a malheureusement négligé 
de nous indiquer les noms de ces cérémonies; par contre, il nous 
a fourni les noms des jours qui correspondent complètement, 
comme ceux des Pipiles, à ceux du calendrier de Mexico. 



400 



LES NATIONS NAIIUAS DE L AMERIQUE CENTRALE 





Nicaragua 




Mexique 


1. 


ci pat 


« crocodile » 


cipactli 


•2. 


acat [ecat] 


« vent » 


ehecatl 


3. 


cali 


« maison » 


calli 


4. 


quespal 


« lézard » 


cuetzpallin 


5. 


coat 


« serpent » 


coati 


6. 


mis i s te 


« mort » 


miquizlli 


1 . 


maçat 


« cerf » 


mazatl 


8. 


toste 


« lapin » 


tochtli 


9. 


at 


« eau » 


atl 


10. 


izq Hindi 


« chien » 


izcuintli 


11. 


o coma te 


« singe » 


ozomatli 


12. 


malinal 


a liane » 


malinalli 


13. 


agat 


« roseau » 


acatl 


14. 


ocelot 


« jaguar » 


ocelotl 


15. 


oate 


« aigle » 


quauhtli 


16. 


coscagoate 


« vautour » 


cozcaquauhtli 


17. 


olin 


« vent » 


olin 


18. 


lapecat 


« silex » 


tecpatl 


19. 


quiaùit 


« pluie » 


quiauitl 


20. 


sochit 


« fleur » 


xochitl 



Cette liste fut recueillie clans le village de Teoca par Bobadilla. 
Ce sont, dit-il, les noms des divinités que les habitants de ce village 
adoraient au commencement de leurs « semaines ». Un coup d'œil 
suffît à montrer la complète identité de ces noms avec ceux du 
calendrier de FAnahuac, et nous permet de croire que les deux 
systèmes devaient se ressembler extrêmement ; c'est malheureuse- 
ment tout ce que nous savons de la chronologie des Niquirans. 

Nul doute que les Niquirans ne possédassent des livres analogues 
aux rituels et aux tonalamall du Mexique. Oviedo * dit que, dans les 
temples, on conservait des sortes de manuscrits. Ils étaient peints en 
noir et en rouge, sur du parchemin fait de peau de cerf ; larges 
comme la main d'un homme, ou un peu plus, ils avaient 10 à 
12 mètres de long et se repliaient à la façon d 1 un paravent. « Bien 
que les caractères ne fussent ni des lettres ni des figures, ajoute 
Oviedo, ils n'étaient pas sans avoir une signification. » Aucun manus- 
crit niquiran n'a encore été découvert. 



I . Historia gênerai de las Indias, lib. IV, cap. xxxvi. Herrera dit cependant 
que, seuls des peuples du Nicaragua, les Chorotegas possédaient des manus- 
crits Décades, vol. III, lib. II, cap. 18). C'est certainement une erreur. 



LES NIQUIRANS DU NICARAGUA 401 

Très pende renseignements nous sont parvenus sur les pratiques 
magiques des anciens Nîquirstns : la magie maléficiaire était prati- 
quée par des individus du nom de texoxes, qui paraissent corres- 
pondre aux techichiuas, « sorciers suceurs » du Mexique. Un des 
rites divinatoires consistait à jeter de petits bâtons ou des fétus de 
paille. On nous signale chez les Niquirans la croyance au mau- 
vais œil dont l'existence ne nous est pas bien attestée au Mexique. 

Les Niquirans étaient bien faits et de teint plus clair que les 
peuples environnants. Ils se rasaient la tête en laissant seulement un 
cercle de cheveux; ils portaient des ornements aux oreilles. Ils 
s'aplatissaient la tête, coutume qui ne nous a jamais été signalée chez 
les Aztèques. « Quand les enfants sont très jeunes, dirent les indi- 
gènes à Bobadilla, leurs têtes sont tendres et on les pétrit alors dans 
la forme que vous voyez être la nôtre, au moyen de deux morceaux 
de bois, creusés dans le milieu. Cette coutume, donnée à nos 
ancêtres par les dieux, nous donne un air noble, et nos têtes sont 
ainsi mieux adaptées au port des fardeaux. » 

Leurs habits étaient faits de tissus de coton. Les hommes du peuple 
étaient vêtus d'une sorte de pourpoint sans manches et d'une cein- 
ture qui, après avoir fait le tour du corps, passait entre les jambes et 
s'attachait derrière 1 . Lies femmes portaient un jupon, qui prenait à la 
ceinture et leur descendait plus bas que les genoux ; de plus une sorte 
de châle entortillait le buste 2 . Les deux sexes portaient des san- 
dales faites de peau de cerf, nommées cutares (nahuatl : cactli), et 
attachées par une corde de coton, passant entre les orteils et autour 
de la cheville. 

Les armes des Niquirans étaient identiques à celles des Mexicains. 
C'étaient des lances, des flèches à pointe de silex, de cuivre ou 
d'arête de poisson, et surtout le maquahuitl, gourdin dans lequel on 
avait inséré des fragments tranchants d'obsidienne. Comme armes 
défensives, on nous signale le bouclier de bois, couvert de peau et 
orné de plumes, portant le blason de chaque combattant, et la cui- 
rasse de coton piqué, très épaisse et presque impénétrable à la 
flèche 3 . 

Cette partie de l'Amérique centrale ne contient pas de ruines ; 
nous devons, pour nous faire une idée de l'ancienne architecture 

1. Le maxlli mexicain. 

2. Le huipilli mexicain. 

3. L ichca-huipilli des guerriers aztèques. 

Manuel d'archéologie américaine. 26 



1:02 LES NATIONS NAHUAS DE LAMERIQUE CENTRALE 

des Niquirans, recourir aux anciens auteurs. On a déjà lu, d'après 
Oviedo et Gerezeda, la description des temples. Les maisons des gens 
du commun étaient des constructions grossières en roseaux, recou- 
vertes d'herbes 4 , analogues à celles qu'habitent encore quelques 
Indiens pauvres du Nicaragua; les résidences des chefs étaient plus 
grandes et plus commodes. 

Tous les villages avaient une ou plusieurs places autour des- 
quelles se groupaient les temples et les édifices publics (maison du 
conseil, habitations des chefs); ces constructions étaient ombragées 
par des arbres de belle venue, et si serrés les uns contre les autres 
que l'accès de la place en était rendu difficile. 

Sur ces places se tenaient, à certains jours fixés, des marchés nom- 
més tianguez (forme à peine altérée du nahuatl tianquizlli). Par un 
privilège singulier, tout le commerce était aux mains des femmes ; 
il était interdit aux hommes de pénétrer sur le tianguez ou même 
d'y regarder. Les femmes des villages amis venaient commercer 
dans ces marchés et y apportaient les produits naturels et manu- 
facturés de leur terroir. 

Bien que la plupart des transactions eussent lieu par échange 
direct, il existait, comme au Mexique, une sorte de monnaie. Les 
urains de cacao avaient une valeur conventionnelle et invariable. 

La plupart des auteurs mentionnent l'existence, chez les Niqui- 
rans, d'objets en or, mais nous en ignorons le style et la technique. 
Peut-être provenaient-ils des pays du Sud, Gosta-Rica et Ghiriqui, 
où les Gtietares et les Talamanques avaient poussé assez loin l'art 
de l'or martelé. 

Par contre, les fouilles de Bransford 2 et celles de G. Bovallius 
nous ont fait connaître la poterie et la sculpture ancienne du Nica- 
ragua. 

A Ometepec, Bransford découvrit quelques urnes funéraires, 
assez analogues à celles trouvées récemment au nord de l'Argen- 
tine par M. E. Boman. Les poteries de dimensions plus modestes 
abondent. Les formes de la poterie niquirane sont extrêmement 
variées ; on y retrouve des types de toutes les parties de l'Amé- 
rique. On y voit des vases en forme de mocassins, analogues à ceux 
des mounds de l'Amérique du Nord ; des plats supportés par trois 

1. Le xncalli des Mexicains. 

2. Les fouilles de Bransford furent fuites dans Vile (V Ometepec, au centre 
du lac de Nicaragua, et dans quelques stations riveraines. 



LES NIQUIRANS 1)1 NICARAGUA 403 

oiseaux ou trois têtes d'animaux tels qu'on en a découvert au Pérou, 
des bols hémisphériques qui rappellent la poterie de l'Amazone, 
des écuelles tron coniques comme celles du Mexique, enfin des idoles 
de terre cuite qui semblent un compromis entre les produits de la 
céramique aztèque et celle du Pérou. 

La décoration peinte rappelle la belle poterie aztèque ou 
tarasque, si ce n'est que les céramistes du Nicaragua n'avaient 
pas une palette aussi riche et aussi variée que leurs frères du Nord. 

M. G. Bovaluus a surtout fait connaître les sculptures des Niqui- 
rans. Ce sont de grandes figures d'hommes ou de femmes nus, d'un 
style assez grossier et très particulier, mais qui se rapprocheraient 
plutôt des produits de la plastique gùetare ou antilienne que de ceux 
de la sculpture mexicaine. 

Les résultats des fouilles archéologiques prouvent que, si les 
Niquirans furent, sans erreur possible, une colonie aztèque et s'ils 
conservèrent les coutumes de leurs frères du Nord, ils n'en subirent 
pas moins les influences des peuples voisins. Toutefois, on ne peut 
mentionner aucun trait qui les rapproche des peuples mayas - 
qu'ichés. Ils rappellent plutôt les tribus de l'isthme de Panama, des 
Antilles et de la Colombie. 




%< 



■$ 



Peuples du groupe maya. 
Peuples du groupe qu'ichè. 
Peuples du groupe tzental. 

Peuples du groupe pokonchi. 

Peuples du groupe marne. 

Fig. 141. — Carte de la répartition des Mayas-Qu'ichés. 



LIVRE II 

LES PEUPLES CIVILISÉS DE L AMÉRIQUE 



2 e PARTIE. — LES MAYAS-QU'ICHÉS 



CHAPITRE PREMIER 

LES POPULATIONS PRIMITIVES 

Sommaire. — I. Les Mayas-Qu'ichés. — II. L'origine des Mayas-Qu'ichés. — 
IÏF. Les textes en langue indigène. 

§ I. — Les Mayas-Qu'ichés. 

Au sud du Mexique vivaient, à l'époque de la conquête, les 
Mayas-Qu'ichés. 

Les Mayas-Qu'ichés forment une des familles les plus homogènes 
de l'ethnologie américaine. On les divise généralement en trois 
groupes: les Huaxtèques de la Vera-Cruz et du Tamaulipas; les 
Mayas et les peuples apparentés du Yucatan et du Chiapas ; les 
Quiches et autres tribus du Guatemala. Mais si on classe les peuples 
d'après leurs affinités linguistiques, il faut distinguer, d'après 
M. Stoll ' : 

Le groupe le plus occidental, celui des Tzentals, appelés aussi T zen- 
dais, Tzeltals, etc. Les peuples qui le composent sont les Chon- 
tales, qui vivent dans le Tabasco ; les Tzentals proprement dits, 
groupés dans la partie nord-est de l'État mexicain de Chiapas, non 
loin de la frontière du Guatemala ; les Tzotziles (aussi nommés Qué- 
lènes, Zolzlems par les anciens Espagnols et désignés par les 
peuples de langue nahuatl sous le nom de Tzinacantecas) 2 , qui 
habitent les environs de San Cristohal, au centre du Chiapas ; les 

1. Otto Stoll, Zur Ethnographie der Republik Guatemala, Zurich, 188 i, 
in-8. 

2. Zotzil signilie « les chauves-souris » (cf. maya Zotz). Le nom nahuatl a le 
même sens (Tzinacan =« chauve-souris »). 



406 LES POPULATIONS PRIMITIVES 

Chaneabals ou Chanahals, qui vivent au sud et à l'est des précé- 
dents, dans le Chiapas, près de Comitan ; les Choies, qui habitent 
le Guatemala et auxquels il faut ajouter les Chortis, qui résident 
aujourd'hui sur la frontière du Guatemala et du Honduras dans les 
départements de Chiquimula et de Zacapa ! , et les Mopanes, qui 
peuplent une partie du nord du Guatemala. 

Le second groupe est celui des Pokonchis. Il comprend l'impor- 
tante nation des Qitekchis, qui vivent autour de Goban, sur le rio 
Gahabon, au centre du Guatemala. Les Quekchis sont actuelle- 
ment la nation indienne la plus vivace du Guatemala et leur langue 
se substitue peu à peu à celle de toutes les tribus environnantes ; 
les Pokonchis proprement dits, groupés aux environs de Tactic, au 
sud des précédents, et les Pokomames qui occupent la partie 
sud-est du Guatemala, vers les frontières de la République de San 
Salvador. 

Le troisième groupe, celui des Quiches, a joué le rôle historique 
le plus important. Il comprend les Quiches (ou Utlatecas) qui 
occupent le sud-ouest du Guatemala, jusqu'à la côte du Pacifique; 
les Uspantecas, petite tribu des environs de San Miguel Uspantan ; 
les Cakchiquels, voisins des Qu'ichés, et les Tzuluhiles établis au 
nord des précédents, dans les environs de l'importante ville de Que- 
zaltenango, sur les bords du lac d'Atitlan. 

Le quatrième groupe est celui des Marnes; il comprend : les 
Marnes qui peuplent le sud-ouest du Guatemala, les Aguacatecas, 
des environs de Huehuetenango, et les Jxiles. 

Le plus important de tous ces groupes est le groupe Maya. Il est 
localisé dans l'État de Yucatan et clans la partie nord-est du Guate- 
mala nommée Peten. Les Mayas proprement dits habitent le Yuca- 
tan et le Honduras britannique. Le Peten était autrefois le terri- 
toire des Itzas ou ltzaex ; il est aujourd'hui habité par une popu- 
lation d'Indiens sauvages, très timides, d'abord difficile, les Lacan- 
dons qui parlent le maya presque pur 2 . 

On peut donc dire, en faisant abstraction des Huaxtèques, que 
les peuples de langue maya-qu'ichée occupent la totalité du Chiapas 



1. M. Stoll plaçait les Chortis dans le groupe pokonchi, en raison de sa 
situation géographique. Mais M. Sapper a montré que les langues Chol et 
Chorli bien que parlées à des distances considérables sont presque identiques, 
Choies und Chorties (CIA, Québec, 1907, pp. 423-447). 

2. A. Tozzer, A comparative study of Mayas and Lacandones (Archseolocfi- 
cal Institnte of America, New-York, 1907). 



LES MAYAS-Qu'lCHÉS 407 

(à l'exception du territoire habité par les Chapanèques), du Yucatan, 
du Honduras britannique et du Guatemala. Quelques Chorlis 
habitent les parties occidentales de la république du Honduras, et 
les Pokomames débordent quelque peu dans le San Salvador. A en 
juger par l'archéologie, les Mayas-Qu'ichés occupent à peu près le 
même territoire qu'autrefois. Leur limite ancienne est marquée à 
l'ouest par les monuments de Comalcalco (Tabasco) et de Palenque 
(Chiapas), à l'est par ceux de Copan (Honduras), au nord par la pointe 
extrême du Yucatan (cap Gatoche), au sud par la côte guatémalienne 
du Pacifique. 

§11. — L 'origine des Mayas-Qu'ichés 

11 y a longtemps qu'on s'est demandé si les Mayas-Qu'ichés étaient 
aborig-ènes ou immigrés. Dans le dernier cas, d'où venaient-ils? 
Les ressemblances extérieures de l'architecture et de l'écriture dont 
témoignent les monuments du Yucatan et du Guatemala avec 
celles de l'Ancien Continent ont incliné certains auteurs à voir dans 
les Mayas les descendants des Egyptiens, des Chaldéens, des Car- 
thaginois, des anciens Hindous, etc. 

Le peuplement de ces régions paraît être récent, et les 
Mayas-Qu'ichés n'en sont probablement pas les plus anciens 
habitants. M. Mercer ' qui a exploré avec soin les cavernes du 
Yucatan n'a trouvé nulle part de traces très anciennes de la pré- 
sence de l'homme. D'autres recherches, faites par M. E. H. Thomp- 
son dans la caverne de Loltnn (Yucatan) 2 et par M. G. Byron- 
Gordon dans celle de Copan (Honduras) 3 , ont amené la découverte, 
dans les couches profondes, de débris qui n'appartiennent pas à 
l'industrie des Mayas-Qu'ichés. Peut-être cette très ancienne popu- 
lation était-elle de la même race que les Indiens mal connus qui 
peuplent aujourd'hui encore les forêts du Honduras et du San Sal- 
vador, ou même était-elle composée d'Indiens semblables à ceux 
qui laissèrent des traces de leur civilisation dans les Grandes Antilles 
et au Costa- Rica. 

$ III. — Les textes en langue indigène . 

Les traditions historiques ne valent guère mieux que celles qui 

t. II. Mercer, The Hill-caves of Yucatan, New- York, 1903. 

2. Explorations of the Cave of Loltun (MPM, Cambridge (Mass.). vol. [, 
Q° 2, 1897. in-4° . 

3. Caverns of Copan MPM, Cambridge Mass. , vol. I, n° 5, 1898, in-i° . 



108 



LES POPULATIONS PRIMITIVES 



relatent les origines de la nation aztèque. Elles sont consignées 
dans des documents de nature diverse. Au Yucatan, nous avons 
les Livres de Chilan-Balam ; ce sont des manuscrits exécutés par 
des indigènes qui connaissaient les caractères latins. Ils contiennent, 
plus encore que les « Belaciones » publiées assez récemment en 
Espagne, des renseignements précieux sur les anciennes croyances, 
l'histoire et la topographie du Yucatan précolombien. Quelques 
fragments en furent publiés par Don Pio Perez dans le Registro 
Yucateco, vers le milieu du xix e siècle; Brasseur de Bourbourg *, 
Stephens 2 et Brinton 3 ont aussi fait connaître une partie de ces 
« Livres ». Les manuscrits utilisés par Pio Perez furent acquis 
plus tard par le D r Behrendt, qui ne trouva pas l'occasion de les 
utiliser. Après sa mort, ils passèrent entre les mains de Brinton. 
Celui-ci en publia quelques fragments dans ses Maya Chronicles 
(Philadelphie, 1882) /( . 

Brinton 5 a publié un autre document en langue maya : la 
Chronique de Chacxulubehen (nom d'un village sans importance 
et qui se nomme aujourd'hui Chicxculub), qui raconte les évé- 
nements qui se sont passés au Yucatan au temps de la conquête et 
une centaine d'années auparavant. 

Jusqu'à ce jour, nous ne connaissons qu'un seul document en 
langue qu'ichée. C'est le Popol-Vuh, que Brasseur de Bourbourg 
apubliésous le titre de « Livre sacré ». Ce livre, dont nous ne con- 
naissons pas les origines, fut trouvé, en 1850, parle D r Scherzer au 
cours d'un voyage d'exploration dans le Guatemala. Les indigènes 
du Guatemala ont rédigé des Annales ; l'une de celles-ci a été publiée 
par Brinton 6 . C'était une pièce de procédure. Il s'agissait d'éta- 

1. Relation des choses de Yucatan de Landa, appendice 1 (non numéroté 
par Brasseur), sous le titre : Chronologie antique de Yucatan, texte espagnol 
de Pio Perez et traduction française, pp. 367-429). 

2. Incidents of Travel in Yucatan, New- York, 1813, vol. II, appendice I : 
A manuscript wrilten in ihe Maya language (livre de Chilan-Balam de Mani, 
pp. 465-469, texte maya et version anglaise d'après la traduction espagnole de 
Pio Perez). 

3. Maya Chronicles, voir infra. 

i. The Books of Chilan-Balam (Proceedings of the American PJiilosophical 
Society, Philadelphie, 1882, pp. 125-133). Plus tard M. Seler, passant dans 
l'Amérique du Nord, prit copie de quelques passages de ces précieux manu- 
scrits. Les « Livres de Chilan-Balam » sontdéposés, depuis la mort de Brinton, 
à la Bibliothèque de l'université de Philadelphie. 

5. Maya Chronicles, Philadelphie, 1882. 

6. D. Brinton, TheAnnalsof Cakchiquels, Philadelphie, 1892. Plusieurs frag- 
ments en ont été publiés par Brasseur de Bourbourg dans son Histoire des 
nations civilisées, où l'ouvrage est designé sous le nom de Mémorial de Tec- 
pan Atitlan. 






LES MAYAS-QIMCHÉS 409 

blir les droits du clan des Xahilas, l'un des principaux parmi les 
Cakchiquels. C'est à la même préoccupation que nous devons plu- 
sieurs manuscrits en espagnol, rédigés dans le même esprit, qui 
intéressent des familles qu'ichées et qui datent du xvi e siècle, tels 
que les « Titulos de los senores quiches de Totonicapan j », les 
« Titulos de nuestros ancestros de Otzoya », etc., établis pour 
défendre, auprès du Conseil des Indes, les propriétés des indigènes 
contre l'avidité des « eneomienderos » espagnols. Probablement en 
est-il de même du « Manuscrit Tzutuhil » dont Brasseur de Bour- 
rour<; a publié de nombreux fragments, et qui paraît présenter la 
plus grande ressemblance avec le Popol-Vuh et les Annales des 
(Cakchiquels. 

Tous les documents guatémaliens nous fournissent sur l'origine 
des tribus des renseignements très semblables. Les documents 
mayas sont fort différents, surtout peut-être dans leurs parties 
les plus anciennes. Cependant partout domine une légende qui rap- 
pelle celle des Toltèques de TAnahuac : les nations civilisées et 
installées, les villes créées par un héros civilisateur qui présente 
de nombreux traits communs avec Quetzalcohuatl . 



1. Publié et traduit en français par M. de Ciiahencky. dans les Actes de 
Société philologique, Alençon, 1875, pp. 150-162. 






CHAPITRE II 



LES ORIGINES ET LES MIGRATIONS LEGENDAIRES DES PEUPLES 
MAYAS-QU'IGHÉS 



Sommaire. — 1. Les légendes des Qu'ichés et des Cakchiquels. — II. Les tradi- 
tions des Tzentals. — III. Les migrations des Mayas. — IV. Quetzalcohuatl- 
Guculkan. — V. Les monuments de Ch'ich'en-Itza. — VI. La chronologie 
ancienne de l'Amérique centrale. 



§ I. — Les légendes des Quiches et des Gakchiquels. 

C'est le Popol-Vuh qui nous a gardé la version la plus complète 
de la création et de la civilisation des peuples de l'Amérique centrale. 
La création de l'homme est attribuée à Tepeu-Gucumatz, équiva- 
lent de Quelzalcohuall, et à un certain nombre de divinités placées 
sous ses ordres : Hunahpu Ynch, Hunahpu Utiu, Zaki Nima Tziz. 
Ils étaient aidés dans ce travail par les deux divinités de la magie : 
Xpi Yacoc et Xmucané. Les dieux ne réussissent pas tout d'abord ; 
leurs premiers essais sont détruits par eux-mêmes d'une façon qui 
rappelle les destructions successives de 1' « Histoire des Soleils » 
mexicaine. A la troisième création le soleil, la lune, les étoiles 
brillent au ciel et les dieux découvrent, à Paxil et à Cayalà, les 
céréales propres à l'alimentation des humains. Les dieux avaient 
créé les ancêtres des quatre clans qu'ichés : Balam-Quitzé, « le tigre 
au doux sourire », chef du clan de Cavek; Balam-Agab, « le tigre 
de la nuit », chef du clan de Nihay ; Mahucutah, « nom signalé », 
chef du clan Ahau-quiché, et Iqi-Balam, « tigre de la Lune », 
souche des clans de Tamuh et (ïllocab. Le Popol-Vuh cite treize 
peuplades qui descendaient de ces quatre ancêtres. 

Les Annales des Gakchiquels publiées par Brinton donnent des 
renseignements peu différents. L'homme est créé à Tulan qui, 
disent les Gakchiquels, était située très à l'ouest de leur résidence 
actuelle; ils quittèrent Tulan par mer et, naviguant vers Test, 
arrivèrent au pays de Nonoualcat où ils choisirent pour chefs 



Ll.S TRADITIONS DES TZENTALS UL 

(jagawitz et Çactecauh qui, après bien des vicissitudes, amenèrent 
le peuple cakchiquel en sûreté, au Guatemala. 

§11. — Les traditions des Tzentals. 

Les traditions des autres peuples de la même région sont 1res 
dilïërentes. Les légendes tzentales, que nous rapporte Ordonkz y 
Aguiar ', mentionnent un héros civilisateur nommé Votan, venu 
d'un lieu appelé Valum-Yotan, « la Terre de Votan ». Il arriva par 
mer à la lagune de Terminos, remonta le cours de la rivière Lacan- 
don, et s'arrêta sur les rives de l'un des affluents de celle-ci, où il 
créa une ville du nom de Na-chan, « maison du serpent ». Les 
Tzentals, qui habitaient les environs, vinrent voir les étrangers 
installés à Na-chan et se mélangèrent bientôt à eux et Na-chan 
devint le centre d'un grand empire. Les traits qu'OimoNEz prête à 
Votan le font ressembler étrangement à Quetzalcohuatl : « Votan 
écrivit un livre sur l'origine des Indiens et leurs migrations vers 
ces contrées. Il chercha à établir qu'il descendait d'/mos, qu'il 
était de la race de Chan, c'est-à-dire du serpent, et qu'il tirait 
son nom de Chivim. Il fut, dit-il, le premier homme que Dieu 
envoya à cette région pour peupler et partager les terres que nous 
appelons l'Amérique. Il fait connaître la route qu'il suivit, et ajoute 
qu'après avoir fondé son établissement, il fît divers voyages à 
Val u m- Chivim. Ces voyages furent au nombre de quatre: dans le 
premier, il raconte que, étant parti de Valum-Votan. il prit sa 
route vers la « demeure des treize serpents », de là il alla à Valuni- 
Chivim, d'où il passa à la ville où il vit la maison de Dieu, qu'on 

était occupé à bâtir Il affirme qu'à son retour de la maison 

de Dieu, il alla une seconde fois examiner tous les souterrains par 
où il avait déjà passé, et les signes qui s'y trouvaient. Il dit qu'on 
lui fit traverser un chemin souterrain qui allait sous terre et se ter- 
minait à la racine des cieux : à l'égard de cette circonstance, il 
ajoute que ce chemin n'était autre chose qu'un trou de serpent où 
il entra parce qu'il était fils de serpent - ». La visite de Votan dans 
les lieux souterrains rappelle le mythe très obscur du Popol-Vnh 

1. Historin del Cielo y de lu Tierra, Ms. dont des fragments ont été publiés 
par Brasseur de Bourbourg en dilï'érents endroits de son Histoire des nations 
civilisées du Mexique et de V Amérique centrale. 

2. Ordonez v Aguiau, dans Brasseur, Nations civilisées, vol. III. pp. 155- 



412 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-Qu'lCHES 

qui raconta la descente des frères Hunahpu au Xibalba ou 
royaume des ombres. A cette seule circonstance près, il n'existe 
rien de commun entre les légendes tzentales cTOrdonez et le Popol- 
Vuh ou les Annales des Cakchiquels. Pour quelques auteurs, le 
royaume de XiJmlba, ou de Na-Chan, aurait été le centre d'une civi- 
lisation particulière, de laquelle seraient sorties, différenciées, 
celles des Mayas, des Tzentals, desQu'ichés, des Cakchiquels, etc. J . 

£ III. — Les migrations des Mayas. 

Ce que nous savons des traditions anciennes des Mayas du Yuca- 
tan ne rappelle pas davantage les idées des peuples du Guatemala. 
Les traditions signalent une double migration qui aurait peuplé la 
péninsule: Tune serait venue du sud-est, l'autre du sud-ouest. La 
première de ces migrations est mythique ; quant à l'autre, peut- 
être correspond-elle à l'arrivée, au Yucatan, de peuples apparentés 
aux Qiïichês et aux Tzentals. 

La première migration était conduite par un prince ou héros 
mythique, du nom de Itzamnà ou Zamnâ, équivalent du Votan 
tzental. Il fonda la ville de Mayapan, qui fut pendant longtemps 
la capitale du Yucatan, divisa la terre, la donna aux« seigneurs » 
qui composaient sa suite et qui prirent plus tard le nom de Cocomes . 
M. Seler 2 a démontré qu 1 Itzamnà n'était en aucune façon un per- 
sonnage historique : c'est le dieu du ciel. D'ailleurs, Diego de 
Landa 3 nous dit que le fondateur de Mayapan fut Cuculkan : « Ils 
ne s'accordent pas sur le point de savoir s'il vint avant ou après 
les Itzas, ou avec eux ; et ils disent qu'il était bien dispos et 
qu'il n'eut jamais ni épouse ni fils, et qu'après son départ il fut 
tenu au Mexique pour une divinité, et nommé Cezalcouafi '', et 
qu'au Yucatan on le tint aussi pour une divinité, à cause de son 
grand zèle public. » 

1. Cette hypothèse émise d'abord par Brasseur de Bourbourg : Histoire des 
nations civilisées, vol. III, a été reprise et développée par M. H. de Charencey, 
Les Cités votanides (Le Museoiu Bruxelles, 1882): elle est partagée, avec 
quelque hésitation, par M. K. H.ebler, Amerika,, p. 225. 

2. Quelzalcouatl-Kiikulcan in Yucatan (SGA, vol. I, p. 670). 

3. Relation des choses de Yucatan, éd. Iîkasseiik de Bourbourg, pp. 34-38 
Notre traduction diffère en quelques points de détail de celle de Brasseur). 

i. C'est-à-dire Qnetzalcohuatl ', : dans les transcriptions mayas, le c est tou- 
jours dur, même devant e et i. h'i final de Cezalcouati doit être une erreur de 
copiste. 



QUETZALCOHUATL-CUCULKAN 413 

Ainsi donc, nous voyons apparaître dans toutes les traditions de 
l'Amérique centrale des souvenirs de la légende toltèque. 

$ IV. — Quetzalcohuatl-Cuculkaiu 

Il est difficile de ne pas reconnaître dans la personne de Cuculkan 
l'équivalent de Quetzalcohuatl. Tout d'abord Landa, comme nous 
l'avons vu, les identifie formellement; en second lieu, le nom Cucul- 
kan a, en maya, la même étymologie que celui de Quetzalcohuatl 
en nahuatl ' ; enfin le nom des villes que créèrent Cuculkan et 
Gucurnatz fait penser à Tula-Tollan des Toltèques. 

On a cherché à identifier ces villes, pour indiquer l'origine de 
leurs fondateurs et pour déterminer quelle fut la peuplade qui 
apporta la civilisation dans l'Amérique centrale et le Mexique. Les 
principaux travaux sur ce sujet sont ceux de Brasseur de Bour- 
bourg 2 , de M. de Charencey 3 et de M. Seler ■*. 

Ce dernier a réuni les textes des anciens chroniqueurs qui pou- 
vaient aider à éclaircir la question. Le premier en date est au cha- 
pitre 123 de VHistoria apologetica de las Indias, composée par 
l'évêque de Chiapas, Las Casas, d'après les rapports du P. ^Fran- 
cisco Hernandez, et où Cocolcan est nommé : il est décrit comme 
ayant une grande barbe ; c'est lui qui avait appris aux hommes à 
jeûner et à célébrer des fêtes religieuses à certains jours tout 
comme le Quetzalcohuatl toltèque. Les renseignements de Landa 
sont plus nombreux. Il nous dit que Cuculkan portait le nom de 
Cezalcouati ; il nous apprend de plus que dans la ville de Maya- 
pan il y avait une tour ronde à quatre portes, entièrement diffé- 
rente de tous les monuments du Yucatan. Cette tour, ainsi qu'une 
autre qui existait à CK icKen-ltza, avaient recule nom de Cuculkan. 
Lorsque Cuculkan retourna au Mexique, il s'arrêta à Champoton 
et y fit ériger un édifice analogue. Landa nous dit enfin que 
Cuculkanîwt adoré à Mayapan. Après la destruction de cette ville, 
on célébrait, dans la province de Mani, une fête qui durait les 
cinq derniers jours du mois de Xul ; pendant ce temps, les partici- 
pants à la fête habitaient dans le temple et se livraient devant les 

1. Cukul, cukuitz est l'oiseau désigné sous le nom de quetzalli par les Mexi- 
cains, le Trogon collaris, et can veut dire « serpent » tout comme cohuatl. Il 
en est de même pour Gucu-matz en qu'iché. 

2. Brasseur de Bourbourg, Recherches sur Palenque, Paris, 1866, p. 46. 

3. Les Cités votanides (Le Museon, Louvain, 1882). 

i. Quetzalcouatl-Kukulcan in Yucatan (SG A, vol. I, pp. 668-706). 



414 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-QU'lCHÉS 

idoles à des sacrifices d'aliments et à des encensements. Cogolludo, 
qui écrivait plus tard que Landa, ignorait tous ces détails sur 
Cuculkan : il ne le connaît que comme une divinité qui avait été 
autrefois un grand « capitan ». Une « relacion » sur la ville de Mulul 
ou Motul, citée par M. Selkr *, donne quelques indications intéres- 
santes: « les habitants de cette localité, dit-elle, adoraient originai- 
rement un dieu, créateur de toutes choses ; mais d'une contrée étran- 
gère un grand prince était venu avec une suite nombreuse ; son 
nom était Kukulcan et lui et ses suivants étaient devenus des ido- 
lâtres ; c'est aussi au même moment que les habitants de Motul 
avaient commencé à faire des sacrifices humains ». 

L'ensemble de ces témoignages pourrait être résumé ainsi : 
1° Cuculkan était un personnage important venu du Mexique 
(Landa); 2° il avait construit au Yucatan les villes de Mayapan et 
de CiïicKen-ltza ; 3° il avait apporté en pays maya des rites nou- 
veaux qui restèrent et qui furent plus tard cause de sa divinisation. 
M. Seler n'a eu aucune peine à démontrer que, à Cfiich'en-Itza, 
outau moins, certains monuments montrent nettement une influence 
étrangère, et que sur ces monuments on voyait représentés des per- 
sonnages qui étaient les équivalents de Quetzalcohuatl. 

Ces conclusions paraissent, au premier abord, corroborer l'hypo- 
thèse ancienne qui faisait des Toltèques les civilisateurs de l'Amé- 
rique centrale. Mais lorsque M. Seler écrivit son article, il ne 
croyait pas que les Toltèques fussent autre chose qu'un peuple 
mythique de héros civilisateurs, comme l'avait prétendu Brinton 2 ; 
il voyait dans les monuments de Cliiclien-Ilza la preuve d'une 
invasion de peuples de langue et de civilisation septentrionales. 
Et, en effet, les renseignements tant ethnographiques qu'historiques 
s'accordent bien avec cette manière de voir. 

§ V. — Les monuments de Cïiiclien-Itza. 

Cfiicfien-Itza possède des monuments nombreux parmi lesquels 
deux sont particuliers : l'un a été nommé le Caracol, « l'es- 
cargot » 3 ; il est d'un type totalement inconnu dans le reste de l'Amé- 

1. Quetzalcouatl-Kukulcan in Yucalun. p. 675. Ce rapport est un manuscrit 
de VArchivo gênerai de lndias à Séville. 

2. Brinton, Essays of an Americanist, pp. 165 et suiv. 

3. Voir Stephexs, Incidents of Travel in Yucatan, New-York, 1843, in-8, 
vol. II, pp. 298-300 ; D. Charnay, Les anciennes villes du Nouveau Monde, 
Paris, 1885, in-4°, pp. 339-340 ; W. H. Holmes, Archseological studies among 
the ancienl ciliés of Mexico (FCM, Anlhropological séries, vol. I, Chicago, 1897). 



LES MONUMENTS DE Cil ICH EN-ITZA 



415 



rique centrale. Cette construction est ronde; elle s'élève au-dessus 
de deux terrasses superposées et est percée de quatre ouvertures, 
aux quatre points cardinaux. On entre d'abord dans un couloir 
circulaire que circonscrit un mur, percé, lui aussi, de quatre 
ouvertures, plus petites que celles de l'extérieur et orientées sui- 




Fiir. 142. 



Plan et élévation du « Caracol » de Cliiclïen-Itza (d'après 
E. Sei.er, Quetzalcouatl-Kukulcan in Yucatan). 



vant les points intermédiaires du compas; elles donnent accès à un 
second couloir circulaire, de 1 m 20 de large, entourant une masse 
cylindrique, de pierre pleine, mesurant environ 2 m 25 de diamètre, 
et percée, à environ 2 m 50 du sol, d'un trou carré se continuant en 
canal sinueux (fig. 142). La seule mention que nous ayons d'un autre 



116 



LES LEGENDES DES PEUPLES MAVAS-QU ICHES 




LES MONUMENTS DE CU ICH EN-ITZA 



417 



édiiice de forme ronde est celle de Landa, citée plus haut, à pro- 
pos de Mayapan, que Cuculkan aurait l'ait construire. Les écri- 
vains qui nous renseignent sur l'ancien Mexique disent tous que les 
temples consacrés à Quetzalcohuall étaient de forme circulaire 
[%. 143). 

Le second édiiice de Ch'ich'en-Itza qui rappelle le mode de con- 
struction des pays du Nord, est ce qu'on a nommé « le Jeu de 
Paume» '. C'est un monument dont le plan est précisément celui 
des tlachth ou jeux de paume figurés sur les manuscrits mexicains. 
Dans le mur, à une hauteur de mètres au-dessus du sol, sont scellés 




Fig. 144. — Bas-relief du « Jeu de paume » de Cliich'en-Itza 
(d'a'près E. Seler, Quetzalcoiiatl-Kukulcan in Yucatan) . 

deux anneaux en pierre massive, sculptée, qui sont probablement 
des bagues dans lesquelles il fallait faire passer les balles. Les murs 
sont recouverts de bas-reliefs, représentant des guerriers habillés 
richement et équipés à la façon de ceux qui sont représentés sur 
les manuscrits précolombiens du Mexique et de l'Oajaca. De plus, 
et c'est là un signe auquel on reconnaît indéniablement l'origine de 
ces œuvres d'art, les noms de ces personnages sont indiqués par 

1. Stephens, Incidents of Travel in Yucatan, vol. II, pp. 302-308 ; Charnay, 
Les anciennes villes du Nouveau Monde, pp. 340 et sùiv. ; W. H. Holmes, 
Archseological studies among the ancient cities of Mexico. 

Manuel d'archéologie américaine. 27 



ll<S LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-Qu'lCHES 

des images analogues à celles qu'on voit dans les manuscrits his- 
toriques mexicains et placés au-dessus de la tête des personnages 
lig. 144). D'autres particularités viennent encore rappeler récriture 
de l'Anahuac : de la bouche des personnages qui parlent sortent 
des volutes ornées, signe aztèque bien connu et qui manque tota- 
lement dans les manuscrits ou les inscriptions du Yucatan. Ces 
inscriptions étaient peintes et ont gardé jusqu'à une date très récente 
leur coloris ', leur aspect rappelait tout à fait celui de certains manu- 
scrits mexicains précolombiens. Sur les murs d'autres monuments 
de la même cité, on a découvert des sculptures représentantdes per- 
sonnages vêtus à la mexicaine, et qui pour la plupart sont des divi- 
nités du Panthéon aztèque, et particulièrement Quelzalcohuatl et 
le disque solaire, Tonatiuh. 

Une autre découverte récente, celle des peintures murales de 
Santa Rita, près de Corozal, dans le district de Nenton (Hondu- 
ras britannique), montre que l'influence de l'art mexicain s'est 
aussi étendue à l'est du Yucatan 2 . Ces peintures recouvraient 
les murs d'une chambre ensevelie sous un monticule de terre. Kilos 
étaient encore assez brillantes et furent copiées sur-le-champ. 
Leur style était semblable à celui des manuscrits du groupe bor- 
gien. Il était facile de reconnaître parmi les figures Tezcallipoca, 
Iztacoliuhqui, Tlaloc, Mixcuhuatl et Quelzalcohuatl. Tous les sym- 
boles qui accompagnent ces divinités sont purement mexicains, 
mais on remarque quelques dates indiquées à la façon des Mayas. 
A ces indications d'ordre archéologique viennent se joindre cer- 
taines traditions qui indiquent la présence des Aztèques dans celte 
partie de l'Amérique centrale. Landa :$ nous dit que les Cocomes, 
la dynastie installée à Mayapan par Cuculkan, furent attaqués par 
un peuple venu du Chiapas, celui des Tutul-Xius ; pour leur résis- 
ter, ils firent alliance avec les Mexicains du Tabasco et du Xica- 
lanco, leur confièrent la garde de Mayapan et apprirent d'eux le 
maniement des armes dans lequel Olmèques et Xicalanques étaient 
experts ; les Tutul-Xius continuant néanmoins à être menaçants, 
les garnisons mexicaines furent renforcées. Ce fait est confirmé 
par un passage du Livre de Chilan-Balam de Mani, cité par M. 

1. Miss A. Breton, The Wall paintings al Chichen-Itza ( CIA, XV- ses- 
sion, Québec, 1907, pp. 165-171). 

•2. Tu. Gann, Moùnds in Noidhern llondnnis (RE, vol. XIX, Washington. 
1900. part. I, pp. f.61-692). 

•">. Relation dos choses de Yucatan, pp. 19 et suiv. 



LES MONUMENTS HE CH I C 1 1 EN-ITZA 



119 



Seler ', où il esl question des « sept hommes de Mayapan », qui tous 
ont des noms purement mexicains, bien qu'un peu déformés par le 
scribe maya : Ahzinteyut-chan, Tzuntecum, Taxcal, Pantemit, 
Xuchueuet, Ytzcuat, Kakaltecat 2 . Nous retrouvons ces guerriers à 
CKicKen-llza^ d'après le Livre de Chilan Balani de Titzimin 3 : 
« cela arriva en ce temps que Chac xib chac fut chef de ChicKen- 
Itza, par la trahison de Hunaceel, chef de Mayapan. Ce fut dans 
la deuxième division de la période nommée 8 ahau qu'il fut com- 
battu par les sept hommes de Mayapan : Ahzinteyut-chan, Tzun- 
tecum, Taxcal, Pantemil, Xuchueuet, Ytzcuat, Kakaltecat 4 . » 

De tout ce qui précède, il paraît bien résulter que les Mexicains 
envahirent à une certaine époque le Yucatan et peut-être aussi une 
partie du Guatemala, et qu'ils y apportèrent quelques éléments du 
culte de Quetzalcohuall et les mythes où il est présenté comme 
le héros civilisateur par excellence. 

On a posé aussi à propos de l'Amérique centrale des hypothèses 
concernant les Toltèques. Brasseur de Bourbourg, s'appuyant sur- 
tout sur les écrits d'IxTLiLXoeHiTL, disait que les Toltèques, vain- 
cus par les Chichimèques vers la fin du m e siècle, se virent forcés 
de se disperser dans différentes directions et que leur entrée au 
Yucatan correspond avec ce que les auteurs mayas ont nommé 
l'invasion des Tutul-Xius ;i . Cette théorie a été reprise et développée 
par M. Gharnay 6 , qui crut pouvoir esquisser l'histoire des Tol- 
tèques et dresser une carte de leurs migrations. 

Récemment, M. K. ELebler a supposé que la civilisation n'avait 
pas été introduite du Mexique au Yucatan et dans l'Amérique cen- 
trale, et que le contraire s'était produit 7 . La civilisation se serait 

L. Quetzalcoiiatl-Kukulcan in Yucatan, p. 676. 

2. Probablement, en nahuatl, Tzinteyotl-cohuatl (chan maya = cohuatl) r 
Tzontecomatl, Toxcatl, Pantemill, Xochihuehuetl, Itzcohuatl, Tzacaltecatl. 

3. Dans le même recueil, cet événement est ainsi mentionné : « Dans la 
période nommée <? ahau, il arriva que Chac xib chac fut détrôné par Nacxit 
Knknlcan. » Le fait attribué tout d'abord aux « sept hommes de Mayapan ». 
qui portent des noms nahuatl, est ensuite mis à l'actif de Nacxit Kukul- 
cnn. Dans un manuscrit connu sous le nom de « Titulos de los senores qui- 
ches de Totonicapan », un personnage du nom de Nacxit Kukulcan est pré- 
senté comme un héros civilisateur, le « grand-père » des tribus qu'ichées. 

i. Cité aussi par M. Seler, Qnelzalconatl-Kukulcan, p. 676, texte maya en 
note. 

5. Brasseur de Bourbourg, Le Popol-Vuh, introd., p. clv. 

6. Les anciennes villes du Nouveau Monde, surtout pp. iJ6- il 8 . Voir la carte 
fies migrations toltèques face à la p. 417 . 

7. Amerika, dans la Weltrjeschichte d'HELMOi/r, vol. I. pp. "2^1 et suiv. 



i20 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-Qu'lCHES 

développée tout d'abord parmi les tribus mayas habitant les plaines 
du Chiapas et du Guatemala ; de là elle aurait gagné le pays des Tza- 
potèques, puis le plateau de l'Anahuac. 

C'était déjà l'avis de Bancroft ' : « Bien que l'hypothèse d'une 
origine méridionale de la civilisation nahua, disait-il, soit peu prou- 
vée, on est obligé d'admettre qu'elle est beaucoup plus d'accord 
avec les faits que celle d'après laquelle elle serait venue du 
nord-ouest. » M. HtEbler a surtout insisté sur une particularité 
dont nous aurons constamment à nous occuper en étudiant les 
peuples de l'Amérique centrale: « Les Mexicains, dit-il, avaient un 
degré de civilisation inférieur à celui des populations de l'Amé- 
rique centrale; cela est démontré surtout par leur écriture qui 
était fort inférieure, et par l'exécution et par le procédé, à celle 
des Mayas, qu'ils ont copiée maladroitement. » 

M. Seler 2 repousse complètement l'hypothèse de M. H^bler, au 
nom des arguments mêmes invoqués par celui-ci. Comment croire, 
dit-il, que l'écriture maya, composée de figures cursives, très styli- 
sées et dans lesquelles il est le plus souvent impossible de retrou- 
ver les objets que l'on a voulu représenter, ait fourni deux écri- 
tures (très proches parentes l'une de l'autre, la tzapotèque et la 
mexicaine) où les objets sont figurés d'une façon presque réaliste? 
Il s'appuie surtout, dans sa réfutation, sur l'identité des objets qui 
représentent les signes du calendrier. On a déjà vu que ceux des 
manuscrits mexicains et mixteco-tzapotèques ne sont que des figu- 
rations des choses que leur nom désigne : par exemple, quauhtli, 
« aigle », est figuré par une tête d'aigle; calli, « maison », par une 
maison, etc. Certains de ces dessins sont tracés d'une façon 
conventionnelle, tels sont les signes pour tecpatl, « silex », aca.ll, 
« roseau », etc., mais aucun ne présente avec la réalité des objets 
les différences que l'on verra plus loin dans les signes mayas. Or, 
selon M. Seler 3 , les signes mayas, mexicains ou tzapotèques 
représentent les mêmes choses. Il est donc plausible de croire que 
c'est la forme la plus simple, celle des manuscrits mexicains, qui 
a donné naissance à la plus conventionnelle, celle des manuscrits 



1. Native Races of Pacifie States, vol. II, p. 117. 

2. Ueber den Ursprung der miltelamerikanischen Kulturen (SGA, vol. II, 
pp. 16-30). 

3. Die Tageszeichen der Azlekischen und der Maya-Handschriften und ihrc 
Gottheiten (SGA, vol. I, pp. 417-501). 



CHRONOLOGIE ANCIENNE DE L AMERIQUE CENTRALE 421 

mayas. D'où il déduit logiquement que l'invention du Tonalamatl 
et du calendrier qui régissent la distribution de ces signes a été 
apportée aux Ma> as par des Mexicains migrateurs, peut-être les 
Toltèques, dont il admet l'existence historique après l'avoir niée. 
Certaines familles mayas auraient d'abord connu le système du 
calendrier et de l'écriture comme une sorte de science secrète, 
tandis que, parallèlement, l'activité des échang-es entre les peuples 
du Mexique et ceux du Chiapas et du Yucatan aurait généralisé 
l'emploi de l'écriture, transformée, suivant le génie des nations 
mayas, en un type graphique tout à fait particulier. Finalement, la 
science des peuples de l'Anahuac ayant fleuri dans les régions du 
Yucatan et du Guatemala, les Mexicains du Xicalanco devinrent, 
par choc en retour, les élèves des Mayas ' . 

§ VI. — La chronologie ancienne de V Amérique centrale. 

Les monuments de la région habitée par les peuples mayas, et 
surtout ceux des vallées de TUsumacinta, du Peten, du Motagua 
et de la frontière de Honduras ont une importance capitale. Les 
recherches du D l Fôrstemann, de Goodman, de MM. Bowditch et 
Byron Gordon, de M. Seler ont montré que ces ruines sont pour la 
plupart datées 2 . Les inscriptions débutent par un hiéroglyphe mar- 
quant ce qu'on a appelé une « période », suivi par cinq groupes 
d'hiéroglyphes, formés chacun de deux signes numériques où le 
multiplicande est indiqué par des chiffres analogues à ceux du 
Mexique ou par des têtes de divinités, tandis que les multiplicateurs 
sont représentés par des hiéroglyphes ayant respectivement les 
valeurs de l, 20, 360, 7.200 et 144.000 jours. Après cette rangée 
de signes arithmétiques, vient généralement une date, que l'on 
suppose être celle de l'érection du monument. Les signes numé- 
riques donnent, lorsqu'on les totalise, un nombre de jours, tou- 
jours très élevé, qui représente la différence de temps entre la date 
inscrite au-dessous et la date de départ, indiquée par l'hiéroglyphe 
de la période et qui est la même pour tous les monuments que nous 
connaissions jusque» ce jour. 



1. Ueber den Urspriuig der mitleliuneriknnlschen Kulturen, pp. 26-27. 

2. Nous traiterons avec détail, lorsque nous parlerons de l'écriture del'Amé- 
rique centrale, de ces dates et delà façon dont leur lecture a été faite. 



422 LES LÉGENDES DES PEUPLES MA YAS-Qu'lCUKS 

L'ensemble des dates fournies par les monuments de Copan, Qui- 
riguà, Menche-T inamit [Yaxchilan ou Lorillard-Cily) et Palenque 
est compris dans un intervalle total de 355 ans; entre les dates 
d'une même ville on ne trouve pas plus de 100 ans de différence ; 
on en a conclu que le beau temps de la civilisation maya fut 
court et qu'aucune ville ne fut habitée plus d'un siècle. La plus 
ancienne date se lit sur une plaque de néphrite, découverte par 
l'ingénieur hollandais van Braam sur les frontières du Honduras 
britannique '. La plus récente a été lue sur une stèle de Quirigua, 
dans la vallée du Motagua ; elle est désignée sous le nom de stèle K 
ou de « El Enano ». Mais M. Seler a découvert ultérieurement 
dans des fouilles entreprises à Sacchana, près Chacula, sur les fron- 
tières du Chiapas et du Guatemala 2 , deux stèles brisées qui 
fournissent des dates de 70 ans plus récentes que celles de 
T « Enano » de Quiriguà. La différence totale entre les dates 
extrêmes fournies par la tablette de néphrite et les stèles de Sac- 
cliana est de 560 ans. Or, au temps où l'inscription trouvée par 
van Braam fut rédigée, l'écriture maya avait déjà atteint son par- 
fait développement et M. Seler suppose qu'il fallut un intervalle 
de 800 à 900 ans entre le temps où furent rédigées les inscriptions 
mayas les plus récentes et celles où les signes mexicains furent 
introduits dans l'Amérique centrale. 

La question se pose donc de savoir à quelles dates, approxima- 
tives, de notre chronologie se rapportent les chiffres fournis pai- 
es monuments du Guatemala et du Honduras. Il n'est pas aisé d'y 
répondre. A l'époque où les Européens arrivèrent au Yucatan, la 
chronologie de ses habitants avait subi une modification et ne répon- 
dait plus à celle des monuments ; le commencement de l'année avait 
été déplacé, et nous n'avons aucun moyen de savoir dans quelle 
mesure cette correction avait affecté le compte des années. On en est 
donc réduit ici aux hypothèses. Voici celle de M. Seler : le district 
de Nenton, où il découvrit les fragments de la», stèle de Sacchana, a 
été complètement inhabité dans les derniers siècles, et il en était 
déjà ainsi en 1559, lorsque l'expédition du licenciado Pedro linini- 
rez, partie de Comitan, traversa le pays pour aller à la « Lagune des 
Lacandons 3 ». Donc l'objet daté le plus ancien que nous possé- 

1. Publiée dans CIA, vol. II, Luxembourg, J877, par le D r Leemans, de Leidc. 

2. E. Seler, Die alten Ansiedelungen von Cha.cu.la im Distrikte Nenton des 
Départements Huehnelenangro der Republik Guatemala, Berlin, 1901, pp. 17- 
23. 

.'ï. Sans doute le lac de Peten. 



chronologie: ancienne de l'Amérique centrale 423 

(lions, la tablette de néphrite, a dû être exécuté au moins 560 ans 
avant le milieu du xvi e siècle, soit vers le milieu du x e siècle, ce qui 
donnerait pour la stèle K de Quiriauà le commencement du 
xiv e siècle '. Nous obtiendrions ainsi la date de 700 environ pour 
l'époque à laquelle des peuples civilisés se répandirent sur TAmé- 
rique centrale et y introduisirent l'écriture, ce qui correspond 
presque à celle donnée par un document mexicain, les Annales de 
Quauhtitlan, comme étant le temps du plus grand épanouissement 
de la civilisation toltèque. 

Se basant sur d'autres considérations historiques, mais en s'ap- 
puyant aussi sur les dates fournies par les monuments, M. Bow- 
ditch est arrivé à des résultats un peu différents, parce qu'il croit 
pouvoir fixer historiquement et d'une façon à peu près certaine 
quelques-unes de ces dates. Sa démonstration est la dernière 
dune série de tentatives faites pour fixer la chronologie du Yuca- 
tan à laide de documents en langue maya et en écriture latine. 
Le principal de ces documents est un fragment du livre de Chi- 
lan-Balam de Manî qui fut publié par Stephens en 1843 et 
a été reproduit plusieurs fois depuis lors 2 . Ce texte nous 
raconte l'histoire des Mayas de la province de Mani, depuis le 
moment où ils quittèrent Nonoual où ils étaient établis 3 jusqu'à 
l'arrivée des Espagnols et à la christianisation ; 80 ans après leur 
départ, ils atteignirent un lieu nommé Chacnouitan où ils restèrent 
99 ans, puis ils s'en furent à Cliiclïen-Ilza où ils vivaient depuis 
120 ans lorsque la ville fut ruinée. Ce texte, malgré sa clarté appa- 
rente, a fort exercé l'ingéniosité des interprètes, en raison de diver- 
gences sur la valeur de certaines des périodes par lesquelles les 
Mayas, à l'époque de la conquête, comptaient les années : sui- 
vant Pio Pkrez, dont Stephens n'a fait que traduire en anglais la 
version espagnole, ils partirent de Nonoual en 144 de notre ère, 
arrivèrent à Chacnouitan en l'an *218, y séjournèrent jusqu'en 360 

1. Einiges mehr ûber die Monumente conCopanund Quiriguà SGA, vol. I. 
p. 236); Cf. Ueberden Ursprung der mittelamerikanischen Kulliiren, pp. 29-30. 

2. Stephens, Incidents of Travelin Yucatan, vol. II, appendice 1 ; A manns- 
cript writteninthe Maya language, treating of the principal e]>ochs of the his- 
lori/ of the Peninsula of Yucatan hefore the Conqnest. With comments by 
Don Pio Perez, pp. 165-469. Reproduit avec une traduction française par Bras- 
bbur de Bourbourg : Relation des choses de Yucatan, de Landa, pp. 420-429, 
puis par Bretton, The Maya chronicles, Philadelphie, pp. 87 et suiv. 

'-. Xonoual a été identifié par certains auteurs avec le Tahasco. Pour Bras- 
5Ei r de Bourbourg. c'était le pays situé entre Xicalanco et Champoton, à peu 
de distance du précédent. 



424 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-Qu'lCHES 

et arrivèrent à ChicKen-Iiza en 432. Brasseur de Bourbourg 
place le départ de Nonoual en 401 ; l'arrivée à Chacnouitan en 
482, et à CK icK en-ltza en 761. Les chiffres de Brinton ne sont 
pas plus satisfaisants : il a simplement numéroté les périodes sans 
donner de dates précises, sauf pour les années qui suivent la 
conquête. 

M. Bowditch rapprocha les datesde ce document de celles four- 
nies par diverses inscriptions, et en particulier de celle découverte 
par M. E. H. Thompson à Ch'iclien-Itza, qui portait une date plus 
basse que celle de V « Enano » de Quiriguk. Il chercha à établir 
le synchronisme des inscriptions centre-américaines et de Tère euro- 
péenne. De l'inscription de CIiicKen-Itza qui forme la base de ce 
calcul, il n'a plus été question, et le travail dont nous parlons n'a 
plus la valeur scientifique qu'il paraissait posséder au premier abord. 

D'autre part, M. Maler venait de faire connaître aux américa- 
nistes les inscriptions de Piedras-Negras, ville ruinée de la vallée 
de l'Usumacinta. Parmi ces inscriptions, un certain nombre por- 
taient des dates initiales. Entre la première et la dernière de ces 
dates, M. Bowditch trouva un intervalle de 70 ans et 250 jours. 
Entre les dates extrêmes fournies par l'ensemble des monuments 
de Quirigua, on constate une différence de 98 ans et 145 jours, la 
dernière est séparée par un intervalle de 55 ans et 102 jours de celle 
fournie par la prétendue inscription de QKicKen-Itza. Mais entre 
la première date de Piedras-Negras et celle de Ch'ich'en-Itza, 
l'intervalle est de 274 ans et 323 jours, ce qui correspond approxi- 
mativement au temps écoulé entre l'arrivée des Mayas à Chacnouitan 
et leur installation à Ch'ich'en-Itza, suivant le calcul de Brasseur 
de Bourbourg. La ville de Chacnouitan serait donc Piedras-Negras ; 
il ne manque plus que de trouver une date marquant que cette ville 
a été abandonnée après 90 ans d'occupation pour que les renseigne- 
ments fournis par les monuments s'accordent parfaitement avec ceux 
que l'on trouve dans le livre de Chilan-Balam de Mani ; or l'écart 
entre les dates extrêmes que nous connaissons ne couvre qu'un 
espace de 70 ans 250 jours, l'approximation reste donc fort loin- 
taine. Reste la question de la correspondance entre l'ère maya et 
l'ère européenne ; reprenant les événements qui portent des dates 
certaines, ceux de l'époque de la conquête, M. Bowditch cherche à 
lixer l'époque de la fondation de CliicKen-Itza L 

1. Memoranda of the Maya calendars used in the ])ooks of Chilan-Balam 
A A. New-York, 1901, pp. 129-138). 



CHRONOLOGIE ANCIENNE DE L AMERIQUE CENTRALE 



425 



Nous n'entrerons pas dans le détail de la chronologie de M. 
Bowditch ; disons seulement que remontant la série des dates 
fournies par les livres de Chilan-Balam, il arriva à fixer, hypo- 
thétiquement, celles des monuments connus à cette époque. 

Fondation de Ch'iciïen-Itza 348 après J.-G. 

Ceibal (Peten) 298 

Abandon de Quiriguà 292 

» de Copan 231 

Fondation de Quiriguà 195 — 

Fondation de Piedras-Necfras 109 

Abandon de Piedras-Negras 74 

Abandon de Palenque 73 — 

Fondation de Copan ] 34 

» de Palenque 15 avant — 

Date fournie par les inscriptions de Yaxchi- 

lan i Menche-Tinamif) 75 — 

Cette chronologie présente à première vue un aspect satisfai- 
sant ; malheureusement la date de départ est fixée d'une façon 
peu sûre : rien ne prouve que ce soit en 348 que fut fondée 
CJiicfien-Itza : on n'est pas d'accord sur la chronologie des livres 
de Chilan-Balam et on remarquera que la date choisie par M. Bow- 
ditch diffère à la fois de celle de Pio Perez et de celle de Brasseur 
de Bourbourg. La tentative faite pour établir une chronologie 
absolue des monuments de l'Amérique centrale ne nous a pas fourni 
une seule date précise. 

Mais on peut établir une chronologie relative qui nous fournira 
des indications sur la marche de la civilisation dans l'Amérique 
centrale. Les plus anciennes villes sont celles du Chiapas, du Peten 
et du Honduras ; les renseignements des livres de Chilan-Balam 
nous permettent de croire que la fondation des cités du Yucatan 
est plus récente; quant aux villes qu'ichées et cakchiquèles des 
hautes terres du Guatemala, où il n'existe pas d'inscriptions, elles 
paraissent être plus récentes 2 . 



J. 11 existe à (Jop;m des dates plus anciennes, mais M. Bowditch les consi- 
dère comme traditionnelles ou mythiques. 

2. K. H ebler (Amerika, pp. 238-240), qui n'a pas fait usage des résultats 
obtenus dansle déchiffrement des inscriptions, est d'un avis totalement opposé ; 
pour lui, les villes du Yucatan sont les plus anciennes, puis viennent celles de 
Qniriguù, Copan, etc., enfin celles des hautes terres du Guatemala. 



i"26 LES LÉGENDES DES PEUPLES MAYAS-QU'lCIlÉs 

De l'histoire des cités les plus anciennes, nous ne savons rien. 
Notre connaissance des événements historiques se limite au Yuca- 
tan et aux Qu'ichés et Gakchiquels du Guatemala. Pour les Huax- 
tèques de la Vera-Cruz nos renseignements nous sont fournis par 
les annales aztèques, mais il n'existe aucun document indigène. Ces 
renseignements sont surtout relatifs aux conflits armés entre 
Aztèques et Huaxtèques. La principale guerre fut celle qui éclata 
alors que Motecuzoma Ilhuicamina était tlacatecuhtli de Mexico 
(1449-1461). Les Huaxtèques avaient tué des marchands espions 
d'origine aztèque, qui passaient dans leur pays, se rendant au Gua- 
temala; à diverses reprises, la contrée huaxtèque fut soumise au 
contrôle de la confédération mexicaine, sans cependant que ses 
mœurs et sa langue en fussent modifiées de façon profonde. 



Il] 



CHAPITRE III 

LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE 



SûiMMAiRE. — I. Les Ghanesou Itzas. — IL Les Tutul-Xius. — III. Les Gocomes 
et la domination de Mayapan. — IV. Les États mayas à l'époque de la décou- 
verte. — V. La conquête du Yucatan. — VI. La pacification du Peten. 



§ I. — - Les Chanes ou Itzas. 

Le Yucatan a été le théâtre de luttes entre plusieurs tribus 

ayas. Klles nous sont racontées par les livres de Chilan-Balam de 
Mani, de Titzimin et de Chumayel ' , et les ouvrages de Landa et 
de Gogolludo. 

Les Chanes ou Itzas, dont les ouvrages en langue maya se sont 
surtout occupés, seraient partis de Nonoual, lieu situé à l'ouest du 
Yucatan, et seraient arrivés dans ce pays 89 ans après leur départ. 
Le Yucatan est désigné sous le nom d'île de Chacnouilan 2 ou de 
Chacnabiton 3 . Ici les divers textes sont en désaccord : l'un dit 
que, lorsque les Itzas arrivèrent en Chacnouilan, ils étaient con- 
duits par un chef du nom de Iiolonchan lepeuh '' ; un autre donne 
à ce conducteur le nom de Mekat Tutulxiu :! , tandis que Landa <; 
affirme que c'est Cuculkan qui mena cette migration. 

Le livre de Chumayel nous raconte que le peuple des Itzas était 
divisé en quatre groupes, qui portaient chacun le nom du territoire 

1. C'est surtout à ces sources que nous emprunterons la description des 
événements historiques qui se sont déroulés sur le sol du Yucatan. Les livres 
de Chilan-Balam qui ont été utilisés sont : le livre de -Mani, fragment dont nous 
avons déjà parlé et qui a été publié par Stepiiexs, Brasseur de Bouhbouhg et 
Brintox, celui de Titzimin, fragment intitulé : « la Série des katuns » (Breton, 
Maya chronicles, pp. 136-152); celui de Chumayel, fragments intitulés : «le livre 
du compte des katuns >■ (Brixtox, pp. 153-162 ; « livre des katuns des hommes 
d'Itza appelés les katuns mayas « (Brihton, pp. 163-171) el « les principaux 
katuns » (Brintox, pp. 172-181). 

2. Livre de Mani, I e ' paragraphe. 

3. Livre de Titzimin, 2 e paragraphe, 
i. Livre de Mani, l ct paragraphe. 

5. Livre de Titzimin, 2 e paragraphe. 

6. Relation des choses de Yucatan, p. 33. 



428 



LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE 



dont il était originaire. L'un venait de Kin colah Peten, à l'est ; 
l'autre de Nacocob, au nord; l'autre de.Zuyuna, à l'ouest; le dernier 
des montagnes de Canhek. Ces quatre sections se réunirent en un 
lieu désigné vaguement et partirent à la recherche de territoires 
libres. Arrivés où existe Ch'ic/ien-Ilza, ils s'arrêtèrent et fon- 
dèrent cette ville; c'est alors qu'ils prirent le nom d' « hommes 
d'Itza » '. Un autre passage du même document nous dit qu'à la 
période appelée le « sixième ahau-katun » la ville de CKicK'en- 
Itza îut fondée 2 . Landa nous dit qu'ils s'établirent dans le pays, le 
colonisèrent et fondèrent, outre Cliiclien, les cités d'Izamal, de 
Tihoo 3 , de Champoton, ou Chakanputun ; , et, plus tard, Maya- 
pan. 

§11. — Les Tutul-Xius. 

Les Tutul-Xius venaient, dit Landa, du Chiapas :i . Ils errèrent 
99 ans 6 dans le Yucatan avant de se fixer. Ils conquirent la province 
de Ziyan-Caan ou Bakhalal "' (aujourd'hui Bacalar, au sud-est du 
Yucatan, près de la baie de Chetumal et non loin du Honduras 
britannique) où ils séjournèrent pendant 60 ans. Au cours de voyages 
d'explorations, ils découvrirent ChHch'en-Itza dont ils firent la 
conquête 8 . Ils gouvernèrent cette ville pendant une centaine d'an- 
nées 9 , puis l'abandonnèrent. Les habitants de CJiicJien prirent 
possession de Chainpotonou Chakanputun. Les Itzas, forcés d'aban- 
donner leur cité, se réfugièrent dans les bois ,0 . Ils prirent le nom 
de Mayas et fondèrent la ville de Ma.ya.pan ou Zaclactun Mayapan ' ' . 

1. Livre de Chumayel, « les principaux katuns », § 5 et (>. 

2. In., « le livre du compte des katuns », § 1. 

3. Relation des choses de Yucatan, p. 33. 

4. Livre de Muni, § 5 ; Livre de Titzimin, % 5; Livre de Chumayel, « livre du 
compte ries katuns», § 2 ; « les katuns mayas »,.^3; « les principaux katuns »,§ 7. 

5. Relation des choses de Yucatan, p. 48. 

6. Landa dit qu'ils restèrent 40 ans à errer parle Yucatan, sans autre eau que 
celle qui tombait du ciel et souffrant les plus grandes privations. 

7. Livre de Mani, § 3 ; Livre de Titzimin, § 3. 

8. Livre de Mani, § 4; Livre de Titzimin, § 3: Livre de Chumayel, « livre du 
compte des katuns », § 1. 

9. Le livre de Mani (§ 6) dit 120 ans, celui de Titzimin (§5) 200 ans. 

10. Livre de Mani, § 7 : Livre de Titzimin, § 6 ; Livre de Chumayel, « livre 
du compte des katuns », § 2: « les katuns mayas », $ 3; « les katuns principaux », 
S '■ 

11. Livre de Chumayel, « les kat uns principaux », S 7; « les katuns mayas », 
S 3, racontent cette création un peu différemment. Peut-être trouve-t-on une 
allusion à la fondation de Mayapan dans le § 7 du livre de Mani : « 40 ans après 
la perle de Chanputun, ils les Itzas) eurent à nouveau des demeures fixes ». 



COCOMES ET LA DOMINATION DE MAYAl'AN 429 



5j III. — Les Cocomes et la domination de Mayapan. 

Les Tuful-Xius continuaient leurs conquêtes, et quelque temps 
après, un de leurs chefs, Ahcuitok Tutul-Xiu, fonda la cité d'Ux- 
mal (lig. 145) ' . La ville de Ch'iclien-Ilza fut repeuplée, et les 
Tutul-Xius cVUxmal firent alliance avec ses habitants et avec les 
Ilzas, ou Mayas, de Mayapan. Cette dernière ville prit bientôt une 
importance considérable ; ses chefs appartenant à la famille des 
Cocomes finirent par prendre le pas sur ceux d'Uxmal et de 
Ch*ichîen. L'un d'eux, Hunac Ceel, chercha à imposer la domination 
des Mayas au Yucatan tout entier. Les hostilités commencèrent 
entre les Mayas et les habitants de Ch'ich'en-Itza, gouvernés alors 
par un chef du nom de Chac xib chac. Hunac Ceel avait fait alliance 
avec les Mexicains du Tabasco et du Xicalanco et les troupes étaient 
commandées par les « sept hommes de Mayapan » dont il a été 
question plus haut : Atzinteyut chan, Tzuntecum, Taxcal, Pante- 
mit, Xuchueuet, Itzcoat et Kakaltecat -. La ville fut prise par les 
alliés et CJiiclien-Itza placée sous la dépendance de Mayapan. Plus 
tard, les habitants de CKicKen reprirent courage; conduits par le 
chef Ulmil et aidés des habitants d'izamal, ils attaquèrent la for- 
teresse de Mayapan dont ils se rendirent maîtres 3 . Les gens de 
CJiicIien gouvernèrent Mayapan pendant une centaine d'années, 
mais alors, descendirent des montagnes des tribus sauvages, dési- 
gnées sous le nom de Huitzil, qui prirent Mayapan et la mirent à 
sac 4 . 

A partir de ce moment, c'en fut fait de la domination de Maya- 
pan, et les membres du clan des Cocomes s'enfuirent dans le district 
de Zotuta, où ils fondèrent Tibulon. Les Mexicains qui tenaient 

1 . Livre de Mani, § 8 : Livre de Titzimin, § 8 il est appelé Ahzuitok). 

2. Livre de Mani, § 9; Livre de Titzimin, § 9. Les noms sont les mêmes 
dans les deux documents. Le livre de Chumayel, « livre du compte des katuns » 
ne donne pas ces noms ; le « livre des katuns mayas •> donne aux destructeurs 
de Ch'ich'en les noms de Pop Hol Chan et Kinich Kakmo et dit que ce der- 
nier était chef cVIzamal . 

3. Livre de Mani, § 10; livre de Titzimin, $ Il ; livre de Chumayel, « livre 
du compte des katuns •>, § 3. 

i. Livre de Mani, § 11 ; Livre de Titzimin, % il ; le Livre de Chumayel, « livre 
du compte des katuns », n'en dit rien, mais les « katuns mayas » désignent 
les montagnards Huitzil sous le nom « d'étrangers sans culottes ». 

A partir de ce moment, notre seul guide est Landa, les livres de Chilan- 
Halam sont muets sur les événements qui suivirent. 



130 



LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE 




Y 






LES ÉTATS MAYAS A [/ÉPOQUE DE LA DECOUVERTE 131 

garnison dans la ville de Mayapan s'établirent à Canut, au nord- 
est de Campêche, où ils restèrent jusqu'après l'arrivée des Espa- 
gnols. Un autre élan, celui des Chels, qui comptait parmi ses 
membres plusieurs des grands-prêtres de Mayapan, se réfug-iadans 
le district d'Izamal où il s'établit à Tihoo, près de la ville de Mérida, 
capitale actuelle du Yucatan. Les Tulul-Xius s'établirent à Mani 
et le Yucatan fut bientôt divisé entre les Cocomes de Tibulon, 
les Chels de Tihoo et les Tutul-Xius de Mani. Ces trois tribus se 
haïssaient. « Les Cocomes disaient aux Xius qu'ils étaient des étran- 
gers et des traîtres, qui avaient assassiné leur souverain et volé ses 
domaines. Les Xius répondaient disant qu'ils n'étaient ni moins bons, 
ni moins anciens, ni moins nobles qu'eux et que loin d'être des 
traîtres, ils avaient été les libérateurs de la patrie en tuant le tyran 
allusion à la mort du chef de Mayapan, lors delà prise de la cita- 
delle). Le Chel, à son tour, prétendait être d'aussi noble famille que 
les deux autres, puisqu'il était le descendant du prêtre le plus estimé 
de Mayapan ; que, quant à lui personnellement, il valait mieux que 
ses émules, puisqu'il avait su se faire seigneur comme eux. D'un 
autre côté, ils se reprochaient mutuellement l'insipidité de ce qu'ils 
mangeaient, car le Chel, habitant la côte, ne voulait donner ni sel ni 
poisson au Cocome, l'oblig-eant ainsi à envoyer fort loin pour ces 
deux choses, et que le Cocome ne voulait abandonner au Chel ni 
fruits, ni gibier '. » 

§ IV. — Les Etats mayas à l'époque de la découverte. 

L'unité politique du Yucatan avait presque été réalisée par les 
Cocomes de Mayapan; elle ne devait jamais renaître. Outre les 
trois « royaumes » des Xius, des Chels et des Cocomes, il exis- 
tait lors du débarquement des Espagnols un grand nombre de 
petites principautés indépendantes, constamment en guerre les 
unes avec les autres. Suivant Herrera 2 , elles étaient au nombre de 
18, la plupart situées sur les côtes occidentale et orientale. On ne 
connaît pas la position exacte de leurs frontières. Brinton donne la 
liste suivante : en commençant par le sud, on trouvait les états 

1. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 57-59. 

2. Cité par Brinton : Maya chronicles, p. 25. Landa, Relation des choses de 
Yucatan, p. 31, donne comme étant les principales « provinces » : Chetemal, 
Bakhalal, Ekab, Cochuah, Kupul (Conil), Ahkinchel, Zutula (Cocomes), Hoca- 
bai-Humun, Tulul-Xin (Mani:. Cehpech, Camol (Canul), Campech, Ghampu- 
Inn. Texchel. 



432 LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE 

d'Atalan sur la Bahia de Terminos, voisin des établissements 
aztèques du Tabasco ; Tixchel ou Telchac ; Champoton (Chakan- 
putim ou Potonchan) ; Kinpech (Gampêche) ; Canul (Acanul ou 
H'Canul) ; Hocabaihumun ; Cehpech, où fut construite par les 
Espagnols la ville de Mérida, capitale européenne du Yucatan ; 
Zipatan, sur la côte nord-ouest; sur la côte est, en commençant par 
le nord : Choaca, près du cap Gatoche; Ekab, en face l'île de Gozu- 
mel ; Conil, pays des Gupuls ; Bakhalal ou Bacalar ; Chetemal ou 
Chetumal; Taitza, district du Peten. Dans les provinces centrales : 
H'chel ou Ahkin-Chel dont la capitale était Izamal ; Zotuta, des 
Cocomes', Mani des Tutul-Xius et Cochuah ou Cochvah, dont la 
ville principale était Ichmul. 

Ces pays étaient toujours en guerre les uns avec les autres, et 
la plupart d'entre eux opposèrent une résistance énergique aux 
envahisseurs étrangers. 

V. — La conquête du Yucatan K 

Les Espagnols arrivèrent pour la première fois au Yucatan en 
1511 2 . Un certain Valdivia, qui revenaitdu Darienà Saint-Domingue, 
fit naufrage près de la Jamaïque sur les écueils nommés « las 
Viboras » ; il put s'échapper avec une vingtaine de compagnons, 
dans une chaloupe sans voiles. Au bout de treize jours de pénible 
navigation, privés de vivres et sans eau, et ayant perdu plusieurs 
des leurs, les naufragés abordèrent au Yucatan. Le cacique du 
pays les fit saisir, et Valdivia, ainsi que quatre de ses compagnons, 
furent sacrifiés aux dieux yucatèques. Plusieurs autres s'enfuirent 
et allèrent mourir dans les solitudes de l'intérieur. Deux seuls sur- 
vécurent : Aguilaret Guerrero. Le premier fut retrouvé parCortez, 

1 . Sur la conquête, les renseignements fournis par les livres de Chilan- 
Balarn sont presque insignifiants : les livres de Mani et de Chumayel y font 
simplement allusion ; seul celui de Titzimin nous donne quelques renseigne- 
ments. Beaucoup plus importante est la Chronique de Chac Xulub Chen (ou 
Chœxulub) qui a été publiée par Brinton : Maya chronicles, pp. 183 et suiv., 
avec une traduction anglaise. M. Raynaud en a donné une traduction française 
faite sur le texte maya : L'Histoire maya, d'après les documents en langue 
yucatèque (Archives de la Société Américaine de France, nouv. série, 
tome VIII, partie I, Paris, 1892). Parmi les chroniqueurs européens, celui qui 
fournit les renseignements les meilleurs et les plus abondants est Landa. 

2. Le livre de Chumayel, « livre du compte des kaluns », dit, par erreur, 
1513 (§ 4). Celui de Titzimin, bien qu'il rapporte les événements qui se pas- 
sèrent au Yucatan un siècle plus tard, ne fait pas allusion à cette arrivée. 



LA CONQUÊTE DU YUCATAN 433 

en 1519; Guerrero, qui avait appris très rapidement le maya, se 
réfugia à Chetemal où il fut chargé par le cacique Nachan-Can du 
commandement des troupes indigènes; il se maria et resta dans le 
pays, vivant comme un Indien. 

En 1517, Francisco Hernandez de Gordova partit de Santiago de 
Cuba avec plusieurs caravelles et une petite armée, alîn de recruter 
des esclaves pour l'exploitation des mines '.Arrivé au Yucatan, 
il débarqua d'abord près du cap Gatoche, puis cingla vers Cam- 
pêche, où il fut bien reçu par les indigènes. De là l'expédition se 
rendit par mer à Champoton où éclata un sanglant combat entre 
Espagnols et indigènes ; la victoire resta à ces derniers, tandis que 
les troupes de Cordova laissèrent aux mains des Yucatèques deux 
prisonniers qui furent sacrifiés. Francisco Hernandez de Gordova, 
qui avait été criblé de blessures, revint à Cuba sans rapporter d'es- 
claves, mais avec un peu d'or. Diego Velasquez, gouverneur de Cuba, 
équipa une seconde expédition, dont il confia le commandement à 
son neveu, Juan de Grijalva 2 . Gelui-ci contourna le Yucatan el 
eut encore à combattre les Indiens à Champoton, où son équi- 
page était descendu pour faire de l'eau. Continuant à suivre la 
côte, il découvrit la lagune de Terminos, l'embouchure du rio 
Coatzacoalco et remonta la côte du Mexique jusqu'à l'emplace- 
ment actuel de la Vera-Cruz. De retour à Cuba, il vanta beau- 
coup la richesse des nouveaux pays, il en donnait comme preuve les 
marchandises qu'il avait reçues en échange, parmi lesquelles divers 
objets d'or. 

De la conquête du Yucatan nous avons un récit indigène, la 
Chronique de Chac Xulnh Chen, écrite par un Maya du nom de 
Ix Nakuk Pech 3 . 

Nakuk Pech est, pour les événements auxquels il a assisté, un 
historien très véridique et très précis. A l'époque où Cortez 
arriva, il était chef en second de la ville de Chac Xuluh Chen, 
dans le district de Motul. Nakuk Pech nous décrit l'arrivée des 



1. Bernai, Diaz del Castillo qui lit partie de cette expédition en qualité de 
soldat, en a raconté toutes les péripéties, Histoire véridique de la conquête 
de la Nouvelle-Espagne, pp. 2-14. 

2. Bernal Diaz del Castillo fit également partie de l'expédition de Grijalva 
dont il raconte toutes les péripéties dans les chapitres viu-xvi de son His- 
toire de la conquête de la Nouvelle-Espagne . 

3. G.Baynaud, L'histoire maya, d'après les documents en langue y ucatèque 
(Archives de la Société Américaine de France, nouv. série, t. VIII). 

Manuel d'archéologie américaine. 28 



434 LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE 

Espagnols dans son pays de Maxtunil. Les conquistadores, con- 
duits par Gortez, furent reçus avec d'aimables attentions, et les 
indigènes leur offrirent « pour la première fois » le tribut et leurs 
respects ; aux capitaines, les Mayas donnèrent à manger, puis 
lorsqu'ils s'installèrent à Maxtunil, « nous allâmes veiller à ce 
qu'il fût fait plaisir aux Espagnols ». Ces derniers restèrent trois 
mois dans ce lieu, puis ils se dirigèrent vers la mer et s'établirent 
pendant trois ans et demi à Zilam, où ils créèrent un port *. 

L'expédition à laquelle fait allusion l'auteur yucatèque n'est pas 
celle de Gortez, puisque celui-ci ne débarqua pas sur le sol du Yuca- 
tan. 11 s'agit donc de celle de Francisco de Montejo, venu d'Espagne 
muni de pleins pouvoirs pour faire la conquête du Yucatan, et 
investi du titre d'àdelantaclo. Après avoir pris possession de Gozu- 
mel au nom du roi d'Espagne, il redescendit la côte et arriva bien- 
tôt dans l'Etat de Conil, où vivait Nakuk Pech -. Le père de celui- 
ci, Tah Kom Pech, alla faire sa soumission aux Espagnols dans le 
port de Zilam. Le chroniqueur yucatèque nous donne ici des 
détails qui manquent dans les historiens espagnols : après leur séjour 
à Zilam, les Espag-nols revinrent à Chac Xuluh Chen, où ils séjour- 
naient paisiblement lorsque les Cupuls les attaquèrent. Ils par- 
tirent pour Cauaca où ils campèrent, puis ils traversèrent Tekom 
et Tixcuumen Uuc pour venir s'établir à Tinuum. Là, ils 
entendirent parler des merveilles de Ghï cK en-ltza ; le chef de 
Tinuum, qui appartenait à la nation des Cupufo, chercha à les 
détourner du projet de s'y rendre: « Il y a là un ahau (chef), ô 
seigneurs, Y ahau Cocom Pech, Y ahau Pech, Nanox Chel, Y ahau 
Chel de Zizantun; g-uerriers étrangers, reposez en ces maisons. » 
Néanmoins les conquistadores espag-nols firent route vers Chich'en- 
Itza. A Ake, ils trouvèrent un seigneur Cocome, nommé Ixcuat 3 . 
Celui-ci leur dit : « Seig-neurs, vous ne pouvez aller plus loin, 
vous vous perdriez. » Les Espagnols, frappés par ces mots, hési- 
tèrent et retournèrent à Cauaca', de là, ils gag-nèrent un port 
nommé Calzun et ensuite une ville du nom de Zelebna, où ils 
séjournèrent quelque temps '. 

Les écrivains européens arrangent l'histoire de manière très dif- 
férente : Montejo aurait bien marché sur Ch'icK'en-Ilza dont il se 

1. G. Raynaud, op. cit., p. 36. 

'1. Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 73. 

3. Probalemeat du nilui.itl Itzcohuatl. 

i. G. Raynaud, op. cit., p. 37 . 



LA CONQUÊTE DU YUCATAN 435 

serait empare' 1 avec beaucoup de peine : les villes des Chels qu'il 
traversa auraient été conquises et son séjour dans l'ancienne capi- 
tale des Tutul-Xius aurait été troublé par des révoltes incessantes 
qui l'auraient forcé à l'abandonner. De cette quasi-défaite des Espa- 
gnols, Nakuk Pech, bon courtisan, ne parle pas ; il la voile en 
disant que Ch'îch'en ne put être atteinte. L'abandon de Cfiictien- 
Hza est placé par les historiens en 1535. Entre ce départ et la 
conquête de Campêche (1540), les Espagnols, suivant Nakuk Pech, 
séjournèrent à Champoton. Montejo, après la conquête de Cam- 
pêche, délégua ses pouvoirs à son fils et regagna l'Espagne. 

A partir de ce moment, Nakuk Pech nous donne les détails 
les plus circonstanciés sur les faits et gestes des Espagnols. Lui- 
même et plusieurs de ses compagnons, tous du clan des Pech, 
quittèrent leur lointaine province pour aller porter le tribut à Cam- 
pêche. Les conquistadores, pour se faire bienvenir, donnèrent aux 
indigènes des cadeaux, casaques, capotes, chaussures, casques, que 
ceux-ci s'empressèrent de revêtir. 

En 1542, les immigrés fondèrent la cité de Mérida, sur l'empla- 
cement de l'ancienne ville maya de Ti-Hoo *. 

Aussitôt Mérida fondée, les Espagnols commencèrent à pra- 
tiquer les « repartimientos » : la terre fut découpée en lots qui 
furent attribués, avec les Indiens qui les habitaient, aux conquis- 
tadores. Puis vint le baptême, plus ou moins volontaire, des Mayas 
après l'arrivée au Yucatan de l'évêque Toral (1544) 2 . Mais tout ne 
se passa pas sans troubles et les pendaisons furent abondantes, si 
nous nous en rapportons à une phrase du livre de Chilan-Balam de 
Chumayel: « la pendaison cessa en Tannée 1546 :{ . » 

En 1548, le régime colonial du Yucatan fut modifié, par son rat- 
tachement au Mexique. Le docteur Quixada, premier gouverneur, 
arriva en 1560 et le Yucatan fut complètement soumis à la cou- 
ronne d'Espagne, pour les parties septentrionales. 

1. Nakuk Pech la nomme Ich Can Zi Hoo (G. Hayxaud, op. cit., p. 38). Ici, 
l'auteur maya est encore en désaccord avec les historiens d'Europe. Il place 
cet événement en 1541, deuxième année où les gens de Chac Xulub Chen por- 
tèrent le tribut, et prétend qu'en cette année vinrent à Ti-Hoo Francisco de 
Montejo, accompagné de Francisco de Bracamonte, Francisco Tamayo, Juan 
Pacheco et Perarberes. Il y a là une erreur évidente : Fr. de Montejo avait 
quitté le Yucatan un an auparavant. 

2. Livre de Chilan-Balam de Titzimin, $ li. 
•'*. Livre du compte des kafuns, § s, xi. 



436 LE YUCATAN, LES MAYAS ET LEUR HISTOIRE 



VI. — La pacification du Petejî 



Le sud de la péninsule, el en particulier le Peten et la Yera- 
Paz, restait aux mains des tribus belliqueuses des Itzas et des 
Chois. En 1525, Cortez traversa leur pays, où il fut constamment 
harcelé; en 1537, Las Casas et Pedro de Angulo voulurent christia- 
niser les Indiens de la Tierra de Guerra, c'est-à-dire de la Vera-Paz. 
Ils comprirent tout de suite que, tant que les Indiens vivraient 
éparpillés au milieu des forêts, ils n'obtiendraient aucun résultat ; 
ils essayèrent donc de les réunir dans des villes, mais n'y réus- 
sirent qu'en partie. D'ailleurs, tous les indigènes de cette région 
se montrèrent hostiles à la conversion : en 1555, les Lacandons 
tuèrent deux prêtres et trente Indiens chrétiens. Quatre ans plus 
tard, une expédition partit de Comitan pour châtier les meurtriers ; 
tous les villages lacandons furent saccagés, les habitants s'enfuirent 
dans la forêt, maison ne put obtenir leur soumission. 

Une autre tribu qui défia longtemps les efforts des Espagnols l'ut 
celle des Itzas du Peten ; en 1618, deux missionnaires qui avaient 
tenté de pénétrer chez eux furent attaqués et échappèrent difficile- 
ment. Deux ans plus tard, un autre ecclésiastique fut assassiné 
dans le pays; en 1646, une expédition qui remonta l'Usumacinta, fut 
obligée de revenir sur ses pas, en présence des forces déployées par 
les Itzas. Diverses expéditions envoyées contre les Choisies Itzas, 
les Lacandons, entre 1675 et 1685, échouèrent complètement. En 
1695, un grand mouvement militaire fut fait, dans le but de sou- 
mettre ces Indiens. Trois expéditions marchèrent contre eux, mais 
elles n'eurent même pas à combattre : les indigènes se dispersèrent 
devant elles. Enfin, en 1697, une armée, sous la conduite énergique 
de Martin de Ursua, parvint à battre les Itzas et à s'emparer de 
leur forteresse du lac Peten. Quant aux Lacandons, ils ne purent 
jamais être soumis et vivent encore dans les forêts de cette région, 
à l'état sauvage '. 

Le caractère indomptable des peuples de race maya a donné 
fort à faire tant aux Mexicains qu'aux Espagnols. Le xix e siècle les 
a vus en lutte constante contre le pouvoir fédéral et on peut dire 

1. Nous avons emprunté cette esquisse historique de la soumission des 
peuples du Peten et de la Vera-Paz à l'excellent livre de M. A. Tozzek : 
A comparative stud y of the Mayas and Lacandones [Archœological lnstitnte of 
America, New-York. 1907, in-8, pp. 12-13). 









LA PACIFICATION DU PETEN 437 

que les Mayas du Sud n'ont jamais été conquis complètement par 
les troupes mexicaines qui ont été envoyées contre eux. Le dernier 
soulèvement général eut lieu en 1847. La forteresse des mutins, 
Chan Santa-Cruz, fut enlevée d'assaut par les troupes de Mexico, 
mais les Mayas continuèrent une guerre de guérillas qui dure 
encore. 

Il existe même aujourd'hui deux États indépendants, ceux de 
Jcaiche, près de la frontière du Honduras britannique, et d'Ixkanha, 
dans e centre du Yucatan ',et la vitalité de la race maya ne dimi- 
nue en rien : sa langue est parlée, à l'heure actuelle, dans tout le 
Yucatan, elle a ses journaux, ses livres et rien ne fait prévoir le 
temps où tous les habitants de la péninsule seront complètement 
européanisés. 

I. G. Sapper, Die unabhângigen Indianerstaaten von Yukatan [Globtis, 
vi) LXVII, 1895, pp. 197-201). 



CHAPITRE IV 

LA CIVILISATION MAYA 



Sommaire. — I. Le clan chez les Lacandons modernes et chez les anciens May 
— IL Les classes de la société et les chefs dans le Yucatan antique. 
III. L'organisation judiciaire. — IV. La religion. — V. La vie civile. 



§ I. — Le clan chez les Lacandons modernes et chez 
les anciens Mayas. 

Les institutions sociales des Mayas nous sont plus mal connues 
encore que leur histoire. Les recherches récentes de M. Tozzer sur 
les Lacandons, qui parlent la pure langue maya, jettent cependant 
quelque lumière sur ce sujet. 

Les Lacandons sont divisés en clans totémiques (yonen) ; généra- 
lement chacun de ces clans a une localisation déterminée. C'est 
ainsi que les Lacandons du lac Petha appartiennent au clan rnaax 
ou du singe, ceux d'Anaite (rivière Usumacinta) à ceux du coton, 
« blaireau » et du sanhol, mustélidé nommé par les Espagnols 
« cabeza blanca », etc. Ces clans sont au nombre total de dix-sept 
et paraissent avoir été autrefois réunis en groupes plus considé- 
rables : les clans k'ek'en, « sanglier •» et citam, « autre espèce de 
porc sauvage » sont désignés collectivement sous le nom de couo; 
ceux de coton, « blaireau » et de sanhol sous celui de lax. 

La descendance est en ligne masculine, le fils reçoit le nom toté- 
mique de son père et le transmet à son tour. Ces clans sont exo- 
games comme ceux des anciens Mayas '. Landa décrit ainsi l'orga- 
nisation familiale des Mayas : « On dit que les Indiens sont tous 
parents et d'un même nom, et qu'ils se traitent comme tels ; aussi, 
l'un d'eux se trouve-t-il en quelque endroit inconnu et dans l'em- 
barras, il dit son nom ; sur-le-champ les gens de la même descen- 
dance accourent, le reçoivent et le traitent avec la plus grande ten- 
dresse. Ni homme ni femme n'épouse quelqu'un du même nom, 
car il y a là pour tous une note d'infamie 2 . » 

1. Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 1 iO. 
i>. Ii».. ibid., p. 137. 



LE CLAN CHEZ LES I ACANDONS MODERNES 439 

La famille. — Actuellement, chez les Lacandons, l'unité sociale 
n'est plus le clan. Celui-ci comprend les individus habitant un cer- 
tain district et portant le même nom, mais les indigènes se groupent 
en familles, dont les membres cultivent en commun un lopin de 
terre, et possèdent une maison. Chacun de ces petits établisse- 
ments forme un tout. Les chemins qui y donnent accès sont orien- 
tés suivant les quatre pointscardinaux, comme il en était, au temps 
de Landa, des villages mayas '. La terre est la propriété collective 
de la famille, comme dans l'ancien Yucatan, où chaque ménage 
recevait une étendue de terre suffisante pour produire chaque année 
une quantité de maïs égale à vingt fois la charge d'un homme 2 . 
Les travaux agricoles étaient exécutés en commun, parles hommes 
du clan, semble-t-il. Chez les Lacandons, les quelques biens meubles 
deviennent après la mort du père de famille la propriété du fils aîné 
et de la veuve. S'il n'y a pas de fils, ce sont les frères du mort qui 
héritent. Chez les anciens Mayas, l'héritage était réparti également 
entre tous les fils 3 . 

Nous trouvons, chez les Lacandons, des restes de l'ancien système 
de parenté appelé par L. IL Morgan « parenté classificative ». Le 
nom du père, yum, est aussi celui des oncles paternels ; le frère aîné 
et le cousin sont appelés sukun, la sœur aînée et la cousine cic ; les 
frères, sœurs et cousins des deux sexes, plus jeunes que l'individu 
auquel se réfère la parenté, sont tous désignés sous le nom de uilzin. 

Le nom. — Mais il existe aussi une autre sorte de classification, 
tout à fait spéciale aux Mayas, qui se manifeste dans les noms que 
l'on applique aux divers membres de la famille. Landa nous dit que 
les Yucatèques donnaient toujours à leurs fils et filles les noms du 
père et de la mère, celui du père comme nom propre et celui de la 
mère comme appellatif ; ainsi le fils de Chel et de Chan se nommait 
Na-Chan-Çhel *. 

Brinton nous donne quelques renseignements complémentaires 
intéressants : il dit que le prénom était surtout important. On le 
nommait hach-kaba, « le prénom » ou hool-kaha, « le nom de tête », 
et l'homme noble était appelé ah-kaha, « celui qui a un nom ». Ce 
surnom se transmettait dans la ligne paternelle \ Or ce « surnom » 

J. Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 210. 

2. Id., p. 130; cf. Brinton, Maya chronicles, p. 27. 

3. Landa, Relation, p. 139. 

4. Id., ihid., p. 137. 

ô. Maya chronicles, p. 26. 



440 LA CIVILISATION MAYA 

se retrouve chez les Lacandons. Le système est assez complexe et 
demande à être expliqué par un exemple détaillé. Supposons un 
homme marié, du clan citant de la phratrie de cono. Ses enfants por- 
teront tous le nom de couo, celui de la phratrie dont fait partie leur 
clan, et celui de citam, leur totem. Mais son fils aîné recevra en plus le 
nom de A7/i, « soleil » et un nom secondaire qui sera baatz, « singe » ; 
sa fille aînée sera nommée na-k'in, « soleil de la maison » etbaatz. 
Le second fils sera appelé k'aiyum, « dieu chantant » et la seconde 
iille nak'aiyum et tous deux prendront de plus le nom de sanhol; le 
troisième fils et la troisième fille seront nommés chank'in, « petit 
soleil » et na-chanÏÏin ' ; les suivants seront bol, « distribuer de la 
nourriture » et na-bol et leur emblème animal sera kimbol, « ser- 
pent ». Au premier abord, il semblerait que ces appellations servent 
seulement à classer les membres de la famille, mais M. Tozzer nous 
dit que chacune de ces classes possède des chants séculaires parti- 
culiers, où sont célébrés les animaux qui leur sont attribués. Les 
gens portant un même surnom forment donc une classe ayant des 
rites et probablement des prérogatives spéciales. Or, chez les Mayas 
anciens, le fils aîné, le Zc'i/i, avait une supériorité marquée sur les 
autres fils; il nous semble donc probable que les ah-kabas, les pré- 
tendus nobles, étaient les gens qui possédaient dans leur famille le 
titre de Win et qui connaissaient les rites célébrant le baatz, le singe. 

Dans les établissements familiaux des Lacandons, tous les pouvoirs 
sont réunis entre les mains du chef de famille, qui se nomme yum, 
« père, seigneur». Lorsqu'il meurt, c'est son fils aîné qui lui succède 
et qui prend à son tour ce titre. Le principal des devoirs sociaux du 
yum est d'accomplir les rites familiaux, adressés aux divinités 
de la famille. 

£ 1 1 . — Les classes de la société et les chefs dans le Yucatan antique. 

Le clan était probablement, chez les anciens Mayas, localisé dans 
un village ou une ville. Son chef 2 était le halach-uinic, « l'homme 
vrai, réel », qui était assisté dans son office par Yah-kulel, et par 
divers autres fonctionnaires : chunthan, nupthan, etahau, souvent 



1 . Pour ce degré, M. Tozzer n'a pu déterminer le nom animal supplémentaire. 

2. Il existe, en maya, un terme générique (a h an) pour désigner les chefs de 
toute classe. 



LES CLASSES ET LES CHEFS DANS LE YUCATAN ANTIQUE 441 

nommés dans la chronique de Chac Xulub Chen et dont les fonc- 
tions nous sont mal connues. 

Les batabs . — Certains clans, comme ceux des Chels, des Cocomes, 
etc., ayant étendu leur domination sur de vastes étendues, il fal- 
lut nommer des chefs de districts, et un gouverneur de la capitale 
et de tout le territoire, auquel les chefs des villages étaient soumis 
et duquel ils recevaient des ordres. Ce chef était appelé batab ou 
batab-uinic. Cette charge était héréditaire, de père en fils. 11 paraît 
cependant yavoireu plusieurs grades parmi les batabs. Celui du 
premier degré, celui que les Espagnols appelaient le « roi », était 
souvent appelé simplement ahau, c'est-à-dire « seigneur ». Il délé- 
guait une partie de sa puissance à des batabs de rang inférieur, 
choisis parmi les hommes exerçant déjà des charges publiques. 
C'est ainsi que Nakuk Pech, l'historien, fut d'abord nupthan ou 
gardien des portes de la ville de Motul ; il devint halach-uinic ou chef 
du clan de Chac Xulub Chen, puis fut nommé batab pour tout le 
district entourant cette ville. 

Ces chefs avaient pour assistants les holpops ou hérauts qui trans- 
mettaient leurs ordres aux différents villages qui se trouvaient sous 
leur domination. 

Les chefs militaires. — L'organisation militaire des anciens Mayas 
ne nous est pas beaucoup mieux connue que leur organisation poli- 
tique. Les villages avaient tous un chef des guerriers, héréditaire, 
qui se nommait holcan. Il enseignait aux jeunes gens le maniement 
des armes et toute la science tactique yucatèque; en temps de guerre 
il les conduisait au combat. Au-dessus des holcans il existait, dans 
chaqqje « royaume », deux chefs suprêmes de l'armée. L'un, dont 
le titre ne nous est pas parvenu, occupait une charge héréditaire ; 
l'autre, le nacon était élu à la grande fête qui avait lieu au mois de 
Pax. Pendant trois années, il devait garder la continence, on lui 
servait des aliments spéciaux, dans une vaisselle strictement réser- 
vée à son usage, et il ne devait communiquer qu'avec certaines 
personnes'. Le titre de nacon paraît avoir été appliqué à des indi- 
vidus de rang divers. Le général-élu dont nous parle Landa, repré- 
sente, dans l'organisation militaire, l'équivalent du ahau-hatah, du 
« roi » de l'organisation civile. Mais il semble bien qu'il existait 
d'autres nacons, peut-être un par village ; en effet, Nakuk Pech 

l. Lanka. Relation des choses de Yncatan, |>. 173. 



142 



LA CIVILISATION MAYA 



nous dit qu'étant batab du district de Chac Xulub Chen il avait 
le commandement de plusieurs nacons l . Il semble donc que chaque 
établissement possédait deux chefs militaires : le holcan héréditaire 
et le nacon, chef élu, qui se trouvait sous la tutelle des chefs civils 
nommés par le ahau-hatab. 

§ III. — L'organisation judiciaire. 

Autant que nous pouvons le déduire d'un trop petit nombre de 
renseignements, la justice devait être administrée par le halach- 
uinic du village et par son second, Yah-kulel. Nos connaissances 
sur la punition des crimes et des délits des Yucatèques sont très 
restreintes : en cas de meurtre, le coupable était poursuivi par le 
clan auquel appartenait la victime, les autorités ne protégeaient pas 
le meurtrier. Cependant, il pouvait y avoir composition, l'assas- 
sin versait le prix du sang et rentrait dans la loi commune 2 . Cette 
façon d'éviter la vendetta était aussi en usage dans les cas d'ho- 
micide accidentel, d'incendie involontaire d'une ruche ou d'un 
grenier à maïs. Si l'individu coupable ne pouvait payer le prix 
de la composition, il était aidé par son clan 3 . Le régime pénal 
du vol semble avoir été très analogue à celui en vigueur au 
Mexique: le voleur rendait ce qu'il avait dérobé et, s'il ne pouvait 
opérer cette restitution, il était réduit en esclavage ; s'il était 
fonctionnaire, chef de clan, etc., on lui scarifiait le visage des deux 
côtés, en présence de tout le village assemblé ''. 

Le châtiment de l'adultère était laissé à la générosité du mari ; 
lorsqu'un homme était surpris avec une femme mariée on.l'ame- 
naità la maison du halach-uinic ; on l'attachait à un poteau et le 
mari pouvait lui faire subir tel traitement qu'il lui plaisait ou lui 
pardonner ; quant à la femme coupable, son mari se séparait 
d'elle et elle était livrée aux quolibets du peuple, sans punition spé- 
ciale. 



1. G. Raynaud, L'histoire maya, p. 42. 

2. Landa, Relation des choses de Yucatan, p, 

3. In., ibid., p. 135. 

1. In., ibid., pp. 177-178. 



LA KELIGION 



143 



§ IV. — La religion. 

Nous sommes, heureusement, mieux informés sur la religion des 
Mayas anciens que sur leur vie civile ; cependant il n'est pas pos- 
sible, à beaucoup près, de tracer un tableau complet de leurs rites et 
croyances, et leur mythologie nous est presque complètement 
inconnue. Peut-être se représentaient-ils le monde à la façon des 
Aztèques; tout au moins, nous savons qu'ils attachaient la plus 
grande importance aux points cardinaux. Un dessin du livre de 
Chilan-Balam de Chumayel est caractéristique à ce sujet : la 
Terre y est représentée par un cube surmonté « d'un arbre, le 
Vahom-che, ou arbre sacré, qui pousse au centre. Les manu- 
scrits mayas nous donnent plusieurs tableaux dans lesquels on 
voit la terre, figurée par un hiéroglyphe particulier, accompagnée 
de quatre figures de divinités placées en croix et dont le nom, 
en caractères hiéroglyphiques, a pu être déchiffré avec certitude. 

Les Bacabs. — Ces quatre divinités sont les Bacahs, dieux des 
points cardinaux et des jours qui commencent, alternativement. 
Tannée tous les quatre ans. Landa* prétend que les Yucatèques 
croyaient que les Bacabs étaient quatre frères, que Dieu avait pla- 
cés aux quatre coins du monde pour soutenir le ciel et l'em- 
pêcher de tomber. 11 leur donne les noms de Kari-u-Uayeyab, 
Chac-ii-Uayeyah, Zac-u-Uayeyah, et Ek-u-Uayeyah. Ces appel- 
lations sont erronées ; elles se composent toutes de u-Uayeyah. 
nom donné aux Bacahs en tant que protecteurs du premier jour de 
Tannée, et des quatre adjectifs : jaune, rouge, blanc et noir. A cha- 
cun des points cardinaux, comme c'était Tusage dans toute l'Amé- 
rique indigène, correspondait une couleur symbolique: le jaune au 
sud, le rouge à Test, le blanc au nord, et le noir à l'ouest. Ceci, 
joint à l'indication donnée par tous les auteurs anciens de l'orien- 
tation des édifices sacrés, montre qu'il existait au Yucatan un sys- 
tème de classification très analogue à celui du Mexique, renfermant 
dans des catégories spéciales certaines divinités, certains points car- 
dinaux, certaines années, etc. 

Les Dieux. — Les dieux yucatèques sont très mal connus. 
Les auteurs espagnols qui les signalèrent voyaient en eux des 
démons dont il fallait extirper le souvenir de la mémoire des indi- 

I. Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 207. 



444 LA CIVILISATION MAYA 

gènes et la description de leurs fonctions et de leur caractère ne 
les a jamais intéressés. Cependant, grâce à ces renseignements et à 
ce que nous savons de la mythologie des Lacandons et des Mayas 
modernes, il est possible de reconstituer, tant bien que mal, l'an- 
cien Panthéon du Yucatan. 

Différents chroniqueurs disent que la première population du 
Yucatan n'adorait pas les idoles, et que ce culte fut introduit par 
les Mexicains. Herrera ' raconte même à ce propos, sur la foi du 
P. Hernandez, que les Mayas possédaient un mythe très analogue 
à l'histoire de la naissance du Christ ; c'est évidemment là une 
« fraude pieuse », mais peut-être repose-t-elle sur ce fait que les 
Yucatèques croyaient en un grand Dieu créateur, conservateur et 
bienfaiteur du monde. Peut-être en voyons-nous un souvenir dans 
le grand dieu des Lacandons, Nohochacyum, « le grand-père », 
nommé par les Mayas modernes Nohochyumchac. 

Chez les premiers, ce dieu est à la tête de tout le Panthéon ; il 
est considéré comme le fils de deux Heurs, la chacnicte (Plumeria 
rubra) et la xacnite {Plumeria alba). On prétend qu'il habite 
près des ruines de Yaxchilan ou Menche-Tenamit. C'est une divi- 
nité bonne et bien disposée envers les hommes. 11 est constam- 
ment en lutte contre Hapikern, divinité mauvaise et ennemie des 
hommes, incarnée sous la forme d'un serpent ; à la fin du monde, 
le mauvais principe sera vaincu par le bon, qui se ceindra les 
reins avec le corps de son ennemi 2 . 

Le Nohochyumchac des Mayas modernes n'occupe pas une situa- 
tion aussi élevée dans la hiérarchie divine. Il n'est qu'une indivi- 
dualité qui fait partie d'une classe d'esprits, les Nucuchyumchacobs, 
qui habitent le ciel le plus élevé. Ces esprits sont les maîtres de la 
pluie et les exécuteurs des volontés de Bios, divinité chrétienne 
qui a usurpé la place occupée probablement autrefois par l'un d'eux. 
Ils correspondent aux Chacs, dieux de la pluie mentionnés par les 
auteurs anciens (au pluriel chac-ob). 

Les Lacandons attribuent trois frères à Nohochacyum : le pre- 
mier, Yantho, est associé avec l'esprit du Nord, Xamanqinqu, équi- 
valant au Xacah xaman des anciens Mayas; le second, du nom de 
Usukun, est mal disposé envers les hommes ; son assistant est 



1. Hisloria gênerai de los hechos de los Castellanos en (as islas y tierra 
firme. 

•2. Tozzer, A comparative study of Mayas and Lacandones. pp. 93-94. 



LA RELIGION. 445 

/û'.sm, le tremblement de terre; le troisième, appelé Uyitzin, est 
favorable auxjiommes. A côté de ces dieux suprêmes, on honore 
beaucoup la déesse Akna, « la mère », qui est la déesse de la nais- 
sance et correspond sans doute à Ylxchel des anciens Mayas, nom 
que lui donnent d'ailleurs parfois les Lacandons *. On lui attribue 
pour mari le dieu Chichacchoh ou Akanchoh. Ce dieu est signalé 
par Landa '-' : dans les années commençant par le signe (Jauac, où 
dominait l'influence néfaste de la maladie, on offrait des sacrifices à 
quatre idoles nommées Chichac-Chob, Ekbalam-Chac, Ahc.an- 
Ualcah 'el Ahbuluc-Halam ; on les encensait, on leur présentait 
des boules d'une résine nommée cic, des ignames, etc. 

Après ^toutes ces divinités, nous voyons apparaître le nom 
d'Itz'ana, dans lequel on reconnaît sans difficulté le héros civili- 
sateur du Yucatan, le dieu Itzamna. Cependant, les Lacandons 
lui attribuent un caractère qui ne rappelle en rien le créateur cVIza- 
mal. Celui-ci nous est surtout connu par les détails fournis par 
Cogolludo 3 . « Les Indiens du Yucatan, dit-il, adoraient un dieu 
nommé Hunab-Ku, ils disaient que de lui procédaient toutes 
choses et qu'il avait un fils, nommé Hun Ytzamna ou Yac-Coc- 
Ahmut ; il vint au Yucatan avec les hommes de l'Orient et fut 
celui qui donna les noms par lesquels on distingue aujourd'hui, 
dans leurs langues, les ports de mer, les pointes de terre, les 
estuaires,] les côtes'et tous les parages, montagnes et autres sites 
de ce pays. Ce fut aussi lui qui inventa les caractères qui servaient 
d'écriture aux Indiens avant l'arrivée des Espagnols. » Lizana ', de 
son côté, nous dit que dans Izamal s'élevait la statue du dieu, 
qui était nommé Ytzmat-ul, c'est-à-dire « celui qui reçoit et pos- 
sède la grâce, ou la rosée, ou la substance du ciel. Il avait été 
autrefois roi, et à sa mort on lui avait élevé des autels. Au temps 
où ce roi-dieu vivait, les peuples venaient le consulter sur les 
choses à venir, des contrées les plus lointaines, et il les leur disait, 
ainsi que d'autres choses futures. On lui portait aussi les morts, et 
on dit qu'il les ressuscitait et qu'il guérissait les malades : c'est 
pourquoi on avait pour lui une grande vénération, et non sans rai- 
son :j ». 

1. Landa, Relation des choses de Yuczian, p. 195. 

2. Id., ihid.,p. 230. 

3. Historia de lucathan, lib. III, cap. 3, 6 et 8. 

4. Devocion denuestraSefwra de Yzamal, reproduiten partie par Brasseur de 
BourbourCt à la suite de sa traduction de la Relation de Landa. pp. 348-365. 

5. Lizana. dans Brasseur de Bourboijrg, p. 359. 



446 LA CIVILISATION MAYA 

Le centre du culte de Itzamna était la ville d'Izamal (ou Itzamal). 
Les deux principaux temples étaient érigés sur les deux plus 
grandes pyramides de la ville et se nommaient Ytzmal-ul et Kab- 
ul ; Lizana * nous donne des pèlerinages qu'on y faisait la descrip- 
tion suivante : « Là, ils offraient des aumônes considérables et por- 
taient des présents; on y venait de toutes parts en pèlerinage ; c'est 
pourquoi ils avaient fait aux quatre vents quatre routes ou chaus- 
sées, qui s'étendaient jusqu'aux extrémités du pays, allant jusqu'à 
la terre de Tabasco, de Guatemala et de Chiapas; on en voit encore 
aujourd'hui des restes, si grand était le concours de monde qui 
accourait à ces oracles cYYtzmat-ul et de Kab-ul pour lesquels on 
avait fait ces routes. » Dans d'autres parties du Yucatan, on l'ho- 
norait à certaines époques ; sous le nom de Yax-Coc-Ahmut, on lui 
sacrifiait dans les années commençant par le signe Muluc, des écu- 
reuils et des étoffes ; le dieu assurait en retour la fertilité des 
champs de maïs et l'abondance de l'eau 2 . 

Dans les années commençant par le signe Ix, on rendait un culte 
spécial au Zac-bacab'K On fabriquait une statue à' Itzamna, qui 
était placée dans la maison du halach-uinic; les fidèles se rendaient 
en cérémonie au temple, où était renfermée la statue du Bacab, on 
lui sacrifiait une poule, puis on plaçait l'idole sur un brancard et on 
l'emportait à la maison du chef où elle était déposée à côté de celle 
à' Itzamna. On faisait de nouveaux sacrifices, puis la statue du héros 
civilisateur était réintégrée dans le temple et celle du Bacab était 
placée à l'orient de la ville où elle restait jusqu'à l'année suivante''. 
A Itzamal, un troisième temple était consacre au dieu Kinich- 
Kakmô, « Ara du feu solaire », qui était une hypostase d' Itzamna. 
On lui attribuait les épidémies et autres calamités publiques. Tous les 
jours, à midi, un sacrifice lui était offert, et il était censé descendre 
en personne et consumer les offrandes : \ Il est mentionné par Landa 
sous le nom de Kinich-ahau, « le chef solaire ». 

Le culte de Cuculkan paraît avoir eu, nous l'avons déjà dit, 
Cliicfien-Itza pour point de départ ; il se répandit ensuite dans 
tout le pays, jusqu'à la destruction de Mayapan et l'écroulement 
de la grande puissance des Cocomes. Son culte ne fut plus, ensuite, 
célébré que dans la province de Mani, où dominaient les Tutul- 

1. Lizana dans Brasseur, p. 359. 

2. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 221-223. 

3. Cest-à-dire au Zac-u-Uayeyab. 

4. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 223-227. 
3. Lizana dans Bkassrum. p. 361. 



LA RKMGION 



44' 



An/s; à l'occasion de certaines letes, des pèlerins venaient en foule 
de tout le Yucatan à la ville deMani. La plus importante de ces céré- 
monies avait lieu le 16 e jour du mois de Xul : « Tous les seigneurs 
et les prêtres de Mani s'assemblaient et, avec eux, une multitude 
considérable qui se joignait à eux, après s'être préparée par des 
jeûnes et des abstinences. Le soir de ce jour, ils sortaient en pro- 
cession, avec un grand nombre de comédiens de la maison du prince, 
et s'avançaient lentement vers le temple de Cuculkan, qu'on avait 
orné au préalable. En arrivant, ils taisaient leurs prières et pla- 
çaient des bannières en haut du temple ; ils étalaient leurs idoles 
sur un tapis de feuillage ; ayant ensuite fait du feu nouveau, ils 
brûlaient de l'encens en beaucoup d'endroits, faisant des obla- 
tions de viande, cuite sans sel ni piment, avec des boissons de fèves 
et de pépins de calebasses. Les seigneurs, ainsi que ceux qui avaient 
observé le jeûne, passaient là, sans retourner chez eux, cinq jours 
et cinq nuits en prière, brûlant du copal et exécutant des danses 
sacrées. Pendant ce temps-là, les jongleurs allaient de la maison 
d'un des nobles à l'autre, représentant leurs pièces et recueillant des 
offrandes ; au bout de cinq jours, ils portaient les dons ainsi obte- 
nus au temple où ils les partageaient aux seigneurs, aux prêtres et 
aux danseurs ; après cela, les bannières et les idoles étaient ramenées 
à la maison du prince, d'où chacun rentrait chez lui avec ce qui lui 
revenait. Selon une croyance générale, Cuculkan descendait du ciel 
le dernier jour de la fête et recevait personnellement les sacrifices, 
les pénitences et les offrandes faites en son honneur. Quant à la fête 
on l'appelait Chic-Kaban h . » 

Les Mayas modernes ont gardé le souvenir de Cuculkan, mais il 
ne subsiste, dans la religion populaire, que sous une forme très alté- 
rée. Son nom même a été modifié : on le nomme aujourd'hui 
Quqikan et on le représente comme un serpent à plusieurs têtes, 
qui, de temps à autre, descend sur la terre 2 . Les Lacandons, qui ont 
mieux conservé le nom (Cuculkan) croient aussi que c'est un ser- 
pent polycéphale, vivant auprès de la maison de Nohochacyum 3 . 

A côté de ces divinités principales, se groupaient une foule de 
dieux ou d'esprits plus ou moins puissants, dieux des éléments (Kin, 
le soleil ; /A. le vent ; Chac, la pluie, etc. ) (fig. 146), des diverses par- 



1. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 301-303. 

2. Tozzer, Comparative study, p. 157. 

3. Id.. ihid.. p. 96. 



148 LA CIVILISATION MAYA 

Lies de Tannée, des ('onctions sociales (tel Ekchuah, dieu des voya- 
geurs, etc.). 

Landa nous a fourni un grand nombre de renseignements sur 
les rites yucatèques anciens. Le plus important était le sacrifice 
Les sacrifices étaient célébrés aux grandes fêtes, ou lorsque les cir- 
constances demandaient un acte exceptionnel. Les victimes étaient 
le plus souvent des animaux, mais parfois aussi des hommes. Elles 
étaient égorgées sur une pierre analogue au techcatl des Mexicains ; 




Fig. li<i. — Le dieu yucatèque de la pluie, Chac (d'après le Codex r l 



roano,. 



on leur arrachait le cœur, et on barbouillait de leur sang les statues 
des dieux. Les victimes humaines étaient, soit des « esclaves » ache- 
tés par les prêtres, soit des enfants offerts par les pieux adorateurs 
du dieu. On les entourait de prévenances jusqu'au jour de la fête où 
avait lieu leur immolation ; ce jour venu, on les menait au temple 
en grande pompe, on les déshabillait pour les peindre en bleu et on 
leur posait sur la tête une sorte de mitre. Lorsque sacrificateur et 
victime étaient arrivés à la statue du dieu, tous les assistants exécu- 
taient une danse rituelle, puis on étendait sur la pierre celui qui allait 
être sacrifié. Les rites différaient, selon que celui-ci devait être tué 
à coups de flèches ou devait avoir le cœur arraché. Les aides du 
prêtre sacrificateur exécutaient une danse autour de la victime, et 
lui décochaient des flèches au cœur, peint en blanc sur la peau. Les 
choses se passaient ensuite comme au Mexique. Le cadavre était 
ensuite jeté en bas des degrés du temple, où des aides le décou- 



LA. Kl.UGION 



449 



paient; les quartiers de la victime étaient répartis entre les chefs et 
les prêtres, qui les mangeaient. Les Yucatèques connaissaient, tout 
comme les Mexicains, le rite où le sacrificateur revêtissait la peau 
de la victime. A Ch'ich'en-Itza, les A'ictimes étaient jetées clans des 
puits '. 

Les animaux sacrifiés étaient généralement mangés par ceux qui 
avaient assisté à la cérémonie; quelquefois, cependant, ils étaient 
consumés sur un bûcher 2 . 




Fig. 147. — Bol à brûler l'encens employé chez les Lacandons (d'après TozzEft, 
A comparative study of ihe Mayas and Lacandones). 

Les anciens Mayas se tiraient du sang de diverses parties du corps, 
surtout du membre viril, des oreilles et de la langue 3 . Un bas-relief 
de Menche représente un dévot qui passe, par un trou percé 
dans sa langue, une corde garnie d'épines. 

Parmi les rites propitiatoires, il faut citer les fumigations, faites 
avec du copal et du tabac. On brûlait ces matières dans des bols 
de terre, très semblables à ceux que les Lacandons emploient 
aujourd'hui au même usage (fîg. 147). Landa '' nous dit que les 



Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 165-169. 
Ii>.. ibid. , p. 255. 
lu., ibid., p. 163. 
Id., ibid., pp. 156-157. 



Manuel d'archéologie américaine. 



2<» 



i50 



LA CIVILISATION MAYA 



voyageurs emportaient avec eux ces cassolettes et des grains tic 
copal, qu'ils brûlaient en route pour se propitier le dieu Ekchuah. 
Le rite de fumigation taisait partie de toutes les cérémonies des 
anciens Mayas. 

Lorsque les Yucatèques avaient violé une interdiction rituelle, 
ou qu'ils avaient commis une faute contre leur morale reli- 
gieuse, ils confessaient publiquement leur péché à un prêtre, ou, 
à défaut de prêtre, à leurs parents '. 

Les rites funéraires. — Les rites funéraires différaient suivant 
la qualité du mort. Les gens du commun étaient enterrés dans 
leur maison ; on leur remplissait la bouche de koyem (maïs 
moulu), puis on plaçait à côté d'eux de petites pierres, qui 
servaient de monnaie, des sculptures représentant des divinités et 
de^ objets rappelant leur métier. Les survivants abandonnaient 
alors la maison ~. 

Les chefs étaient généralement brûlés, mais les rites différaient 
suivant les nations et les tribus. A ltzamal, les corps étaient inci- 
nérés ; on déposait les cendres dans des urnes, (pie Ton renfermait 
dans des temples. Ailleurs, elles étaient déposées dans des statues 
creuses en terre cuite, ou dans des ligures dirbois sculptées. Le 
mode de sépulture des chefs du clan Cocome est ainsi décrit par 
de Landa : « On leur coupait la tête quand ils étaient morts : on 
la faisait cuire pour en enlever la chair; on sciait la partie de 
derrière (du crâne), laissant celle de devant avec les mâchoires 
et les dents. On remplaçait ensuite, sur ces demi-crânes, la partie 
qui manquait par un mastic particulier, leur rendant, à la per- 
fection, l'apparence qu'elles avaient de leur vivant 3 . » Ces têtes 
préparées étaient placées dans les oratoires et on leur faisait des 
offrandes les jours de fête. 

Les fêtes. — Outre les fêtes des grands dieux, décrites plus 
haut, il en existait d'autres, fixées parle calendrier. Le peuple s'y 
préparait par l'observance d'interdictions (jeûne, abstinence). Cinq 
jours avant la première fête de l'année, celle du mois Pop, les 
fidèles restaient chez eux, ils ne se peignaient ni ne se lavaient ; 
les femmes devaient s'interdire toute besogne servile, etc. '' . Les 

1. Landa, Relation des choses de Yuc&tan, pp. lôi-155. 

2. Ii>., ihid., pp. 196-197. Les Mayas modernes enterrent leurs morts d'après 
les rites de l'Église catholique, mais ils ont conservé la coutume de placer des 
aliments dans le cercueil (Tozzer, A comparaître study, p. i9^. 

3. In., ibid., pp. 198-199. 
i. In., ihid., pp. 276-277. 



LA RELIGION 45 I 

rites consistaient en fumigations, en scarifications, en danses 
diverses, accompagnées parfois de sacrifices 1 . 

Certaines l'êtes semblent avoir été fixes, les autres variaient sui- 
vant les indications astrologiques : elles ne pouvaient avoir lieu 
un jour néfaste '. 

|D'après les indications fournies par de Landa, nous pouvons dres- 
ser la liste des l'êtes de l'année : 

l " mois. Pop juillet i. Fête de Tan neuf. 

■2" mois, fo (août). Fête de Pocan, célébrée en l'honneur cVIIz- 
antna. 

3 e mois, Zip (août-septembre). Ce mois avait trois grandes 
le tes : la première en 1 "honneur des divinités de la médecine, 
Itzamna, Cit-Bolon-Tun et Ahau-Chamahez et de la déesse 
des accouchements, lxchel ; la seconde, en l'honneur d'Aca- 
num, de Zuhuy-Zip et de Tabai, divinités de la chasse ; la 
troisième célébrée par les pêcheurs pour se propitier les 
esprits Ahkak, Nexoi, Ahpua, Ahutz et Amalum. 

')" mois, Tzec (octobre). Fête des propriétaires de ruches. 

(V mois, Xul (octobre-novembre). Fête de Chic-caban, en l'honneur 
de Cuculkan. 

8 e mois, Mol (novembre-décembrej. Fête d'Oloh-Zab Kam Yax, 
donnée en signe d'adoration d'Ixmol, déesse protectrice de 
l'enfance ; deuxième fête des ruches. 

9 e mois, Ch'en (décembre). Fête de la fabrication des idoles. 

10 e mois, Yax (janvier). Fête d'Ocna, en l'honneur des Bacabs. 

1 I e mois, Zac (février), deuxième fête des chasseurs. 

13 e mois, Mac (mars). Fête de Tup"Kak\ célébrée par les vieillards 
pour honorer Itzamna. 

15 e mois, Moan (avril-mai). Fête des planteurs de cacao, pour se 
propitier les esprits protecteurs de cette plante : Ekchuah, 
Chac et Hobnil. 

If)' mois, Pax (mai), deuxième fête de Cuculkan, nommée Pacuni 
Chac 2 . 

Les idoles. — De Landa nous dit que les anciens Yucatèques pos- 
sédaient des images de leurs dieux faites de pierre, de bois ou de 

I. Voir dans Stephexs, Incidents of Travel in Yucatan, vol. I, appendix, 
pp. i 18- i5<>, un calendrier maya portant indication des jours favorables et 
néfastes. 

J. Landa, Relation des choses de Yucatan, § XL, pp. 210-311. 



452 



LA CIVILISATION MAYA 



terre cuite. Les images de pierre étaient peu nombreuses ; celles de 
bois étaient de petite taille ; « elles comptaient dans les héritages 
et étaient parmi les choses les plus précieuses qui se pussent trans- 
mettre » ; les idoles de terre cuite étaient les plus nombreuses. 

Les images en bois ont totalement disparu : les premiers mission- 
naires les ont presque toutes brûlées. Par contre, nous possé- 
dons quelques idoles de pierre du Vucatan et un très grand nombre 
de la région du Peten. 

L organisation religieuse. Les charges religieuses étaient 

remplies par plusieurs sortes de prêtres, connus sous la dénomi- 
nation générique de halams '. Les Ahkins ou Chilans étaient les 
plus réputés d'entre eux; leur fonction principale était la divination 
et Lizana 2 nous a conservé plusieurs de leurs prophéties, dont on 
retrouve aussi des fragments dans les Livres de Chilan-Balam . 
Dans Lune de ces prophéties, on a voulu voir l'annonce de la venue 
des Espagnols : 

En ce temps-là, ceci sera peut-être compris, ô prêtres, 

O seigneurs, par ceux qui gouvernent la terre. 

Après quatre katuns 

La vérité sera alors apportée. 

A cette époque, au nom du dieu, 

Je vous recommande, ô seigneurs, 

D'épier sur la route votre hôte, ô gens d'Itza, 

Le seigneur de la terre, quand il viendra . 

Ainsi parle le principal chef, Pech le prêtre, 

Pour la fin du quatrième katun 

Après la fin de ce kaf un-ci. 

Les chilans étaient fort respectés parle peuple ; ils ne sortaient 
qu'en litière. 

Les sacrificateurs étaient nommés naeons, comme les chefs mili- 
taires. Ils étaient assistés par des prêtres d'un rang inférieur,, nom- 
més chacs, qui étaient au nombre de quatre pour chaque nacon 3 . 

Le clergé tout entier était soumis à l'autorité suprême d'un 
souverain pontife, appelé Ahkin-inai ou Ahau Can mai, qui, à 
l'époque de la grande puissance des Coeomes, résidait à Mai/a- 

1. Iïulnm a le sens de «jaguar ». 

2. Dans son Hislorin de nuestra Senorajde /sa ma/, réimprimée par Brasseur 
de Bourbourg dans Manuscrit Tronno, Étude sur le système graphique des 
Mayas, Paris, 1869. in-4°, vol. II, p. 103. 

3. Landa, Relation des choses de Yacatan. p. 161. 



LA VIE CIVILE 453 

pan. Il recevait des présents de tous les fonctionnaires, civils et 
religieux, nommait les prêtres après examen, leur fournissait les 
livres et leur donnait les conseils nécessaires à l'exercice de leur 
sacerdoce. Lorsqu'il mourait, il était remplacé par son fils ou un 
de ses parents les plus proches ' . 

Les sorciers. — A côté de ces prêtres réguliers, officiels, il 
existait une foule de sorciers, guérisseurs, devins, dont nous ne 
connaissons parfois que les noms ; c'étaient les ah-cuyah, ah-tun, 
que les dictionnaires mayas nous disent être des « sorciers », les 
ah-lzyacyah ou médecins; les pu la hoob s, les mens qui pratiquaient 
les formes inférieures de la divination 2 . Il est probable que 
certains de ces sorciers exerçaient leur art en secret, en raison du 
caractère sinistre qui s'y attachait; c'est le cas pour les sorciers 
envoûteurs (pulahoob), qui envoyaient aux hommes la mort, la 
fièvre et toutes les calamités. 

Les scribes (ah-uôoh) avaient probablement, à quelque degré, un 
caractère religieux ; Fart de l'écriture, en effet, était enseigné par 
les prèlres. 

$ V. — La vie civile. 

Le vêlement ef fa parure. — Le costume des anciens Mayas 
était des plus simples. Il consistait en une sorte de pagne, dont ils 
s'enveloppaient plusieurs fois les reins, de manière à ce qu'une des 
extrémités tombât par devant et l'autre par derrière 3. Par-dessus, 
ils portaient des manteaux amples et carrés, qu'ils nouaient sur les 
épaules. Les bas-reliefs de la région du Peten nous montrent des 
prêtres recouverts de somptueux manteaux brodés, et coiffés de 
tiares ornées de grandes touffes de plume de quetzal, qui rappellent 
celles des prêtres et des guerriers mexicains (voir fig. 158). Les gens 
du peuple portaient les cheveux longs, sauf sur le milieu du 
crâne, où ils les brûlaient de façon à faire une sorte de tonsure ; ils 
les tressaient en guirlande autour de la tête, à l'exception d'une 
petite queue qui tombait en arrière comme une houppe /( . 

I . Landa, Relation des choses de Yucatan, p. 43. 

2. Les mens existent encore au Yucatan et continuent à faire de la divi- 
nation au moyen d'un morceau de cristal déroche ou degrainsde maïs(TozzER, 
A comparative study, pp. 163-164). 

3. Lanka. Relation, pp. 116-117. Les Mayas modernes portent encore ce 
pagne, qu'ils nomment chicnacnok\ lorsqu'ils travaillent aux champs (Tozzer, 
.4 comparative sludt/. p. 32 . 

1. Ii>.. ibid., pp. 1 1 i-l I.'). 



454 



LA CIVILISATION MAYA 



Les Mayas se baignaient fréquemment, ils se peignaient le corps 
et le visage en rouge et se tatouaient par incision. Le tatouage 
était un insigne honorifique. Leur tête était artificiellement défor- 
mée : cette déformation n'était pas très accentuée chez les peuples 




Fig\ lis.— Femme maya broyant du maïs (d'après A. Tozzek, A comparative 
shtrfif of tlie Mayas and Lacandones). 

duYucatan, mais les bas-reliefs nous montrent quelle était très 
forte chez ceux des régions voisines du Guatemala. 

Les femmes portaient un costume très analogue à celui des Mexi- 
caines. Gogolludo ' dit que leur principal vêtement était le 
ijuple -, sorte de vêtement en forme de sac, possédant trois trous, 



1. Historia de Iucathan, p. 188. 

2. Équivalent du huipilli des Mexicains. 



la vu: civili-: 



455 



l'un pour passer la'tète, les deux autres pour les bras '. Elles por- 
taient parfois, sur les épaules, des couvertures analogues aux til- 
matlis des Mexicains J (fig". 148). 

Les femmes mayas s'oignaient le corps d'une sorte de baume odo- 
rant nommé iztahtè, qu'elles mélangeaient à une matière colorante 
rouge, et se tatouaient sur toute la partie supérieure du corps, à 
l'exception des seins. Elles avaient un grand soin de leur cheve- 
lure quelles portaient fort longue et partagée en deux tresses 
nattées. Elles se faisaient limer les dents en pointe, et se perfo- 
raient le cartilage du nez pour y enchâsser des perles d'ambre ; 
elles se faisaient aussi percer les oreilles pour y suspendre des 
boucles. 

Les anciens auteurs nous parlent souvent des bijoux yucatèques, 
et les bas-reliefs sculptés nous permettent de nous faire une idée 
de ce qu'ils étaient : agrafes de manteaux travaillées, représentant 
des tètes d'hommes ou de divinités ; ornements de nez guillochés, 
boucles d'oreille, pectoraux, bagues, bracelets tous richement et 
finement décorés. Ces bijoux devaient être faits de matières pré- 
cieuses, car on n'a pas pu en retrouver trace. 

Les maisons et l'architecture. — Les Mayas ont été des archi- 
tectes habiles, plus habiles encore que les Mexicains. Toutefois, les 
grands édifices dont nous admirons aujourd'hui les ruines paraissent 
n'avoir existé que dans quelques régions du Peten et du Yuca- 
tan. La grande majorité des Mayas-Qu'ichés habitaient dans des 
huttes de bois, recouvertes de feuilles de palmier, analogues à 
celles que construisent encore les Mayas du Yucatan et les Lacan- 
dons. Ces maisons sont rectangulaires avec les extrémités légèrement 
arrondies. La charpente de ces constructions se compose de quatre 
poteaux fourchus sur lesquels repose le toit; les murs sont faits de 
lattes serrées les unes contre les autres et recouverts d'argile. 
Deux portes sont ménagées dans les grands côtés des murs. Dans 
les habitations du Yucatan, un petit hangar est adjoint à la maison 3 . 

De Landa nous décrit les maisons des « seigneurs » de l'ancien 



'&■ 



1. Cf. Lamia. Hetation des choses de Yucatan, pp. L86-187. 

2. CoGOLLuno (lit que les Mayas nommaient ces couvertures hayates 
[Historia dejucathan, p. L87 . 

3. Tozzer, A comparative stndy , pp. 63-64; cf. pour les habitations modernes 
du Guatemala, K. Sapper, Dev gegenwartige Stand der ethnographischen 
Kenntniss von* Mittelamerika Archiv fur Anthropologie, nom-, série, vol. III, 
pp. 1-38 . 



156 



LA CIVILISATION MAYA 



Yucatan, Klles étaient aussi rectangulaires et recouvertes d'un toit 
aigu à deux pentes rapides ; au milieu de la maison courait, longi- 
tudinalement, un mur percé de portes qui faisaient communiquer 
les deux moitiés de l'habitation; dans la moitié d'arrière, se trou- 
vaient les lits ; celle de devant, décorée de peintures, servait de 
lieu de réception *. 




Fig. 1 19. — Plan des ruines de Yaxchilan (d'après T. Maler). 

Les grands édifices de pierre étaient souvent élevés sur des pyra- 
mides, comme ceux du Mexique. Ces substructures étaient généra- 
lement de plan carré, mais parfois polygonales, les marches et les 
ressauts étaient perpendiculaires; toutefois, dans la région de Moto- 
tzintla, les parties ascendantes étaient obliques 2 . Dans le Sud ( Vera- 
Paz, Guatemala), où le sol montagneux permettait d'établir facilement 
les constructions dans des endroits escarpés, les pyramides étaient 
peu élevées. Sur la terre plate du Yucatan, au contraire, elles attei- 
gnaient parfois des hauteurs considérables. 



1. Landa, Relation des choses de Yucatan, pp. 110-111. 

2. K. $\pi>ERjndian Settlements in central America (RS, 1895, pp. :>r>r>4<) 



LA ME CIVILE 



157 



Les constructions étaient groupées de façon différente suivant les 
régions; danslePeten,parexemple,les habitations étaient distribuées 
irrégulièrement, sur des terrasses de faible hauteur. Le plan des 
ruines de Yaxchilan * (iig. 149), sur les bords de TUsumacinta, est 
intéressant à ce point de vue. Les différents édifices sont rassemblés 
sur deux érainences naturelles, et dans une plaine voisine sétendan 



STYLC ov YUCATAW 



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Fig. 150. — Les styles architecturaux des Mayas-Qu'ichés (d'après Sapper). 

jusqu'à la rivière Usumacinta ; la plupart des constructions sont 
élevées de quelques marches au-dessus du sol naturel ; la ville forme 
ainsi une série de terrasses, sans communications entre elles -. Les 
rues, au sens européen du mot, n'existaient que dans quelques villes 
ruinées du Guatemala 3 . 



1. Aussi nommée Menche Tinamit et Ville Lorillard. 

2. T. Maler, Besenrches in Ihe venir ni portion of Uie Usnmatsintla l'nllei/ 
MPM, vol. II. n° 2, pp. 104-197). 

3. Sapper, Inriian Settlements, p. 339. 



158 



LA CIVILISATION MAYA 



Suivant M. SappEr ' les ruines de l'Amérique centrale doivent se 
classer (fig. 150 en trois types principaux dans lesquels on peut 
établir des sous-types. 

1 er type : Style de la Vera-Paz. Les agglomérations sont 
petites ; les constructions sont orientées suivant les points cardi- 
naux ; on emploie peu le mortier dans la construction. 

'2'' type : Style des tribus habitant les montagnes (Qu'ichés, 
Marnes, etc.). Les agglomérations sont denses; on constate l'exis- 
tence d'édifices en forme d'H. 

Sous-types : a. Style tzental : les constructions ne sont pas 
orientées suivant les points cardinaux ; on ne fait pas usage du mor- 
tier ; 

/;. Style marne : les constructions ne sont pas orientées ; les 
pierres sont jointes avec du mortier ; 

c. Style qu'iché : les constructions sont orientées ; emploi du 
mortier. 

3 e type : Style des tribus habitant les plaines : murs de pierres 
liées au mortier. Constructions orientées ; pièces intérieures. 

I. Style maya : pyramides à pente rapide, très élevées, linteaux 
de portes faits en bois de zapote. 

Sous-types : a. Style du Peten ; les habitations sont très serrées, 
abondance de terrasses. Fortifications. Emploi du mortier, maisons 
très ornées. 

b. Style du sud du Yucatan : les habitations sont plus espacées, 
murs en pierre de grand appareil, soigneusement taillée. 

c. Style du nord du Yucatan: les habitations sont éparses. Les 
murs (\c< maisons de pierre sont souvent richement ornés de sculp- 
tures . 

II. Style chol : les linteaux des portes sont faits de pierre dres- 
sée. L'ornementation est faite de bossages en stuc et de tablettes 
portant des bas-reliefs et des hiéroglyphes. 

III. Style chorti : les pyramides se développent encore plus que 
partout ailleurs : abondance de terrasses: à Copan, il existe une 
pyramide à pente raide. 

Les monuments des Mayas-Qu'ichés étaientgénéralement de faible 
élévation et très longs. La disposition intérieure différait non seule- 
ment suivant les styles, mais encore suivant la destination des édi- 
fiées. Le plus souvent, les palais comprenaient plusieurs couloirs, 

1. Sappeu, Indian Settlemenis, pp. 552-554. 




Fig. 1)1. — Vue intérieure d'une chambre ou couloir dans un palais de Yaxchi- 
lan d'après T. Mai.hr. Researches in the central portion of the Usitmatsin- 
tla Valley . 



m) 



LA CIVILISATION MAYA 



étroits et séparés par des murs d'une épaisseur énorme. Le plafond 
de ces pièces était en forme de trapèze, la voûte était en encorbelle- 
ment et recouverte de grandes dalles plates (fig. 151 et 152) *. Par- 
fois, le toit était surmonté d'une galerie verticale, peu épaisse, 
ajourée ou sculptée (fîg. 153). 

Un bon exemple de l'ancienne architecture des peuples mayas- 
qu'ichés est fourni par un édifice de Yaxchilan, appelé par 
Maler 2 « Temple rouge ». Il figure sur le plan sous le n° 1 et est 
situé près de l'Usumacinta. La façade nord-est, tournée vers la 
rivière, a trois portes qui donnent accès dans une chambre de 8 m 90 de 




Fig. L52. — La voûte yucatcque d'après Stephens, Incidents of Travel 
in Y u en tan)-. 



long sur l m 40 seulement de large. Le plafond de cette chambre 
est voûté en encorbellement. Cette chambre n'a aucune commu- 
nication avec les deux autres. Du côté sud-ouest se trouve une 
grande pièce de 9 in 10 sur l u, 92, dans laquelle on pénètre égale- 
ment par trois portes, placées perpendiculairement mais qui ont été 
murées et remplacées par deux couloirs latéraux, de m 80 de 
large, conduisant à l'extérieur. Cette pièce communique avec une 
troisième chambre, semblable à celle du côté nord-est, qui, en raison 
de sa situation, est très sombre (fig. 154). 

Cette partie inférieure de l'édifice est couverte d'un toit plat, 
sur lequel existait une superstructure creuse, conservée en partie. 
Cette curieuse construction était faite de deux murs, courant paral- 
lèlement sur toute la longueur du palais, inclinés l'un vers l'autre, 

1. Sur la construction de ces voûtes par approche, voir Stephens, Inci- 
dents of Travel in Yucatan, vol. I, appendice, pp. 429- 43 i. 

2. T. Maler, Researches in the central portion of the Usumatsintla Valley 
MPM, vol. II, n 2, pp. 122-125 . 




33 © 

a 

S 



m 



LA CIVILISATION MAYA 



et laissant entre eux à la base un espace de l m 46. Ces murs étaient 
percés de fenêtres el formaient un étage supérieur aéré (fig. 155). 




Fiii. loi. — Le « Temple rouge » de Yaxchilan (d'après_T. Maler, Researches 
in the central portion of the Usumatsintla Valley). 




Fig. 155. — Élévation du « Temple rouge » de Yaxchilan d'après T. Malek, 
Researches in the central portion of the Usumatsintla Valley). 

Les ruines de Yaxchilan comprennent un édifice encore plus inté- 
ressant que le précédent. M. Maler 1 la nommé « le Labyrinthe ». 



I . T. Maler, Researches in the central portion of the Usumatsintla Valley, 
pp. I 37-1 30. 



LA VIE civn.i: 



163 



Il esl situé sur une terrasse : extérieurement, il a 20 m 33 de long 
sur I7" l "0 de large : sa hauteur esl de 5 m 90 ; il était autrefois sur- 
monté d'une superstructure analogue à celle du « Temple muge ». 
La façade, orientée à l'est-sud-est, est percée de quatre portes, aux- 
quelles on accède par un large escalier. Ces entrées donnent accès 
dans une vaste chambre voûtée en pointe de I2 m 65de long, l lu 95 
de large et 3™ 70 de haut. Les extrémités se replient à angle droit 




Fig, 156. — Plan et élévation des mines du « Labyrinthe » de Yaxchilan 
(d'après T. M.u.kh, Researches in the central portion of the Csumatsintla 
Valley . 



et forment deux chambres supplémentaires. De cette pièce d'entrée 
partent trois couloirs : l'un, à gauche, donne accès dans une chambre 
rectangulaire d'où part un nouveau couloir, qui par un escalier 
conduit dans une suite d'étroits boyaux, impropres à l'habitation ; 
le couloir du milieu mène dans une autre chambre, très semblable à 
la précédente; le troisième couloir est aussi pourvu d'un escalier 
qui mène dans les couloirs d'arrière (fig. 156). 

Au Yucatan, les édifices sont plus longs, disposés différem- 
ment, et contiennent un nombre de pièces plus considérable. Les 



ici 



LA CIVILISATION MAYA 



monuments du Yucatan possédaient rarement des chambres inté- 
rieures ; les chambres s'ouvraient directement, par de larges portes 
pratiquées, soit dans le mur de face, soit dans celui d'arrière. 
Les bâtiments sont parfois élevés sur des terrasses successives. 








'^Â. : > ... 




^j--r^-| 



«Si ub 




Fig-. 15" 



Plan des ruines de Ghacmultun (d'après Thompson, Archseoloffica 
researches in Yucatan). 



comme dans les ruines de Chacmullun. Un édifice désigné par 
M. Thompson { comme le n° 5 et représenté en plan fig-. 157, a quatre 
étages. Trois de ces étages sont placés sur des terrasses, taillées en 
gradin dans le flanc d'une colline, tandis que le quatrième se trouve 



1. Thompson, Archœoloffical researches in Yucatan (MPM, vol. III n° 1 pp 
18-20). 



LA VIE CIVILE 



ir>:> 




Fig. 158. — Stèle de Seibal (d'après T. Maler, Exploration of the Uppei 

Usumalsintla). 

Manuel d'archéologie américaine. ;o 



466 LA CIVILISATION MAYA 

au sommet de l'émmence naturelle. Une suite de larges escaliers, 
aujourd'hui ruinés, faisait communiquer les plates-formes. 

En résumé, les édifices de l'Amérique centrale avaient une phy- 
sionomie qui variait quelque peu suivant les régions et les condi- 
tions du milieu, mais qui était différente de celle des monuments 
d'autres parties de l'Amérique, en particulier du Mexique. 

L'architecture militaire était également développée. Les Mayas- 
Qu'ichés avaient établi, surtout dans les régions montagneuses du 
Guatemala, tout un système de fortifications. La contrée habitée 
par les Marnes, les Qu'ichés et les Cakchiquels abondait en émi- 
nences abruptes, séparées les unes des autres par de profonds 
ravins. En conséquence, les villes ne pouvaient se développer beau- 
coup en étendue, et les constructions étaient très serrées les unes 
contre les autres. Leurs positions étaient donc naturellement 
fortes. De plus, les bords des plateaux étaient entourés de murs, 
percés d'étroites ouvertures faciles à défendre. Telle est la disposi- 
tion que montrent les ruines de Yaltenamit, à Las Pacayas (Vera- 
Paz) '. 

L'industrie de h pierre. — Si Ton en excepte les tribus mon- 
tagnardes, les Mayas-Qu'ichés furent, de tous les peuples américains, 
ceux qui témoignèrent le plus d'art dans le travail de la pierre. 

Les restes de l'industrie de la pierre taillée qui nous sont par- 
venus sont rares et ils nous montrent la variété et le soin que les 
peuples du Yucatan et du Guatemala mettaient à ce travail ~. De 
leurs armes, des objets servant aux besognes domestiques, peu de 
restes nous sont parvenus. 

La sculpture. — Par contre, nous possédons de très nombreux 
témoins de leur adresse à sculpter le calcaire, sous forme de sta- 
tues et de bas-reliefs. Les statues sont parfois de dimensions 
énormes, telle cette effigie connue sous le nom d'obélisque, décou- 
verte à Quiriguâ par M. Maudslay, ou les statues de Copan dont le 
musée du Trocadéro possède des moulages. Ces statues ont en géné- 
ral une allure lourde et peu gracieuse : les personnages, recouverts 
d'habits sacerdotaux, sont mal proportionnés, mais le détail de la 
décoration en est admirable. 

Les bas-reliefs, beaucoup plus nombreux, sont d'une exécution 

1 . Sapper, Indian Settlements in central America, p. 543. 

2. Voir quelques objets de silex taillé, sous des formes différentes, trouvés 
par M. Mai,er à Naranjo (Guatemala) dans Explorations in the department 
of Peten, Guatemala (MPM, vol. IV, n° 2, p. 98); 



I.A MF CIVILE 



46: 



ixcellente. Le relief varie beaucoup ; il est quelquefois de quelques 




Kg. 159. — Bas-relief de Yaxchilan (d'après T. Maler, Researches in the 
central portion of the Usumatsintla Valley). 



millimètres, comme clans les célèbres sculptures murales de 
Palenque ; dans la région du Peten, il s'accentue, témoin la stèle 



468 



LA CIVILISATION MAYA 



n° 10 de Seibal ^iig\ 158) ; parfois même, comme à Yaxchilan, il 
devient profond de plusieurs centimètres et les jeux de lumière 
donnent aux personnages une vie saisissante (fig. 159). 




Fii 



1 (50. — Puma monlantà un arbre. Peinture maya du << temple des Tigres » 
à Ch'îch'en-Itza. 



La peinture. — Nous possédons quelques peintures murales du 
Yucatan, et en particulier une fresque représentant des guer- 
riers. Elle est exécutée en teintes plates, les personnages y sont 





Fig. 161 et 162. — Deux représentations de poissons, l'une «réaliste » (fig. 161), 
d'après une peinture du « temple des Tigres » à Ch'ich'en-Itza ; l'autre « sty- 
lisée », d'après un décor de vase de Chajcar. 

représentés de profil, avec l'œil également de profil. Les poses sont 
peu variées et un peu raides, mais il semble que cette raideur pro- 
vient plutôt de l'inexpérience du peintre que d'un désir de styliser 
les altitudes • . 



1. Ces peintures ont été découvertes à Chacmultun par M. Thompson 
[Archœological resenrches in Yucatan, MPM, vol. III, n° 1, pi. VIII). 



LA VIE CIVILE 



469 



Les peintures du temple dit « des Tigres » à Ch'ich'en-Itza nous 
montrent que les artistes mayas savaient aussi donner de la vie 







Fig. 163. — Écuelle]des Lacandons modernes (d'après Tozzer, Comparative 
study of the Maya and Lacandones). 

aux animaux qu'ils figuraient, ainsi qu'en témoigne la fig\ 160, qui 







Fig. 161. — Vase à décor fait par pastillage (d'après E. Seleh, Allerthiimer 
aus der Alta Vera-Paz). 



représente un puma montant à un arbre. On peut voir, d'après 
les figures 161 et 162, la différence qui existait entre l'art « réa- 



170 



LA CIVILISATION MAYA 



liste » de la peinture maya et l'art « stylisé » de leur décoration ; 
nous avons placé, au-dessous du poisson de Ch'ich'en, une autre 
figure qui formait la décoration d'un vase de Ghajcar. 





Fig. 165. — Petits flacons en céramique de Guatemala (d'après E. Seler, 
Alterthûmer nus der Alla Vera-Paz). 

Lu poterie. -- L'art de la poterie était très avancé. Les formes 
étaient* assez nombreuses, et certaines même typiques, mais c'est 
surtout'dans la décoration que les Mayas-Qu'ichés excellaient. 




Fig. 1(3(3. — Flacon plat, trouvé dans la vallée du Rio Uloa (d'après Seler, 
Alterthûmer. nus der Alta Vera-Paz). 



Parmi les vases d'usage domestique, l'écuelle dominait ; certaines 
étaient décorées d'un masque humain très grossièrement exécuté, 
comme celles que fabriquent encore aujourd'hui les Lacandons 



LA VIE CIVILE 



171 



qui s'en servent pour leurs pratiques rituelles (fig. 163) '. Des bols de 
ce genre, plus ou moins ornés, se trouvent fréquemment dans les 
fouilles. D'autres vases étaient cylindriques, avec une décoration inci- 
sée, faite de lignes formant des losanges 2 ; d'autres, ornés de décors 
appliqués par pastillage, rappellent, en plus parfait encore, l'art 
céramique des Tzapotèques (fig\ 164). 

Certaines formes sont typiques : ce sont de petits flacons, carrés 
ou aplalis fig. 165), que Ton trouve dans la haute Vera-Paz et au 




Fiff. 167 



— Vase en forme de tapir (Collection Karwinski, musée d< 
Berlin). 



Honduras, pays autrefois habité par les Chois. Ils sont ornés de 
tètes de personnages et d'hiéroglyphes en relief. Ces vases se 
trouvent en diverses parties du Honduras qui ne sont plus aujour- 
d'hui habitées parles Mayas-Qu'ichés. Le flacon plat représenté sur 
la fig. 166 a été trouvé par M. Byron-Gordon dans la vallée de 
rUloa :î , qui n'est pas comprise dans l'aire des Chois. Il a dû être 
introduit dans cette région par le commerce. Récemment M. W. 
Lehmann a trouvé des vases semblables dans des parties encore 
plus éloignées du Honduras. 

Mais ee qui différencie surtout la céramique maya de celle des 



1. Sur Temploi de ces vases, voir Tozzer, Comparative study of thé Mayas 
and Lacandones, pp. 136 et suiv. Cf. E. Seler, Alterthûmer aus Guatemala 

SGA, vol. III, pp. 578-640 , qui a reproduit plusieurs de ces poteries. 

2. Voir E. Seler, Alterthûmer nus Guatemala (SGA, vol, III, p. 590 . 

•}. Byron-Gordon, Researches in the Uloa Valley (MPM, vol. I. n° i. Cam- 
bridge Mass.), 1898). Cf. E. Seler, Alterthûmer ans der Alla Vera-Paz SGA, 
vol. III. pp. 685-687). 



'Ci '1 LA CIVILISATION MAYA 

Aztèques, c'est la très grande abondance de vases zoomorphes et 







Fig. *68. — Pipe en terre cuite de Cohan (d'après E. Seler, Alterthùmer ans 

der Guatemala). 

anthropomorphes. Sans compter les nombreux manches de cuillers 




Fig. 100. — Masque en terre cuite, à Sesis, Guatemala (d'après E. Seler, 
Alterthùmer ans der Guatemala). 

h encens, analogues à ceux du Mexique, il existe quantité de poteries 
représentant des animaux, telle celle de la fig. 167, où l'on voit un 



LA VIE CIVILE 



173 



tapir de la gueule duquel sort une face humaine '. D'autres vases 
représentent des grenouilles, des renards, des personnages, comme 
la pipe (lîg. 168) trouvée aux environs de Coban. Ces figures sont 
parfois d'une exécution excellente, comme on en pourra juger par 
le masque fig. 169, et par une petite figurine de femme, provenant 
du Yucatan, qui est exposée au musée du Trocadéro. 




Fig. 170. — Applique en terre cuite, de Chajcar, près San Pedro Garchâ 
(d'après E. Seler, Alterthùmer aus der Guatemala). 

Les Mayas, et plus spécialement les tribus de la Vera-Paz, fai- 
saient aussi des appliques de terre cuite, que l'on a retrouvées dans 
les fouilles, et qui servaient peut-être à la décoration intérieure 
des maisons. La fig. 170 montre l'une de ces appliques, trouvée 
près de San Pedro Carchâ 2 . A la même catégorie d'objets appar- 
tiennent de petits bas-reliefs de terre cuite trouvés près de 
Coban :J . 

Outre la décoration incisée ou moulée, les Mayas-Qu'ichés pra- 



1. E. Seler, Alterthùmer ans der Guatemala, (SGA, III, p. 621). 

■1. Id., ibid., pi. III, fig. 2. 
3. lu., ibid., p. 612. 



/ i 



F.A CIVILISATION MA VA 




LA VIE CIVILE 




470 LA CIVILISATION MAYA 

tiquaient la peinture des vases. Un bon exemple des scènes peintes 
est celui représenté sur la fig. 171. Le vase qui la porte a été trouvé 
àChamâ.M. Forstemann ', puis M. Seler 2 , ont cherché à interpré- 
ter la scène qu'il représente. Pour ce dernier, il faudrait y voir une 
allusion à l'arrivée au Guatemala des Yaqui vinaks, des Toltèques 
venus du Nord. 

La fig\ 172 montre une autre peinture sur terre cuite, provenant 
de Nebaj, village autrefois habité par les Ixils 3 . Elle représente, 
d'aprèsM. Seler, une scène d'offrande faite à un ahau par ses sujets. 

1. ZFE, vol. XXVI. Berlin, 1894, p. 574. 

2. Bas Gefiiss von Chaîna (SGA, III, pp. 654-669). 

3. Communiqué à M. Seler par un Allemand résidant au Guatemala (Ein 
Hierofflyphenffefâss von Nebaj) (SGA, III, pp. 718-729). 






CHAPITRE V 

LE CALENDRIER ET L'ÉCRITURE 

Sommaire. — I. La numération, les chiffres et les signes de jours. — IL L'an- 
née. — III. Les périodes du calendrier et la question du Katun. — IV. L'an- 
née archaïque. — V. Le calendrier des Tzentals, des Qu'ichés et des Cakchi- 
quels. — VI. L'écriture. 

$ I. — - La numération, les chiffres et les signes de jours. 

On ne peut séparer l'étude de l'écriture et celle du calendrier 
des anciens Mayas. Tout ce que l'on a pu déchiffrer jusqu'à ce jour 
des inscriptions de l'Amérique centrale, consiste en signes servant 
à la computation du temps. 

Ces inscriptions se trouvent dans les ruines des Etats mexicains 
du Chiapas et du Yucatan, au Guatemala septentrional, dans le 
Honduras britannique et dans la partie occidentale de la république 
de Honduras. Les plus connues sont celles de Palenque (Chiapas) 
et de Copan (Honduras). Toutes les ruines du Chiapas et celles 
situées au Guatemala, le long du cours de l'Usumacinta, ainsi que 
celles de Copan et de Quiriguâ, au Honduras, renferment de nom- 
breuses inscriptions. Au Yucatan, elles sont plus rares et d'une 
exécution moins soignée. Les caractères de l'ancienne écriture maya 
affectent une forme carrée, à coins arrondis, et sont sculptés en bas 
relief. Dans les inscriptions de Copan, de Quiriguâ, de la plupart 
des cités ruinées de l'Usumacinta (Menché, Piedras-Negras, Ceibal, 
Yaxhà, etc.), ces hiéroglyphes sont de véritables chefs-d'œuvre de 
sculpture. A Palenque, le relief est moins haut, la ciselure moins 
accentuée ; néanmoins les détails de chaque caractère sont encore 
soignés avec amour; au Yucatan, enfin, les hiéroglyphes ne pré- 
sentent plus aucun modelé. Ces « glyphes », pour employer le 
terme technique des archéologues américains, sont assemblées ordi- 
nairement en colonnes ou en lignes. Dans certains cas, les groupes 
de glyphes sont entourés d'une ligne saillante, de forme ovale, assez 
semblable aux cartouches égyptiens '. Un certain nombre d'inscrip- 
tions sont sculptées sur bois 2 . 

Comme les Mexicains, les Mayas écrivaient sur du papier con- 

1. Ces « cartouches » sont marqués d'une façon particulièrement nette 
sur le monument appelé « Tortue de Quiriguâ ». 

2. Par exemple celles deTikal, dont il sera question plus loin. 






478 LE CALENDRIER ET l'ÉCRITURE 



fectionnéavec les fibres du maguey ( Agave americana. Lin.). Quatre 
manuscrits nous sont parvenus. Ce sont le Codex Dresdensis, de 
la Bibliothèque royale de Dresde ; le Codex Peresianus, de la Biblio- 
thèque nationale de Paris [Mexicain n° 2) ; le Codex Troano ou 
Codex Tro, de la Bibliothèque privée de Don Juan de Tro y 
Ortolano, de Madrid, et le Codex Cortesianvs de la Biblioteca 
del Palacio, à Madrid. On a reconnu, depuis longtemps, que ces 
deux derniers forment un manuscrit unique 1 . 

M. Cyrus Thomas 2 décrit en ces termes le Codex Tro : « Il con- 
siste en une bande de papier de maguey, mesurant environ 4 U1 25 
sur m '23; les deux entés de la feuille sont enduits d'une peinture 
ou d'un vernis blanc. Ces deux faces sont divisées en comparti- 
ments d'environ 15 centimètres de large par des lignes noires ou 
rouges tirées dans le sens de la largeur. Dans chacun de ces com- 
partiments sont dessinées des figures diverses, de couleur brune, 
noire, rouge ou bleue, accompagnées de caractères. La longue 
bande qui constitue le manuscrit est pliée en 35 pages ; les glyphes 
et les figures couvrent les deux faces du papier, le volume a ainsi 
7(1 pages. » 

Les ligures qui ornent ces manuscrits représentent vraisembla- 
blement des scènes mythologiques. Les signes qui les accompagnent 
sont groupés de la même façon que les hiéroglyphes sculptés, 
soit au-dessus, soit à côté des figures peintes; à la différence des 
hiéroglyphes mexicains, qui se plaçaient d'après la fantaisie du 
scribe, ces caractères sont toujours groupés en lignes. Des colonnes 
entières des manuscrits sont consacrées à de longues séries de 
chiures et de signes peu nombreux qui reviennent régulièrement. 
Ce sont ces séries qui ont permis de connaître le peu que nous savons 
sur l'écriture des Mayas. 

De Landa nous a donné dans sa Relation un Kalendario 
romano y yucatanense 3 où il indique, jour par jour, les occupa- 
tions des Yucatèques pendant le cours de leur année. Il a ajouté 
en marge les signes qui désignent les différents jours ; ils sont au 
nombre de vingt, et ont la figure et les noms suivants (fig. 173). 

Ces signes se retrouvent tous, avec des variantes peu importantes, 
dans les trois manuscrits mayas parvenus jusqu'à nous et dans les 

1. L. dé Rosny, Essai sur le déchiffrement de l'écriture hiératique de l'Amé- 
rique Centrale, Paris, 187(3, in-f°. 

2. Central American hieroglyphic Writing (RS, 190;i. Washington, 1904, 
p. TOT . 

:'.. Pp. 240-311 de l'édition de Brasseur de Bourbourg. 






NUMERATION, CHIFFRES FT SIGNES DE JOURS 



479 



livres cl c Chilan-Balam(fig. 174) etc'est grâce à eux que Ton a pu 

déchiffrer les signes cycliques des manuscrits et des inscriptions. 

Les scribes mayas étaient parvenus à noiubrer des quantités 



y 




V, 




Ile 




Akbal 




Kaa 



Crxicchan. 





Mûçnk 




La nia t 





© 




JVÎulue 



Oc 



Chuen 



Et> 




Been 





Men 




Cib 







C aban 
Fïg. 173. 



Eoanab 



Cauar 



Aha 



Figures et noms des jours du calendrier maya, d'après 
la Relation de de Landa. 



considérables, par la position relative d'éléments numéraux très 
peu nombreux. Ces signes différaient peu de ceux des Mexi- 
cains : 1 était représenté par un gros point (•). 2 par deux 
points semblables, etc., jusqu'à 4. 5 se marquait 'par une barre 
(i— ), 6 par une barre et un point (— ), 10 par deux barres (^. 



180 



LE CALENDRIER ET L ECRITURE 



15 par trois barres, 19 par trois barres et quatre points; 20 
est indiqué, dans les manuscrits, par des variantes du signe 
de jour ci m i. 



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